‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 2)Chapitre 8 sur 36 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les colonies soumises à toutes les lois de la métropole. — Constitution de l'an m. — Changement de système. — Constitution de l'an vin. — Arrêté des consuls du 19 avril 1801. — Lacrosse fait Capitaine-général. — Son arrivée dans la colonie. — Les sentiments du pays à son égard. — Proclamation. — Réception faite à la Dame de la Nation. — Sourdes rumeurs. — Déportation d'anciens fonctionnaires. — Arrestation de militaires. — Mesures financières. — Mécontentement général. — Difficultés de la situation. — Lacération d'un arrêté pris en faveur des émigrés. — Empoisonnement. — Commission militaire. — Arrêté barbouillé d'excréments humains. — Population des villes. — Mort du général Béthencourt. — Lacrosse garde pour lui le commandement des troupes. — Murmures de l'armée. — La générale battue à la Basse-Terre. — Indiscipline de la troupe sous les armes. — Offres de Pelage. — La Basse-Terre mise en état de siège. — Conseil de guerre. — Le conscrit Joseph Lagarde. — Curieuses questions soumises au conseil de guerre. — Convocation des hommes de couleur à l'hôtel du Gouvernement. — Menaces du Capitaine-général. — Effroi des hommes sages. — Les émigrés rentrés s'éloignent de nouveau. — Lettre de M. Budan. — Conduite de Lacrosse. — Projet d'une administration intermédiaire entre le planteur et le travailleur. — Complot découvert à la Pointe-à-Pitre. — Pelage chez le chef d'état-major Souliers. — Insurrection à la Pointe-à-Pitre. — Attitude de Pelage. — Assemblée tenue à la municipalité. — Résolutions prises. — Proclamation de Pelage.

Dans le creuset révolutionnaire, tout étant en fusion, tandis que surgissaient de grandes et d'utiles vérités, d'autres vérités acquises, qui semblaient pouvoir défier la contestation, avaient été transformées en erreurs. Ainsi, il n'était plus vrai qu'une loi n'est bonne qu'autant qu'elle est appropriée au génie du peuple pour lequel elle est faite. Dans leurs transports égalitaires, oubliant les enseignements de l'histoire, nos faiseurs de décrets croyaient qu'il est possible de changer, en un

moment, les mœurs et les coutumes d'une grande nation ; que, pour qu'un Spartiate soit fait Sybarite, et réciproquement, il suffit de le dire dans une loi ; qu'aussitôt celui-ci doit manger le brouet noir avec délices, et l'autre entrer, sans indignation, dans un lit de roses. Malheureusement pour les novateurs, et peut-être heureusement pour l'humanité, le monde n'étant pas peuplé d'Alcibiades, les choses se passent autrement : les meilleures lois, lorsque le temps n'est pas venu de les appliquer, lorsqu'elles blessent la coutume et les mœurs, sont repoussées comme une calamité. Certes la civilisation romaine était plus avancée, la loi du Peuple-roi meilleure que la civilisation et la loi du royaume de Pont ; et, cependant, le levier le plus puissant employé par Mithridate pour soulever ses soldats contre les Romains consistait à leur dire que si ces étrangers s'emparaient du royaume ils y introduiraient les formalités de leur justice. Dans l'histoire, de semblables traits fourmillent. Mais entre tous il en est un qui montre avec éclat cette répugnance des peuples à changer leurs habitudes, à faire autrement que leurs pères, et combien il faut de prudence pour les amener à adopter des choses évidemment bonnes, mais nouvelles : dépouillez le christianisme de son origine divine, ses prescriptions ne restent pas moins une sublime institution que tous les peuples, à l'envi, auraient dû se hâter d'adopter ; et pourtant n'est-ce pas avec fureur que la grande loi de la fraternité fut d'abord repoussée ? On croyait adonnés à tous les vices, capables de tous les forfaits ceux qui la suivaient : on les faisait mourir dans d'effroyables tourments. Un jour viendra où cette loi gouvernera le monde ; mais que de peuples encore qui refusent de la recevoir !

Les conventionnels, nouveaux Procustes, poursuivant l'idée de tout soumettre à un même niveau, hommes et choses de la République, ne tinrent aucun compte des qualités et des aptitudes différentielles. Ils voulurent que le mois de nivôse, dans les contrées où règne une perpétuelle canicule, fût aussi le temps des neiges. D'une main, ils abattaient les châteaux et les clochers, afin

qu'ils n'eussent pas plus d'élévation que la chaumière ; de l'autre, ils burinaient des décrets dans lesquels l'habitant du midi était censé avoir les mœurs de l'habitant du nord et celui-ci les goûts de l'autre.

Cela étant, dans une constitution qui déjà ne valait pas grand'chose pour la France, bien que faite pour elle, il avait été dit : « Les colonies françaises font partie inté- « grante de la République et sont soumises à la même

< loi constitutionnelle. » Ce principe posé, et ceux qui étaient chargés de l'appliquer aidant, Saint-Domingue avait vu la barbarie venir s'asseoir à la place de sa civilisation, et la Guadeloupe, toute meurtrie, était penchée sur un abîme. Une telle situation ne pouvait échapper à l'homme appelé à donner à la France cette organisation forte et vigoureuse qui dure encore malgré trois révolutions, et il avait fait écrire dans la constitution du 13 décembre 1799, ou de l'an VIII : « Le régime des « colonies est déterminé par des lois spéciales. »

L'arrêté du 19 avril 1801 fit connaître le nouveau régime. Il portait : « La colonie de la Guadeloupe et dé-

< pendances sera régie par trois magistrats, savoir : un « Capitaine-général, un préfet et un commissaire de c justice. »

Bien que les fonctions de chacun de ces trois magistrats fussent distinctes et séparées, le Capitaine-général avait la haute main sur toutes choses. Chargé exclusivement de la défense intérieure et extérieure de la colonie, il avait, sous ses ordres immédiats, les troupes de terre et de mer ; il communiquait seul avec les autres gouverneurs établis au dehors, neutres, alliés ou ennemis. C'était à lui de pourvoir, provisoirement, à tous les emplois militaires jusqu'à celui de chef de bataillon inclusivement, comme aussi de nommer aux places vacantes dans toutes les autres parties de l'Administration. Il pouvait surseoir, en tout ou en partie, à l'exécution des lois et des règlements existants.

Le préfet avait dans ses attributions tout ce qui avait rapport à l'administration proprement dite. Au commissaire de justice appartenaient l'inspection et la grande police des tribunaux et des officiers ministériels qui en

dépendent. L'un et l'autre, chacun en ce qui concernait ses attributions, avaient le droit de faire des règlements» après toutefois en avoir conféré avec le Capitaine-général et obtenu son assentiment.

