CHAPITRE III
Tentatives de Desfourneaux pour rester en fonctions. — Tripotages administratifs. — Le Directoire. — Corruption. — Le capitaine Freytag et les deux coffrets remplis de pierreries. — Le gouvernement du bavardage. — Effets produits dans la colonie par les événements accomplis en France. — Inquiétude dans les esprits. — Sécurité de Desfourneaux. — Sa lettre au ministre. — Dîner à la Pointe-à-Pitre. — Indiscrétion de Desfourneaux. — Conspiration des officiers. — Accusation de trahison. — Pélardy, à la Pointe-à-Pitre, proclamé chef de la colonie. — Les députés de la Pointe-à-Pitre à la Basse-Terre. — La municipalité. — Arrestation de Desfourneaux. — Intrigues pour placer le général Paris à la tête de l'administration. — Revue au Champd'Arbaud. — Paris proclamé chef de la colonie avec autorisation de s'adjoindre deux collègues. — Discours d'acceptation conditionnelle. — Adhésion des cantons. — Proclamation définitive de Paris comme chef de la colonie. — Dano et Roche-Rupès. — Lettre collective des municipalités de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre au Directoire. — Où était le Directoire. — Desfourneaux à bord. — Attaque du navire par des chaloupes anglaises. — Arrêtés pris sur rade. — Administrations de Paris et de ses deux collègues.
Desfourneaux, informé des manœuvres employées contre lui, fit tous ses efforts pour détourner le coup qui le menaçait. Il fit signer, par les militaires, une adresse justificative de sa conduite, dressa un état comparatif de la situation de la colonie à son arrivée et au moment actuel, et envoya le tout au ministre, avec une lettre dans laquelle il essayait de démontrer la calomnie.
Dans cette lettre, qui porte la date du 14 août, se trouve une pensée dont on a pu souvent observer la justesse. Il disait : « Il est de mon devoir de vous instruire « que les ennemis les plus prononcés de la colonie sont < en France, et que c'est à Paris qu'ils cherchent à « organiser sa ruine. »
Desfourneaux, en demandant une adresse à l'armée, pensait avoir des droits à sa reconnaissance. Tout récemment, il était parvenu, par un biais, à procurer aux officiers de tout grade et de toute arme un supplément de solde. Ce biais consistait dans l'autorisation qu'il leur avait accordée de se porter adjudicataires des biens
nationaux. A l'aide de certaines précautions, l'adjudication étant faite à bon compte, les militaires cédaient leur marché et réalisaient un bénéfice immédiat. Le corps d'artillerie, par l'intermédiaire de Gaterau, capitaine quartier-maître, son fondé de pouvoirs, s'était ainsi rendu adjudicataire de deux sucreries et de deux caféyères.
Ces tripotages étaient communs sous le gouvernement corrompu du Directoire. En France, certains pillards, dits fournisseurs de l'armée, passaient à des états-majors, afin d'acquérir leur protection, jusqu'à quarante pour cent sur leurs bénéfices. Le Directoire lui-même donnait l'exemple de cette dilapidation des deniers publics. Personne n'ignorait qu'un de ses membres entrait pour moitié dans les profits des fournisseurs. On savait de plus que le Directoire grappillait sur le trésor de l'Etat, par des arrangements faits en famille. Exemple : chaque année, le corps législatif allouait au Directoire des frais de mobilier qu'on avait le soin d'enfler le plue possible ; on n'en dépensait qu'une partie, et le surplu? était partagé entre les cinq Directeurs. Autre chose : un républicain ayant été directeur ne pouvait plus aller à pied ; on laissait donc le directeur sortant partir dans une voiture de l'Etat, traînée par les chevaux de l'Etat. Il était convenu qu'il oublierait de renvoyer et chevaux et voiture. Ce même directeur, pour se consoler de ne plus gouverner la France de la manière que chacun sait, recevait, en cachette, la somme ronde de cent mille francs.
A chaque degré de l'échelle sociale, les fonctionnaires, en jetant les yeux vers l'échelon supérieur, apercevaient des exemples de ces honteux trafics des deniers de la République, et le plus grand nombre les suivaient. C'était comme un pillage dans lequel chacun prenait ce qu'il pouvait attraper. Cependant, parmi les fonctionnaires de tous les ordres, on n'était pas sans en rencontrer dont la probité et le désintéressement faisaient encore plus ressortir l'avidité des autres. Pour ne pas sortir des faits coloniaux, celui-ci, entre plusieurs, est caractéristique.
