CHAPITRE V
Mésintelligence entre les agents. — Laveaux quitte la Pointe-à- Pitre. — Son séjour à la Basse-Terre. — Résolution de Jeannet et de Baco. — Leur arrivée inopinée à la Basse-Terre. — Arrestation de Laveaux. — Son embarquement. — Accusation portée contre lui. — Quelques traits de l'histoire de Saint- Domingue. — Justification de Laveaux.
Cinq décades, pour compter à la façon de l'époque, ne s'étaient pas encore écoulées depuis l'arrivée des agents, que déjà avaient été mis à découvert les vices de notre administration trinitaire, la plus inepte que l'on pût imaginer. Un tel gouvernement n'est possible qu'à la condition que l'un des chefs soit assez supérieur aux autres par l'intelligence ou le caractère pour annuler ses collègues et gouverner seul : tels furent le Premier Consul et Victor Hugues.
De mœurs, de goûts et d'esprit différents, les successeurs de Desfourneaux ne s'accordaient pas sur l'impulsion à donner aux faits et aux personnes. Franc et loyal, voyant les choses d'ensemble et de haut, Laveaux, dans le conseil, apportait de l'opposition aux petites vues, à l'esprit de taquinerie de ses deux collègues. On commença à se défier les uns des autres, puis on se brouilla. Pour quitter ses collègues, Laveaux quitta la Pointe-à- Pitre, siège du gouvernement, et vint habiter la Basse- Terre. A son arrivée dans cette ville, on remarqua qu'il recherchait les hommes de couleur, qu'il avait des conférences avec eux, tantôt dans une maison de la rue du Sable, tantôt dans une autre située sur le morne Clairet. De quelle nature étaient ces conférences ? on ne le sait pas bien. Dans ces circonstances, Jeannet et Baco arrêtent d'accomplir un petit dix-huit fructidor. Le 27 février, dans la soirée, ils partent, à cheval, de la Pointeà-Pitre, voyagent toute la nuit, et arrivent inopinément à la Basse-Terre au point du jour. Là, ils mandent le
général Paris. On se concerte. Le général accepte la mission d'arrêter Laveaux et de le conduire immédiatement à bord d'un navire sur rade.
Laveaux n'était pas sans avoir eu connaissance de ce que tramaient contre lui ses confrères en gouvernement. Il alla chercher un abri dans le sein de la municipalité, qui alors, comme on sait, tenait ses séances dans l'église de Saint-François. Il était huit heures du matin. Laveaux, à la tribune, haranguait un auditoire d'hommes de couleur et de noirs. Paris arrive à la tête d'une compagnie de grenadiers. Rendu sur la place, il fait battre la charge et croiser la baïonnette. Au pas de charge et la baïonnette en avant, les soldats entrent par la grande porte. Au bruit des tambours, à la vue des uniformes et des fusils, l'auditoire de Laveaux se disperse et n'a pas assez de jambes et d'agilité pour se sauver par les portes et les fenêtres opposées. Resté seul, Laveaux est arrêté. Il est conduit avec brutalité jusqu'à la calle de l'Hôpital, où un canot l'attendait. Un grenadier le tenant au collet lui criait: Marche! Son fils, encore enfant, suivait le cortège en versant des larmes. « Tu pleures, lui dit Laveaux, de ce qui fait ma gloire ! »
Cet embarquement de l'un des membres du Gouvernement s'opéra sans que la colonie, habituée à ces sortes de coups d'autorité, en fût vivement émotionnée.
Jeannet et Baco, pour justifier cet acte de violence et d'abus de la force, prétendirent que Laveaux s'efforçait de pousser les hommes de couleur de la Guadeloupe à imiter ceux de Saint-Domingue ; que, déjà d'accord avec les ambitieux d'ici, il voulait fortifier son parti en nouant des relations avec les chefs et les meneurs de l'autre colonie. Les agents, afin que la population crût à cette seconde partie de l'accusation, adressèrent, à la date du 7 mars, une lettre-circulaire aux commissaires du Gouvernement dans toutes les communes, portant défense de laisser descendre à terre aucun passager, ou autre individu embarqué sous une qualification quelconque, venant de Saint-Domingue. La même lettre renfermait l'ordre d'arrêter, partout où il serait rencontré, Guillermin, beau-frère de Laveaux.
