‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 2)Chapitre 5 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Départ de Rochefort des agents Jeannet, Laveaux et Baco. — Leur arrivée dans la colonie. — Delgrès et Pelage. — Proclamation. — Caractère des agents. — Administration. — Institution d'une régie des biens nationaux. — Organisation du service des douanes. — Le tribunal civil. — Dépenses excessives.

— Pénurie des caisses publiques. — Arrêté contre les fermiers.

— Révision de la liste des émigrés. — Moyens employés pour empêcher les émigrés de rentrer. — Nicolas Levanier. — Les prévenus d'émigration déportés à la Désirade. — Les émigrés véritables. — Opinion de Bresseau sur les demandes en radiation.

Jeannet, Laveaux et Baco, nommés agents du Directoire par arrêté du 31 août 1799, étaient à Rochefort, attendant le moment de leur départ, lorsque parvint à leur connaissance la révolution du 9 novembre, si connue sous le nom de 18 brumaire. Craignant que les agents du Directoire ne cessassent d'être les agents du Gouvernement qui lui succédait, et ne voulant pas être arrêtés en chemin par de nouveaux choix, ils se hâtèrent de s'embarquer et de s'éloigner du port, dans la pensée de s'abriter sous un fait accompli. En ce qui concernait Baco, c'eût été jouer de malheur que d'avoir été désigné deux fois pour administrer une colonie sans pouvoir poser le pied sur le sol confié à son administration. Montés sur la frégate la Vengeance et la corvette le Berceau, les agents mirent à la voile le 16 novembre. Ces navires, après une traversée aussi heureuse que courte, jetèrent l'ancre, le 11 décembre, dans le port de la Pointe-à-Pitre.

Jeannet, Laveaux et Baco menaient avec eux une compagnie d'artillerie et l'adjudant général Jeannet, frère de l'agent.

Sur les mêmes navires étaient deux hommes qui, à différents titres, allaient marquer avec éclat dans l'his-

toire de la Guadeloupe. C'étaient Delgrès et Magloire Pelage. Tous deux, hommes de couleur, étaient nés à la Martinique. L'un et l'autre avaient acquis leurs grades dans l'armée pendant la tourmente révolutionnaire. Delgrès arrivait dans la colonie avec les épaulettes de chef de bataillon, et en qualité d'aide de camp de l'agent Baco.

Ce fut à l'attaque de la Martinique par les Anglais en 1794, et à l'assaut du Morne-Ver pré, que le général Rochambeau distingua Pelage, et, pour premier grade, le fit lieutenant. Dans cette affaire, l'oncle de Pelage avait été tué à ses côtés et lui-même blessé à la cuisse gauche. Peu de temps après, le nouveau lieutenant inspirait assez de confiance à Rochambeau pour qu'il plaçât sous son commandement la défense de la redoute du fort de la République, alors assiégé. La confiance du général ne fut pas trompée : voyant la manière dont se comportait le commandant de la redoute, il faisait écrire sur le journal du siège : « La conduite ferme et « le courage du commandant de la redoute, homme de « couleur, est susceptible des plus grands éloges, et de « l'attention particulière de la République. » Cependant, après une défense qui avait émerveillé l'ennemi lui-même, les assiégés, réduits à une poignée de braves, durent se rendre, mais non sans avoir obtenu une capitulation honorable. Pelage fut compris dans la capitulation. Arrivé en France, il fut nommé capitaine des grenadiers dans le bataillon des Antilles qui se formait à Brest. En janvier 1795, venu à la Guadeloupe avec son bataillon, il fit partie de l'expédition qui marcha à la conquête de l'île Sainte-Lucie. Après le combat du 23 avril, où il fut blessé au bras droit, son intrépidité, son sang-froid et son intelligence de la guerre lui valurent le grade de chef de bataillon. Sainte-Lucie redevint une colonie française. Mais l'année suivante elle dut succomber sous la formidable expédition conduite par le général Abercromby : toutefois, dans cette lutte du nombre contre le courage et la constance, les Français n'avaient cédé qu'après des prodiges de valeur. Pelage prit part à presque tous les combats que livrèrent nos valeureux soldats. Dans le

dernier, une blessure au bras gauche, lui en fit perdre l'usage pour toujours. Fait prisonnier et conduit à Portsmouth, il y resta dix-huit mois. Echangé en 1798, il servit à Fécamp et à Morlaix. Promu récemment au grade de chef de brigade, il suivait Jeannet en qualité d'aide de camp.

