‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 2)Chapitre 7 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Bresseau appelé pour remplacer Laveaux. — Premiers actes des agents. — Leur prétention d'agir comme si la constitution n'avait pas été promulguée. — Opposition. — Sentiments qu'inspirent les agents. — Valet-Bresseau et Jeannet-Cognac. — Suspension de la constitution. — Les arrêtés précédemment rendus sont rapportés ou suspendus. — Despotisme. — Peines contre les vagabonds. — Motif pour lequel il est défendu aux juges de connaître des contestations antérieures à l'arrivée de Victor Hugues. — La frégate la Vengeance. — Expédition contre l'île de Curaçao. — Rigaud et Toussaint-Louverture. — Pétion. — Cause assignée par le public de la Guadeloupe à l'attaque de Curaçao. — Cris de réprobation contre l'Administration. — Mort de Baco. — L'Administration simplifiée. — Suppression des tribunaux correctionnels. — Fonctionnaires à qui est confié le droit de prononcer cinq années de fers. — Recrutement de la force armée. — L'indiscipline des troupes. — L'île de Saint-Martin. — Le nommé Bello. — Assassinats en mer. — Arrêté des agents. — Prise de Saint-Martin par les Anglais. ■ — Proclamation des agents. — Phénomène. — Mort des poissons de la rivière des Galions.

Laveaux embarqué, Jeannet et Baco, pour se conformer à la loi du 1er janvier, qui voulait que les agents, aux colonies, lussent toujours en nombre complet, transformèrent en agent le citoyen Bresseau, commissaire du gouvernement près de l'administration centrale. Le premier acte important du pouvoir ainsi reconstitué fut l'arrêté du 18 mars, confirmatif des règlements sur la culture, tant de Victor Hugues que de Desfourneaux. Toutefois, à ces règlements étaient apportées certaines modifications. La résidence du cultivateur était toujours fixée sur la propriété où il se trouvait au moment de l'abolition de l'esclavage, mais il acquérait le droit d'aller s'employer ailleurs, dans le cas de délaissement en état de maladie ou d'un châtiment corporel ordonné par le propriétaire ou le géreur ; absent depuis six mois, lorsque d'ailleurs il était engagé sur une habitation de même culture, il ne pouvait être ramené sur l'ancienne propriété ; la mère de famille de six enfants, sans per-

dre sa part dans l'association, était dispensée du travail de Fatelier ; le cultivateur ou l'ouvrier, actuellement en activité de service dans la force armée de terre ou de mer, ne pouvait, dans aucun cas possible, après avoir obtenu son congé, être contraint de rentrer à l'atelier dont précédemment il avait fait partie.

Au milieu des autres actes de l'administration des agents, ces restrictions morales et justes rappellent ce que disait l'orateur romain des mauvais livres : il n'en existe point où l'on ne trouve encore de bonnes choses.

Cependant les caisses ne restaient pas moins vides. L'administration centrale, pensant que sa parole serait plus écoutée que celle des agents, fit à la population, à la date du 7 avril, une longue proclamation, à l'effet de lui démontrer qu'en échange du bonheur dont elle jouissait elle devait donner de l'argent. Les premières phrases de cette proclamation sont précieuses, car elles peignent avec vérité le régime introduit dans la colonie au nom de la liberté. Les administrateurs disaient :

« Citoyens,

« Vous avez longtemps crié à l'arbitraire ; vos cris ont « retenti jusques en Europe. A la vérité, depuis cinq « ans, aucune loi n'était connue, aucune loi n'était en c vigueur ; le caprice seul servait de guide. Si vous in- « voquiez une loi ancienne, on vous répondait qu'elle « n'était plus suivie en France ; et si vous citiez une « loi nouvelle, on vous disait qu'elle n'était pas pro- « mulguée dans la colonie. Par ce moyen, on éludait c de vous rendre justice. Ceux mêmes qui l'ont obtenue « ne sont pas à l'abri peut-être de produire de nouveau « leurs titres, parce qu'on n'a suivi aucune forme légale; « parce qu'il n'existe pas même de décision écrite en « faveur de quelques-uns d'eux. Aujourd'hui tout est « changé. Déjà vous avez dans le département de la t Guadeloupe une administration centrale, dont le zèle « et les travaux sont connus ; déjà vous avez des juges c de paix, des tribunaux civil et criminels, et des muni- « cipalités constitutionnelles »

Enfin, l'administration centrale disait tout ce qu'elle

avait fait et le fruit que la colonie devait en recueillir. Malheureusement les administrateurs, en mettant au jour leur proclamation, ne s'étaient pas concertés avec les agents, qui, dans le moment même, travaillaient à enlever aux citoyens tout ce qu'ils avaient, suivant les administrateurs.

Les révolutionnaires Jeannet, Baco et Bresseau, habitués à parler beaucoup et toujours des libertés du peuple, sans lui en accorder aucune, à crier contre le despotisme, tout en exerçant une effroyable tyrannie, pensaient qu'il en pourrait être toujours de même, que le nom remplacerait la chose. En promulguant la constitution avec toutes ses suites, ils s'étaient flattés qu'elle ne vaudrait que comme des paroles, qu'ils ne resteraient pas moins les maîtres. Ils ne tardèrent point à s'apercevoir de leur profonde erreur. Le peuple ne fut pas plus tôt en possession de la constitution qu'il voulut en jouir à sa manière. Ce n'était pas tout. Le tribunal civil, installé le 4 février, était devenu, en deux mois, un embarras pour le despotisme. Puisant dans la constitution, il trouvait des raisons pour ne pas appliquer certains arrêtés des agents ; il leur déniait le droit d'avoir décrété la peine des fers contre le fermier en retard de payer le prix de son fermage. Les agents voulaient que toutes les ventes publiques fussent faites par l'entremise d'un encanteur de leur choix : le tribunal, invoquant la loi, autorisait les parties intéressées à y faire procéder par le premier notaire ou huissier requis. Cette résistance était pour Jeannet, Baco et Bresseau toute une nouveauté. Ils ne voyaient pas qu'on ne peut éviter la conséquence des choses. Renfermant la liberté dans le droit pour eux de tout faire, ils s'avisèrent de réformer par arrêté les décisions du tribunal. La population jeta de hauts cris. Tout le monde s'agita. Il y eut des réunions dans lesquelles on s'éleva contre l'intolérable despotisme des chefs. Chacun tirait à soi et voulait faire son lot. Abrités sous la lutte des autorités constituées, le vagabondage reparut, l'indiscipline de la troupe se montra. On faisait des moqueries de ceux des agents dont avait découvert le côté faible. Au nom de Bresseau, on avait