Le général Freytag, alors capitaine, avait rendu des services à la colonie de Cayenne. L'agent Jeannet, voulant l'en faire récompenser, le chargea d'une mission de confiance auprès du Directoire. Il s'agissait, avec des dépêches, de remettre aux Directeurs, en mains propres, deux cofïrets renfermant des pierreries d'une valeur de cinq millions cinq cent mille francs. Sur la fin du voyage, étant près des côtes, le capitaine du navire joua envers son passager, mais avec moins de succès, le rôle du serpent à l'égard de notre mère Eve. Votre fortune et la mienne sont entre vos mains, dit-il à Freytag. — Comment ? — Ne voyez-vous pas ce navire qui est làbas ? — Eh bien ! — Il est anglais. — Après ? — Rien ne serait plus facile que de nous faire amariner par lui. — Merci d'une fortune qui nous conduirait prisonniers en Angleterre. — Vous ne comprenez pas. Pris par les Anglais, nous n'abordons pas la France, et votre mission devient impossible. Alors, au lieu de remettre les coffrets, nous les gardons, et avec cinq millions et demi, en Angleterre, en France, partout, on se console de ce que peut penser de soi un gouvernement ingrat, livré à l'intrigue et à la fourberie. — C'était tentant ; mais le devoir d'abord, puis l'éclat de sa mission, qui, en le mettant en évidence, assurait son avancement dans la carrière militaire, l'emportèrent dans l'esprit du jeune officier sur le bonheur promis par le capitaine en pays étranger.
Après mille dangers, Freytag arrive à Rochefort. Avant d'entrer dans le port, le capitaine lui avait dit un dernier mot. « Vous vous repentirez de n'avoir pas écouté ma proposition. » Le navire mouillé, on se rend à bord, et dépêches et cofïrets sont saisis. L'envoyé de Jeannet veut ravoir les coffrets et demande en même temps les moyens les plus sûrs et les plus prompts de se rendre à Paris. L'amiral commandant le port lui répond : « Mon cher capitaine, votre mission se termine ici ; « j'ai les ordres les plus formels de ne laisser appro- « cher de Paris aucun officier venant des colonies, sous « quelque prétexte que ce puisse être. »
Freytag dit les services qu'il a rendus, ses dangers,
ses souffrances, puis insiste pour continuer sa mission jusqu'au bout, afin de voir les Directeurs et d'en obtenir la récompense à laquelle il a droit. Il allait entrer dans de nouveaux détails, mais l'amiral l'interrompant : « Vous me forcerez, par votre obstination, à prendre « contre vous des mesures de rigueur qui me répugne- « raient. » Le malheureux capitaine ne put sortir de Rochefort, même pas pour aller embrasser ses parents qu'il n'avait pas vus depuis dix ans. Il fut l'objet d'une surveillance de tous les instants, jusqu'à ce qu'on le fit partir pour une prétendue mission sur les côtes d'Afrique. Que devinrent les coffrets ? On pourrait à cet égard se livrer à mille conjectures. La seule chose certaine, c'est que les cinq millions et demi ne formèrent pas un article du budget des recettes de la République.
Un gouvernement ainsi voué à la déprédation ne saurait se promettre une longue existence. Usé était le système de bascule qui jusqu'alors lui avait servi d'appui, et à l'aide duquel Barthélémy et Barbé-Marbois avaient pu se rencontrer avec Collot d'Herbois et BiJlaud-Varenne dans les déserts de Sinnamary. Cette piperie politique n'abusant plus personne, tous les partis s'étaient réunis contre le Directoire : les jacobins avaient donné la main aux royalistes et les constitutionnels suivaient. Les militaires, de leur côté, disaient qu'ils ne voulaient plus être gouvernés par des avocats, c'est-à-dire avec du bavardage. On peut appeler bavardage les moyens que le ministre de la marine Monge annonçait aux villes maritimes, le 21 décembre 1792, comme devant être employés par lui à la conquête de l'Angleterre :
« .... Le roi et son parlement veulent nous faire la « guerre : les républicains anglais le souffriront-ils ? « Déjà ces hommes libres témoignent leur mécontente- « ment et la répugnance qu'ils ont de porter les armes « contre leurs frères les Français : eh bien ! nous vole- « rons à leur secours ; nous ferons une descente dans « cette île, nous y planterons cinquante mille bonnets de « la liberté, nous y planterons l'arbre sacré, et nous « tendrons les bras à nos frères républicains. »
C'est de ce bavardage, comme moyen gouvernemental,
que les militaires et la France ne voulaient plus. Les jacobins, au contraire, trouvaient cela charmant. Le beau temps, le moment brillant, l'épanouissement, pour ainsi parler, du bavardage avait été 93. Les jacobins demandaient à y retourner. Ils disaient qu'il n'y avait que les moyens mis en pratique à cette grande époque qui pussent rappeler la victoire sous nos drapeaux et raviver la source tarie de nos finances.
