CHAPITRE VII
Le nègre Sans-Peur. — Delgrès au Matouba. — Sa double armée. — L'officier Courterey. — Circonstances du meurtre du juge Amaury. — Entretien de Kirvvan avec la dame Amaury. ■ — Suicide de Kirwan. — Le lieutenant Firmin. — Assassinat de M. Lafon et de son fils. — Visite de Mme Lafon à Delgrès. — Dispositions de Richepance pour emporter le dernier retranchement des rebelles. — Proclamation. — Le chef de bataillon Cambriels chargé de forcer le passage de la Rivière-Noire. — Le chef de bataillon Delacroix chargé de forcer le passage de Saint-Louis. — Combat au morne Fifi-Massieux. — Le sergent Dusanchez. — Combat sur l'habitation Lasalle. — Delgrès blessé. — Sa retraite à d'Anglemont. — Jonction au Presbytère de Cambriels et de Delacroix. — Préparatifs de Delgrès pour se faire sauter. — Combat à d'Anglemont. — Explosion de la mine préparée par Delgrès. — Mort de ce chef.
Le Matouba n'avait pas cessé, depuis l'arrivée de Richepance, de rester en la possession des insurgés. Cette partie de la colonie obéissait aux ordres d'un nègre vulgairement connu sous le nom de Sans-Peur. C'était un homme singulier au physique et au moral. Déjà âgé, affreusement laid, et même difforme, à ses disgrâces naturelles se joignait encore un accident : il était borgne. Ancien soldat dans le bataillon des sans-culottes, il s'était battu avec courage contre les Anglais. Mais, les ennemis chassés, il s'ennuya de la vie de caserne et quitta sa compagnie. Libre de son temps, ses mauvais instincts n'étant plus distraits par les combats, ou contenus par la discipline militaire, il commit de nombreux méfaits. Arrêté, il passa devant un conseil de guerre, qui le condamna aux fers pour le double délit de désertion et de vols. Ses chaînes brisées par l'insurrection, il s'était fait reconnaître capitaine de troupe et chef suprême sur le Matouba. Il avait établi son quartier-général sur l'habitation Limonon. Là, il laissa apparaître
toutes les bizarreries de son caractère. Ainsi, tandis qu'il mettait la désolation dans le quartier de Saint-Louis, promenant partout le pillage, le massacre et l'incendie, il veillait avec attention pour empêcher qu'il ne fût porté la plus légère atteinte aux personnes et aux propriétés du Matouba. Cette contrée lui obéissant, il lui semblait que ce fût son bien. La famille Lafon était surtout l'objet de toutes ses sollicitudes. Il avait pour elle des attentions délicates, l'entourait de ces soins, de ces égards qu'on ne rencontre d'ordinaire que chez l'homme bien élevé. Cette protection, cette bienveillance, il les étendait à toutes les personnes, qui, dans le danger commun, avaient abandonné leur demeure et s'étaient réunies à la famille Lafon, afin de résister ensemble ou de périr ensemble.
Grâce à Sans-Peur,, le Matouba, avant l'arrivée de Delgrès, n'avait été souillé d'aucun crime. L'ancien soldat de Victor Hugues pris les armes à la main, sa double conduite ira se dérouler devant la commission militaire. Un témoin de Saint-Louis sera appelé : il déposera d'un forfait. Viendra le tour d'un témoin du Matouba : il fera le récit d'une belle ou d'une bonne action. Ici Sans- Peur avait mérité l'échafaud, là une couronne. Malheureusement pour lui, il ne sera pas devant un tribunal chargé de décerner des récompenses : on ne verra que ses crimes.