ajouté un sobriquet rappelant les penchants qu'on lui prêtait : on l'appelait Valet-Bresseau. Pour distinguer les deux frères Jeannet, on nommait le militaire Jeannet- Cognac. Pris collectivement, les agents étaient dits, Jeannet et C,e. L'autorité n'imposait plus ; quelques semaines avaient suffi pour lui faire perdre son prestige. Alors les agents firent leur meâ culpâ, demandèrent pardon à Dieu et aux hommes ; et, comme ils ne savaient pas se tenir dans les limites du vrai et du juste, ils passèrent d'une extrémité à une autre. Il ne s'arrêtèrent point à la pensée d'enlever ce qui était en trop : ils retirèrent tout ce qu'ils avaient donné.

Le 15 avril, huit jours après la proclamation de l'administration centrale, paraissait un arrêté des agents. En tête, et sur la gauche était le mot Liberté ; sur la droite le mot Egalité ; au milieu, encadré dans une vignette, on lisait : Vivre libre, ou mourir. Cet arrêté était précédé des considérations suivantes :

« Les agents des consuls de la république fran- « çaise aux iles-du-vent,

« aux citoyens du département de la guadeloupe.

« Les consuls de la République, en annonçant aux « citoyens des colonies le nouveau pacte social, accepté « par le peuple fraçais, leur déclarent : que les principes « sacrés de la liberté et de l'égalité des noirs n'éprouve- « ront jamais parmi eux d'atteintes ni de modifications.

« Oui, citoyens, les droits inaliénables des hommes « doivent être respectés, et ils le seront. Mais pour le « maintien même de ces droits, il faut un régime adapté « aux lieux et au temps, un régime de vigueur, qui pro- « tège efficacement les personnes et les propriétés, et « puisse se soutenir contre toute violation.

« Tel sera l'effet des « lois spéciales » qui, d'après « ^article 91 de la constitution, doivent « régir les € colonies. »

« Quoique la rédaction de ces lois paraisse devoir c être un des premiers actes de la législation, plus « d'un événement peut en retarder l'arrivée. Et com-

« ment, dans l'intervalle, gouverner les colonies avec des « lois et des moyens dont les législateurs eux-mêmes ont « reconnu implicitement la faiblesse et l'insuffisance ?

« Une solution se présente dans l'article 92 de la « constitution :

« Dans le cas, y est-il dit, de révolte à main armée « ou de troubles qui menacent la sûreté de l'Etat, la loi « peut suspendre, dans les lieux et pour le temps qu'elle « détermine, l'empire de la constitution ;

« Cette suspension peut être provisoirement déclarée « dans les mêmes cas par un arrêté du Gouvernement, « le corps législatif étant en vacance, pourvu que ce « corps soit convoqué au plus court terme par un article « du même arrêté. »

« Or, si le peuple français a donné à son Gouverne- « ment le droit de suspendre dans les départements « continentaux, en certains cas, l'empire de la nouvelle « constitution elle-même, combien, dans le pays et dans « les conjonctures où nous nous trouvons, ne sommes- « nous pas autorisés à frapper de suspension une loi « constitutionnelle calquée sur une constitution anéan- « tie, une loi que les circonstances et les localités re- « poussent, une loi enfin dont l'exécution plus prolongée « nous aurait forcés à prendre des mesures extraordi- « naires pour sauver la colonie !

« Nous ne balançons donc pas à saisir les moyens de « salut public que nous offre la constitution de l'an vin.

« Il est plus que temps, en effet, de resserrer le champ « ouvert aux ambitieux et aux intrigants. Il est temps « que les tribunaux se renferment dans les objets de « leur compétence, sans essayer de rivaliser avec un « Gouvernement qu'ils doivent respecter ; que la percep- « tion des revenus nationaux ne soit plus arrêtée judi- « ciairement ; que les fermiers de l'Etat, que les comp- « tables en retard ne regardent pas le domaine et les « deniers publics comme leur patrimoine, et ne forment « plus d'impudentes ligues pour se dispenser de satis- « faire à leurs engagements ; que les fonds destinés à « l'entretien des troupes, à leur solde, à celle des marins < et aux salaires des ouvriers, ne soient pas détournés

« de cet emploi sacré ; qu'une Administration qui n'a « d'autre crime que celui de porter le flambeau dans la « caverne des voleurs ne soit plus en butte aux attaques « d'hommes intéressés à troubler ses travaux ; et que « l'avilissement ne soit pas journellement déversé sur « les agents d'un Gouvernement qui n'est point humi- « liable.

« Nous comprimerons une licence dont l'audace n'a « pu être égalée que par notre longanimité et notre pat tience, et à la faveur de laquelle le pays reste ouvert « aux machinations de l'étranger ; nous empêcherons * que nos ennemis y soufflent de ridicules et coupables « projets d'indépendance, pour mieux déguiser le joug « pesant qu'ils y substitueraient. Non, cette colonie, qui « a su triompher des armes anglaises, ne succombera « pas aux intrigues corruptrices de ces conquérants à « prix d'or, qui ne savent obtenir les moindres faveurs « de la victoire qu'en les payant.

« Une justice criminelle clairvoyante, rapide et sévère, « et qui frappera tout coupable à l'instant qu'elle le « connaîtra, une police active et sûre, une justice civile « moins chargée de juges, des administrations locales « réduites dans leurs membres ; une organisation enfin « moins disproportionnée au nombre des sujets éclairés, « moins onéreuse aux contribuables, et qui facilite l'Ad- « ministration en la centralisant : voilà nos moyens. Ils « sont puisés dans la connaissance des hommes et des « choses, dans la constitution et dans le règlement fait c par les consuls de la République pour les lieux où la « constitution est suspendue.

« S'il est des individus à qui ce régime et ces princi- « pes ne conviennent point, qu'ils s'éloignent. Qu'ils ail- « lent joindre, ou leurs complices les émigrés, ou les « Anglais leurs maîtres. Nous leur faciliterons la re- « traite.