Sous le coup de ces attaques, le Directoire chancelait et allait tomber. Ce qui rendait sa chute plus imminente, c'était son insuccès à la guerre : la victoire ayant déserté nos drapeaux, les fautes du Gouvernement n'étaient plus recouvertes par un manteau de gloire. En effet, les débuts de la campagne de 1799 n'avaient pas été heureux pour les armes de la République. Schérer venait d'être battu par Kray, lorsque Souwarow commença sa grande campagne d'Italie. C'est en vain que Macdonald, par trois jours de combats et d'héroïques efforts, avait tenté d'arrêter le général russe dans sa marche victorieuse ; c'est en vain que le jeune et brave Joubert s'était fait tuer en se jetant au-devant de lui, l'illustre barbare avançait oujours. On ne pouvait prévoir que Masséna le battrait à Zurich.
Il est une vérité si incontestable qu'elle peut passer à l'Etat d'axiome : la France calme, les colonies sont paisibles ; elles sont agitées, au contraire, aussitôt que la France est troublée.
Les faits qui s'accomplissaient en Europe, en traversant l'Océan, avaient grandi, comme tous les événements lointains. On répandait le bruit que les Russes avaient envahi une partie du territoire de la République et menaçaient la capitale. A la Guadeloupe, sans transition, on passa d'un état de calme à un état d'agitation : les partis se montrèrent, les travailleurs désertèrent les ateliers, le vagabondage recommença plus actif que jamais.
Desfourneaux, ne pouvant supposer que, lui présent, les choses pussent ne pas suivre un cours parfaitement régulier, ne voyait pas ces symptômes d'événements fâcheux et prochains. Selon sa coutume, embellissant de
son imagination le présent et l'avenir, il se laissait aller à une douce sécurité, charmant ses loisirs de la société d'une jeune et belle créole, la demoiselle Abeil, qu'il venait d'épouser. Il se donnait encore d'autres distractions, entre autres celle d'organiser en une compagnie d'élite tous les anciens esclaves employés autrefois par leurs maîtres au métier de la chasse. Il avait déjà donné des ordres pour les réunir à la Basse-Terre, afin de juger de leur adresse en les faisant tirer à la cible devant lui.
Il était si plein de confiance que, le 5 septembre, il -écrivait au ministre :
« J'ai l'honneur de vous adresser des détails intéresse sants, soit sous le rapport de sûreté, soit sous ceux « d'économie politique. Ce travail est d'autant plus « doux, que ces détails sont autant de succès qui ont
< assuré la tranquillité d'une colonie où, d'ailleurs, il « est difficile d'effacer les traces et les souvenirs des
< malheurs qu'elle a éprouvés.
« Pour rendre ce tableau plus frappant j'exposerai
< l'état de la colonie à mon arrivée, et son état actuel.
« // existait une faction, des esprits de parti ; je les
< ai comprimés ; j'ai prévu les dangers et assuré la
< tranquillité.
« Une partie de l'armée avait déserté pour se livrer « à la course et au désordre ; l'autre partie manquait « d'habillements. Les déserteurs sont rentrés dans leurs
< corps où la discipline est strictement observée
« Depuis longtemps les citoyens soupiraient après
< le régime constitutionnel, que l'on prétendait ne pou- « voir établir sans causer la ruine de la colonie ; cepen-
< dant la Constitution a été proclamée, les lois s'exé- « cutent, et la colonie jouit de la plus grande tranquil-
< lité
Desfourneaux, à la Guadeloupe, voyait tout dans Tordre et dans le repos, comme, étant à Saint-Domingue, il n'avait vu dans cette île qu'un peuple de frères (1).