Jeannet et Laveaux étaient censés connaître les personnes et les choses coloniales. Ni l'un ni l'autre n'étaient encore venus à la Guadeloupe, mais tous deux avaient habité les colonies. A deux époques différentes, bien que rapprochées, Jeannet avait fait un assez long séjour à Cayenne, d'abord comme commissaire délégué de la Convention, puis comme agent du Directoire, après l'expulsion de la colonie du misérable Burnel par la troupe et les habitants réunis. Il n'y avait même que peu de mois qu'il avait quitté la Guyane pour faire place à Victor Hugues. Ne prévoyant pas qu'il serait envoyé à la Guadeloupe, en homme de précaution, pour ne pas rester sans emploi, il s'était fait élire au Corps Législatif. A son arrivée à Paris, une commission, nommée pour examiner ses titres, avait fait d'abord adopter une résolution par laquelle il était admis au conseil des Anciens ; mais bientôt on reconnut que l'élu n'avait pas encore atteint l'âge qui donnait accès à ce conseil. Les Anciens, ne pouvant garder Jeannet, auraient voulu le céder aux Cinq-Cents. Une commission en avait fait même la proposition. Mais le candidat au Corps Législatif n'avait pas de chance avec les examens sérieux : vérification faite du tableau des députés à nommer par Cayenne, il fut constaté que les élus déjà admis aux Cinq-Cents étaient au grand complet. Le 4 juillet 1799, le conseil des Anciens avait donc été forcé, à regret, d'annuler les opérations de l'assemblée électorale de la Guyane. Jeannet, en disponibilité, fut choisi pour l'un des gouvernants de la Guadeloupe.

Pour Laveaux, il avait assisté, plus encore, il avait pris une part active aux grandes scènes de Saint-Domingue. C'était même à sa belle conduite dans cette colonie, livrée à toutes les horreurs, qu'il devait le haut grade de général de division.

Quant à Baco de la Chapelle, ancien constituant, ce qu'il savait des colonies était de nature à inspirer quelque crainte, car il devait avoir dans l'esprit une fâcheuse prévention contre les colons. Envoyé comme commissaire de la Convention à l'île de France, rendu au lieu de sa destination, il s'était vu, après le long et pénible voyage de l'Europe dans l'Inde, repousser par les habitants, qui ne voulurent recevoir ni lui ni le décret du 4 février, dont il était porteur. Ce ne fut pas tout : non-seulement il ne put débarquer sur une terre où il pensait venir dicter ses volontés, mais encore on ne voulut pas lui laisser le choix du lieu de son exil : il fut déporté à Manille. Rentré en France, le Directoire le consolait de sa première mésaventure coloniale en l'associant de compte à tiers dans le gouvernement de la Guadeloupe.

Les nouveaux agents, venant mettre fin à une situation provisoire, furent accueillis comme une espérance. On eut foi, d'ailleurs, dans leur proclamation. Le 16 décembre, ils disaient aux colons :

« Notre premier soin, après celui de faire connaître « nos pouvoirs, doit être de vous témoigner combien « nous avons été touchés de l'accueil que nous avons « reçu à notre débarquement de la part des autorités et « des citoyens qui nous entourent.

« Sans doute nous retrouverons dans les autres par- « ties de la colonie ces mêmes dispositions, gage pré- « cieux de son attachement inaltérable à la mère patrie, « et nous y répondrons d'avance, au nom de la Répu- « blique, par des efîorts constants pour procurer au « département tout le bonheur auquel il a droit de « prétendre.

« Les principes seuls et leur exécution rigoureuse, « citoyens, peuvent assurer ce bonheur.

« Une liberté inséparable du travail et de l'industrie « doit en être la plus ferme base, la République fran- « caise ne reconnaissant pas de droits sans devoirs.

« En activant la culture et en protégeant les cultiva- « teurs, nous n'oublierons pas les encouragements que

<c réclame le commerce, lié de si près au succès de l'ex- « ploitation du sol.

« Les nationaux, les alliés et les neutres sont admis, « en ce moment, dans tous vos ports. Nous maintien- « drons soigneusement cette concurrence favorable aux « colonies, et, loin d'obstruer les canaux de l'importa- « tion et de l'exportation, nous mettrons notre étude à « les multiplier et à les étendre.

« Il est un genre de spéculations guerrières, qui, sa- « gement dirigé, n'est pas moins utile au commerce, « qu'il supplée, que redoutable à l'ennemi, qu'il ruine : « nous voulons parler de la course. Elle sera protégée

< par nous, citoyens, mais de manière à l'utiliser pour « la culture et non à l'opposer à elle.

« Terribles aux seuls ennemis de notre pays, les cor- « saires qui sortiront de nos ports n'inquiéteront jamais « ni les alliés ni les neutres : fidèles observateurs des « traités et des lois sur la navigation, car la République « ne veut pas être moins attentive à cultiver ses amis « qu'à punir ceux qui ne le sont pas.

« Dans les changements qu'il serait indispensable « d'ordonner dans l'intérieur, nous ne serons guidés que « par le sentiment de l'intérêt public, et nous aimerons « toujours à nous environner des lumières du patriotis- « me et de l'expérience.

« Loin de nous toute préférence individuelle, toute « partialité, toute atteinte aux droits inviolables des

< personnes, au droit sacré de la propriété.