En cas d'absence hors de la colonie et dépendances, ou de mort, le Capitaine-général était remplacé par le préfet, celui-ci par l'officier d'administration le plus ancien en grade, et le commissaire de justice par le commissaire du Gouvernement près le tribunal d'appel.

Etaient nommés : Lacrosse Capitaine-général ; Lescalier préfet ; et Coster commissaire de justice.

Le choix de Lacrosse était malheureux. Puisqu'il s'agissait d'établir un système nouveau, de renverser ce qui était, il fallait placer à la tête de l'Administration des hommes nouveaux, ou du moins dont les antécédents ne fussent pas de nature à exciter ni crainte chez les uns ni folle espérance chez les autres.

Lacrosse devait voir s'éloigner de lui tout le monde : d'abord les hommes qui ne s'étaient pas jetés corps et âme dans le torrent révolutionnaire et qui avaient vu à l'œuvre en 93 le commandant de la Félicité ; puis les partisans de la démagogie. Ceux-ci ne se contenteront pas de s'éloigner : ils emporteront avec eux de la haine, haine d'autant plus furieuse qu'elle prendra naissance dans une grande déception, car les démagogues se rappelant le passé, commenceront par saluer la venue du Capitaine-général comme devant réaliser le plus doux de leurs rêves.

Lacrosse n'était donc pas l'homme de la circonstance. Il revenait dans le pays à la faveur de la grande et belle politique du Premier Consul, politique de conciliation et de fusion, sur laquelle il s'appuyait pour pousser devant lui les hommes de l'ancien régime, de 89 et de 93, et pour les faire tous concourir à l'honneur, à la gloire et à la splendeur de la France. Mais la pensée du Premier Consul, toute noble et toute généreuse qu'elle était, aurait dû être mitigée dans la pratique. Exécutée sans exceptions, elle créait des situations dans lesquelles certains personnages étaient placés dans la nécessité de faire et de dire le contraire de ce qu'ils avaient dit et

fait dans la révolution. Il est vrai que c'était un procédé admirable pour stigmatiser les affreux temps de 93 ; car comment croire désormais à des principes que venaient renier ceux qui en avaient été les premiers apôtres ? Il avait aussi pour conséquence de donner raison à Napoléon dans ses idées de mépris pour l'espèce humaine. Plus tard, le lion terrassé, et le sénat venant lui donner un coup de pied, il pourra se relever par ce foudroyant ordre du jour dont chacun sait la dernière phrase par cœur : « Si l'empereur avait méprisé les

< hommes, comme on le lui a reproché, le monde con-

< naîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui moti- « vaient son mépris. »

Tout cela était vrai, et pourtant le génie du grand empereur aurait dû l'avertir qu'il ne pouvait obtenir un tel résultat qu'en sacrifiant la dignité de l'homme et du fonctionnaire. Et puis, de ce que les ambitieux consentaient à faire route selon les vents, était-ce une raison pour confondre tous les hommes dans le même mépris ? Napoléon serait peut-être revenu de sa prévention, s'il avait médité sur la réponse que lui fit un jour le célèbre Volney : « Le pouvoir est un aimant qui attire toutes « les ordures. »

Le 29 mai 1801, au point du jour, on signala deux frégates françaises, qui manœuvraient pour entrer dans le port de la Pointe-à-Pitre. C'étaient la Cornélie et la Cocarde. Elles amenaient l'ancien lieutenant de vaisseau Lacrosse, devenu contre-amiral et Capitaine-général de la colonie. Sur l'une d'elles était le général Béthencourt. Il venait remplacer, dans le commandement des troupes, le général Paris, qui rentrait en France. Avec beaucoup de bravoure, d'instruction et de loyauté, le général Béthencourt avait une aménité de caractère qui le faisait aimer tout d'abord. Il se présenta à la colonie et tous les cœurs furent à lui. Mais les hommes ainsi faits ne font que passer. Dieu les montre et les rappelle à lui. Il ne restera à la Guadeloupe que juste le temps nécessaire pour que sa mort soit pleurée.

Lacrosse n'amenait avec lui que cent quatre-vingthuit hommes de troupes dont dix-huit canonniers. Le

préfet et le commissaire de justice, restés en France, ne devaient se rendre à leur poste que plus tard.

Contrariées par les vents, les frégates ne purent entrer dans le port de la Pointe-à-Pitre qu'à quatre heures après-midi.

Sauf quelques exceptions, les colons qui auraient pu voir avec répugnance l'arrivée du nouveau chef étaient absents. Dans le pays, Lacrosse ne comptait donc que des partisans. L'armée surtout, composée aux neuf dixièmes de noirs et de mulâtres, se rappelant que le commandant de la Félicité avait dit que les hommes de couleur étaient le vrai, le seul peuple des colonies, laissa éclater toute sa joie. Le Capitaine-général descendit à terre le lendemain.

Son débarquement fut un triomphe. Conduit sur la place de la Victoire, ses pouvoirs furent proclamés en présence de toutes les troupes et des autorités civiles, au bruit des salves d'artillerie, de la musique et des vivats de la population. Le soir, il y eut une illumination générale.

Voyant les élans de la joie publique, Jeannet, dans son discours de réception, avait dit à Lacrosse : « Vous « trouvez la colonie calme, paisible ; vous la trouvez « dans un état qui annonce la prospérité et qui donne « les plus belles espérances : vous ne les rendrez point « vaines. . . Pour nous, privés, par l'effet des temps, de « correspondance, d'encouragements, de secours, départi tagés, et livrés à une lutte que les crises antérieures « avaient rendue plus difficile, nous n'avons pu que « nous faire respecter. Vous pourrez de plus vous faire « aimer. >

Jeannet disait vrai en une chose : c'est que lui et ses collègues ne s'étaient pas fait aimer. Pour le reste, le lecteur sait à quoi s'en tenir.

Le même jour, Lacrosse faisait paraître la proclamation suivante :

« Citoyens,

« Le temps est enfin venu où les colonies vont jouir, « comme la métropole, des bienfaits que la constitution « de l'an vin garantit à tous les Français.

« Avant que de porter ses regards au dehors, que de •c maux le Gouvernement consulaire n'avait-il pas à ré-

< parer ! C'est après avoir triomphé de tous ses enne-

< mis, donné la paix continentale, récompensé ses alliés, « apaisé les dissensions intérieures, qu'il s'occupe des « colonies.