(1) Le 17 mars 1797, Desfourneaux, étant à Saint-Domingue, écrivait au ministre :
« Il est bien heureux pour moi, citoyen ministre, d'avoir pu
La lettre du 5 septembre n'était pas encore arrivée à moitié chemin du lieu de sa destination que déjà l'esprit de parti s'était montré dans toute sa puissance, la tranquillité publique avait été profondément troublée, et à cause précisément de l'indiscipline des troupes.
En traçant le caractère de Desfourneaux, un trait nous avait échappé : ce gouverneur manquait de cette retenue et de cette discrétion qui ne doivent jamais abandonner un fonctionnaire quel qu'il soit, et dont l'absence est surtout regrettable dans un agent d'un ordre élevé.
Le 28 septembre, après un dîner offert par Desfourneaux à quelques officiers de la garnison de la Pointeà-Pitre, on causait des événements du jour dans le salon de l'hôtel du gouvernement. Le Directoire tombé, que mettrait-on à sa place ? On passa en revue les hommes des différents partis qui avaient des prétentions au gouvernement de la France. Arrivé au parti qui voulait retourner au temps de la terreur, Desfourneaux dit que si la métropole avait encore à subir le malheur de le voir à sa tête, il faudrait soustraire la colonie à cette calamité, en repoussant les agents qui viendraient au nom d'un tel gouvernement : que dans cette hypothèse, si l'armée lui faisait défaut, il s'armerait seul pour les chasser.
Il est bien évident qu'il n'y avait rien d'arrêté dans l'esprit du chef de la colonie ; que les paroles qu'il avait fait entendre n'avaient ni une autre valeur ni une autre signification que l'une de ces mille suppositions faites dans la conversation, et qui d'ordinaire ne laissent des traces ni dans la pensée de celui qui parle ni dans celle de ceux qui écoutent.
Quoi qu'il en soit, le lendemain du repas, Desfourneaux quitta la Pointe-à-Pitre et se rendit à la Basse-
« réaliser, en moins de six mois, les grandes espérances que je
« vous ai sans cesse données d'un sûr et prochain retour à l'or-
« dre ; la partie du nord de Saint-Domingue, livrée en octobre
€ dernier, de l'est à l'ouest, aux flammes et à tous les crimes,
« n'est habitée, en ce moment, que par des frères, qui ne désirent
c que diriger vers la terre leurs mains libres, pour en arracher des
« produits qui enrichiront plus que jamais par la suite leur
« bienfaisante patrie. >
Terre. Là, pas une démarche, pas un mot duquel on pût induire son intention de conserver le gouvernement de la colonie, malgré le Directoire et par le renvoi des nouveaux agents.
D'abord une révolte contre la métropole, en supposant qu'une telle pensée pût germer dans la tête d'un homme qui n'était pas privé de sa raison, ne pouvait avoir aucune chance même momentanée de succès, sans le concours de l'armée. Or, cette armée avait des chefs auxquels elle était soumise, des généraux, des chefs de brigade ; il aurait fallu, avant tout, s'entendre avec ces chefs, les gagner. C'est donc à eux, ou du moins à quelques-uns d'entre eux que Desfourneaux se fût ouvert sur ses projets, s'il avait eu des projets. A cet égard, il n'y eut de sa part nulle tentative. Sans préparation, sans avoir rien sondé, publiquement en quelque sorte, il serait venu annoncer à quelques capitaines et à d'autres fonctionnaires d'un grade correspondant sa résolution d'entrer en hostilité contre le pouvoir duquel lui et ces mêmes fonctionnaires dépendaient ! Une conduite si peu sensée ne serait pas croyable, alors même que tous les faits ne viendraient pas concourir pour laver Desfourneaux de l'absurde accusation portée contre lui.
Cependant les paroles du dîner rapportées au dehors, les hommes formant la queue de Victor Hugues, et qui n'auraient pas été fâchés de voir revenir le bon temps de la terreur, les ramassèrent, et, après commentaires, les élevèrent à toute la hauteur d'une trahison du chef de la colonie envers la France. Ces hommes peuplaient les administrations civiles, et surtout l'armée, dont presque tous les chefs tenaient leurs grades de l'ancien proconsul. Les meneurs du parti arrêtèrent qu'il fallait se saisir de la personne de Desfourneaux et en débarrasser la colonie.
