CHAPITRE VIII
Arrêté touchant les insurgés faits prisonniers. — Instructions sur le genre de supplice à faire subir aux condamnés. — Pendaison à la batterie Républicaine. — Exposition des cadavres sur le morne Constantin. — Composition de la commission militaire. — Circonstances de la mort des condamnés François Rigaud, Mondésir-Grippon, Mylord et Monnereau.
Après la défaite d'Ignace et de Delgrès, la rébellion n'avait plus d'armée : elle n'était représentée que par quelques bandes, qui, obéissant à des chefs fanatiques, tels que Palerme, Fourne, Jacquet, Codou, Noël-Corbet, s'étaient réfugiées dans les coins les plus reculés et les moins accessibles des montagnes. La plus nombreuse de ces bandes comptait à peine une centaine d'hommes, dont la moitié seulement avait des fusils. Il n'y avait pas à leur faire la guerre, mais la chasse. En attendant l'organisation d'une troupe spéciale pour cette nouvelle campagne, Richepance, après avoir offert le pardon aux hommes égarés qui rentreraient volontairement dans le devoir, voulut montrer aux pervers qui persisteraient dans leur désobéissance, quel châtiment leur était réservé s'ils étaient pris les armes à la main.
Jusqu'alors les chefs faits prisonniers avaient été immédiatement fusillés. Ces exécutions, passant inaperçues, n'étaient pas un enseignement pour les masses, sur lesquelles surtout il était nécessaire d'agir. Il ne fallait pas que les hommes des ateliers fussent tentés d'aller se ranger sous la bannière des restes des insurgés. Le général en chef crut utile de donner de l'éclat aux exécutions, en soumettant à la solennité d'un jugement les hommes que l'on destinait à la mort.
Nous avons vu que, par arrêté du 19 mai, une commission militaire avait été instituée pour juger les soldats coupables de vols commis dans les maisons. Le ,'ÎO,
un nouvel arrêté chargea la même commission de connaître des crimes de la révolte. Le lendemain 31, l'officier Dauphin était condamné à mort. Le jugement portait qu'il serait pendu à l'un des arbres du Cours-Nolivos. Il fallait des bourreaux. Le capitaine rapporteur, sous une promesse de grâce à ceux qui voudraient en faire l'office, demanda aux prisonniers deux hommes de bonne volonté. François Serrant et Rémi Damas se levèrent spontanément. C'étaient deux soldats de l'assassinat. Ils allaient encore tuer. C'était, sous un certain rapport, exercer les mêmes fonctions.
Mais tous les insurgés n'étaient pas coupables au même degré. Il était à craindre, en les envoyant devant la commission militaire, en vertu de l'arrêté du 19 mai, qui ne prononçait qu'une peine, la mort, que tous ne fussent indistinctement condamnés à la peine capitale. Richepance fit des catégories et régla, par arrêté du 2 juin 1802, le châtiment à infliger aux hommes qui s'y trouvaient rangés.
Voici cet arrêté :
« Le général, commandant en chef l'armée de la Gua- « deloupe et dépendances, muni de pouvoirs nécessaires, « voulant régler les peines que devront subir les rebel- « les convaincus d'avoir porté les armes contr'e les « troupes françaises et tous ceux qui se sont rendus « coupables de vol, d'incendie et d'assassinat,
« Arrête :
« Article 1er. Les rebelles ou tous autres convaincus « de vol, ainsi que ceux arrêtés les armes à la main, « sans autre inculpation que celle de les avoir portées, « seront condamnés aux galères à perpétuité.
« Art. 2. Ceux convaincus d'avoir été chefs de rébel- « lion, ainsi que ceux qui ont provoqué ou exécuté l'in- « cendie des habitations, ou d'avoir commis quelque as- « sassinat, seront condamnés à la peine de mort, qui « aura lieu par le supplice de la potence.
« Art. 3. Néanmoins, tout jugement portant peine de
< mort sera soumis au général en chef, qui ordonnera
< qu'il soit exécuté ou modifié.
€ RlCHEPANCE >.
Le même jour, Richepance adressa cet arrêté à Gobert, président de la commission militaire, en le faisant accompagner de la lettre explicative suivante :
« Je vous envoie, citoyen général, mon arrêté, en date « du 2 de ce mois, qui règle les peines que devront su- « bir les rebelles pris les armes à la main et ceux con- « vaincus de crimes de vol, d'incendie et d'assassinat. « Vous en ordonnerez la transcription sur les registres « de la commission militaire que vous présidez.
« Les rebelles condamnés à mort seront pendus à une « potence qui devra être dressée sur la batterie Répu- « blicaine. Après être restés exposés pendant vingt-qua- « tre heures sur ce lieu, leurs cadavres le seront défi- « nitivement sur une seconde potence dressée sur le « morne Constantin. Ceux qui seront condamnés aux « galères seront détenus dans l'ancienne prison qui ser- « vait de bagne, employés aux travaux publics, et régis « d'après la police portée par les lois et règlements de la « jurisprudence criminelle.