« Si, au milieu de nos travaux, l'ennemi osait menac cer votre liberté et votre sol, nos braves défenseurs se « ressouviendraient des prodiges de l'an n ; ils sau-

< raient conserver la terre qu'avec une immense dispro- « portion de forces ils ont su conquérir ; et s'il fallait « des exemples à ceux qui en ont donné de si beaux, « ils suivraient les exemples récents de leurs frères c d'Europe, dont le courage, croissant avec les obsta- « clés, vient de terrasser sur tous les points les armées « de la nouvelle coalition, et rendre la République plus « triomphante que jamais.

« Mais comme les militaires, et chaque citoyen, en sa

t qualité de soldat-né de la patrie, seront toujours prêts « à repousser l'ennemi extérieur ou à l'attaquer, il faut « que chacun de vous, dans la sphère de ses moyens, « soit également toujours préparé à seconder nos opéra- « tions au-dedans.

« Il faut que tous les partis, s'il en existe encore, se « confondent dans celui de la République.

« Consommer ou entretenir ce rapprochement désira- « ble, resserrer les liens des citoyens de toutes les cou- « leurs, réunir toutes les idées, tous les sentiments dans t la passion du bien public, sans lequel il n'est pas de « bien particulier durable, tel est le but vers lequel « nous marcherons sans dévier, et que vous concourrez « à nous faire atteindre. »

Certes, ce programme était beau. En le suivant, on eût satisfait tous les intérêts. Malheureusement, les actes ne tarderont pas à montrer ce que valaient les promesses des agents.

Leur premier soin fut de s'occuper de la question des finances, des moyens d'augmenter les revenus de la colonie par l'établissement d'un grand système d'impôts. C'est qu'en effet, avec les idées qu'ils apportaient, ils avaient besoin d'une source abondante de revenus.

Desfourneaux, usant de la faculté que lui avait donnée la loi organique du 1er janvier 1797, de ne mettre à exécution que successivement les différentes parties de la Constitution, s'était gardé d'en décréter le tout. Ce bon sens que les militaires puisent ordinairement dans les camps, où ils s'habituent à conduire les hommes, l'avait averti qu'une semblable machine, montée par le mécanicien le plus habile, ne fonctionnerait pas sans froissement, ni à la Guadeloupe, ni dans aucune autre colonie. Jeannet et Baco en jugèrent autrement. Ces deux administrateurs appartenaient à la catégorie des hommes de bureau : méticuleux, esclaves de la règle et de la symétrie, ils n'auraient pas compris une constitution à laquelle on eût retranché quelque chose, ce quelque chose fût-il impraticable ou absurde.

Ils étaient d'ailleurs de ceux qui croient que les hommes en société peuvent être rangés comme les ca-

siers d'une bibliothèque ; que, pour qu'une société fonctionne en perfection, il suffît de lui tracer, sur du papier, des droits et des devoirs, sans se préoccuper si ces devoirs et ces droits ne sont pas incompatibles avec son esprit et ses mœurs. Et puis, la Constitution de Tan vin n'ayant pas encore vu le jour, celle de l'an ni restait pour Jeannet et Baco le dernier terme des élucubrations révolutionnaires ; ils étaient convaincus que c'était tout ce que l'esprit humain avait pu imaginer de meilleur pour conduire l'homme au bonheur. Ils mirent donc à exécution la Constitution, toute la Constitution, concurremment avec la loi du 1er janvier 1797. Laissons-les faire. Ils ne vont pas tarder à se repentir, et à reculer bien plus loin que le lieu d'où ils sont partis.

Se mettant à l'œuvre, les agents renouvelèrent l'administration centrale, et fixèrent à neuf mille francs le traitement de chacun de ses membres. Indépendamment de cinq administrateurs et du commissaire du Directoire, cette administration fonctionnait avec sept chefs de bureau et des commis à l'avenant. Il y eut une régie des biens nationaux organisée avec un personnel luxueux ; il en fut de même pour le service des douanes. Rapportant l'arrêté de Desfourneaux du 23 février 1799, les agents décidèrent que les commissaires du gouvernement dans les cantons seraient payés directement par les caisses publiques. Il en résulta pour la colonie une dépense de 118,160 francs.

La douane n'avait pas été établie pour remplir des fonctions non productives de recettes. Un arrêté du 4 avril 1800 fit connaître les droits à percevoir à la sortie des produits de la colonie, savoir : 10 fr. 80 cent, par barrique de sucre du poids de 450 à 500 kilogrammes ; 16 fr. 20 cent, par 50 kilogrammes de café ou de coton. Ces droits étaient augmentés de moitié à l'égard des bâtiments neutres.

Le même arrêté, dans le but de prévenir la fraude, introduisit deux innovations gênantes pour le commerce. Jusqu'alors les denrées avaient été embarquées sur les points de la côte les moins surveillés par l'ennemi. Dans 3e port de la Pointe-à-Pitre, lorsque la passe était gardée.

on sortait par la Rivière-Salée. A l'avenir, les navires ne pouvaient prendre un chargement que dans les ports de la Pointe-à-Pitre, de la Basse-Terre et de la Baie- Mahault, et il leur était défendu de passer par la Rivière-Salée sans être munis d'un billet de transit délivré par la douane.