Ainsi, selon Jeannet et Baco, Laveaux conspirait au profit des idées de Saint-Domingue : il voulait, sans se préoccuper s'il n'aurait pas fallu renouveler ici les assassinats, le pillage, les incendies et l'effroyable guerre civile de là-bas, que l'homme de couleur eût une suprématie exclusive sur l'homme blanc.
L'accusation adressée à un autre qu'à Laveaux pourrait être douteuse. L'histoire coloniale nous montre quelques blancs qui, pour donner satisfaction à leurs vues ambitieuses, ont excité, poussé les noirs et les mulâtres contre l'Européen et le Créole, en leur prêchant des idées de suprématie et d'indépendance : tel fut Rodrigue à Saint-Domingue. Pour se créer des partisans, et, avec leur appui, monter au premier rang, ce chef de brigade allait partout répétant : « La colonie ne sera c en paix que lorsqu'elle sera gouvernée par un mulâ- « tre. :» Le mulâtre que Rodrigue avait en vue, cela est clair, n'était autre que lui-même. Sa pensée transpirait dans cette autre phrase qu'il jetait à la foule : « Mon seul regret est d'être né blanc ! » En affichant de la haine contre les blancs, il pensait se faire mulâtre ; il comptait qu'on allait lui répondre : la couleur ne fait rien ; vos sentiments vous ont transformé en l'un de nous. Mais on n'efface pas son origine. Dans la mémorable nuit du 4 août, les nobles, en renonçant à toutes les prérogatives de la noblesse, avaient cru, eux aussi, s'être faits plébéiens : ils furent dépouillés de leurs privilèges, mais ils restèrent nobles pour n'avoir aucune part dans le gouvernement, pour se voir ravir leur patrimoine et pour monter à l'échafaud. Rodrigue, au moment où nous écrivons, ne pourrait acquérir un coin de terre pour se chauffer au soleil de Saint-Domingue (1).
(1) Constitution de la République Haïtienne, article 8 : « Au- « cun blanc ne pourra acquérir la qualité d'Haïtien, ni le droit « de posséder aucun immeuble en Haïti. »
En signalant la conduite de Rodrigue à Saint-Domingue et en invoquant la grande nuit du 4 août, pour en tirer une conséquence, personne assurément ne supposera que nous confondons le fait de l'homme qui est assez grand citoyen pour se dépouiller volontairement de ses privilèges et le fait de celui qui, poussé
Tels furent encore Polverel et Sonthonax ; Sonthonax surtout. Ce commissaire avait reçu la mission d'aller confondre dans l'égalité les privilégiés et les déshérités de Saint-Domingue. Grande et belle était cette mission : à qui l'aurait accomplie serait revenue une gloire durable, mais sans éclat. Sonthonax ambitionnait une autre gloire : il voulait que son nom retentît dans la foule et lui revint en écho. Il eut une manière à lui d'entendre la liberté et l'égalité : à son arrivée, les blancs étaient tout et les hommes de couleur rien ; pour effacer cette injustice, il fit que les hommes de couleur fussent tout et les blancs rien. Après cela, Sonthonax s'étonnait que les blancs ne fissent pas apparaître un excessif amour pour le régime qui avait été substitué à l'ancien ! C'était comme si on eût demandé aux hommes de couleur une adhésion pleine et entière, sans arrière-pensée, au système colonial que la Révolution venait de coucher par terre.
Les hommes de la Révolution professaient un profond mépris pour toutes les institutions qui émanaient de la monarchie. Cependant, le général Galbaud ayant été fait gouverneur de Saint-Domingue, voilà Sonthonax et son collègue, hommes d'égalité, qui se prennent d'un grand zèle pour une ordonnance royale, pour celle-là précisément qui créait une incapacité. Ils refusent de recevoir le nouveau gouverneur, sous le motif qu'une ordonnance du roi Louis XV excluait tout colon de cet emploi. On lui répond que les principes nouveaux ne se bornent pas à détruire des privilèges, qu'ils relèvent aussi des incapacités. Les commissaires de l'école des sans-culottes entendent les choses autrement. Ils ont la force, et Galbaud est obligé de se rembarquer. Cette injustice révolte, exalte les esprits. Un incident, la querelle d'un officier de marine avec un homme de couleur pour lequel Polverel et Sonthonax montrent encore leur partialité, est
par un intérêt personnel, sort de sa classe et se jette dans une autre afin d'en exploiter les passions. Si nous avions à comparer les deux actions, nous ne trouverions assez de paroles ni pour exalter la première, ni pour condamner la seconde avec indignation et mépris.