« Je vous salue.
« Richepance ».
L'ordre d'exposer à toujours, sur le morne Constantin, le cadavre des suppliciés avait été donné afin que la vue de ces restes hideux,, en frappant de terreur tout partisan de la révolte, le fit rentrer sous le joug de l'autorité. Mais la réflexion n'avait pas assez présidé aux inconvénients de la mise à exécution d'un pareil ordre. Un premier essai avait suffi pour faire renoncer à ce moyen d'intimidation. Indépendamment de la difficulté matérielle de faire transporter chaque jour plusieurs cadavres à plus de cinq kilomètres de distance et par des chemins à peine tracés, il y avait encore la question de salubrité. Les exhalaisons d'un si grand nombre de corps en putréfaction n'auraient pas peu contribué, en viciant
l'air, à rendre plus intense la maladie qui déjà faisait de si cruels ravages dans les rangs de l'armée. Aussi l'ordre donné le 2 juin n'était plus exécuté le 4. Ce jour, le chef de bataillon Irénée Delacroix écrivait à l'agence municipale :
« Citoyens,
« Envoyez, je vous prie, un commissaire de police qui « doit conduire les noirs chargés de donner la sépulture « aux suppliciés d'hier.
« Il se rendra chez moi de suite. •»
Ce n'est pas tout. Peu de jours après, non-seulement il n'était plus question d'exposer les corps des suppliciés, mais encore on veillait avec le plus grand soin aux inhumations : on exigeait que les fosses fussent profondes et que les cadavres fussent recouverts de chaux.
L'arrêté du 2 juin avait édicté la peine des galères à perpétuité contre tout rebelle qui avait été pris les armes à la main, ou qui s'était rendu coupable de vol pendant le temps qu'avait duré la révolte. La grande masse des coupables était dans cette catégorie ; et, cependant, la commission militaire ne prononça presque pas de condamnations aux galères, par la raison précisément qu'il aurait fallu envoyer au bagne un trop grand nombre d'individus. Ceux des rebelles qui ne devaient pas encourir la peine de mort furent internés aux Saintes, sans jugement. Nous dirons plus tard le sort qui les attendait.
La commission militaire, aux termes de l'arrêté du 19 mai, aurait dû être présidée par un général de brigade, conséquemment par Gobert ou par Sériziat ; mais, soit que ces officiers généraux aient eu de la répugnance pour de telles fonctions, soit que des occupations d'un autre genre les aient tenus éloignés de la commission, le fauteuil du président ne fut jamais occupé ni par l'un ni par l'autre. La commission fonctionna avec la composition suivante :
Depottre, chef de brigade, président ; Delacroix, chef de bataillon, juge ;
Bourgeois, capitaine, idem ; Bertet, lieutenant d'artillerie, idem ; Jacquesson, sergent-major, idem ; Mahaut, capitaine du génie, rapporteur ; Roydot, secrétaire.
Au premier abord, la commission militaire pouvait paraître une machine à meurtres, car il était rare que les accusés qui étaient traduits devant elle ne fussent pas envoyés à la batterie Républicaine. Une circonstance éloigne des juges le reproche d'une trop grande sévérité: à côté de la commission militaire était un jury d'information, qui faisait, pour ainsi parler, le triage des accusés, et n'envoyait à la commission que ceux dont la culpabilité était évidente.
Sans-Peur, ce nègre, officier de par l'émeute, à la fois si méchant et si bon, le fléau des uns et la Providence des autres, fut condamné le 4 juin, avec trois autres chefs, Jean-Charles, Philippe et Lubin-Caron.
Il est un fait digne d'observation. Les plus grands coupables furent aussi les plus lâches. Ceux qui avaient poussé aux meurtres ne surent pas mourir à leur tour ; ceux qui avaient déclaré vouloir régner ou mourir, une fois vaincus et pris, se couchèrent à plat ventre pour demander grâce.
François Rigaud, après avoir montré à Saint-Domingue où pouvait conduire une haine aveugle réunie à une ambition que rien ne justifie, obligé de fuir devant la colère de Toussaint-Louverture, était venu chercher un asile à la Guadeloupe. Aussitôt son arrivée, il voulut, en renouvelant ici ce qu'il avait accompli là, payer l'hospitalité qu'il avait reçue. Durant la révolte, devenu officier, il marcha avec les assassins et les incendiaires. Mais la rébellion vaincue, il crut pouvoir fuir de la Guadeloupe comme il avait fui de Saint-Domingue. Arrêté aux Saintes, où il s'était rendu à la faveur d'un déguisement, il fut ramené à la Basse-Terre. Sûr du sort qui l'attendait, c'était le moment de montrer du courage et de la fierté. Il écrivit à Richepance la lettre que voici :
« François Rîgaud au général en chef.