€ Honoré de sa confiance, c'est sous le titre de Capi- « taine-général qu'il me subordonne les autorités mili- « taires et civiles, et me confère le droit de nommer à

< toutes les places. Une si grande autorité ne m'est dé-

< partie que pour opérer le bien avec plus de facilité,

< et assurer le bonheur des habitants de la Guadeloupe. « Qui pourrait douter de la grande importance que le

« Premier Consul attache à celte colonie ? Il se plaît à

« répéter que c'est par la valeur et la fidélité des braves

< républicains qui l'habitent qu'elle a été arrachée aux « Anglais. Il est persuadé que c'est par ces mêmes hom-

< mes qu'elle serait encore conservée, si l'ennemi osait « l'attaquer. Les liens qui vous unissent à la métropole

< doivent être indissolubles. Il est si beau d'être

< Français !

« Je serai aidé, dans mes travaux, par un général qui

< a partagé la gloire de la dernière campagne d'Italie ; « par des officiers, des soldats de ces braves demi-bri- « gades qui ont fixé, par la victoire et leurs triomphes,

< nos destinées et les vôtres. Réunis à leurs frères d'ar- « mes qui, dans cette colonie, ont mérité les plus « grands éloges, ils seront avec eux les appuis et les « colonnes du Gouvernement. Ici, comme en Europe, ils « sont destinés à assurer l'exécution des lois, celle de « la justice, et à protéger l'égalité, la liberté de tous, sur

< lesquelles le Gouvernement consulaire a posé les bases « de la prospérité nationale.

« Celle d'une colonie repose plus essentiellement en- « core sur la culture et le commerce. C'est donc vers ces

< deux objets que doivent se diriger les vues d'une sage

< administration. Pour remplir les intentions du Gou- « vernement, je dois protéger, encourager le cultivateur « et le négociant, faire des lois et des règlements qui

< tendent vers ce double but. Pour marcher d'un pas

« assuré dans la carrière que j'ai à parcourir, j'appelle- « rai auprès de moi les hommes recommandables par « leurs lumières et leur moralité, dignes de la confiance « générale. Les intérêts de chacun, à quelle classe de la « société qu'il appartienne, seront pesés avec équité ; « ses droits et ses propriétés seront respectés ; et du « bonheur individuel résultera nécessairement la félicité « publique.

« La marche tracée par le Gouvernement français « vous indique assez qu'il est temps de jouir des bien- « faits de la révolution ; qu'il faut oublier les déchire- « ments qu'elle a causés, les torts que chacun peut avoir « eus ; et les vrais amis de la République doivent les « premiers donner l'exemple de cette générosité qu'as- « sure la victoire. Le Gouvernement est déjà assez fort « pour ne plus craindre de faire justice, dans toute « l'étendue que l'homme sage peut donner à ce mot.

« Notre confiance doit être sans bornes dans un Gou- « vernement que nous avons fondé, que nous chérissons, « et sans lequel était perdu pour jamais le prix de tant « de sang versé pour la liberté. Comme la colonie de la « Guadeloupe sera la première à apprécier ses bontés « paternelles, elle sera aussi la première à lui donner « des garanties de sa fidélité et de sa reconnaissance, « par l'énergie que tous les fonctionnaires publics et « tous les habitants doivent déployer, pour concourir « à l'exécution des mesures qui assurent sa prospérité « et son bonheur. »

Cette proclamation était bien. Elle était de nature à satisfaire tout le monde, et tout le monde fut satisfait. En effet, après la tempête révolutionnaire, le vaisseau revenu au port, quels pouvaient être les souhaits de chacun et de tous ? Ceux-ci voulaient conserver leurs conquêtes, ceux-là être aidés dans le pansement de leurs blessures, et les autres abriter leur conduite durant la tourmente sous un voile d'oubli. Pour réconcilier les temps anciens avec le moment présent, et, par suite, éviter toute crise, tout grand froissement, le Capitainegénéral n'avait donc qu'à mettre en pratique les promesses de sa proclamation. Malheureusement, Lacrosse était

de ceux qui se laissent emporter par le désir d'obtenir à l'instant le résultat qu'ils poursuivent : pour abattre le monstre démagogique, il ne voudra pas employer plus de temps en 1801 qu'il n'en avait mis en 93 à le déchaîner. Il montrera, pour proscrire la démagogie, la même ardeur qu'il avait fait paraître en se constituant le prometteur des félicités révolutionnaires. Mais le bien n'a ni le levier, ni la puissance du mal. Il faut de longues heures de calme pour apaiser les flots soulevés en un moment par la tempête. Pour atteindre au bien, il faut remonter le courant avec efforts, tandis qu'on n'a besoin que de s'y jeter et de se laisser entraîner pour arriver au mal. Lacrosse, si puissant pour mettre en mouvement les mauvaises passions, sera étonné de sa faiblesse lorsqu'il voudra leur donner un frein. Il s'irritera de la résistance, ouvrira la lutte, combattra et sera vaincu.

Il n'avait pas fallu deux jours complets pour que le Capitaine-général fût brouillé avec ses chauds amis de 93. Le lendemain de son arrivée, une députation d'hommes de couleur se rendit à l'hôtel du Gouvernement pour offrir des félicitations à l'ancien commandant de la Félicité. Le Capitaine-général l'accueillit fort mal. La Dame de la Nation, celle-là qui l'avait couronné au club, s'avança, les bras ouverts, pour lui donner le baiser fraternel ; mais Lacrosse, la repoussant de la main : « Eloi- « gnez-vous, je ne suis plus le Lacrosse de 93. »

Tout le monde s'éloigna, en effet, mais en grondant. De sourdes rumeurs ne tardèrent point à se faire entendre. Elles s'en allèrent grossissant, jusqu'à prendre aux yeux du Capitaine-général le caractère d'une conspiration. Ces choses se passaient moins d'une semaine après son arrivée. Il n'attendit pas davantage, et déclara la guerre à la démagogie, en faisant arrêter, dans la nuit du 4 au 5 juin, quinze de ses représentants. Ces représentants appartenaient à toutes les classes de la population. C'étaient deux ex-commissaires du Gouvernement, deux ex-consuls, un ex-délégué à Marie-Galante, deux marchands, trois propriétaires, un capitaine de corsaire,

un boulanger, un peintre, un juge et un perruquier (1).

Ces arrestations faites, il annonça, dans une proclamation du 5, que les individus arrêtés menaçaient la tranquillité de la colonie, et qu'il les envoyait en France. Il ajoutait : « Si, à l'avenir, il se trouvait encore quel- « ques hommes dangereux et qu'on ne pût ramener « aux principes de justice et de modération, j'en userai « de même. Je me plais à croire qu'il n'en existera plus. « Que chacun se repose sur les bonnes intentions et la « parole du délégué du Premier Consul. Je ne vois dé- « sormais dans la colonie que des hommes à y con- « server. »

Malgré l'assurance donnée par Lacrosse qu'il ne voyait plus dans la colonie que des hommes à conserver, le surlendemain, 7, il fit encore arrêter d'autres particuliers, au nombre desquels étaient Carpentier et plusieurs militaires, notamment le capitaine Fraise et les chefs de bataillon Frontin et Dandieu.