Nous n'avons pas oublié les fortifications naturelles que présente la position du Matouba, les difficultés à vaincre pour y pénétrer, et, par contre, les facilités qu'on y trouve pour repousser une invasion. C'est ce lieu que Delgrès avait choisi pour dernier boulevard de la rébellion. Mais, il ne s'y était pas rendu seul. Il y avait autour de lui comme deux corps de troupe bien distincts : l'un se battant en soldat, c'est-à-dire avec vaillance et loyauté, décidé à périr, ou à obliger Richepance à se rembarquer, après l'avoir vaincu ; l'autre, moins solide au combat contre des hommes armés, lâchant pied, mais ardent au pillage, à l'incendie et à l'assassinat. Ces braves contre la propriété et les gens sans défense s'étonnaient que Delgrès laissât paisibles
sur leurs habitations les blancs du Matouba. M. Amaury, ancien juge du tribunal criminel, avait surtout le don d'exciter leur fureur. Le laisser vivre était chose qu'ils ne pouvaient comprendre. Ces misérables songeaient-ils qu'un jour il leur faudrait rendre compte à la justice de leurs méfaits, et, dans leur égarement, pensaient-ils pouvoir abolir la justice, en tuant les juges ?
Delgrès, importuné des réflexions pleines de sang que l'on faisait autour de lui touchant le juge Amaury, s'écria : — Mais qui donc aurait le triste courage d'aller de sang-froid commettre un tel assassinat ?
— Moi ! répondit l'officier Courterey.
— Vous !
— Oui, moi !
A cette réponse à laquelle il ne s'attendait point, Delgrès parut ému. Il hésita. On s'aperçut que sa pensée flottait indécise, qu'il était embarrassé sur le choix d'une résolution.
— C'est bien, dit-il enfin. Je vais le faire venir. Vous l'entendrez. Il s'expliquera. Nous verrons la détermination qu'il conviendra de prendre.
Et, se mettant à une table, il écrivit le billet suivant : « Citoyen, ayant à répondre à une sommation du gé-
« néral Richepance, je vous invite à vous rendre près
« de moi pour me servir de secrétaire.
« L. Delgrès. »
Ce billet fermé, Delgrès y mit la suscription, puis le présentant à Courterey : Tenez, dit-il, portez cela au citoyen Amaury. Il va se rendre ici. Vous l'accompagnerez.
Il s'agissait de porter un billet à un juge, et Courterey se mit en marche comme pour une expédition guerrière. Il prit vingt-cinq hommes et partit. Il était huit heures du soir lorsqu'il arriva sur l'habitation Lafon, où s'était réfugié M. Amaury avec sa dame. L'ancien magistrat était en robe de chambre et allait se mettre au lit. Il prit le billet des mains de Courterey, et, après l'avoir lu, le passa à M. Lafon. M. Amaury marquant de l'hésitation sur ce qu'il devait faire, M. Lafon lui dit qu'il n'y avait
pas à délibérer ; que, dans la circonstance, l'invitation de Delgrès était un ordre auquel il était impossible de ne pas se soumettre. M. Amaury passa dans sa chambre pour prendre des habits. Courterey, on en fit l'observation, ne le perdit pas de vue, surveilla tous ses mouvements. Le juge, revenu dans le salon, embrassa sa femme, serra la main de M. Lafon, et dit à Courterey qu'il était prêt à le suivre. On plaça la victime au milieu de l'escorte, et on se mit en marche.
Le cortège rendu au Morne-Rouge, l'un des bandits, sur l'ordre de son chef, ou de son propre mouvement, tira par derrière sur le prisonnier un coup de fusil qui l'atteignit à la cuisse. M. Amaury s'arrêtant court et découvrant sa poitrine : « Si c'est un assassinat, dit-il, que « vous voulez commettre sur ma personne, tirez-là ! Ne « me faites pas souffrir. » On ne tira pas ; mais plusieurs sabres se levèrent en même temps et tombèrent sur la victime. Courterey et sa troupe se dispersèrent, laissant un cadavre sur la grande route.