le signal de la conflagration : on se bat. l'incendie est allumé par les nègres ; la ville du Cap, la reine des cités des Antilles, est détruite : la flamme, que ne peut éteindre le sang qui ruisselle, dévore, selon Pamphile Lacroix, une valeur d'une centaine de millions !
Mais si les colons à sang pur étaient incapables d'exercer les fonctions publiques, il n'en était pas de même des colons à sang mélangé. Les commissaires les poursuivaient de leur faveur. Les emplois civils, les grades dans l'armée leur étaient réservés. Sonthonax recueillit un instant le prix de sa condescendance ; il fut glorifié ; les nègres et les mulâtres l'appelaient leur père ; il devint leur idole. Mais les idoles ne sont encensées qu'autant qu'elles peuvent servir : dès qu'on les croit inutiles, on les brise. C'est un lieu commun, dans le fond et dans la forme ; tout le monde sait cela, et chaque jour on s'y laisse prendre. La passion de la faveur populaire rend encore plus aveugle que l'amour. Les commissaires avaient atteint leur but : les hommes de couleur étaient élevés ; les blancs, vaincus, écrasés, proscrits, leurs biens confisqués. Dans les mulâtres, Sonthonax s'imaginait s'être donné des auxiliaires pour asseoir sa domination sur des bases solides : il n'avait créé que des mameloucks.
Dirigeant les municipalités, commandant aux armées, les hommes de couleur se sentant forts, tout-puissants, consentaient encore à faire route avec leur père, mais sous condition que celui-ci les suivrait. Montbrun avait reçu de Polverel le commandement de Port-au-Prince. Les quelques blancs restés dans la ville font obstacle à ses projets ; il pense que leur présence l'empêchera de déployer le drapeau de l'indépendance : il faut qu'il s'en débarrasse. Abusant de sa place, il les opprime, les emprisonne, emploie contre eux tous les genres de persécution. Sonthonax, dont le but était atteint, s'aperçoit qu'on veut le dépasser ; il intervient ; il croit pouvoir modérer la fougue de son protégé, de celui qui lui doit tout : il était trop tard. Sa voix ne devait plus être entendue de ceux qu'il avait élevés si haut : ses conseils sont des criailleries, ses représentations de la réaction.
L'émeute gronde ; il se voit assiégé dans l'hôtel du Gouvernement, et pour ne pas tomber entre les mains de ses enfants, court s'enfermer dans le fort Saint-Clair.
Pour agir comme ils l'avaient fait, Rodrigue et Sonthonax avaient un dessein, tendaient à un but. Mais quel aurait été le fruit cueilli par Laveaux en excitant les mulâtres, en les aidant à prendre toute suprématie dans la colonie ? Déjà en possession de la plus haute dignité du pays, quelle est l'espérance qui pouvait encore faire battre son cœur, agiter son esprit ? Pouvait-il se faire illusion, et la folle idée de l'indépendance de l'île lui traversant le cerveau, poussait-il la simplicité jusqu'à se laisser aller à la pensée que la toute-puissance lui serait dévolue par les hommes de couleur reconnaissants ? Pour cela il aurait fallu qu'il n'eût pas été instruit par une expérience récente et toute personnelle.
Au temps de la terreur, la guillotine avait raison du cri des opprimés ; la mort ne permettait pas aux victimes de pousser de longs gémissements. Cependant le râle de Saint-Domingue agonisant avait été entendu de la Convention, et Polverel et Sonthonax, décrétés d'accusation, durent se rendre en Europe. Mais avant que de quitter la colonie, ils répartirent ainsi l'autorité : le général Beauvais reçut le commandement de Jacmel, le général Rigaud celui des Cayes, et Villatte celui du Cap. Ces trois généraux étaient mulâtres. Laveaux fut nommé gouverneur. Que va-t-il se passer ? C'est à Laveaux que nous allons laisser le soin d'en rendre compte dans ses dépêches au président du comité de salut public.