Le passé de ces militaires n'était sans doute pas à l'abri de tous reproches : hommes de 93, ils en avaient les principes, et l'on sait qu'à cette époque l'insurrection avait été rangée au nombre des devoirs les plus saints. Récemment, ils avaient mis ces principes en pratique en jouant un rôle actif dans l'embarquement du général Desfourneaux. On peut donc très-bien accepter que s'il se fût agi d'un complot pour se débarrasser du Capitaine-général, comme on s'était débarrassé de Desfourneaux, les derniers à en faire partie n'eussent pas été Frontin et Dandieu, qui aimaient mieux le Lacrosse de 93 que le Lacrosse de 1801. Sous ce rapport, leur éloignement de la colonie pouvait être nécessaire. Le tout était de choisir le temps et l'occasion. Il fallait savoir les renvoyer sans les chasser. Les quatre cinquièmes

(1) Voici les noms des personnes arrêtées : Payerne, marchand ; Bigar, ex-consul à Saint-Barthélémy ; Fidias, peintre ; Berne, boulanger ; Brunot, perruquier ; Baudrais, juge ; Molart, excommissaire du Gouvernement ; Gauguery, ex-délégué à Marie- Galante ; Gautier, capitaine de corsaire ; Desmars ; Michel père, ex-consul à Saint-Thomas ; Michel fils ; Mégis, ex-commissaire du Gouvernement ; Guillermin.

peut-être des officiers partageaient l'opinion de Dandieu et de Frontin, et avaient autant de titres que ceux-ci pour mériter un châtiment ou pour obtenir l'indulgence et le pardon. Recourir à un acte de déportation, c'était mécontenter l'armée, en lui laissant supposer qu'il ne fallait pas compter sur cet oubli du passé qu'avait promis la proclamation. Chacun put croire sa position menacée. Ne pouvant déporter tout le monde, il fallait ne déporter personne.

Nous avons dit que l'armée partageait les sentiments des déportés. Cela est si vrai que le général Béthencourt, qui ne faisait que d'arriver et qui ne connaissait encore ni les choses ni les personnes de la colonie, écrivant au Capitaine-général en faveur des proscrits, lui disait : « qu'il avait par devers lui des témoignages particuliers, « dignes de la plus grande confiance ; qu'il n'avait en- « tendu personne les accuser et que plusieurs témoi- « gnaient en leur faveur, surtout à l'égard du capitaine < Fraise et du chef de bataillon Frontin. »

Il est évident que Béthencourt n'était ici que l'écho de son entourage tout militaire.

Un autre fait, qui prouve combien l'armée était indignée de l'acte de rigueur du Capitaine-général, c'est que Pelage, commandé pour procéder à l'arrestation des officiers, se refusa, dans la crainte de n'être pas obéi, à se charger de cette mission avec les seules troupes du pays : il demanda qu'à ces troupes on ajoutât celles nouvellement arrivées de France, de façon qu'il y eût moitié des unes et moitié des autres.

Ces avertissements ne furent pas assez forts pour déterminer Lacrosse à rapporter son ordre. Le capitaine Fraise fut seul rayé de la liste des proscrits.

Lacrosse, après avoir blessé les hommes de couleur par la réception faite à leur députation, et déplu à l'armée par la déportation de quelques-uns de ses officiers, allait mécontenter le commerce par un emprunt.

Les finances de la colonie, depuis la révolution, avaient été livrées à une dilapidation comparable à la dilapidation des finances de la métropole à la même époque. Jeannet, tout en disant à Lacrosse : « Vous trou-

« vez la colonie dans un état qui annonce la prospé- « rite, » ne laissait pas moins des caisses vides. Toutefois, l'emprunt auquel le Capitaine-général allait recourir était-il nécessaire ? Le budget des recettes avait pour base le produit des fermages des habitations et le loyer des maisons dites nationales, les droits de douane, ceux mis sur les prises et sur les jeux publics. Ces différentes branches des revenus de la colonie, d'après des calculs modérés, produisaient une somme de plus de cinq millions sept cent quatre-uingt-seize francs. La dépense générale, établie au contraire sur des prévisions larges, ne devait pas excéder quatre millions cinq cent quatrevingt-dix francs. La recette payait donc la dépense avec un boni de plus de douze cent mille francs. Bien qu'il n'y eût pas de grandes avances au trésor, la recette de chaque jour, de chaque semaine, de chaque mois pouvant faire face à la dépense courante, il semble que rien ne forçait à recourir à la mesure extrême d'un emprunt. Avec un peu de patience et d'ordre, il ne fallait que quelques mois pour mettre la colonie dans cette heureuse situation de voir ses recettes excéder ses dépenses d'une manière sensible. Cette considération n'eut pas d'influence sur la détermination du Capitaine-général. Peut-être aussi fut-il entraîné par la facilité qu'il aurait à rembourser ce qu'il empruntait.

Quoi qu'il en soit, il exigea une somme de trois cent cinquante mille francs du commerce de la Pointe-à-Pitre, se réservant de demander une somme égale à celui de la Basse-Terre. Le négociant n'aime pas à tirer de l'argent de sa caisse sans entrevoir la réalisation d'un bénéfice certain et prochain. Il livra ses fonds, mais avec des murmures dans lesquels perçaient des suppositions outrageantes pour le caractère du chef de la colonie. Ces suppositions, qui ne prenaient naissance que dans la mauvaise humeur du commerce, acquirent malheureusement une certaine consistance quand on apprit que, sur la somme empruntée, Lacrosse s'était appliqué celle de soixante quatre mille neuf cent vingt-quatre livres huit sous cinq deniers, en vertu d'un compte qu'il avait dressé, et dont l'un des chapitres mentionnait neuf mille

neuf cents livres pour solde d'appointements de ses fonctions de gouverneur provisoire de la Guadeloupe en

Aussitôt après l'affaire de l'emprunt, le commerce eut un autre sujet de mécontentement. Il était en possession de fournir à l'Administration toutes les choses dont elle avait besoin. Lacrosse lui enleva ce droit pour le conférer à un seul négociant, le citoyen Mallespine, avec une commission de 10 p. 0/0. Le commerce puisa dans son propre intérêt un zèle sans égal à défendre l'intérêt de la colonie. Il criait à la dilapidation des deniers publics, prétendait et offrait de prouver que Mallespine faisait payer à l'Administration un baril de farine, par exemple, 30 francs de plus que le prix auquel il pouvait être acheté dans le magasin des autres négociants. Par le fait, il fut établi que, sur la fourniture du Gouvernement, Mallespine avait gagné, en quatre mois, la somme importante de plus de 300,000 francs.