Le nègre Pierre revint sur l'habitation Lafon, appela la dame Amaury, et lui présentant son sabre rouge de sang : « Tiens, dit-il, voilà le sang de ton mari ! » Ce sang et les paroles du monstre jettent hors d'elle-même cette veuve infortunée ; elle fait des efforts pour soulever une table qu'elle avait sous la main, afin de la lancer à la tête de l'assassin. Pierre, voyant son impuissance, s'éloigne en ricanant.
La dame Amaury, bercée par l'espoir que son mari pouvait n'être que blessé et qu'il n'était pas impossible que des soins le rappelassent à la vie, ne craignit pas, n'ayant personne pour l'accompagner, de se transporter sur le théâtre du crime. Elle n'y trouva qu'un cadavre mutilé. Ne pouvant seule enlever le mort, elle fut obligée de le laisser gisant sur le chemin ; elle lui retira du doigt un anneau qu'il affectionnait et le plaça au sien.
Kirwan, homme d'éducation et de formes, que nous avons vu capitaine rapporteur dans l'affaire des conscrits, avait été entraîné, comme tant d'autres, et s'était jeté dans l'insurrection. Pelage, après le renvoi du Capi* taine-général, l'avait promu au grade de chef de batail-
Ion. Kirwan était intimement lié avec le juge Amaury. Le lendemain de l'assassinat, il alla faire une visite à sa veuve. Sa vue ranima toutes les douleurs de la dame Amaury. Fondant en larmes, elle s'écria : « Ah ! je n'ai « plus de mari, vous n'avez plus d'ami, Monsieur Kir- « wan ! Il a été assassiné. »
Kirwan, dans la pensée que la veuve de son ami ne connaissait pas son malheur dans toute sa triste réalité, voulut tromper son chagrin, en essayant de faire naître chez elle l'espérance que son mari n'avait pas été tué, mais qu'il était gardé comme otage. « C'est inutile de « chercher à m'abuser, dit la dame Amaury, j'ai vu son « cadavre mutilé. Voici l'anneau qu'il portait au doigt.» Le militaire se tut, une larme roula dans ses yeux et il baissa la tête. Puis, la relevant tout à coup : « Oui, « c'est vrai, votre mari a été égorgé ! C'est pourtant « moi qui ai fait tirer le premier coup de canon sur la « division française ! Je croyais alors que j'allais com- « battre des soldats avec des soldats. Je me suis trompé. « Aujourd'hui, je le vois, je commande à des pillards « et à des assassins... ou plutôt je ne commande à rien... « Je suis au milieu d'un mouvement que je ne saurais « ni suivre ni arrêter. »
Kirwan, en proie au plus violent désespoir, quitta la dame Amaury. Il se rendit dans sa demeure, accompagné de deux serviteurs fidèles. Là, il fit creuser une fosse, dans laquelle il descendit, s'y coucha la face vers le ciel, et se brûla la cervelle.
Le soir de ce suicide, une bande d'hommes armés, conduite par le nègre Firmin, se transporte sur l'habitation de M. Lafon, et, sous le prétexte de les conduire près de Delgrès, qui les demande, arrête ce père de famille et ses deux fils, dont l'un encore enfant, âgé de quatorze ans. M,ne Lafon, qui savait ce que voulait dire conduire près de Delgrès, se hâte d'expédier un émissaire à Sans-Peur, pour l'informer de ce qui se passe et des inquiétudes de la famille. Sans-Peur ne perd pas un instant : il commande un détachement, place à sa tête un officier dont il connaît les sentiments et le dévouement, et l'envoie à la poursuite de Firmin, avec ordre de lui
enlever, de gré ou de force, M. Lafon et ses fils. Mais la fatalité veut que le détachement suive la grande route et ne rencontre pas Firmin qui avait pris un chemin de traverse. Après quelques instants de marche, le nègre Jean-Pierre dit au plus jeune des fils Lafon : « Nous n'avons pas besoin de toi ; retourne près de ta mère. » Le jeune homme hésitait. Alors M. Lafon lui adressant la parole : « Retourne, puisqu'on te le dit. » L'enfant ne retourna pas, mais s'arrêta, et le cortège passa. A peine trois minutes sont-elles écoulées que le jeune Lafon entend une détonation. Saisi d'effroi, il court rendre compte à sa mère des faits dont il a été le témoin. Guidée par son fils, Mme Lafon vient sur le lieu de la scène ; le détachement envoyé par Sans-Peur y arrive presque en même temps. Tout était consommé. On trouva sur le chemin deux cadavres percés de balles.