« Il existe de mauvaises têtes qui travaillent à faire « naître l'indépendance, qui publient que la colonie n'a « aucun besoin de la France. Je citerai Rodrigue (blanc), « chef de brigade du premier régiment des troupes noi- « res. C'est lui qui se montre chef de ce parti.
« Les citoyens de couleur sont au désespoir de ce « que ce n'est pas un d'eux qui soit gouverneur de « Saint-Domingue ; ils se permettent de dire : C'est mon « pays, et non pas le sien ; pourquoi nous donner des
« blancs pour gouverner, pour administrer notre pays !>
D'autres blancs, aussi ambitieux et non moins pervers que Rodrigue, animaient les mulâtres contre les blancs. Laveaux croyait que c'était là la cause de l'animosité des premiers contre ceux-ci. Il écrivait :
« De là vient la haine pour les blancs de la part des « mulâtres ; car le noir aime le blanc et beaucoup, et le « chérit, a grande confiance en lui ; et, sans le blanc, « le mulâtre serait sacrifié par le noir. Il faut le blanc « pour maintenir la balance entre les deux. »
Le plus grand de nos prophètes n'aurait pas mieux annoncé Soulouque (1).
Enfin Rodrigue et ses amis ne gardent plus aucun frein. Ce chef de brigade quitte son régiment sans congé et reste douze jours absent. A quoi avait-il employé le temps de son absence ? A soulever les habitants des campagnes et des bourgs voisins. La mesure était comble. Laveaux se décide à le faire arrêter, déposer à la geôle, puis il envoie à Villatte l'ordre de conduire à bord d'un navire en partance pour la France ce pertubateur de la paix publique. Au lieu d'obéir à cet ordre, Villatte vient dire au gouverneur que les officiers du régiment de Rodrigue veulent connaître les motifs de l'arrestation. Laveaux répond qu'il ne doit compte de ses motifs qu'à la Convention.
Villatte se retire, se rend seul à la maison d'arrêt, et fait sortir Rodrigue. Après quelques pas dans la rue, des officiers enlèvent Rodrigue. La ville est remplie de trouble, le désordre monte à son apogée. L'émeute commandant, Laveaux est obligé de rétracter l'ordre d'embar-
(1) Nous sommes loin de partager l'opinion qu'émettait Laveaux sur les sentiments des hommes de couleur à l'égard des blancs, opinion qui réside encore dans beaucoup de têtes. Les blancs, ea général, croient que les hommes de couleur les détestent, comme ceux-ci sont persuadés qu'ils sont l'objet de la haine des premiers. C'est un préjugé. Le colon à teint brun ne hait pas le colon à teint clair : les effets qu'on remarque chez lui prennent leur source plutôt dans un sentiment contraire. Le blanc est une femme que le brun aime et qu'il veut épouser, et, comme son amour n'est pas agréé, lui, sans voir la cause du refus, montre un dépit qu'on prend pour de la haine.
quement lancé contre Rodrigue. Les conjurés, et Villatte à leur tête, croyaient avoir trouvé dans l'arrestation de Rodrigue l'occasion de mettre leur projet à exécution : la rétractation du gouverneur, enlevant le motif de l'insurrection, la fit ajourner. Il faut encore écouter Laveaux : « Le complot était formé ; il fallait un motif « pour se soulever, pour soulever le peuple. On croyait « que j'allais employer des moyens de rigueur ; on le « désirait, on l'attendait. J'ai déjoué tous les projets « perfides, en mettant la municipalité et les officiers « dans l'intention de me demander la grâce de Rodrigue, « ce qu'ils ont fait ; et s'ils l'ont fait, c'est qu'ils atten- « daient un refus formel, suite de mon ancienne fer- « meté. Quel a été leur étonnement et leur surprise, « lorsque j'ai prononcé que Rodrigue sortirait de pri- « son, et que j'oublierais son erreur, son manquement « à la loi ! Oui, malheureusement je dois le dire, les
« trois quarts des visages en ont pâli de regret
« leurs noirs projets par là étaient échoués J'en
« étais averti du matin, et mon plan de pardon était « tout fait. »
Il ajoute : « On avait déjà nommé des commissaires « de quartier. ... Le meurtre était déjà préparé ainsi « que les victimes désignées. »
Mais pour avoir ajourné leur projet de substitution, Villatte et ses complices n'y avaient pas renoncé ; seulement, ils cherchaient une occasion, épiaient un prétexte. Cette occasion ne se présentant point, ils prirent le parti d'agir sans l'attendre. Il s'agissait simplement de remplacer Laveaux par Villatte, par un homme à qui, selon les émeutiers, appartenait le pays.