La Constitution avait décidé que chaque département aurait un tribunal civil composé de vingt juges au moins. Jeannet et Baco ne se tinrent pas à ce minimum : ils dotèrent la Guadeloupe d'un tribunal de vingt-deux juges, sans compter le président, l'accusateur public, le commissaire du Gouvernement et un substitut. L'accusateur public, le substitut et les juges avaient chacun un traitement de 9,000 francs ; le président et le commissaire du Gouvernement recevaient chacun 12,000 francs.

Le lecteur sera peut-être désireux de connaître le nom des juges de ce tribunal, qui, à lui seul, et sans les mille accessoires nécessaires, allait coûter à la colonie la somme annuelle de 240,000 francs.

Président : Masséguin ; juges : Pons-Martin, Callard, Héricher-la-Chartre, Noirtin, Pénicaut, Verdier, Baudrais, Duc aîné, Coussin-Blanc, Petit, Guérin, Guitton, Prévost, Chovot, Dano jeune, Thomy Lemerle, Langlois, Louvet, Deutche, Gourrand, Guercy, Maupein ; suppléants : L'Eglise, Caussade jeune, Savigny, Buffardin, Frézan ; commissaire du gouvernement : Bonnet ; substitut : Lignières ; accusateur public : Darboussier fils.

Tous ces nouveaux rouages augmentèrent considérablement les dépenses de la colonie. Les agents eux-mêmes rendaient le fardeau plus pesant, puisque, au lieu d'un seul au prix de 36,000 francs, il y en avait trois, qui en coûtaient 108,000.

La mise en activité de celles des dispositions de la Constitution qui allaient rendre les ressources du pays insuffisantes, comme de celles qui ouvraient une voie au trouble et à l'agitation, était décrétée avec la même diligence et le même entrain que s'il se fût agi de fonder la paix et la prospérité publiques.

Cependant la constitution consulaire ou de l'an vnr

avait été déjà promulgée dans la métropole. Avec un peu moins d'impatience, les agents auraient pu lire l'article 91, qui portait : « Le régime des colonies frange çaises est déterminé par des lois spéciales. »

Bientôt, l'état de celles des caisses qui ne furent pas complètement vidées fit justement appréhender que les ressources ne manquassent pour solder les dépenses courantes et urgentes. Il n'y eut même plus assez de fonds disponibles pour célébrer avec la pompe accoutumée la fête la plus chère aux républicains de la première époque, l'anniversaire de la mort de Louis XVI. Le 21 janvier 1800 ne fut fêté que par des coups de canon et des discours officiels. Dans une proclamation, les agents disaient : « qu'ils étaient bien persuadés que « les républicains de la Guadeloupe n'avaient pas besoin « d'une pompe dispendieuse pour être rappelés aux « sentiments patriotiques que doit exciter, dans tous « les cœurs, le souvenir du châtiment d'un tyran. »

Pour mettre un peu d'argent dans les caisses épuisées, peut-être aussi pour montrer, à l'approche du 21 janvier, toute la distance qui sépare un tyran des administrateurs républicains, les agents prirent leur arrêté du 29 décembre 1799. Par cet arrêté, le fermier d'une propriété nationale était, quant au prix du fermage, réputé dépositaire d'effets publics. Vingt jours lui étaient accordés pour faire le versement au trésor. Ce délai passé, il était considéré comme voleur d'effets publics, arrêté surle-champ et poursuivi conformément à l'article 13 de la, loi du 24 avril 1793. La peine à appliquer n'avait ni maximum ni minimum : c'était simplement quatre années de fers.

Quiconque achetait du fermier des denrées avant la libération de celui-ci envers le trésor était réputé complice, poursuivi et puni comme receleur d'effets publics. La peine du complice était la même que celle de l'auteur principal.

Les moyens financiers de Jeannet et Baco pouvaient avoir pour effet de jeter immédiatement quelques fonds dans les caisses de la colonie, mais il est bien certain qu'ils tarissaient les ressources de l'avenir, en écartant

toute concurrence pour la location des propriétés nationales et en paralysant les opérations commerciales. La totalité presque des denrées de la colonie étant entre les mains des fermiers, il y avait des risques continuels à faire l'acquisition d'une denrée. Le négociant le plus honnête, avec la meilleure foi du monde, pouvait être condamné aux galères de par l'arrêté de Jeannet et Baco.

Partis de France agents particuliers du Directoire, bien qu'il n'y eût plus de Directoire, à leur arrivée dans la colonie ils ne s'étaient pas moins fait installer sous ce titre défunt. Le 13 janvier 1800, ils annoncèrent que, d'après l'ordre du ministre, ils s'appelleraient désormais les agents des consuls. Les autres agents près de l'administration centrale et les municipalités furent qualifiés agents du Gouvernement.