Puis vint la ferme de la douane, qui fut donnée au citoyen Saint-Gassies, au prix de 388,800 francs. On soutenait, avec des chiffres, que cette ferme valait bien au delà.

Il est évident que l'Administration, en se privant des avantages de la concurrence, pour ne traiter qu'avec un seul négociant, devait être lésée dans ses marchés. Malheureusement, le public, peu charitable, surtout lorsqu'il est mécontent, ne disait pas que l'Administration se trompait dans le choix de ses moyens ; il paraissait convaincu, proclamait bien haut qu'il n'était pas supposable que l'Administration, sans un intérêt caché, consentît à faire jouir deux individus de si gros bénéfices ; qu'il fallait donc nécessairement qu'il existât un pacte secret entre les préposés du Gouvernement, d'une part, et le fournisseur et le fermier de l'autre.

Toutes ces causes de mécontentement ne survenaient pas à de longs intervalles, mais coup sur coup : chaque jour, pour ainsi parler, portait à la population son contingent de griefs.

Il est vrai de dire aussi que l'on trouvait matière à récriminations même dans ceux des actes du Capitaine-

général qui auraient dû être accueillis avec louanges ; on n'épargnait pas non plus les mesures qui, évidemment, n'étaient que le résultat des instructions reçues de la métropole. Lacrosse, par exemple, avait donné l'ordre de ne plus rechercher les émigrés qui se présenteraient dans la colonie. En cela il ne faisait que suivre une direction partie de France. Le Premier Consul, qui, bientôt, imposera aux colons émigrés l'obligation de rentrer sur leurs propriétés, devait commencer par faire cesser toute persécution à leur égard. Mais, alors même que Lacrosse n'eût agi que d'après ses propres inspirations, il semble que le spectacle de vieillards, de femmes et d'enfants, arrivés dans la colonie dans le plus grand dénûment, jetés dans les prisons ou rembarques sur le même bord, n'était pas assez récréatif pour qu'on dût en faire un crime à celui qui le faisait cesser. Cependant ceux qui s'étaient chargés de l'éducation du peuple de la Guadeloupe avaient donné à cette éducation une telle direction, que ce peuple plaçait la rentrée des émigrés au nombre des calamités publiques. Le 18 février 1799, le commissaire du Directoire près l'administration municipale de la Basse-Terre écrivait à l'agent Desfourneaux :

« Des bruits sourds circulent ici et dans les îles neu~ « très qui nous avoisinent. On dit hautement que les « émigrés qui n'ont à se reprocher que l'indifférence, la « peur ou la faiblesse, peuvent rentrer sans crainte sur « le territoire de la Guadeloupe et dépendances.

« L'arrivée hier de plusieurs bâtiments de Saint-Bar- « thélemy, chargés de passagers, et d'autres encore qui « sont annoncés devoir les suivre, semblent donner de € l'inquiétude aux citoyens. »

Si la rentrée possible des personnes qui s'étaient éloignées de la colonie par indifférence, peur ou faiblesse, donnait de l'inquiétude, on peut juger de l'effet produit par la rentrée des autres, des véritables émigrés, des personnes qui s'étaient rendues coupables de faits contre-révolutionnaires !

Continuant sa lettre, le commissaire du Directoire demandait des instructions à Desfourneaux sur la con-

duite à tenir â regard des émigrés de la peur, qui, jusqu'alors, lorsqu'ils n'avaient pas été livrés à une commission militaire qui les condamnait à mort, avaient été emprisonnés et chassés.

La conduite de Lacrosse envers les émigrés, conduite qui aurait dû être hautement approuvée par tous les hommes honnêtes, donna naissance, au contraire, contre lui, à une nouvelle source de récriminations et de haines. Les malveillants, les hommes du désordre, s'efforçaient de faire accroire aux fermiers qu'ils allaient être expulsés des propriétés qu'ils possédaient en vertu d'un bail, aussitôt la rentrée des émigrés. On ne pourrait supposer une situation plus tendue. Comme signe d'un mécontentement général, le poison s'était montré sur un grand nombre d'habitations, tant sur les bestiaux que sur les personnes. Et il n'y avait pas un mois que Lacrosse était à la tête du Gouvernement de la colonie ! Voulant rassurer les fermiers, il fit paraître sa proclamation du 26 juin. Dans cette proclamation, on lisait : « Considérant que la malveillance se plaît à répandre « des doutes sur les intentions du Gouvernement lors- « que, par un acte de justice, il rappelle les habitants, « trop longtemps absents de cette colonie, que la presque « certitude d'être victimes des événements révolution- « naires en avaient éloignés. »

Dans le reste de la proclamation, le Capitaine-général déterminait les formalités à remplir par l'émigré pour qu'il pût rentrer dans la colonie. En même temps, il rassurait les fermiers, en leur faisant savoir que le Gouvernement n'entendait que substituer à ses droits les personnes qu'il remettrait en possession de leurs biens.

La pensée de cette proclamation était vraie, juste, morale. Elle n'avait qu'une chose regrettable, c'était de faire contraster le nouveau langage de Lacrosse avec celui qu'il avait tenu autrefois. Cependant cette proclamation excita une telle explosion de mécontentement, qu'ayant été affichée, toutes les affiches, dans la nuit du 28 au 29 juin, furent arrachées et lacérées.

La rentrée des émigrés était traitée de monstrueuse réaction.

Les faits d'empoisonnement devenant de plus en plus fréquents, menaçant l'existence même de la colonie, Lacrosse, voulant effrayer les coupables par une justice prompte et terrible, institua, le 28 juin, une commission militaire pour les juger.

Mais les empoisonnements étaient un fait politique : c'était la menace de ce que les émigrés devaient attendre dans le cas où ils rentreraient sur leurs propriétés. Aussi, l'arrêté du 28 juin fit crier, comme si le Capitaine-général eût attenté à la plus chère des libertés publiques.

Lorsque l'on apprit à la Basse-Terre que la commission militaire présidée par Pelage, avait condamné à mort, au Petit-Bourg, plusieurs empoisonneurs, et que ces malfaiteurs avaient été fusillés, l'exaspération fut au comble ; preuve que les méfaits de la campagne s'inspiraient de la pensée des villes ! L'arrêté du 28 juin, affiché sur la grande porte de l'église, servant de maison commune, ainsi que sur les portes latérales, fut barbouillé d'excréments humains pendant la nuit.