En un jour, et presque à la même heure, tous les militaires et fonctionnaires blancs du Cap qui ne prêtaient pas la main pour affranchir la colonie de l'autorité de la France furent arrêtés et jetés en prison.
C'était le 20 mars 1796, à dix heures du matin ; le gouverneur, dans son cabinet, travaillait avec l'ingénieur Galley à des plans de fortifications. Tout-à-coup.... mais laissons parler Laveaux, car nous ne rapportons ces faits que pour arriver à démontrer que l'agent des
consuls, instruit par sa propre expérience, ayant été mis à même d'apprécier les personnes et les choses coloniales, ne pouvait être coupable des faits dont l'accusaient ses collègues. L'enseignement pour lui devait être trop profond. C'est lui qui parle : « On entre chez moi par « deux côtés différents ; à l'instant, ma chambre est « remplie d'hommes de couleur. Je leur demande ce « qu'ils veulent, ils me répondent : Tu vas voir. Un « nommé Beaussière me lance un coup de poing dans « la tête : je pare le coup ; je le renverse. Un autre < saute dessus moi ; tous alors m'accablent des sottises « les plus grossières. On veut m'enlever de chez moi. « Enfin ces scélérats m'accablent de coups et me traî- « nent dans un cachot.
« J'arrive à la geôle : quelle fut ma surprise d'y voir « aussi mes aides de camp et Fressinet, adjudant-généc rai ; tous ont été accablés de coups de bâton !
« Cette surprise fut bien plus grande encore, en « apprenant que Perrond, l'ordonnateur, venait d'être « traîné dans un autre cachot.
« On m'enferme sous cadenas, seul et éloigné de « tous les autres ! . . . . On amène après plusieurs autres « prisonniers. »
Les mulâtres, parvenus au faîte, pensaient pouvoir marcher seuls. Ils ne prenaient pas garde que plus bas étaient d'autres hommes, qui, eux aussi, voulaient monter et qui, trop faibles par eux-mêmes, devaient s'accrocher à ce qui restait à la France de puissance et d'autorité dans la colonie. On aurait dit qu'ils n'avaient pas entendu le cri de Dieudonné et de ses compagnons, de ne jamais reconnaître les mulâtres pour chefs. Les noirs ne commettaient pas la maladresse de vouloir, pour le moment, répudier les blancs. Ils disaient : « qu'ils vou- « laient que l'égalité régnât parmi toutes les couleurs, « et que les citoyens de couleur ne voulaient pas que « les noirs fussent leurs égaux ; que, dans toutes les « villes de la colonie appartenant à la République, il ne « se trouvait pas un seul nègre commandant (1). »
(1) Dépêche de La veaux.
L'Eveillé, nègre, chef de brigade du deuxième régimen des troupes franches, et commandant en cette qualité la place du Cap, sous les ordres de Villatte, se hâte d'instruire de l'événement Pierre Michel, autre chef de brigade, noir, commandant le troisième régiment des troupes noires ou franches, et le poste important du Haut-du-Cap. En même temps, L'Eveillé prenait les mesures pour éclairer ses propres officiers et son régiment sur la vérité des faits, sur les intentions qu'il suppose à Villatte et à son parti, et sur la nécessité de leur opposer une vigoureuse résistance.