Le 3 octobre, les conjurés, au nombre de 46, dont 2 chefs de bataillon, 22 capitaines, 12 lieutenants, 9 sous-lieutenants et un officier de santé, s'assemblent chez Pélardy. Ce général, brave comme un vieux grognard de l'empire, mais incapable de rien empêcher comme de rien conduire, se laisse circonvenir et se prête
à tout ce que veulent les révoltés. D'accord sur leurs faits, les conjurés envoient chercher l'administration municipale. Ils lui déclarent leur résolution de renvoyer en France l'agent Desfourneaux ; et, en attendant les ordres du Directoire, de faire régir la colonie militairement par Pélardy. C'était dans la colonie comme en France : le militaire voulait dans l'Administration substituer l'épée à la toge.
En présence de cette soldatesque en révolte, dictant ses volontés, que pouvait faire l'administration municipale, sinon courber la tête et paraître adhérer au mouvement, afin de le diriger, si c'était possible ? Telle fut la conduite de la municipalité. Cette administration, composée d'hommes habitués à la règle, commença par consigner dans un procès-verbal tous les griefs des militaires contre le chef de la colonie. Ce procès-verbal qui est, en quelque sorte, l'acte d'accusation, doit être rapporté en entier.
« Aujourd'hui 3 octobre 1799...., à une heure de « relevée, par-devant le conseil de l'administration mu- « nicipale du canton du Port-de-la-Liberté, extraordi- « nairement convoqué et réuni sur le vœu du peuple « et de la force armée ;
« Sont comparus les citoyens Bonnaventure Caillou, « capitaine de la compagnie des chasseurs du second « bataillon ; Charles Dandieu, capitaine de la compa- « gnie des chasseurs du premier bataillon ; Pierre Fron- « tin, capitaine de la compagnie des grenadiers du pre- « mier bataillon, faisant fonctions de commandant de « la place ; Jean Descadillas, capitaine des grenadiers « du second bataillon ; et Claude Henri Vabe, comman- « dant du second bataillon ;
« Lesquels ont déclaré que le 28 septembre dernier « ils furent invités à dîner, de la part de l'agent du Di- « rectoire Desfourneaux, par le commandant de la place.
« Qu'immédiatement après le repas, il les invita à « passer dans la salle de compagnie, et que là, en pré- « sence du général en chef, des commandants d'arron- « dissement et de la place, Nadau et Séguy, et des aides « de camp ou officiers attachés à l'agence, il leur dé-
« clara formellement que ses intentions étaient, d'après « la faction qui existait en France, de repousser les « agents ainsi que les forces qui seraient envoyés par la « République dans la colonie ; qu'il comptait assez sur € l'amitié des soldats de la force armée de la Guade- « loupe pour y parvenir, et que, dans le cas où il ne « serait pas secondé, il irait lui-même les armes à la « main les combattre. »
Après la rédaction de ce procès-verbal, dans lequel les hommes du métier avaient compris la nécessité de faire constater que Desfourneaux avait formellement déclaré ses intentions, l'administration municipale, ayant un point d'appui, ne craint plus de se montrer ; elle confirme le vœu de la force armée, et invite Pélardy à prendre provisoirement les rênes du gouvernement français dans la colonie. Pélardy accepte le rôle qu'on lui donne par la pièce suivante, adressée à la municipalité.
€ Les circonstances où se trouve la colonie, son salut, « le vœu des citoyens exprimé par votre arrêté de ce « jour, celui enfin de la force armée, me commandant « impérieusement d'accepter provisoirement le com- « mandement de cette colonie, et ce jusqu'à ce qu'il « arrive des agents envoyés par la République ;
« Je me rends, citoyens, aux désirs de votre arrêté « de ce jour, ainsi qu'à celui de la force armée, et je « ferai tout ce qui dépendra de moi pour sauver la choc se publique et conserver cette importante possession « à la République ; c'est le vœu de mon cœur.
< Je vous préviens que mes connaissances dans « l'administration civile ne sont pas assez étendues « pour en remplir les devoirs ; je vais proposer de suite « à l'administration départementale trois citoyens, qui « formeront provisoirement une commission d'agence, « et un quatrième pour secrétaire, pour en remplir les « fonctions jusqu'à l'arrivée de la division attendue, et « qui doit apporter de nouveaux agents. Veuillez, ci- « toyens, m'indiquer quelques-uns dont la probité, les « talents et le patriotisme vous seraient bien connus.