« Mais que les bons citoyens se rassurent. Que cha- « cun d'eux se livre en paix à sa culture, à son com- « merce ou à son industrie. C'est pour eux que le Gout vernement veille et que le soldat est à son poste. Qu'ils € se reposent entièrement sur nous de la conservation

t de leurs libertés, de leur sûreté individuelle et de c propriétés.

« Que le méchant seul tremble. »

C'était une pauvre garantie pour la conservation des libertés publiques que celle de Jeannet, Baco et Bresseau ; mais il n'y avait pas à contester : c'était à prendre ou à laisser. Ceux qui n'étaient pas satisfaits n'avaient qu'à s'éloigner. Jeannet, Baco et Bresseau consentaient à régner dans un désert, pourvu que leur volonté fût faite. C'était pourtant un progrès. L'opinion des républicains se modifiait. Autrefois, le citoyen qui n'était pas content, qui ne voulait pas savourer les douceurs du régime de la fraternité, et qui se retirait, était condamné à mort et ses biens confisqués ; aujourd'hui, les agents lui faisaient savoir qu'il pouvait s'éloigner sans risque.

A la suite du préambule de l'arrêté, était une série d'articles dont les dispositions renversaient de fond en comble l'édifice qui avait été élevé, il n'y avait pas trois mois, tant sur la constitution de l'an ni que sur la loi organique du 1er janvier 1797. Cette constitution et la loi organique étaient suspendues ; le tribunal civil était réduit à sept juges, révocables à volonté ; il leur était fait défense de connaître d'aucune affaire antérieure à l'arrivée de Victor Hugues. La justice criminelle était confiée à un tribunal extraordinaire, qui, procédant selon les formes établies par la loi du 3 novembre 1796, rendait des sentences sans appel, révision ou cassation. La justice de paix, maintenue dans les deux villes de la Pointe-à-Pitre et de la Basse-Terre, était supprimée dans les autres cantons. Là, les attributions des juges de paix étaient dévolues à l'administration municipale, qui échangeait son titre contre celui d'agence municipale. Elle n'était plus composée que de quatre citoyens, savoir : un agent, deux adjoints et un commissaire du gouvernement. Deux des membres de l'administration centrale étaient supprimés. Etait défendue toute réunion ou société connue sous le nom de club ou loge maçonnique. Ces assemblées devaient être dispersées par la force.

Il semble que l'autorité eût pris à tâche de tenter la patience des Guadeloupéens. Aujourd'hui^ une chose était ordonnée, demain, c'était son contraire. Chez les agents, législater était une manie. Griffonner un arrêté sur un sujet quelconque, inutile ou absurde, était pour eux gouverner, montrer qu'ils s'occupaient de la chose publique. Ils croyaient leur journée perdue s'ils allaient se coucher sans avoir formulé un arrêté. Indépendamment du code des délits et des peines de 1791, promulgué dans la colonie, et qui s'exécutait, vingt autres lois et tout autant d'ordonnances, d'édits, de règlements et de décrets prononçaient la peine de mort contre toute personne convaincue d'un fait d'assassinat ; mais, le 3 janvier 1801, il fallait aux agents un arrêté, et ils faisaient publier et afficher : « A dater de ce jour, il y « aura peine de mort pour tous individus qui seront « convaincus d'assassinats ou de tentatives d'assassi- « nats, soit dans les maisons, soit sur les habitations. »

Cependant Jeannet, Baco et Bresseau n'étaient pas des hommes dépourvus de tout mérite. Mais l'administration d'un pays demande autre chose. On ne gouverne pas sans volonté, ordre et suite dans les idées, et un but à atteindre.

Le despotisme n'a pas à rendre compte de ses actes : il agit, parce que tel est son bon plaisir. Aussi le despotisme que nous souffrons avec le moins de répugnance est celui qui a des allures franches et dégagées, qui coupe et tranche par cela même qu'il est le despotisme. Mais le pire de tous les despotismes, celui que nous ne supportons qu'avec gêne, malaise et dépit, est le despotisme raisonneur, qui veut trouver à ses actes une raison d'être. C'est que ce despotisme ne fait pas apparaître seulement l'hypocrisie du despote, mais encore nous blesse, nous humilie dans notre dignité d'être intelligent, en supposant que nous n'aurons pas assez de bon sens pour démêler l'inanité ou la fausseté de ses raisons.

Les gouvernants de la Guadeloupe étaient des despotes raisonneurs.

Pour suspendre la constitution de l'an in et la loi or-

ganique du 1er janvier 1797, les agents avaient invoqué une disposition de la constitution de l'an vin, constitution qui ne devait jamais régir la colonie ; maintenant, ils vont arguer de ce que la constitution et la loi organique sont suspendues, afin d'établir leur droit à tout réglementer par des arrêtés, même prononçant peine de mort, conformément, disaient-ils dans un arrêté du 13 juillet 1800, à l'article premier de l'arrêté des consuls du 16 janvier, portant : « qu'il pourra être fait, pour les « lieux où la constitution est suspendue, des règlements, « même portant peine de mort. »

Après avoir ainsi établi leur droit de tout faire, ils ordonnèrent d'arrêter par tous les moyens possibles, même à coups de fusil, les individus qui chercheraient à s'embarquer ou à débarquer sur des points de la côte autres que les ports ouverts. Estimant un émigré juste au prix d'un embaucheur ou d'un espion, ils promirent une récompense de cinquante gourdes par tête de tout espion, émigré ou embaucheur qui leur serait amené. La prise d'un déserteur de la troupe, de la marine ou de la culture, valait beaucoup moins : elle n'était payée qu'une gourde. S'il s'agissait d'un cultivateur, le propriétaire de l'habitation où ce cultivateur était attaché devait faire l'avance de la prime et des frais de geôle, sauf à les retenir sur les premiers salaires à payer. Les agents accordaient au cultivateur un mois pour rentrer de lui-même, ou pour se faire prendre, sans encourir d'autre peine que celle de rembourser à son propriétaire les frais par lui avancés pour la capture. Ce mois expiré, les choses changeaient de face : le cultivateur arrêté était conduit au tribunal correctionnel le plus voisin, qui le condamnait à six mois de fers. C'était pour la première fois. A la seconde désertion, qui n'était autre chose que le marronnage au temps de l'esclavage, la peine était quadruplée, et décuplée à la troisième. Le travailleur subissait sa condamnation sur la propriété où il était attaché ; il était contraint à tous les travaux de l'atelier, avec privation de salaire pendant toute la durée de la peine. Le propriétaire ou le fermier ne lui devait que des aliments en vivres du pays.