Pierre Michel écrit à la municipalité et demande à connaître les motifs de l'arrestation inattendue du gouverneur et de l'ordonnateur, et le demande d'une manière pressante. Sans perdre une minute, il instruisait tous les commandants des postes extérieurs de ce qui se passait au Cap, et transmettait le même avis au général Toussaint-Louverture, à son quartier général.
Villatte fait arrêter L'Eveillé. Le régiment de celui-ci s'insurge, s'empare de l'arsenal et des poudrières. On est obligé de remettre L'Eveillé en liberté.
Cependant Pierre Michel avait rassemblé autour de lui plusieurs chefs noirs, Jean-Pierrot, Barthélemi, Joseph Faville, Gagnet, Mondion, ainsi que les troupes sous leurs ordres. Ces différents chefs écrivent collectivement au conseil général de la commune : ils demandent la liberté de Laveaux et des autres détenus, ou la connaissance des crimes qu'ils ont commis.
A une heure après minuit, Villatte reçoit une nouvelle lettre de Pierre Michel, ou plutôt une sommation par laquelle la mise en liberté de Laveaux et de ses codétenus est impérieusement demandée. On veut que les prisonnieés soient rendus au Haut-du-Cap dès neuf heures du matin ; sinon Pierre Michel et ses compagnons annoncent qu'ils marcheront contre la ville. Dans le même temps, les conspirateurs apprennent que Toussaint-Louverture s'est mis en marche pour le même objet, et qu'il s'avance avec un corps de dix mille noirs.
Ces nouvelles jettent le trouble dans l'esprit des meneurs : Laveaux et les autres fonctionnaires sont élar-
gis. Villatte se sauve. Sa criminelle entreprise ayant été déjouée, il parcourt les campagnes, réunit les cultivateurs, et leur dit : « J'ai été obligé de fuir de la ville du « Cap, parce que Laveaux veut vous remettre dans les « fers. > De nombreux cultivateurs furent assez crédules pour ajouter foi aux paroles de Villatte et pour se ranger sous le drapeau de la rébellion, qu'il avait arboré.
Arrêtons-nous ici, et demandons-nous si Laveaux, qui avait vu à Saint-Domingue les effets de la politique consistant à accorder à une fraction de la population la suprématie exclusive dans les affaires des colonies, politique dont il avait failli être la victime, aurait pu avoir la pensée de transplanter la même politique à la Guadeloupe ? Aurait-il voulu surtout appeler à concourir à cette politique les meneurs de Saint-Domingue, dont il avait peint si bien les tendances d'envahissement et d'exclusion. Non, cela n'est pas possible. Laveaux a été calomnié, accusé faussement. Il n'est d'ailleurs resté contre lui que le dire de ses deux collègues : on ne trouve rien, ni dans la tradition, ni dans les documents étrangers à Jeannet et à Baco, qui justifie leur accusation.
Laveaux, ne marchant pas d'accord avec ses collègues, voulant faire prévaloir ses idées, a dû naturellement chercher à se faire des partisans. L'appui, qu'il désirait ne pouvait se trouver que chez les hommes de couleur, formant alors le seul parti puissant de la colonie par les positions qu'ils occupaient dans la force armée. Mais, de l'appui qu'il recherchait contre les idées de ses collègues au fait de conseiller, de prêcher la substitution et l'indépendance, il y a tout un abîme. Cependant, il arrive presque toujours que cet abîme est vite comblé, non par celui qui pousse, mais par ceux qui sont poussés. En s'adressant donc aux seuls hommes de couleur, en leur laissant supposer qu'ils pouvaient avoir un intérêt à part de l'intérêt des autres citoyens, Laveaux commettait une faute, faute d'autant plus impardonnable que l'expérience aurait dû la lui faire éviter. Dans toute société, lorsqu'une classe de citoyens se constitue à part, <elle pense à acquérir des privilèges, puis se sert des
privilèges acquis pour en acquérir de nouveaux ; et, si cette classe est nombreuse, elle finit par tout envahir, par étendre partout sa domination. Bien que cela fût loin de la pensée de Laveaux, ses tentatives à la Guadeloupe pouvaient conduire au résultat observé à Saint- Domingue et si blâmé par lui. L'expérience n'instruit point lorsqu'elle heurte nos passions ou nos intérêts.