< PÉLARDY. >
La déclaration des militaires, l'arrêté de Tadminis-
tration municipale portant invitation à Pélardy de prendre les rênes du gouvernement, et la réponse de celui-ci furent publiés à la Pointe-à-Pitre avec le plus grand éclat. Le peuple, entendant crier la trahison de Desfourneaux, s'en allait répétant que Desfourneaux était un traître. Voilà donc un nouveau gouvernement établi à la Pointe-à-Pitre. Il ne restait plus qu'à le faire adopter par les autres cantons du département, et surtout par «elui de la Basse-Terre, où l'on comptait un général et une nombreuse garnison. L'administration municipale de la Pointe-à-Pitre, présidée par J. S. Corot, dépêcha à celle de la Basse-Terre, présidée par Robinson, trois agents, Léonard, Lesage et Darboursier fils. De leur côté, les militaires envoyèrent des députés au général Paris.
La municipalité de la Basse-Terre admit sans contestation la trahison de l'agent du Directoire, résolut son embarquement et se déclara en permanence. D'autre part, Paris, donnant dans le mouvement, ébranlait la troupe.
Desfourneaux, en apprenant l'espèce de révolution accomplie à la Pointe-à-Pitre, voulut lui opposer une résistance morale. Il chargea Gairouard, inspecteur des cultures, de parcourir les cantons et de provoquer de la part des habitants des adresses dans lesquelles, protestant de leur fidélité à la République, ils déclareraient ne pas vouloir reconnaître pour chef de la colonie une autre personne que celle qui avait été revêtue de ces hautes fonctions par le Directoire. Gairouard devait, en outre, prescrire aux habitants de se rallier à Desfourneaux à la première réquisition. Cette velléité d'opposition fut paralysée par la rapidité de la marche des événements et la complète défection de toutes les autorités de la Basse-Terre. L'ordonnateur Garnaud défendit de rien payer sur la signature de l'agent ; le sous-contrôleur de la marine, Bossant, lui dit en face : qu'il avait à se justifier des inculpations des militaires de la Pointe-à-Pitre.
Dans le temps que Desfourneaux conférait avec Gairouard, l'administration municipale convenait de ses faits. Tout étant arrêté, le 5, elle se met en marche ayant son président en tête. Elle crie : Vive Pélardy !
Vive Paris ! La trahison de l'agent ! Son arrestation î Le peuple suit et crie comme la municipalité. On arrive à l'hôtel du gouvernement. La foule l'inonde. Au milieu de cette foule, Robinson déclare au chef de la colonie que, vu son projet de trahir le gouvernement de la métropole, il est déchu de ses fonctions d'agent du Directoire. Cette déclaration était soutenue par deux compagnies envoyées par Paris, l'une de dragons et l'autre de grenadiers du bataillon de la réunion. L'agent est mis en état d'arrestation, sous la surveillance de cette troupe.
Cependant l'administration municipale, de concert avec les délégués de la Pointe-à-Pitre, avait reconnu que Pélardy n'avait pas ce qu'il fallait pour être placé à la tête de la colonie. On arrêta donc, tout en se jetant dans le mouvement imprimé par la Pointe-à-Pitre, de lui donner une autre direction en reconnaissant Paris pour agent du Directoire. Cette résolution fut portée au général le 6, à 4 heures du matin. Le pouvoir ne se refuse pas. Paris accepta. Mais, inférieur en grade, il avait des ménagements à garder envers Pélardy ; il était nécessaire aussi de présenter aux habitants de la Pointe-à- Pitre ce second acte de la conspiration comme un produit spontané et libre des vœux du peuple. Dans ce but, le programme d'une comédie fut arrêté et le rôle des personnages distribué. Celui de Paris consistait à faire conduire Desfourneaux, à 6 heures du matin, à bord d'un navire mouillé sur la rade.
Par un singulier jeu de la fortune, ce navire était le Desfourneaux, ainsi nommé et armé en course, il n'y avait pas un mois, sous l'autorisation de l'agent.
Ce premier fait accompli, Paris devait réunir toutes les troupes sur le Champ-d'Arbaud, sous le prétexte d'une revue.
L'administration municipale avait gardé pour elle tous les autres rôles.