On voit que si par l'arrêté du 18 mars des modifications heureuses avaient été apportées à la condition du cultivateur, cette condition était rendue intolérable par l'arrêté du 18 juillet. En suspendant la constitution et les autres lois, et en s'attribuant toute l'autorité, les agents avaient pourtant dit aux citoyens de la Guadeloupe, « de se reposer entièrement sur eux de la conser- « vation de leurs libertés. »

Durant l'esclavage, le maître qui en eût usé à l'égard de son esclave comme en usaient Jeannet, Baco et Bresseau envers des hommes libres, aurait eu bien du bonheur d'éviter la cour d'assises.

Les agents avaient eu leur raison pour défendre aux tribunaux de connaître des affaires antérieures à l'arrivée de Victor Hugues ; c'était pour n'être pas tenus de payer les créances hypothécaires inscrites sur les propriétés confisquées. Mais les tribunaux n'étaient pas dans le secret. Forts des termes absolus de l'arrêté du 15 avril, ils se refusaient à statuer sur toute contestation prenant naissance dans des faits antérieurs à la reprise de la colonie sur les Anglais. Il importait peu à Jeannet, Baco et Bresseau que les tribunaux connussent ou ne connussent pas des contestations dans lesquelles n'existait point un intérêt administratif. Par arrêté du 5 août, ils expliquèrent l'arrêté du 15 avril. Ils disaient : « Lorsque nous avons interdit aux tribunaux de la co- < lonie la connaissance des affaires antérieures à la « rentrée des Français, des vues d'intérêt et d'ordre pu- « blic, et l'attente d'une détermination de la métropole « sur les questions importantes que le nouvel état des « choses présente, ont nécessité notre décision.

« Nous n'avons pu entendre que des enfants entrés « dans leur majorité ; que des veuves dont les droits « sont liquides et reconnus ; que des rentiers à simple « concession de deniers, par billets sans stipulation de « valeur, fussent repoussés du sanctuaire de la justice « et dussent périr auprès de leurs débiteurs et des dé- « tenteurs infidèles de leurs propriétés... »

Continuant, ils expliquaient, en termes même assez ambigus, que les tribunaux pouvaient connaître des con-

testations de tous genres, pourvu que directement ou indirectement, de près ou de loin, ils ne touchassent pas aux biens confisqués. Désormais, le sanctuaire de la justice ne fut fermé qu'aux seuls créanciers de l'Etat : seuls ils durent périr auprès de ceux qui s'étaient emparés de leur gage. Cette classe de créanciers n'avait aucune part dans la sensiblerie des agents.

La frégate la Vengeance devant retourner en France, les Anglais avaient augmenté leurs croisières et veillaient sa sortie du port de la Pointe-à-Pitre. Cependant, trompant la surveillance de l'ennemi, elle avait pris la mer le 31 janvier 1800, ayant à bord le général Pélardy, qui rentrait en France par suite de l'arrêté du Directoire du 3 septembre 1799, par lequel il était prescrit aux généraux divisionnaires employés à la Guadeloupe de repasser en France pour servir dans les armées de la République. La Vengeance avait évité les premiers périls ; mais, rendue au débouquement, elle fit la rencontre de la frégate la Constellation. Là s'engagea un combat acharné, meurtrier ; la lutte s'étant prolongée jusque pendant la nuit, les deux frégates s'abandonnèrent, chacune croyant avoir coulé son adversaire. Mais, dans l'état où l'avait réduite ce combat, la Vengeance ne pouvait plus continuer sa route. Elle relâcha à l'île de Curaçao, afin de se radouber et de réparer son gréement. Elle était dans cette colonie depuis six mois, ne pouvant reprendre la mer sans courir le risque de tomber dans les croisières anglaises et de se faire prendre presque infailliblement.

La situation de ce navire va devenir pour les agents le prétexte de la plus étonnante agression.

Dans les derniers jours du mois d'août, au milieu de la saison de l'hivernage, on les vit mettre en réquisition les corsaires des particuliers, réunir ceux du Gouvernement, assembler des troupes et préparer un armement. Le public faisait des conjectures. Il se demandait quelle était la puissance qui allait être attaquée ? A l'exemple de Victor Hugues, Jeannet, Baco et Bresseau vont-ils porter dans les colonies anglaises la terreur du nom français ? Il n'en est rien. Leur ardeur belliqueuse est

excitée contre un allié de la France. Ils vont à la conquête de l'île de Curaçao, pour empêcher que cette colonie ne se livre aux Anglais et avec elle la frégate la Vengeance. L'expédition met à la voile de la Basse-Terre. Bresseau dirige le conseil, et Jeannet-Cognac commande les troupes.

Le gouverneur de Curaçao, informé de l'orage qui va fondre sur sa tête, et craignant que la Vengeance ne devienne un auxiliaire pour l'ennemi, l'oblige à lever l'ancre et à quitter le port. Ce que redoutait le commandant de cette frégate s'accomplit : elle tomba au pouvoir des Anglais.

Pélardy était resté à terre. Il a affirmé que la frégate avait appareillé avec tant de hâte, qu'il n'avait pas eu le temps de se rendre à bord. Mais le public de la Guadeloupe n'en crut rien : on supposa que, d'accord avec les agents, il avait demeuré à Curaçao, afin d'aider à la conquête.