La loi du 1er janvier 1797 avait prescrit une révision générale de la liste des émigrés, afin d'en écarter les personnes qui s'étaient éloignées de la colonie, non dans un but d'hostilité contre la République, mais pour mettre leur vie à couvert par suite des événements extraordinaires dont les Iles avaient été le théâtre. On pouvait compter dans les cas prévus une foule d'individus. On s'en aperçut, et l'on prit des mesures pour élever une barrière contre les réclamations. Du temps de Victor Hugues, sans autrement s'occuper des motifs de l'absence, on réputait émigré tout individu non présent dans la colonie. Dans la formation des nouvelles listes, on suivit une autre voie : on fit suivre le nom de la personne absente d'épithètes et de reproches capables de lui enlever jusqu'à la pensée de tenter une réclamation. La manière de procéder de nos administrateurs apparaîtra mieux dans quelques noms pris au hasard dans la liste des émigrés de la commune de la Basse-Terre.

« De Fougère, valet d'aristocratie et perturbateur du c repos public ; émigré deux fois, la première à la repric se du pavillon tricolore ; rentré avec les Anglais, leur « servant de guide ; reparti avec eux ; ayant coopéré à « toutes les arrestations des patriotes.

« Etienne Doube, de couleur, menuisier, mouchard

« des aristocrates, ayant pris les armes contre la Répu- « blique, émigré en octobre 1794.

« Jean-Baptiste Lacour, fils cadet, royaliste, ayant « coopéré aux vexations des patriotes, les ayant conduits « à bord et les faisant mettre aux fers ; émigré en oc- « tobre 1794.

« Pincevoir (Bosquet), mouchard des aristocrates et « recors des Anglais, ayant arrêté et conduit les patrio- « tes en prison ; émigré en octobre 1794.

« Pédémonté (Laurent), négociant, aristocrate, ayant « coopéré à tous les actes tyranniques, vexatoires, exer- « ces contre les patriotes, ayant servi les Anglais ; émi- « gré deux fois, la dernière en octobre 1794.

« Pompée, noir, mouchard des aristocrates, ayant pris « les armes contre la République ; coopérateur des ar-

< restations et vexations contre les patriotes ; émigré « en octobre 1794.

« Polidor, noir, mouchard des aristocrates, ayant pris c les armes contre la République ; coopérateur des ar- « restations et vexations contre les patriotes ; émigré « en octobre 1794.

« De Vermont (Lemercier), habitant sucrier, septua- « génaire, royaliste, ayant armé son atelier contre les « patriotes le 1er mai 1792, et marchant à sa tête contre « la municipalité, alors nommée par le peuple, et en-

< suite coopérateur des vexations exercées contre les « patriotes ; émigré en octobre 1794.

« Veuve Sylvestre (Geneviève), de couleur, aristocrate « enragée ; émigrée en octobre 1794.

« Archange, curé de la paroisse, parti par congé en « 1793, pour ne pas prêter le serment civique ; rentré € après la prise de la colonie par les Anglais et émigré « avec eux lors de la reprise de la colonie par les Fran- « çais, emportant avec lui toute l'argenterie et les orne-

< ments de l'église.

« Joseph Clairon dit Boulogne, de couleur, mouchard € des royalistes, ayant pris les armes contre la Répu- « blique, et coopérateur des actes vexatoires exercés « contre les patriotes ; émigré en octobre 1794.

« Beauvallon-Beaupein, habitant, ayant coopéré à la

« prise du pavillon blanc et participé à tous les actes « de rébellion et de contre-révolution ; parti avec les « Anglais à l'arrivée des républicains, en octobre 1794.

« Moreau (Saint-Remy), mouchard des aristocrates, « arrestatear des patriotes, les ayant liés, garottés, bat- « tus et conduits dans les cachots ; émigré deux fois, la « dernière en octobre 1794.

« Joseph Thomassau, de couleur, ayant pris les armes « contre la République et contribué aux vexations com- « mises envers les patriotes ; émigré en octobre 1794. »

La liste générale des émigrés étant dressée, un arrêté du 13 juillet 1800 avait ordonné qu'elle « fût imprimée, « envoyée à tous les fonctionnaires civils et militaires, « affichée dans tous les lieux publics, portes cochères, « corps de garde, et envoyée aux délégués de l'agence « dans les îles alliées et neutres. »

La pensée qui faisait prendre ces mesures n'était pas douteuse : c'était de fermer tout accès aux réclamations, en rendant odieux et méprisables les colons qui, effrayés de la boucherie du camp Saint-Jean, avaient été chercher un refuge dans les colonies voisines. Et qu'on n'aille pas croire à l'exactitude des assertions émises contre les absents ou émigrés, ou du moins qu'on ne suppose pas qu'il faille les prendre dans le sens naturel qu'elles présentent ! Ainsi, par exemple, veut-on connaître le crime de ceux qui étaient accusés d'avoir pris part aux vexations exercées contre les patriotes, en les conduisant en prison ou à bord, en les faisant mettre aux fers ? c'est un fait des plus naturels. Sous le gouverneur d'Arrot, la garnison excessivement réduite, le pays n'ayant pas de gendarmerie, on avait eu recours à la garde nationale, soit pour le service des postes et des batteries, soit pour celui réservé ordinairement à la gendarmerie. A ce dernier titre, les gardes nationaux de service avaient reçu l'ordre d'arrêter et de conduire en prison, ou à bord des navires sur rade, un certain nombre d'individus que l'Administration d'alors jugeait ne pas pouvoir garder dans la colonie sans danger pour la tranquillité publique. Les gardes nationaux n'avaient pas levé l'étendard de la révolte, ils avaient obéi : c'était