Comme nous l'avons laissé entrevoir, les villes, sous l'administration déplorable des agents Jeannet, Baco et Bresseau, étaient devenues un foyer de passions mauvaises. Tous les hommes chassés des autres îles s'y étaient donné rendez-vous et avaient été reçus. Saint- Domingue surtout avait vomi sur nos rivages une masse d'officiers et de soldats, qui, après avoir levé l'étendard de la révolte et combattu Toussaint-Louverture, fuyaient son courroux. Parmi tous ces fuyards étaient les trois frères Rigaud, André, Augustin et François. Les deux derniers étaient d'abominables scélérats. En 1796, Sonthonax de retour à Saint-Domingue, une nouvelle révolte éclate. Aux Cayes, Augustin Rigaud fait massacrer tous les blancs qui sont rencontrés dans les rues. André, général commandant dans la ville, voulant soustraire à la mort le reste de ces infortunés, leur donne l'ordre de se réunir chez lui. Il suppose que sous son toit ils seront à l'abri de la fureur de ses parents et de ses amis,.

Augustin viole la consigne, fait prendre les hommes que son frère veut protéger et les envoie à l'Ilet, où ils sont fusillés. Sorti des Cayes, il parcourt la campagne, accompagné de Pinchinnat. Ensemble, ils s'efforcent d'insinuer aux noirs que les blancs nouvellement arrivés d'Europe n'étaient venus que pour les remettre aux fers; que pour n'en avoir rien à craindre il fallait les exterminer ; que les blancs n'avaient jamais voulu sincèrement la liberté des noirs et des hommes de couleur, véritables habitants et vrais propriétaires des colonies ; que tout appartenant à ces derniers, les blancs devaient être exterminés ou chassés. Augustin et André étaient partis récemment pour la France, mais il nous restait François. A la Guadeloupe, dans les événements qui ne tarderont pas à s'accomplir, il ne faillira pas aux principes qu'il professait à Saint-Domingue.

Les agents Jeannet, Baco et Bresseau étaient persuadés que les hommes qui avaient dans la tête de semblables idées, qu'ils s'efforçaient de propager, étaient moins dangereux que les habitants honnêtes, mais peureux, qui avaient quitté la colonie dans la crainte d'être guillotinés. En conséquence, ils accueillaient les uns et chassaient les autres.

La situation, déjà trop tendue, se compliqua des suites d'un événement malheureux. Le 5 août, Béthencourt succombait, à la Pointe-à-Pitre, à la fièvre jaune. Cette mort occasionna un deuil public. Pour conquérir l'estime et l'amour de toutes les classes de la population, le valeureux guerrier n'avait eu besoin que de se montrer. La Guadeloupe placée sous la main d'un homme de ce mérite et de ce caractère, les événements qui vont s'accomplir auraient-ils été détournés de leur cours ? De semblables questions se posent, mais ne se résolvent point. Quoi qu'il en soit, Béthencourt mort, le commandement des troupes devait passer hiérarchiquement au chef de brigade Pelage, officier le plus élevé en grade dans la colonie. Mais, soit qu'à raison des circonstances cet officier n'inspirât pas confiance au Capitaine-général, soit qu'en présence de l'agitation et de la tendance des esprits le chef de la colonie jugeât nécessaire, pour

commander aux événements, de réunir dans une seule main toute l'autorité, il garda pour lui-même le commandement des troupes. Cette détermination, connue d'abord à la Pointe-à-Pitre, y causa une vive émotion. Les hommes de couleur crurent ou feignirent de croire à un parti pris de les mettre à l'écart. D'un autre côté, ce fut une grande déception pour l'armée, qui s'attendait à voir Pelage à sa tête et qui en aurait été fière.

Au fait d'une mesure qui allait provoquer le mécontentement, Lacrosse ajouta l'imprudence de l'annoncer à la Basse-Terre avec un éclat inaccoutumé. Le 8 août, jour de décade, — c'était le dimanche d'alors, — on entend battre la générale ! Les uns croient à un débarquement des Anglais, d'autres à une révolte des noirs. Tout le monde est troublé. Les femmes font des paquets de ce qu'elles ont de plus précieux, appellent leurs enfants, les réunissent, et se tiennent prêtes à prendre la fuite ; les hommes s'arment. La troupe sort des casernes, équipée comme lorsqu'elle entre en campagne ; les gardes nationaux quittent leurs parents en pleurs. Garde nationale et troupe de ligne arrivent sur le Champ-d'Arbaud, lieu de réunion de la force armée dans les moments de danger. Là, on leur fait lecture de l'arrêté du Capitaine-général. La troupe s'attendait à tout autre chose. D'abord, il y eut dans les rangs un sentiment de surprise, qui, bientôt, fit place à des mouvements de mécontentement. Une sourde rumeur parcourut toute la ligne. La compagnie dite des conscrits, moins façonnée à la discipline, quitte ses rangs, en faisant entendre des paroles qui semblent renfermer un appel à la révolte : « Nous avons été bien sots d'avoir livré le Gouverne- « ment d'une colonie qui nous appartient. » C'étaient les idées de Rigaud. Rentrés en ville, ces conscrits se mêlant à d'autres citoyens, on tint de nouveaux propos capables, disait le commissaire du Gouvernement Bernier dans une lettre à Lacrosse, d'opérer un bouleversement.

Lorsque la connaissance de ces faits parvint à la Pointe-à-Pitre, où se trouvait le Capitaine-général, Pelage lui proposa de se rendre à la Basse-Terre, avec promesse de rétablir l'ordre sans éclat. La manifestation

ayant été faite à cause de Pelage, il est hors de doute que cet officier parlant aux soldats, les réprimandant avec des paroles, mais, de fait, laissant impunis les actes dont ils s'étaient rendus coupables, aurait obtenu qu'ils parussent rentrer dans le devoir. Lacrosse refusa les offres de Pelage et il eut raison. En révolution, lorsque déjà un nom est un drapeau, s'en servir pour apaiser l'émeute est un moyen sûr de le grandir aux dépens de l'autorité légitime. En pareille circonstance, le pouvoir qui a recours à un tel intermédiaire prononce son abdication ; il disparaît, et l'intermédiaire devient le pouvoir. L'autorité doit agir directement et par ellemême, mais à la condition de ne faire que ce qui est juste et raisonnable.

Lacrosse mit la ville de la Basse-Terre en état de siège et suspendit de ses fonctions l'agence municipale.

Ces actes n'étaient que le préliminaire de ceux qui allaient suivre : on fit incarcérer les conscrits et les autres hommes de couleur dont les discours avaient paru renfermer des sentiments hostiles à l'autorité ; on fit chez eux des visites domiciliaires ; les armes des suspects furent saisies ; enfin on institua un conseil de guerre pour juger les coupables.