Rendu à Curaçao, Bresseau trouva environ deux cents auxiliaires sur lesquels il n'avait pas compté. C'étaient des citoyens de Saint-Domingue, qu'une tempête politique avait jetés sur les côtes de l'île hollandaise. A Saint- Domingue, le blanc avait à peu près disparu. On n'y voyait guère plus que des nègres, dont le chef était Toussaint-Louverture, et des mulâtres, qui marchaient sous la bannière d'André Rigaud. Ces deux chefs ne tardèrent pas à se brouiller. Toussaint-Louverture a prétendu plus tard qu'il s'était méfié de Rigaud dès leur première entrevue, parce que celui-ci lui avait proposé le renvoi d'Hédouville, la destruction des blancs et l'indépendance de l'île : « Je le détournai, dit le général noir, de ces horribles projets. »

Toussaint-Louverture entendait suivre une politique toute différente de celle de Rigaud. Non-seulement il ne voulait pas se défaire des blancs qui se trouvaient à Saint-Domingue, mais encore il annonçait hautement qu'il était nécessaire de rappeler ceux qui s'en étaient éloignés.

Il souffrait les émigrés qui rentraient. Il avait écrit à l'abbé Grégoire « de lui envoyer douze prêtres soumis

« aux lois de la République, pour répandre et prêcher « sa doctrine immuable dans les communes qui en sont « privées. » Aux douze prêtres, Grégoire avait ajouté un évêque. Le citoyen Mauviel, curé de Noisy-le-Sec, élu à cette dignité, avant de se rendre dans son diocèse, avait écrit à Toussaint. Il lui disait : « Tous les amis de « la liberté se réjouissent en voyant des noirs siéger « parmi les législateurs de la France ; bientôt tous « les chrétiens se réjouiront également en voyant des « hommes de toutes les couleurs servir et monter à « l'autel. »

Toussaint, du haut de la chaire de l'église de Port-au- Prince, avait proclamé une amnistie. Il faisait ouvrir les temples, dire des messes, chanter le Te Deum.

Les agents de la Guadeloupe se seraient levés contre la politique du vieux Toussaint ; car, dans le même temps, le 25 mars 1800, ils permettaient que l'église du Baillif fût divisée et convertie en une salle pour l'administration municipale, en corps de garde et en maison d'arrêt.

Rigaud, s'étant prononcé contre la messe et les blancs, fait une adresse à ses concitoyens pour annoncer la guerre contre Toussaint-Louverture. Les deux partis se heurtent. Rigaud, vaincu, quitte le pays avec ses partisans. Les uns, ayant ce chef avec eux, s'embarquent sur un navire danois et arrivent à Saint-Thomas ; les autres, au nombre desquels se trouvait le président futur de la république d'Haïti, Pétion, prennent passage sur le corsaire le Bonaparte, et débarquent à Curaçao.

M. Saint-Remy, dans son livre Pétion et Haïti, prétend que le gouverneur hollandais, M. Lauffer, avait offert du service à Pétion et à ses compagnons, mais qu'ils aimèrent mieux se ranger sous la bannière de Bresseau.

Quoi qu'il en soit, descendu à terre, Bresseau dit à Lauffer qu'il est venu pour protéger l'île de Curaçao contre les entreprises des Anglais. Le gouverneur hollandais se récrie contre un secours qu'il n'a pas demandé, dit qu'il saura se défendre lui-même, si l'occasion s'en présente, et prie l'agent des consuls en termes polis,

mais formels, d'avoir à s'éloigner avec sa flottille et ses troupes.

Bresseau se rembarque, en déclarant qu'il retourne à la Guadeloupe. En effet, la flottille met à la voile et semble s'éloigner. Tout à coup, elle vire de bord et jette ses hommes à terre, lesquels s'emparent, plus par la surprise que par la force,, du fort Saint-Michel, qui commande l'entrée de la baie. Cependant le gouverneur de l'île, inquiet du mouvement qu'il avait vu faire à la flottille, fait tirer le canon d'alarme, et, à la tête de toutes les troupes dont il peut disposer, sort de la ville à neuf heures du soir. Il se dirige sur le point menacé. Arrivé près du fort, il apprend que les Français s'en étaient déjà rendus maîtres. Revenu à la ville, il signifie au délégué des agents, le citoyen Joubert, d'avoir à se retirer dans le camp des Français, changés d'alliés en ennemis.

Le lendemain, après avoir confié à Pétion le commandement de l'artillerie, Bresseau marcha sur la ville aux cris de : Vive la liberté ! L'agent des consuls, comme s'il avait voulu rendre son expédition aussi grotesque dans la forme que dans le fond, ne pouvant se procurer un cheval, était monté sur un âne. L'un des quartiers de la petite ville de Curaçao eut beaucoup à souffrir du feu des Français : plusieurs maisons furent percées par les boulets. Entrés dans la ville, les soldats mêlés à des esclaves qui s'étaient ralliés à eux aux cris de la liberté y commirent de regrettables excès.

Pendant l'échauffourée de Bresseau, disparut de Curaçao une dame Pierre Gautier. Trois ans après, son mari la cherchait encore, et venait la demander à la Guadeloupe. Il savait que sa maison avait été pillée ; mais il ignorait si les pillards, avec les bagages, n'avaient pas aussi enlevé sa femme.

Bresseau était à Curaçao depuit sept jours, lorsqu'il apprit qu'une frégate anglaise, la Néreïde, rôdait dans les environs, et qu'une division navale de la même nation, appelée par le gouverneur Lauffer, était sortie de la Jamaïque. Lui, qui avait dit et fait imprimer que, « de la part d'un Français, avouer qu'il s'est éloigné

« par peur est d'un ridicule que rien n'excuse, > ne fut pas très-rassuré, et se rembarqua en toute hâte, le 22 septembre 1800.

Après avoir erré pendant plus de trois semaines sur les mers, manquant d'eau et de vivres, il relâcha à Cumana avec une partie des navires de son expédition. Là, il fit rencontre avec le célèbre et si intrépide voyageur Alexandre de Humboldt, qui lui remit une lettre et quelques curiosités pour faire passer au savant Fourcroy. Parmi les objets destinés au musée de Paris se trouvait une tabatière à l'usage des Otomaques, nation qui se nourrissait de terre, avec la simple préparation de la brûler légèrement et de l'humecter. Cette tabatière, qu'on aurait prise d'abord pour une énorme pipe, était une espèce de plat dans lequel on mettait du fruit pourri et râpé d'un mimosa, mêlé de sel et de chaux vive. L'Otomaque, pour respirer ce tabac stimulant, s'armait d'un tube dont l'un des côtés avait deux bouts ; il plaçait les deux bouts du tube dans ses narines et l'autre côté dans le plat.