tout leur crime. Ce crime, à la vérité, était plus que suffisant pour les mener à l'échafaud, et, prudemment, sitôt la mise en pratique dans la colonie de la fraternité républicaine, ils avaient été demander un asile à l'étranger. Les hommes que Ton renvoyaient jouaient le rôle de patriotes exaltés, comme dans un autre temps, et selon l'intérêt du moment, ils se seraient montrés ultraroyalistes. Ils voulaient du trouble pour tâcher de s'emparer, au milieu de la confusion, des objets de leur convoitise. C'étaient simplement des ambitieux, des fripons ou des pervers, comme Gauguery, Jean-Baptiste Riot et Sabathier Saint-André. Quand on a été mauvais citoyen sous un gouvernement, on l'est sous tous les autres. C'est une vérité qu'il suffit d'énoncer. Sabathier Saint- André, chassé sous la monarchie parce qu'il exaltait la démocratie, la République venue, au lieu de se montrer satisfait et d'appuyer le nouvel ordre de choses, excite à la désobéissance aux lois, fomente l'insurrection de Sainte-Anne, pousse aux meurtres. C'est que la République ne lui avait pas apporté ce qu'il voulait, le pouvoir. Jean-Baptiste Riot, renvoyé de la colonie pour les mêmes causes, reparaît avec Victor Hugues, prend du service dans l'armée, et reçoit les épaulettes de capitaine. Ce grade, le triomphe des idées démagogiques, dont il s'était fait le promoteur, ne le contentent point, et pourquoi ? c'est qu'il voulait de l'or. Avec Victor Hugues, prêcher le renversement de l'autorité était chose périlleuse ; Jean-Baptiste Riot avise à d'autres moyens, et le proconsul le chasse de l'île après l'avoir dégradé, non à cause de ses principes, mais en raison de ses filouteries.

Il est douloureux d'avoir à dire qu'il se trouvait encore, dans la colonie, de tenaces sans-culottes, qui déployèrent un zèle fervent pour venir en aide à nos administrateurs dans le système de proscription auquel ils étaient déjà si enclins.

Le 24 janvier 1800, Nicolas Levanier, sachant qu'il allait être procédé à la révision de toutes les listes des émigrés, envoya à la municipalité des Vieux-Habitants une longue dénonciation contre plusieurs propriétaires

de la commune qui avaient quitté la colonie au temps de la terreur. Dans cette dénonciation, il disait : que le 17 avril 1794, à dix heures du matin, étant caché dans Une pièce de cannes, il avait vu passer à cheval les sieurs d'Angeros, Saint-Remy, Brun-Beaupein, Séraphin Brun-Beaupein, Le Borgne, Cocotte Monroche Butel, et la demoiselle Manette Butel ; que cette cavalcade alla au-devant de la colonne anglaise, débarquée la veille au Val-de-Lorge, mit pied à terre et salua les officiers anglais avec affabilité ; que Cézaire Billery, déjà émigré, rentré avec les ennemis, avait embrassé les nouveaux venus et les avait ensuite conduits chez M. de Clairfontaine ; que, peu d'instants après, toujours dans la pièce de cannes, il avait vu venir Duplessis-Joyeux Brun-Beaupein, accompagné de deux nègres ; que, causant avec ces nègres, il leur disait : « Eh bien ! mes amis, ne vous « avais-je pas dit que nous serions venus à bout de ces « brigands de patriotes ? Je vais de ce pas prendre M. < Piffard, pour aller avec lui et Cézaire Billery dîner « chez Clairfontaine ; > que, le lendemain, Lacaze aîné et Chevrigny Lacaze ont été voir Cézaire Billery chez Clairfontaine, faits qui prouvent que ces émigrés étaient coalisés avec les Anglais pour la prise de la colonie. Levanier couronnait sa dénonciation en donnant un conseil aux administrateurs chargés de la révision des listes : c'est qu'il ne fallait recevoir aucune réclamation partant d'un émigré ou d'un déporté, à moins que le déporté ou l'émigré ne vînt la faire en personne à la municipalité de sa commune, parce que là le réclamant trouverait des patriotes qui se lèveraient pour démentir ses prétextes d'absence. Le patriote Levanier terminait en disant qu'il n'avait été poussé à faire sa dénonciation que par ses principes républicains, qui voulaient que les ennemis de la patrie ne rentrassent pas dans la colonie.

A l'appui des faits par lui avancés, le citoyen Levanier déposait à la municipalité la lettre suivante, qu'il avait reçue du chevalier d'Angeros.