Kirwan, capitaine rapporteur, ne trouvait pas les conscrits coupables. Il écrivait au Capitaine-général : « Tous les interrogatoires que j'ai faits jusqu'à présent « n'ont pu me fournir aucun éclaircissement capable « de mettre le conseil à même de prononcer contre les « individus mentionnés dans votre lettre au président : « veuillez me faire passer les pièces de conviction que « vous pouvez avoir, afin que j'accélère mon travail. » Un délit qui consiste en des propos ne se constate que par le témoignage des personnes qui les ont entendus. Il est évident qu'en semblable matière les pièces de conviction n'ont rien à faire et qu'il ne peut en exister. La demande qu'en faisait le capitaine rapporteur, tout en témoignant de son mauvais vouloir, montrait que cet officier voulait, en forçant Lacrosse à s'expliquer, rejeter sur lui tout l'odieux de la poursuite.

Quoi qu'il en soit, le conseil de guerre étant assemblé

pour statuer sur une catégorie de cinq conscrits, deux furent acquittés, un fut condamné à cinq ans de fers, et les autres à deux années de la même peine.

Le 10 septembre, le conscrit Joseph Lagarde dit Josie, étant au fort Saint-Charles, exaspéré de ce que l'officier de garde Dupont s'était opposé à ce qu'on lui portât du tafia, fit entendre, dans sa colère, des propos semblables à ceux reprochés aux conscrits sur le Champ-d'Arbaud. Josie et six de ses camarades composèrent une nouvelle catégorie d'accusés, qui furent jugés le 8 octobre. Josie, condamné à mort, fut fusillé. Deux autres conscrits furent condamnés à la déportation, et quatre renvoyés au Gouvernement pour qu'il prît à leur égard des mesures administratives. Un fait étrange se produisit dans la décision du conseil de guerre ; ce conseil se rendit juge des actes administratifs du Capitaine-général, prononça entre l'Administration et les administrés. Il va sans dire que l'Administration eut gain de cause. L'autorité ne descend à un tel rôle qu'après s'être assurée que le jugement lui sera favorable. Avant de passer aux questions relatives aux accusés, le conseil de guerre posa les suivantes :

lre Question : « Y a-t-il eu, depuis l'arrivée du Capi- « taine-général Lacrosse, des propos, des complots, des « conciliabules, des projets et des menaces tendant à « renverser le Gouvernement actuel de la colonie ?

2e Question : « La colonie doit-elle l'inexécution de

< ces funestes projets à la volonté des prévenus ou aux « moyens coercitifs qui ont été employés pour les ar- « rêter ?

Voici la réponse à ces deux questions :

« L'opinion du conseil entier a été que la tranquillité « dont on jouit aujourd'hui est due à l'énergie qu'a ma- « nifestée le Gouvernement, dans ces circonstances, pour

< réprimer les ennemis de l'ordre. »

Ces actes de rigueur, qui ne portaient que sur les hommes de couleur, frappèrent de consternation ceux qui ne laissaient pas éclater leur indignation. L'indignation rend imprudent. Les propos de quelques personnes indignées rapportés à Lacrosse lui firent croire que tous

les hommes de couleur ourdissaient des trames contre le Gouvernement de la colonie. Il les convoqua à son hôtel, à la Basse-Terre. La multitude remplit les salles, les cours et les jardins. Le Capitaine-général parla à la foule, lui reprocha ses menées, ses projets, son état permanent de conspiration. Puis, joignant la menace à Tinsuite, il déclara : « Que puisque les hommes de couleur « étaient les ennemis du Gouvernement, il allait les « faire tous déporter... Si quelques-uns de vous, ajouta- « t-il, sont conservés dans la colonie, ce ne sera que par « un reste de pitié. Les autres seront vomis sur des « terres étrangères, et cette fois on aura soin de fermer « à jamais les portes du retour. »

Lacrosse traitait de la sorte les hommes de couleur, et l'armée, sauf de minimes exceptions, était composée d'hommes de couleur et de noirs ! Il déclarait la guerre à la seule force dont il pût disposer !

Quittant la Basse-Terre, il se rend à la Pointe-à-Pitre. Là, il renouvelle les mêmes scènes ; il donne aux habitants de la Pointe-à-Pitre le spectacle offert à ceux de la Basse-Terre : rassemblement des hommes de couleur à l'hôtel du Gouvernement, paroles injurieuses, menaces.

Sur la foi de la proclamation du 26 juin, beaucoup d'émigrés étaient rentrés. Mais ils n'eurent pas plus tôt vu la situation de la Guadeloupe que plusieurs se hâtèrent de s'expatrier de nouveau, effrayés des malheurs qu'ils croyaient devoir fondre sur la colonie. Une lettre de M. Budan, émigré rentré, écrite à un ami avant de s'éloigner, fait connaître l'état des esprits des colons à cette époque. « Je vois, lui disait-il, que l'homme qui a « été si funeste à la Guadeloupe en 1793 lui prépare de « nouveaux malheurs. Ce n'est pas son injustice à mon « égard qui me détermine à m'expatrier une seconde c fois : j'aurais pu entrer en arrangement avec le ferc rnier de mes biens, qui m'a proposé de me céder son « bail à des conditions réciproquement avantageuses ; « j'aurais pu attendre aussi le moment où la justice du « Gouvernement de la métropole se prononcera en fa- « veur des trop malheureux colons. Mais j'entends l'ora- « ge qui gronde et je vais chercher un abri. Tout ce qui

« vient de se passer à la Basse-Terre et à la Pointe-à- « Pitre prouve que le citoyen Lacrosse n'a pas plus de « politique que d'humanité. Où sont ses forces pour se « permettre toutes les violences qu'il exerce ? Les noirs « et les hommes de couleur non propriétaires compo- « sent les sept huitièmes de l'armée, et il leur déclare la « guerre sans motif ! N'est-il pas à craindre qu'ils ne fi- « nissent par se révolter, et qu'ils ne répètent à la Gua- « deloupe toutes les scènes de dévastation et de carnage « dont Saint-Domingue a été si longtemps le théâtre ?... « Je ne vois point de sûreté à rester dans un pays gou- « verné par un tel homme, qui ne trouve pas de milieu « entre ses anciens excès et les excès de sa prétendue « conversion. »

Les murmures, les plaintes, les cris d'effroi n'enseignaient rien à Lacrosse. Il s'avançait sans rien voir, sans rien entendre. Les conscrits qui n'avaient point été jugés par le conseil de guerre furent déportés à Marie-Galante, au nombre de quinze. Le Capitaine-général voulait, sans retard, en finir avec tous les mécontents. Il écrivait à Bourée, lieutenant de justice et police : « Investissez les « séditieux ; entourez la maison dans laquelle le malin- « tentionné pourrait former des complots, et assurez- « vous des personnes que vous croirez coupables : un « exemple sévère de justice en sera fait, et j'emploierai « cette sévérité dans toute sa force. »