M. de Humboldt était fort satisfait de son voyage. Il disait à Fourcroy : « ... Quelle jouissance, mon digne « ami, de vivre au milieu des richesses d'une nature aus- € si majestueuse et imposante ! Le voilà donc enfin c rempli le plus cher et le plus ardent de mes désirs '

< Au milieu des bois épais de la Rivière-Noire, entouré « de tigres et de crocodiles féroces, le corps meurtri par

< la piqûre des formidables mosquites et fourmis,

< n'ayant eu trois mois d'autres aliments que de l'eau, « des bananes, du poisson et du manioc ; parmi les int diens Otomaques qui mangent de la terre, ou sur les « bords du Casiquiare (sous l'équateur), où, en cent « lieues de chemin, on ne voit aucune âme humaine ; « dans toutes ces positions embarrassantes, je ne me « suis pas repenti de mes projets. ...»

Sur les quatorzes corsaires qui formaient la flottille de Bresseau, neuf seulement revinrent à la Guadeloupe ; les autres furent capturés par les Anglais.

Le public de la colonie assigna à l'entreprise des agents une tout autre cause que celle d'empêcher que

l'île de Curaçao ne se livrât aux Anglais. Il s'obstina à supposer que les motifs avoués de l'expédition masquaient un acte de piraterie. Le citoyen Dosse la chanta en très-mauvais vers. Et pourtant cette pièce eut un succès prodigieux : preuve certaine qu'elle était l'expression des sentiments de la généralité de la population. Après cinquante ans, nous avons entendu des vieillards nous la réciter, de mémoire, d'un bout à l'autre. C'est une espèce de complainte dont voici le début :

« Venez jouir de la relation

« De la fameuse expédition

« Faite par les agents consulaires.

« Jeannet-Cognac, Valet-Bresseau « Sont arrivés à Curaçao. »

De tous les points de la colonie on poussait contre l'administration des agents un immense cri de réprobation. La pensée du peuple ne se révèle jamais mieux que dans la correspondance intime des particuliers. Là, dans les épanchements de l'ami à son ami, du père à son fils, du fils à sa mère, on n'a pas d'intérêt à voiler la vérité: mise à nu, elle apparaît tout entière, belle ou hideuse. Eh bien ! toutes les lettres de ce genre que nous avons consultées, et le nombre en est grand, disent la même chose : c'est partout la même malédiction prononcée contre la manière de faire des agents. En voici une, en date du 9 octobre 1800, écrite de la Basse-Terre par le sieur Marc Solier à sa mère, domiciliée à Marseille.

« La Guadeloupe est bien malheureuse à présent. « Notre population n'a jamais été si triste. Le Gouver- « nement nous vexe. Tous nos bâtiments sont constam- « ment mis en réquisition pour la communication des « îles voisines, l'échange des prisonniers, le transport « des troupes, provisions, bois, etc. L'expédition aussi « sotte que méchante contre Curaçao nous a privés et « nous prive encore depuis près de deux mois de dix « bâtiments. Tout est à la charge des particuliers. « La ville incendiée, comme vous l'avez laissée, n'a

< été rebâtie que par les avances que le peu de négo- « ciants qui sont ici ont faites aux propriétaires des « terrains. Malgré cette pauvreté, les agents et le dépar- « tement ont imposé, pour l'an vin, les propriétaires, et « les locataires des biens de la nation à 12 p. 0/0, et les « sept huitièmes, par l'ignorance des municipalités, sont « imposés à 20 p. 0/0, ayant porté les revenus bien au « delà de ce qu'ils sont.

« L'ordre dans les campagnes a bien changé. Les « prises, conduites à la Guadeloupe, sont imposées à « 10 p. 0/0 pour la République, et celles conduites aux « îles neutres ou ailleurs, à 25 p. 0/0. Les denrées, em- « barquées sur les bâtiments neutres, sont soumises à « des droits, savoir : la livre de café, quatre sous six « deniers ; le coton, les cent livres, quarante livres ; le « sucre, la barrique, quarante livres. Et malgré cela le « Gouvernement est obéré ! Enfin, ma chère mère, nos « chefs ne nous rendent pas heureux, bien s'en faut ; et, « si nous n'avons pas un changement, plaignez-nous. »

Et lorsque le sieur Marc Solier écrivait cette lettre, il n'avait pas encore à se plaindre personnellement d'un acte qui, chez un particulier, serait l'indice d'une insigne mauvaise foi, et qui, chez un administrateur, ne peut être qualifié. Le Premier Consul négociait un arrangement avec le gouvernement des Etats-Unis d'Amérique. Le commerce, qui le savait et qui s'attendait à la conclusion d'une paix prochaine, se mit à spéculer sur les denrées coloniales, lesquelles étaient tombées dans un grand discrédit. Aussi bien que le commerce, les agents devaient être informés de la négociation poursuivie à Paris par le gouvernement de la France et celui des Etats- Unis. Le 28 décembre 1800, Jeannet vend à Marc Solier et Crémony deux cent cinquante barriques de sucre, à raison de 16 francs 20 centimes les cinquante kilogrammes, sous la condition que le tiers du montant de cette vente sera payé avant livraison de la marchandise. Cette somme est immédiatement versée au trésor. Mais voilà que trois jours après, le 31 décembre, arrive dans la colonie le traité de paix, conclu à Paris le 30 septembre. Cette paix fut proclamée avec pompe le lendemain

1er janvier : le commissaire du Gouvernemenî, dans les deux villes de la Pointe-à-Pitre et de la Basse-Terre, accompagné d'un détachement de la force armée, se rendit sur la place publique et fit lecture du traité au peuple, au bruit de salves d'artillerie. Le prix des sucres s'en ressentit à l'instant même, et les agents refusèrent de livrer ceux que l'un d'eux avait vendus ! Ils les firent mettre en adjudication.

Baco, malade, mourut le 30 décembre 1800, sur une habitation de la Baie-Mahault, où il avait été en changement d'air. Jeannet et Bresseau déclarèrent qu'ils ne remplaceraient point leur collègue décédé: qu'à eux deux ils sauraient conserver la colonie libre et tranquille.