Sans-Peur, pour prévenir de nouveaux malheurs, plaça une forte garde sur l'habitation Lafon. Mais, le lendemain, il vint dire à Mme Lafon que le Matouba étant menacé d'être envahi par les troupes européennes, il avait besoin d'avoir toutes ses forces réunies, afin de défendre le poste qui lui avait été confié ; qu'il était donc dans la nécessité de lui retirer sa garde. Il ajouta qu'en présence des événements qui allaient s'accomplir, la prudence voulait qu'elle s'éloignât. Il finit en lui faisant offre de l'accompagner près de Delgrès, afin d'en obtenir un sauf-conduit sous le nom d'un parlementaire.
Mme Lafon ayant accepté les propositions de Sans- Peur, se rendit avec lui sur l'habitation d'Anglemont, où était établi le quartier-général. Delgrès fit répondre qu'il n'était pas visible. Sur le conseil de Sans-Peur, Mme Lafon insista, et Delgrès consentit à la recevoir dans le jardin. A la vue de ce chef, Mme Lafon ne fut plus maîtresse des mouvements de son âme ; elle ne put articuler une seule parole ; poussant des sanglots, elle se jeta à ses pieds. Delgrès parut ému ; il releva Mme Lafon avec empressement. Trompé sur les vœux de la solliciteuse, pensant qu'elle était venue demander justice de l'assassinat de son fils et de son époux, il lui dit : « Je « ne peux plus rien pour vous, madame ; tout ce qui
c était en mon pouvoir, je l'ai fait ; le chef des assas- « sins de votre mari et de votre fils n'existe plus. »
Mme Lafon, remise de son émotion, remercia Delgrès d'avoir fait punir l'auteur principal d'un crime sans utilité et sans but ; mais elle lui fit connaître que ce n'était pas un sentiment de vengeance qui l'avait conduite près de lui, et elle lui dit le motif de sa démarche.
« Je ne me refuse pas, répondit Delgrès, à vous accor- « der ce que vous demandez ; mais je ne le ferai que si « vous le voulez absolument. Un nouveau malheur me « mettrait au désespoir. Réfléchissez. . . Je ne puis vous « faire escorter et garantir votre sécurité que jusqu'au « pont de Nozières, mais après . . . Voyez, l'incendie se « promène encore dans la campagne. Il est à craindre « qu'un parlementaire et un sauf-conduit ne soient pas « des garanties suffisantes. Renoncez à votre projet ; « restez chez vous. Sans-Peur, qui vous veut du bien, « veillera à votre sécurité. Je donnerai également des c ordres pour que toutes les personnes qui sont sur vo- « tre propriété soient respectées. »
Mme Lafon, persuadée par les paroles de Delgrès, ou plutôt éclairée sur les dangers de la fuite, se décida à ne pas quitter le Matouba.
Delgrès la congédia, en la reconduisant jusqu'à la porte du jardin.
Nous savons que les insurgés avaient établi leur quartier-général sur l'habitation d'Anglemont. La vaste terrasse de cette propriété, élevée au-dessus du sol, ayant un parapet, présentait une sorte de fortification. Delgrès y avait fait placer du canon. Ses avant-postes, chargés de défendre le passage de Constantin, étaient campés en avant de l'habitation Guichard, au sommet de l'angle formé par la Rivière-Noire et la Rivière-Saint-Louis. Le pont de Nozières, que l'on devait couper en cas d'attaque de ce côté, était provisoirement gardé par un détachement placé sur l'habitation Richaud. Les deux autres passages par lesquels on peut pénétrer au Mato'uba, ceux de la Rivière-Saint-Louis et de la Rivière-Noire, étaient également défendus.