« Monsieur,

« Je suis mortifié que les circonstances ne me per- « mettent point de faire ce que vous désirez de moi.

« Jusqu'à ce que nous ayons passé au creuset, et que

« l'alliage ait été séparé de la matière pure, nul ne sau-

« rait être assez imprudent que de réclamer en faveur

« de quelqu'un qui, venant à se trouver imprégné d'un

< mauvais levain, entraînerait infailliblement le pro- « tecteur dans le précipice avec le protégé.

« J'ai l'honneur d'être très-parfaitement,

« Le chevalier d'Angeros. »

Cette lettre prouve du moins ceci : c'est qu'un patriote, même de la trempe du citoyen Nicolas Levanier, selon l'occasion, ne dédaigne pas, sauf à le dénoncer après, de solliciter les bons offices d'un aristocrate ; et que le solliciteur qui faisait un crime à la demoiselle Manette et à son frère d'avoir salué les officiers anglais avec affabilité, n'aurait montré nulle répugnance à accepter les faveurs de ces mêmes officiers, s'il n'avait été éconduit, comme ayant dans son passé infiniment trop d'alliage.

Cependant bon nombre de colons absents, enhardis par les principes réparateurs du nouveau gouvernement de la métropole, demandaient la radiation de leurs noms de la liste des émigrés. Les uns sollicitaient du lieu de leur exil, d'autres, plus osés, étaient venus faire des démarches en personne. C'était ce que voulait Nicolas Levanier. Sous peu, les émigrés deviendront les puissants du jour, mais sous le gouvernement de Jeannet et de Baco, si on ne les tuait plus, ils étaient loin d'être rentrés en faveur. On les divisait en deux catégories : ceux qui étaient simplement soupçonnés du crime d'émigration, et ceux qui avaient réellement émigré. Ceuxci, considérés comme des malfaiteurs, étaient arrêtés aussitôt qu'ils se présentaient dans la colonie, jetés dans les geôles et déportés ; les autres, rangés sur la même ligne que les lépreux, étaient relégués à la Désirade.

Le 25 avril 1801, Bernier, commissaire du Gouvernement à la Basse-Terre, écrivait à Lignières, son collègue à Marie-Galante : « Conformément aux ordres des agents

< des consuls, qui renvoient à la Désirade les individus

< rentrés dans cette colonie et suspects d'émigration, je « vous adresse les citoyens Dufan et Bazile Leblanc, « pour que vous les fassiez passer au lieu de leur des- « tination. Le défaut d'occasion directe pour la Désirade « m'oblige de profiter de celles qui se présentent pour « votre île. »

C'était à l'administration centrale qu'avait été dévolu le soin de statuer sur la réclamation des émigrés. Ses membres étaient : Deshayes, président ; Merlande, Corneille fils, Bourée et Hargoux, administrateurs ; Bresseau, commissaire du Gouvernement. Les raisons données par les absents ou émigrés, puisées à la même source, étaient les mêmes : elles étaient tirées de l'article 79 de la loi du 1er janvier, portant : « Les réfugiés de « Saint-Domingue, à l'époque de l'incendie du Cap, et de « toutes les colonies, dans des circonstances où des évé- « nements extraordinaires pouvaient menacer leur vie, « ne seront réputés émigrés, s'ils prouvent, par des cer- « tificats authentiques que, dans le mois après leur « départ de la colonie, ils se sont retirés sur le terri- « toire français ou dans un pays neutre ou allié, et qu'ils « y ont constamment habité jusqu'à l'époque de leur « réclamation. »

Les émigrés disaient : au milieu des événements qui s'accomplissaient à la Guadeloupe, il n'y avait plus de sûreté pour nous ; notre vie était menacée, et, si nous nous sommes éloignés, ce n'a été que pour la mettre à couvert. Maintenant qu'on ne veut plus nous tuer, nous demandons à revenir.

Bresseau se chargea de faire rejeter en masse la demande de tous les solliciteurs. Le 4 février 1800, il vint à la séance de l'administration centrale avec un discours préparé, dans lequel se trouvent les passages suivants :

« Plusieurs demandes en radiation vous sont faites, et « quelques-unes d'entre elles vont occuper vos premiè- « res séances d'obligation. Presque toutes ces demandes « sont appuyées sur l'article 79 de la loi du 1er janvier « 1797, qui détermine le délai que la loi accorde aux « réfugiés pour rentrer sur le territoire français, neutre « ou allié, et encore qui fixe en quelque façon tous les

« cas qui ont pu autoriser la fuite d'un pays français <c à un Français . . .

« Quant au second objet, où il s'agit de déterminer « les cas extraordinaires qui ont pu autoriser des Fran- « çais à passer chez l'ennemi, il est de toute rigueur « d'en arrêter irrévocablement les bases, car d'elles dé- « pendent les admissions ou les rejets des demandes en « radiation qui auraient pour appui principal un cas « extraordinaire. Quelques développements que je vais « soumettre à l'administration centrale ne lui nuiront « pas pour fixer son opinion à cet égard.