Par leur arrêté du 15 avril, les agents avaient considérablement simplifié la machine gouvernementale qu'ils avaient essayé de monter à la Guadeloupe : un nouvel arrêté du 19 janvier 1801 supprima encore plusieurs rouages. Il n'y eut plus de juges correctionnels. Leurs fonctions, en ce qui concernait l'application des peines contre la divagation, passèrent aux commissaires du Gouvernement près les agences municipales.

Ces commissaires, choisis parmi les planteurs ou les industriels, non salariés, cumulant avec les fonctions publiques le négoce ou les travaux des champs, manquaient pour la plupart des connaissances nécessaires à l'exercice du terrible droit de juger. C'était à ces commerçants et à ces planteurs, fonctionnaires par circonstance, qu'avait été confiée la mission, étant tout à la fois ministère public et juge, de prononcer contre un citoyen, sans appel, jusqu'à cinq années de fers !

Le nombre des juges du tribunal civil fut réduit à cinq. Les membres conservés étaient Darboussier fils, Baudrais, Bufîardin, Guitton et Caussade.

Le citoyen Deshayes fut seul retenu pour représenter l'administration centrale et pour en faire les fonctions.

L'administration des domaines fut également confiée à un seul administrateur, le citoyen Couturier.

Les agents, en faisant leur nouveau règlement, n'avaient pas fait attention que le tribunal civil, de même que le tribunal criminel, se trouverait, la plupart du

temps, par suite de maladies ou autres empêchements, dans l'impossibilité de fonctionner, puisque les membres de chacun de ces tribunaux étaient réduits à cinq, nombre exigé pour la compétence, aux termes de l'arrêté du 15 avril. Huit jours après, ils durent prendre un nouvel arrêté, qui fixa la compétence des tribunaux tant civil que criminel à trois juges, suppléants ou remplaçants.

Sous l'administration des agents, les fonctionnaires marchant dans la voie tracée par Desfourneaux, les travaux des champs se soutinrent. Les produits du sol compensaient, en partie, les sources taries de la richesse, découlant pour la colonie de l'immense commerce auquel elle s'était élevée au temps où florissaient ses corsaires. Mais l'agriculture était la seule chose dont la Guadeloupe pût alors se glorifier : elle était, pour tout le reste, dans une décadence complète. Despotes par soubresauts, les agents ne savaient pas prendre l'une de ces déterminations vigoureuses, laquelle, après avoir remis chacun à sa place, continue à l'y maintenir. Avec eux disparut le prestige de l'autorité. Le désordre fut aussi bien moral que matériel. Les villes fourmillaient de tous les mauvais sujets des autres îles. Parmi eux, on comptait un nombre assez considérable de citoyens de Saint-Domingue, dont quelques-uns se vantaient de la part active qu'ils avaient prise dans les déplorables événements de cette colonie. Tous ces gens avaient apporté à la Guadeloupe leur esprit de turbulence et d'indiscipline. On se battait à coups de pistolet dans les rues. La police était impuissante pour réprimer de semblables écarts, ou plutôt il n'y avait pas de police. Avant l'arrivée des agents, les dépenses communales se payaient sur les fonds généraux de la colonie : eux venus, les communes furent abandonnées à elles-mêmes. Aucun système d'impôts n'ayant encore été créé pour fonder les revenus communaux, il en résultait que les communes manquaient de ressources. Les villes avaient été autorisées à percevoir 10 p. 0/0 sur les loyers des maisons ; mais ce revenu était insuffisant, d'autant plus que la majeure partie des maisons étaient sous le séquestre, et

que les agents avaient défendu d'asseoir aucun impôt sur les biens confisqués ou séquestrés. On manquait donc de fonds pour payer une police.

La discipline de la force armée, n'étant plus contenue par une volonté forte et énergique, avait cessé d'être observée : on voyait des grenadiers abandonner leur drapeau pour aller exercer le métier de boucher ou d'autres professions. La force publique, loin d'offrir des gages de sécurité, était devenue un danger. Bernier, commissaire du Gouvernement près l'agence municipale de la Basse-Terre, écrivait, à la date du 6 décembre 1800, au chef de bataillon Pautrizel, commandant de l'arrondissement :

« Tous les jours des militaires se présentent à la mu- « nicipalité pour réclamer en faveur des divagants. Il « est connu qu'ils les soutiennent en grande partie, et « qu'il y en a beaucoup dans le Fort. C'est pourquoi « il serait nécessaire que vous ordonnassiez de fréquen- « tes patrouilles.

« Je suis fondé à penser que s'il y avait une rixe, une « dispute dans la ville, les militaires s'y mettraient à « la tête. »

Le mode de recrutement adopté avait dû aussi puissamment contribuer à cet état de choses, qui, tout en menaçant le présent, était gros de péril pour l'avenir. On n'avait aucune préoccupation de la moralité des individus qu'on enrôlait. Le citoyen noir ou de couleur qui arrivait dans la colonie, libre ou esclave, échappé des galères ou fuyant la vindicte publique, pourvu qu'il fût ingambe et d'un âge convenable, était incorporé dans la force armée. De telles recrues, dans tous les cas, étaient des hommes entreprenants et hardis : des libres courant après les hasards de la fortune, ou des esclaves impatients du joug et de la discipline, fuyant l'autorité de leurs maîtres. En présence de l'ennemi, on peut compter sur une troupe composée avec de pareils éléments ; mais ce n'est pas sur elle qu'il faut fonder l'ordre, la sécurité publique. Dans ce mode de recrutement, il y avait pourtant une pensée politique : c'était de pouvoir tenir au complet le personnel de l'armée sans avoir be-

soin d'enlever des bras à l'agriculture. Ceci nous montre qu'en administration est aveugle celui dont les regards ne s'étendent pas au loin et s'arrêtent à l'un des côtés des choses. La mesure des agents laissait à l'agriculture quelques bras en plus, mais préparait les événements qui ne tarderont pas à s'accomplir. Dans les troubles dont nous aurons à parler, ce seront des hommes étrangers à la colonie que l'on verra à la tête de presque tous les mouvements.

Du temps de Victor Hugues, les Anglais n'osaient pas s'approcher des côtes de la Guadeloupe ; sous les agents, ils envoyaient de simples canots enlever des navires à l'ancre sur ces mêmes côtes, autrefois si redoutées. Ces petites attaques furent suivies d'une agression contre le territoire de la colonie même, par l'occupation de Saint-Martin.