Dès avant le jour, elle convoque toutes les autorités, sans leur faire connaître l'objet de la convocation. Ces autorités arrivées, on leur annonce que le général Paris les attend sur le Champ-d'Arbaud. La municipalité prend la tête du cortège, qui se met en marche. Le peuple,
déjà agité par les événements de la veille et du jour, apprenant le rassemblement des troupes et la marche de la municipalité et des autres autorités, dans l'attente d'un nouvel événement, se porte en masse sur le Champd'Arbaud. A cette époque, cette place était beaucoup plus vaste qu'elle ne l'est de nos jours : toute la grande enceinte formant l'ancien gouvernement en faisait partie. Lorsque le cortège y arriva, elle trouva réunies et la troupe et la presque totalité de la population de la ville et des environs.
Robinson, dans un discours préparé pendant la nuit, fait l'historique des événements ; et, comme s'il eût ignoré le choix fait à la Pointe-à-Pitre de Pélardy pour remplacer Desfourneaux, il insiste sur la nécessité de donner un chef à la colonie. Il dit que l'administration municipale de la Basse-Terre, d'accord avec celle de la Pointe-à-Pitre, et avec toutes les autorités du pays, émet un vœu, c'est que le choix du peuple et de l'armée tombe sur le vertueux Paris, en l'autorisant à s'adjoindre deux collègues pour partager avec lui le fardeau de l'autorité. Rien ne serait changé à l'égard de Pélardy, qui resterait toujours le commandant en chef de la force armée.
Aussitôt ce discours prononcé, les initiés au complot crient : Oui, oui, Vive la République ! Vive Paris ! La foule et la troupe répondent : Vive Paris ! Vive la République ! Paris demande à parler et dit :
« Mes camarades, je suis sensible à la confiance que « vous avez en moi ; mais, jeune encore, je me défie de « moi. S'il ne s'agissait que de bonne volonté, de « l'amour du bien, personne assurément ne serait plus « propre aux honorables fonctions auxquelles vous me « conviez. Cependant, puisque vous croyez que je puis « être utile à mes concitoyens, si je réunis le vœu géné- « rai de la colonie, par dévouement pour la chose publi- « que, j'accepterai les fonctions que vous m'offrez. « L'intérêt n'est rien pour moi ; tant que j'existerai, « je n'envisagerai que le bonheur de mes frères. »
Après ce discours, qui ne manquait pas d'habileté, on recommença à crier : Vive Paris !
L'adhésion des autres communes ne pouvait pas être
douteuse. Elle leur fut demandée en leur faisant observer que, si elles ne la donnaient pas, il fallait s'attendre à la guerre civile.
Le 14 octobre, l'adhésion des cantons étant arrivée, Paris fut proclamé agent provisoire du Directoire, sur le Champ-d'Arbaud et en présence des troupes et de la population. A cette occasion, Robinson prononça un discours, Négré, commissaire du Directoire auprès de l'administration municipale, un discours, et Paris un discours ; après quoi le nouveau chef jura : « Haine à « la royauté et à l'anarchie, attachement inviolable à la t République française, une et indivisible, et à la cons- « titution de l'an ni. »
Le soir la ville fut illuminée.
Quant à Pélardy, qui fut en fonctions trois jours dans une partie de la colonie, il quitta l'autorité avec la même facilité qu'il l'avait prise.
Le 17, Paris déclara qu'il prenait pour collègues les citoyens Dano et Roche-Rupès. Le même jour, partaient pour la France deux lettres écrites collectivement par les administrations municipales de la Pointe-à-Pitre et de la Basse-Terre ; l'une était adressée au Directoire et l'autre au Corps législatif. Elles avaient pour objet la justification de l'événement du 3 octobre et de ses suites. Dans celle au Corps législatif, on disait : « Les habitants « de la Guadeloupe attendent comme un de leurs plus « beaux jours celui de l'arrivée des nouveaux agents « pour crier avec eux : Vive la République et la Consti- « tution de l'an ni ! »
Lorsque cette lettre partait, il y avait juste une semaine que la Constitution de l'an ni avait cessé d'exister. Et quant à la République, ses fondateurs et leurs successeurs l'avaient tellement souillée de proscription, de pillage et de sang, qu'un jeune général, sans rencontrer d'opposition, avait pu faire sauter ce qu'il en restait par les fenêtres de l'orangerie de Saint-Cloud.
Aux colonies, afin de ne pas se trouver en avant ou en arrière des événements, la sagesse demanderait qu'on ne se prononçât qu'avec la plus grande réserve sur les choses politiques.