« Les cas extraordinaires qui peuvent faire excuser la « fuite d'un pays français à un Français même sont « trop sentis dans les colonies pour avoir besoin d'expli- « cation ; mais puisqu'une humanité mal entendue veut « les interpréter à contre-sens et au mépris de la loi, il « faut les déterminer invariablement ; ce sont les cas « de révolte, de rébellion contre l'autorité légitime, d'in- « dépendance, d'anarchie, de méconnaissance des lois. « Alors le républicain sage se retire d'une terre où il n'y « plus de sûreté ni de garantie sociale ; et, s'il n'a es- « poir que l'ordre y reprenne bientôt, il va se jeter « dans le sein de la mère patrie, où il dépose ses dou- < leurs et ses plaintes. Les fugitifs de cette colonie, contre « lesquels la loi me prescrit d'être inflexible, ont tenu « une conduite bien opposée à celle que la raison et le « patriotisme indiquaient

« Voilà, citoyens administrateurs, l'explication que « l'on peut donner à ces cas extraordinaires que tous « les émigrés invoquent à grands cris. »

Ceci posé, Bresseau examine la situation de la colonie au moment de l'émigration, et il trouve qu'il n'y avait ni révolte, ni rébellion contre l'autorité légitime, ni anarchie, ni méconnaissance des lois, ni des mouvements d'indépendance ; partant, pour la Guadeloupe, pas de cas extraordinaires ; conséquemment, pas d'application à faire de la loi du 1er janvier. Restait, selon Bresseau, que les colons seraient partis par peur, effrayés des conséquences du décret sur l'abolition de l'esclavage, et l'orateur de s'écrier : « Je passe volontiers aux vieil-

« lards et aux femmes cette terreur panique, mais aux « hommes de l'âge de...(l) cela est d'un ridicule que « rien n'excuse . . . Quoi ! un Français avouer qu'il a < eu peur ! . . . »

« Ils ont été, dit-on, chassés par la terreur ; ils n'ont « émigré que pour sauver leur vie. Cette excuse spécieuc se ne peut s'appliquer qu'd un très-petit nombre « d'émigrés, et ne les justifie pas. Un guerrier qui au- « rait abandonné son poste, pourrait-il couvrir sa lâche- « té en disant que ce poste, était trop périlleux ? Celui « qui, dans le danger de la patrie, cherche son salut « dans la fuite est un traître. Après la bataille de Ché- « ronée, un Athénien, nommé Léocrate, réalisa sa for- « tune et s'embarqua, pour se soustraire aux périls dont « sa vie était menacée. L'orateur Lycurgue le cita en « justice, et demanda que sa désertion fût punie de « mort ... 2>

Pour donner plus de poids à son opinion, Bresseau invoqua le nom de Caton, parla de César et de Catilina, et finit par conclure au rejet de toute demande en révision de la liste des émigrés.

On doit croire, puisque Bresseau le disait, qu'il n'aurait pas été effrayé des conséquences du décret du 4 février ; mais qu'il en eût été autrement s'il avait assisté à une révolte ou à des mouvements d'indépendance de la part de la population ; que dans ce cas il se serait hâté de fuir pour aller déposer ses douleurs et ses plaintes dans le sein de la mère patrie, dans la supposition toutefois que la mère patrie n'aurait été agitée ni par la révolte, ni par des mouvements d'indépendance ; car si le danger avait été là le même qu'ici, il est probable qu'il aurait été chercher un refuge ailleurs. Cela est d'autant plus sûr que, tout en déclarant qu'un Français est inexcusable d'avouer qu'il a eu peur, il convient que le républicain sage doit se retirer d'une terre où il n'y a plus de sûreté ni de garantie sociale. C'était précisément la situation du colon qui n'était pas sans-culotte ; il n'y

(1) Nous rapportons textuellement. Dans le discours imprimé de Bresseau ne se trouve pas le nom de rémigré qui réclamait.

avait pour lui ni sûreté, ni garantie sociale, puisque lorsqu'il était pris on lui faisait couper la tête. Il ne pouvait pas aller déposer ses douleurs et ses plaintes dans le sein de la mère patrie, parce que la guillotine aurait été montée pour lui en France aussi bien que dans la colonie. Bresseau, marchant avec les guillotineurs, tout naturellement n'avait pas à craindre d'être guillotiné ; mais ceux des colons qui ne suivaient pas la même voie n'avaient de ressource que dans la fuite hors du territoire républicain. C'est ce qu'il aurait parfaitement compris s'il avait recherché, à l'aide du sens commun, la conséquence des choses au lieu de s'étudier à rassembler des phrases sonores et vides. Le bavardage de Bresseau eut toutefois un déplorable succès devant l'administration centrale. Un très-petit nombre de noms furent rayés des listes. Les administrateurs, enthousiasmés des raisonnements de Bresseau, décrétèrent, à l'unanimité, l'impression de son discours au nombre de cinquante exemplaires.

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