En 1794, cette colonie, comme toutes les autres dépendances de la Guadeloupe, était tombée au pouvoir des Anglais. Victor Hugues venu l'avait reprise et rendu à la Hollande la partie de cette île qui appartient à cette puissance. Cependant, afin de conserver l'unité dans le gouvernement, il avait établi son administration à la Grande-Baie, c'est-à-dire dans la partie hollandaise. Le chef du Gouvernement, la force armée, les casernes, l'hôpital, les magasins, tout y avait été fixé. Les navires de guerre et de commerce, comme aussi les corsaires, ne fréquentaient que ce port. Ce système de centralisation, qui avait l'avantage de tenir réunies, afin de pouvoir les opposer à l'ennemi, toutes les forces de la colonie, tant hollandaises que françaises, présentait aussi l'inconvénient de ruiner la partie de l'île qui appartient à la France, au profit de celle qui appartient à la Hollande. Le bourg du Marigot était désert.

Le 19 juin 1799, sous Desfourneaux, l'administration française fut reportée au Marigot.

A l'arrivée à la Guadeloupe de Jeannet, Laveaux et Baco, un certain Bello, natif de Bordeaux, domicilié à la Pointe-à-Pitre, commit sur mer, non loin des côtes de Saint-Martin, un crime dont l'idée fut conçue avec une audace égale à la férocité qui présida à sa consomma-

tion. Bello étant à Saint-Barthélémy, prit passage, pour l'île de Sainte-Croix, sur la goélette anglaise l'Elisabeth d'Antigue, commandée par le capitaine Scherry et montée de quatre hommes d'équipage. En route, Bello égorge le capitaine et les quatre matelots. Resté seul à bord de la goélette, il la conduisit à Saint-Martin.

Les agents, informés de ce crime, prirent, à la date du 30 décembre 1799, un arrêté qui leur fait honneur. Il était ainsi conçu :

« Considérant qu'autant la République française ho- « nore une guerre loyale, autant elle a d'horreur pour « la perfidie et l'assassinat ;

« Voulant venger, autant qu'il est en eux, l'honneur, « la bonne foi et l'humanité outragés par l'action atroce « d'Antoine Bello, et réparer tout ce que ce funeste c événement laisse de réparable ;

« Arrêtent :

« Article 1er. Les huit procès-verbaux et interrogatoi-

« res, datés de Saint-Martin les 17 et 18 de ce mois,

« concernant l'enlèvement de la goélette d'Antigue VEIU

t sabeth et l'assassinat des cinq Anglais qui la mon-

« taient par Antoine Bello, passager sur ladite goélette,

« seront remis, sans délai, ainsi que la personne d'An-

< toine Bello, au juge de paix le plus voisin du lieu de « la détention actuelle de ce dernier.

« Article 2. La goélette l'Elisabeth, avec toutes les c propriétés anglaises, et, en cas de vente d'icelles, la

< somme totale en provenant, sera immédiatement en- « voyée à Antigue sous pavillon parlementaire, aux or- « dres du gouverneur de cette île, pour être rendue à

< qui de droit.

« Article 3. Expédition du présent arrêté sera adres- « sée au gouverneur d'Antigue. Il sera en même temps « écrit à ce gouverneur pour lui témoigner l'indignation « et la douleur dont le crime d'Antoine Bello pénètre « les agents du Gouvernement français, et toute la part « qu'ils prennent au malheur des familles que ce crime

< prive d'un parent et d'un appui. »

Les Etats du nord de l'Europe, la Russie, la Suède et

le Danemarck, s'étaient enfin entendus pour défendre, par une neutralité armée, l'indépendance du pavillon des neutres contre les prétentions insupportables de l'Angleterre. Le cabinet de Saint-James, voulant maintenir ce qu'il appelait les privilèges du pavillon britannique, se décida à faire attaquer ces puissances sans déclaration de guerre. En conséquence, tandis qu'il poussait contre Copenhague les amiraux Parcker et Nelson, il donnait l'ordre au lieutenant général Trigge et au contre-amiral Duckworth de s'emparer des possessions suédoises et danoises des Antilles. Ces deux chefs, après avoir réuni des forces considérables, partirent le 16 mars 1801 de l'île d'Antigue. Les petites colonies suédoises et danoises n'étaient pas en mesure de se défendre : elles se rendirent à la première sommation.

Trigge et Duckworth n'avaient pas d'instructions touchant les colonies françaises. Mais, le 24 mars, passant devant Saint-Martin, ils furent tentés d'en prendre possession, et ils envoyèrent aux autorités du lieu la sommation de livrer l'île. Cette dépendance de la Guadeloupe n'avait à opposer à l'ennemi que 428 soldats, tant hollandais que français. Bresson, délégué des agents, et Bonnier, chef militaire, refusèrent la capitulation qui leur était ofTerte. Alors le général Trigge et l'amiral Duckworth envoyèrent à terre deux divisions, l'une de 1,800 hommes, commandée par le général Fuller, et l'autre de 1,500 hommes, commandée par le brigadier général Maitland.

Les Français et les Hollandais se défendirent comme 428 hommes, dans des lieux non fortifiés, peuvent se défendre contre 3,300 : on échangea quelques coups de fusils. Bresson et Bonnier signèrent le soir, à neuf heures, la capitulation qu'ils n'avaient pas voulu accepter le matin.

Il y avait trois corsaires sur rade. Deux purent se sauver, la Réunion et le Léger ; le troisième, appelé le Lévrier, fut capturé. Ce fut la Réunion, capitaine Rufz, qui, arrivée à la Basse-Terre le 30 mars, donna la première nouvelle de l'attaque et de la prise de l'île de Saint-Martin.

Jeannet et Bresseau firent une proclamation dans laquelle ils se disaient étonnés que 428 soldats français n'eussent résisté qu'un seul jour à 3,000 Anglais.

Du temps de Victor Hugues, la Soufrière avait fait une éruption de cendres et de pierres. Sous l'administration des agents, il y eut un autre phénomène. Le 24 janvier 1801, on observa que tous les poissons de la rivière des Galions étaient morts et flottaient sur l'eau. Une commission, composée d'hommes de l'art, fut nommée pour rechercher la cause de cet événement, laquelle demeura cachée.

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Embarcations aux Antilles

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