Les auteurs de rembarquement de Desfourneaux, ne voulant pas que le navire qui l'emportait pût arriver en France sans porter le résultat complet du nouvel ordre de choses établi, l'avaient gardé sur rade jusqu'au 17. Dans la nuit du 8 au 9, quatre chaloupes anglaises avaient essayé de l'enlever. Elles furent repoussées après un vigoureux combat, dans lequel Desfourneaux se battit comme un brave soldat.
L'agent, on le conçoit, n'était pas sans avoir dans le cœur un vif sentiment d'animosité contre les hommes à qui il avait fait du bien et qui l'avaient traité d'une manière si indigne. Le 17, au moment de son départ, il faisait passer au tribunal de commerce la lettre que voici :
« L'agent particulier du Directoire exécutif de la Ré- « publique aux Iles-du-Vent aux citoyens composant le
< tribunal de commerce.
« L'acte de violence exercé contre moi n'a rien dimi-
< nué de l'autorité dont le Directoire exécutif m'a cons- « titutionnellement investi. Vous voudrez bien, en con- « séquence, faire publier et enregistrer les trois arrêtés « ci-inclus. « Desfourneaux. »
Le premier de ces arrêtés, daté du 8 octobre, révoquait le citoyen Bossant de ses fonctions de sous-contrôleur de marine, et nommait à sa place le citoyen Marsan ; le second, daté du 10, destituait le juge de paix Vauchelet, et appelait à lui succéder le citoyen Fontelliau ; le troisième enfin, du 13, désignait le citoyen Bresson pour remplir les fonctions d'ordonnateur, en remplacement de Garnaud destitué.
Inutile de dire que ces arrêtés ne reçurent aucune exécution.
Desfourneaux parti, on essaya de constater son prétendu crime de trahison d'une façon juridique, Des commissaires, au nombre de trois, Duc, Tholozan et Mégy, furent nommés pour procéder à une enquête. Cette enquête ne produisit rien. Gairouard aussi fut poursuivi sous l'accusation d'avoir été recruter des partisans à l'agent du Directoire. Il fut acquitté.
Nous avons vu que d'autres agents avaient déjà été nommés en remplacement de Desfourneaux ; d'un autre
côté, il trouva, à son arrivée en France, le Gouvernement consulaire établi : il en résulta que la Métropole ne fit que peu d'attention à la révolte des militaires de la Guadeloupe. Le général Desfourneaux fut employé dans l'expédition de Leclerc contre Saint-Domingue. 11 mourut en retraite à Paris dans un âge fort avancé.
Durant tout le temps de l'agitation de la colonie, l'administration centrale n'avait donné aucun signe d'existence. Après que Desfourneaux eut été embarqué, Auguste Labbé, commissaire du Directoire, imagina de se rendre auprès de lui pour lui demander de ratifier ce qui avait été fait, en déléguant à Paris les pouvoirs qu'il tenait du Gouvernement de la Métropole. C'était une démarche innocente, qu'on pouvait se permettre avec la certitude d'un insuccès. Cependant l'Agence provisoire crut devoir composer à nouveau l'administration centrale. Tronquier fut nommé président, et Deshayes, Pons-Martin, Corneille et Merlande administrateurs.
Pendant les deux mois que dura l'administration de Paris et de ses deux collègues, ils ne firent aucune innovation. Ils s'étudièrent à conserver ce qui existait et à maintenir l'ordre toujours si difficile sous un Gouvernement que l'on sait n'être que de transition. Leur tâche à cet égard était pénible : les Jacobins pensaient qu'avec le renvoi de Desfourneaux le règne de l'ordre devait faire place à celui de la terreur ; les anarchistes semaient l'inquiétude, s'efforçaient de faire accroire à la force armée que son intérêt était séparé de celui des autres citoyens ; les hommes paisibles étaient insultés, menacés, leur domicile violé. Paris ne faiblit point. Il sut, en déjouant les coupables projets des malveillants, remettre la colonie aux nouveaux agents dans un état de calme aussi satisfaisant qu'il était possible de le souhaiter.
La seule innovation faite par les agents provisoires fut la suppression des inspecteurs de la culture. Cette mesure était nécessaire à un double titre : d'abord à cause de la circonstance que Gairouard avait servi d'intermédiaire à Desfourneaux dans ses projets de résistance, et ensuite parce que les inspecteurs de la culture s'étaient rendus odieux aux ateliers.
Indigènes de Cayenne