Delgrès, enfermé au Matouba comme dans un fort.
croyait être à l'abri des coups de l'ennemi, et attendait avec confiance le moment où, par l'effet de la propagande d'Ignace sur les populations de la Grande-Terre, Richepance étant obligé de diviser ses forces pour aller au secours de cette partie de la colonie, l'armée des insurgés pourrait reprendre l'offensive dans les environs de la Basse-Terre. Delgrès comptait aussi sur un autre auxiliaire, la maladie. Richepance ne voulut pas que le chef des insurgés se berçât longtemps dans ses illusions. Dès qu'il eut connaissance de la ruine d'Ignace et de son parti, il fit des dispositions pour enlever aux rebelles le seul asile qui leur restât. La journée du 26 et celle du 27 furent employées à rallier les troupes et à faire des reconnaissances sur le Parc et le Matouba. Le 28 fut le jour fixé pour donner à la révolte le dernier assaut.
Cependant, au moment où le général en chef allait user de la force des armes contre les hommes qui s'étaient montrés sourds à toutes ses propositions, il voulut encore tenter de détacher de leur parti, par la voie de la persuasion, ceux qui s'y étaient jetés plutôt par entraînement que par conviction. Les cultivateurs surtout faisaient l'objet de sa sollicitude. En conséquence, le jour même où il donnait Tordre à ses lieutenants d'aller en avant, prenant pour la dernière fois le titre de Capitaine-général, il faisait, de concert avec Lescallier, publier la proclamation suivante :
« Depuis longtemps» citoyens, nous avions prévu les « suites funestes de la désobéissance à l'autorité légiti- « me ; nous n'avons cessé de prémunir les esprits éga- « rés, par quelques ambitieux sans raison comme sans « talents, contre les maux que devait leur causer un « système de rébellion et de résistance au Gouverne- « ment.
« Les noirs cultivateurs ont attiré plus particulière- « ment notre sollicitude, par la facilité qu'ont les agita- « teurs, dans leur moins d'instruction et leur plus gran- « de simplicité, à les tromper et à les entraîner avec « eux à une perte certaine.
« Comment pourraient-ils douter de l'intérêt parti-
« culier que le Gouvernement prend à eux ? Qu'est-ce « qu'une colonie sans culture ? Et n'est-ce pas les bras « qui la cultivent qui en font la richesse et la prospérité ? « N'est-ce pas l'agriculture qui est le fondement de tou- « te société ; et les agriculteurs ne sont-ils pas partout « heureux, lorsqu'ils savent l'être, et ne sont-ils pas les « premiers à jouir des bienfaits de notre mère commu- « ne ?
« Nous leur avions fait dire, dès que nous avons paru « sur ces parages, qu'il ne se laissent point égarer par « de fausses insinuations et par des mensonges perfi- < des; que ceux qui leur donnaient de mauvais conseils « étaient leurs ennemis encore plus que les nôtres. Eh ! « quand ces brigands incendient une habitation, ne dé- « truisent-ils pas essentiellement tous les moyens d'exis- « tence, de subsistance et de prospérité des cultivateurs « eux-mêmes, réduits, dès ce moment, à jouer le rôle « de bêtes fauves et à périr misérablement.
« Nous avons prédit tout ce qui est arrivé. C'est en « gémissant que nous voyons, dans les succès complets « de l'armée, un nombre de victimes qui auraient pu, « en suivant nos salutaires avis, jouir d'une existence « heureuse sur leurs habitations respectives, en se con- « servant à la société, à leurs femmes et à leurs enfants.
« Le général en chef, au milieu de ses succès, n'a pas « perdu un instant de vue la bienfaisance et l'esprit de « modération. Le moment même où le fort Saint-Char- « les et le camp de Dolé ont succombé, il a encore pré- « sente le pardon et l'espoir de rentrer dans la société « aux hommes égarés et séduits. Quoique de nouveaux « succès obtenus dans ce voisinage même, et la mort « des meneurs principaux de ces bandes révoltées, ôtent « plus que jamais tout espoir et toute ressource aux « rebelles, le Gouvernement ne variera pas dans le sys- « tème de bonté qu'il a adopté.
« Déjà, à la Basse-Terre, un grand nombre d'hommes « des troupes rebelles sont venues se confier à ses offres « généreuses de pardon, et ont été accueillis ; un très- « grand nombre de leurs blessés, que les rebelles « avaient abandonnés dans le fort, à la merci du vain-
« queur, sont soignés et traités avec humanité.
« Que ceux qui seront à portée d'entendre ces paroles « rentrent donc sans crainte dans leurs habitations; que « tous retournent à leurs occupations respectives; qu'ils « réparent les maux qu'ils ont eux-mêmes éprouvés, et « qu'ils reconnaissent enfin les bienfaits d'un Gouver- « nement paternel et conservateur, qui voit à regret ses « indignes opposants porter partout, où ils pensent « échapper à ses coups, le feu et le pillage.
« Les ateliers et les chefs d'ateliers spécialement, peu- « vent et doivent, pour leur propre intérêt, s'opposer * à tout projet d'incendier les propriétés, et arrêter les « auteurs de ces criminelles entreprises.
« Ceux qui se seront montrés attachés à l'ordre social « et au Gouvernement légitime, seront, par nous, récom- « pensés suivant leur mérite ; et nous invitons les agents « municipaux, les commissaires du Gouvernement, les « propriétaires d'habitations et tous les citoyens, en gé- « néral, de nous faire connaître les actes de bonne con- « duite qui mériteront l'attention du Gouvernement.
« Le Capitaine-général, Le Préfet colonial,
« RlCHEPANCE. LESCALLIER. »
Lescallier, qui, évidemment* était l'auteur de cette proclamation au style doucereux, ordonna qu'elle fût lue à l'atelier de chaque habitation, et qu'on ne négligeât rien pour en faire bien comprendre le sens aux cultivateurs. La municipalité, pour entrer dans les vues du préfet, la traduisit en langage créole.
Richepance arrêta de pénétrer au Matouba en forçant simultanément les deux passages qui y donnent accès. Le chef de bataillon Cambriels, ayant sous ses ordres le 2e bataillon de la 66e demi-brigade, auquel on avait adjoint quelques troupes indigènes, eut pour mission de partir de l'habitation l'Espérance, de gravir le Morne- Houël et le morne Colin, d'arriver au passage de la Rivière-Noire, de le franchir et de se porter sur l'habitation Lasalle, après avoir renversé tous les obstacles qui lui seraient opposés. Le chef de bataillon Irénée Delà-
croix, ayant sous ses ordres le 3e bataillon de la 66e, auquel on avait également adjoint quelques compagnies de troupes indigènes, eut pour instructions de partir de l'habitation le Grand-Marigot, de franchir la Rivière- Saint-Louis, à la prise d'eau, d'enlever le morne Fifi- Massieux, lequel était défendu par du canon, et de se porter sur l'habitation Limonon. Les deux troupes arrivées à Lasalle et à Limonon devaient marcher sur le Presbytère. Bien qu'elles ne fussent éloignées l'une de l'autre que de trois kilomètres au plus en ligne directe, séparées qu'elles étaient par les rivières qui coupent toute communication, elles ne pouvaient se prêter aucun appui avant d'arriver au Matouba. Chacune conséquemment avait à triompher seule des obstacles qu'elle rencontrerait sur sa route. Les colonnes allaient traverser des lieux affreux, sans aucun sentier frayé : il leur fallait des guides qui joignissent au courage une parfaite connaissance des localités : Cambriels se confia au sieur Tonton Michaux, et Delacroix au sieur Dupéré Dourneaux (1).
Le 28, avant le jour, les deux colonnes se mirent en mouvement. Delacroix, après avoir délogé l'ennemi de la prise d'eau, arriva au pied du morne Fifi-Massieux et engagea un combat très-vif avec Sans-Peur. Le brave Delacroix, bien que blessé, se portant toujours au plus fort du feu, faisait des efforts inouïs pour emporter la formidable position de Sans-Peur. Dans ce moment, déboucha Cambriels qui, après avoir chassé les nègres de tous les lieux où il les avait rencontrés, marchait sur Lasalle. Cambriels, sans s'arrêter dans sa marche, détache une compagnie de son bataillon et l'envoie faire une diversion en faveur de Delacroix. Cette compagnie, attaquant Sans-Peur par derrière, cause de l'hésitation dans les rangs des troupes noires. Delacroix ne laisse
(1) Au moment où nous mettons sous presse, ces deux colons vivent encore. L'un et l'autre sont pleins de santé et de vigueur. Ruinés tous deux par l'émancipation, manquant de ressources pour payer des cultivateurs, âgés de plus quatre-vingts ans, ils bêchent la terre pour se procurer leur subsistance.
pas échapper la circonstance : montrant à ses soldats leurs compagnons qui gravissaient le morne sur un autre revers, il les anime, les enlève, en marchant à leur tête ; les nègres sont culbutés à la baïonnette et la position emportée. Le sergent Ducanchez, arrivé l'un des premiers sur le plateau, se saisit du drapeau rouge de Sans-Peur et le porte en triomphe.
Delgrès, de son côté, apprenant que Cambriels s'avançait, avait levé son camp de d'Anglemont et marchait à sa rencontre. Les deux troupes se heurtèrent sur l'habitation Lasalle et engagèrent une vive fusillade. Dès les premiers coups de fusil, Delgrès fut blessé près du genou. Le sang qui coulait de sa blessure ne tarda pas à tacher le pantalon de nankin dont il était vêtu. L'un de ses aides de camp s'en étant aperçu, lui dit : « Colo- « nel, vous êtes blessé ! » « Ce n'est rien, répondit-il ; « que l'armée ne le sache pas: cela pourrait la découra- « ger. » Les Français, ennuyés de la fusillade, foncèrent à la baïonnette, culbutèrent les nègres et les poursuivirent jusqu'au Presbytère. Là, Cambriels Lit faire halte pour attendre la colonne Delacroix.
Richepance avait placé sur l'habitation Ducharmoy une réserve de ses meilleures troupes, composée des grenadiers de l'armée. Au bruit de la fusillade, comprenant que la lutte était engagée au Matouba et voulant faire une diversion utile à Cambriels et à Delacroix, il confia cette réserve au capitaine Crabe, l'un de ses aides de camp, et le chargea de tenter de forcer le passage de Constantin. Crabe partit avec l'ardeur et la résolution qui animent toujours les militaires français. Mais les grenadiers qui se présentèrent successivement à l'entrée de l'étroit passage furent aussitôt fusillés, avant même d'avoir vu l'ennemi : Crabe lui-même, s'étant approché pour mieux juger les difficultés à vaincre, eut son cheval tué sous lui. Il fallut renoncer à une entreprise dont le succès n'aurait pas été garanti au prix même de la mort de tous nos braves grenadiers. Cette tentative eut pourtant un résultat : ce fut d'assurer à Richepance que Delgrès ne pourrait effectuer sa retraite par le Constantin, puisque Crabe gardait ce passage, qui est aussi facile à
défendre sur la rive gauche que sur la rive droite de la rivière.
Le chef de bataillon Delacroix ne tarda pas à faire sa jonction avec Cambriels. Nos troupes étant postées au Presbytère et le passage de Constantin étant gardé, Delgrès se trouva enfermé et comme prisonnier à d'Anglemont. Il n'aurait pu s'échapper qu'en se faisant jour au travers des troupes françaises. Une semblable tentative ne l'eût conduit probablement qu'à un trépas glorieux. Cette pensée n'entra pas dans son esprit. Il semblait nourrir une idée fixe : c'était de se faire sauter, aussitôt qu'il serait acculé dans ses derniers retranchements. A son arrivée au Matouba, plaçant sa défaite dans les chances de la lutte qu'il soutenait, il avait fait miner la belle et vaste maison de l'habitation d'Anglemont. Battu il Lasalle, blessé, toute retraite lui étant fermée, il était rentré avec la résolution de sortir de la scène par un noble suicide, et en précipitant dans sa ruine le plus de Français possible. Il annonça son dessein à ses officiers, les laissant libres de se retirer ou de mourir avec lui. Il voulut aussi qu'on prévint les soldats, afin que ceux qui voudraient survivre à la cause qu'ils avaient défendue pussent s'éloigner.
La détermination de Delgrès bien arrêtée, il fit établir une traînée de poudre depuis la mine jusqu'à un canapé qui était dans le salon, au rez-de-chaussée. Il s'assit sur ce canapé, plaçant à sa droite son aide de camp Claude, décidé à mourir comme son chef. Entre eux, fut mis un tas de poudre. Delgrès fit ensuite apporter deux réchauds dans lesquels était du charbon allumé. Il en plaça un près de sa jambe droite et l'autre près de la jambe gauche de Claude. Il fut convenu qu'aussitôt le signal donné de la présence des Français, chacun, par un coup de pied, renverserait son réchaud sur le tas de poudre. Par surcroît de précaution, l'un et l'autre étaient armés d'un pistolet qu'ils devaient tirer sur la poudre. Le signal était un coup de fusil qu'un factionnaire placé à la porte du salon avait la mission de tirer lorsqu'il verrait les Français sur la terrasse.
Dans le cours de ses ordres, Delgrès n'avait rien dit
touchant le sort de six propriétaires blancs, qui, arrêtés sur leurs habitations, étaient tenus prisonniers à d'Anglemont. L'un de ses officiers vint lui en faire l'observation. « Qu'on les mette en liberté, dit le chef, il y « aura sans eux assez de victimes. »
Delacroix et Cambriels, après quelques instants de repos accordés à leurs bataillons, les avaient remis en mouvement pour enlever d'Anglemont. Les soldats de Delgrès, déterminés à mourir, se battirent avec désespoir et rage ; mais leur fureur ne pût arrêter l'impétuosité française. Nos vieilles troupes, après l'échange de quelques coups de fusils, se ruèrent à la baïonnette sur les nègres. Rien ne les arrête. Elles culbutent, poussent devant elles tout ce qui leur est opposé. Déjà le brave lieutenant Faquiant, à la tête des avant-postes des colonnes, mettait le pied sur la terrasse de d'Anglemont... Une épouvantable détonation se fait entendre, et l'on voit voler en éclats la maison d'Anglemont ! Delgrès périssait avec trois cents des siens. Les avant-postes des deux colonnes et le lieutenant Faquiant furent tués.
Il y eut un instant de stupéfaction. Le combat avait cessé. Mais bientôt Delacroix et Cambriels pensèrent à mettre à profit le désordre occasionné par l'événement pour achever la destruction des révoltés. Très-peu parmi eux purent gagner les bois. Ceux qui avaient échappé à l'explosion furent tués ou faits prisonniers.
Pris vivant, Delgrès eût été pendu. Nous aimons mieux le voir sortir de la lutte par un trépas héroïque.