A des actes vexatoires contre les personnes, le Capitaine-général, peut-être à l'instigation de son secrétaire général, mêlait des plans financiers que le pays considérait comme des spoliations. Dans une réunion de planteurs et de commerçants tenue à la Basse-Terre, et dans laquelle ces plans furent dévoilés, le secrétaire général, aux justes réclamations des habitants, avait répondu : « Si vous ne pouvez manger de la volaille, vous mangerez « de la morue ; et si vous n'êtes pas contents du Gou- « vernement, envoyez un mémoire en France. »

De tous ces plans, le plus curieux consistait dans une administration intermédiaire entre les propriétaires et les travailleurs. Par lui, était enlevé à l'employeur le droit de faire aucune avance, aucun payement à ses ou-

vriers. Des percepteurs étaient créés pour recevoir le quart des denrées revenant aux travailleurs, pour en opérer la vente et en verser le produit dans la caisse d'un receveur général, chargé de la répartition. Cette administration, dont les travailleurs devaient faire les frais, exigeant un personnel nombreux, aurait été nécessairement coûteuse. Toutefois, elle était proposée au nom d'une pensée philantropique : on disait que c'était pour mettre la classe si intéressante des travailleurs à l'abri des infidélités des employeurs. Il n'est pas impossible que parmi les planteurs et les fermiers on comptât des voleurs. Sur tous les échelons de l'échelle sociale existent des hommes honnêtes et des fripons. Mais l'administration proposée obviait-elle au mal ? Son premier résultat aurait été de prendre 5 francs aux travailleurs pour les empêcher d'être frustrés de quelques centimes. Et puis on pouvait se demander si parmi les nombreux employés entre les mains desquels allaient passer les deniers des travailleurs, il ne se rencontrerait pas des fripons ?

En présence des faits qui s'accomplissaient, l'absence de tout complot, pour essayer de se débarrasser de l'Administration, aurait été la seule chose surprenante.

Le 20 octobre, dans la soirée, à la Pointe-à-Pitre, le lieutenant Augier, faisant l'office d'un faux frère, vint dénoncer à Régis Leblanc, commissaire du Gouvernement, et à Bourée, lieutenant de justice et police, un complot ourdi contre le Capitaine-général par des officiers de la troupe. Ce complot, qui n'attendait que le moment d'éclater, consistait à user à l'égard de Lacrosse du moyen qu'il employait contre ceux qui le gênaient, c'està-dire à l'arrêter et à le chasser de la colonie. Augier disait que c'était poussé par le remord qu'il dévoilait une conspiration dont il avait fait partie, et dans laquelle se trouvaient les militaires Ignace, Gédéon, Lecœur, Caillou, Escadillas, Lebreton, Danois, Monroux, Villette, Creugnier et Troquereau.

Ces officiers comptaient trouver des adhérents dans toutes les parties de la population.

Bourée et Régis Leblanc courent chez Souliers, chef

d'état-major. Après s'être concertés, ces trois personnages croient suffisante pour agir, sans attendre de nouvelles instructions, la lettre du Capitaine-général à Bourée, renfermant l'autorisation de s'assurer des personnes qu'il jugerait coupables de conspiration. Ils se déterminent à faire arrêter Gédéon et Ignace, qui semblaient marcher à la tête des conspirateurs.

Le lendemain, de grand matin, le commandant Titéca dit au quartier-maître Duperron de se tenir prêt à apposer les scellés sur les papiers du capitaine Ignace, aussitôt son arrestation. Duperron, qui ne se souciait point de jouer un rôle dans une affaire qui avait ses dangers, alla trouver le juge de paix et lui persuada que le capitaine Ignace ayant une boutique, tenue par sa femme, c'était à l'autorité civile qu'il appartenait d'apposer les scellés.

Gédéon avait été arrêté à neuf heures du matin. Mais Ignace, instruit que l'on était à sa poursuite, au lieu de se laisser prendre, cherchait à faire arrêter ceux qui voulaient le saisir. Il parcourt les casernes, excite les soldats, parle aux officiers et trouve partout des cœurs disposés à la révolte.

Il est un fait qui paraît incroyable, c'est que le 21 octobre, à dix heures du matin, le chef de brigade Pelage n'avait été informé ni du complot des officiers sous ses ordres, ni de l'ordre donné de grand matin de les arrêter, ni des menées d'Ignace pour soulever la troupe.

Quoi qu'il en soit, à ce moment, dix heures, le chef d'état-major Souliers fit prier Pelage de passer chez lui. Celui-ci se rendit à l'invitation en habit bourgeois. Il trouva Souliers en conférence avec Bourée et Régis Leblanc. Tous trois étaient fort animés. Souliers, prenant la parole, annonce à Pelage qu'il vient de découvrir un complot des officiers pour l'arrestation du Capitaine-général. Ce n'est pas possible, dit le chef de brigade, qui vous l'a fait découvrir ! — Augier, répond le chef d'étatmajor. — Au même instant, et comme si au dehors on s'était chargé de démentir la dénégation de Pelage sur l'existence d'un complot, un grand tumulte se fait dans la rue, on entend les cris : aux armes ! Pelage, Souliers, Bourée et Régis Leblanc demeurent un instant interdits,

dans l'attitude de gens surpris, étonnés, qui, ne comprenant point, cherchent à deviner. Pelage le premier prend la parole : il demande à Souliers ce que signifient ce bruit et ces cris.

Le chef d'état-major pouvait adresser la même question à Pelage, car chacun croyait son adversaire d'intelligence avec ce qui se passait dans la rue. Au lieu donc de répondre à l'interrogation du chef de brigade, Souliers, voulant l'avoir pour otage, lui dit : Vous êtes mon prisonnier !

— Votre prisonnier ! Par quel ordre ?

— Par mon ordre !

— M'arrêter, moi, votre supérieur en grade ! Pelage se dispose à quitter l'appartement. Avec son

sabre, dont il lui présente la pointe, Souliers veut lui barrer le passage. De la main, Pelage écarte l'arme, se précipite dans l'escalier et gagne la rue.

Le tumulte, les cris que l'on venait d'entendre étaient une insurrection de toute la garnison de la Pointe-à-Pitre. On bat la générale ; les femmes, les enfants effrayés, poussant des cris, courent en sens contraire. On ferme les portes. C'était la veille d'un jour de décade. Le désordre, le bruit et le tumulte sont encore augmentés par la présence dans la ville d'un grand nombre de gens de la campagne. Les soldats noirs et de couleur, mêlés aux cultivateurs, arrêtent et conduisent au fort de la Victoire tous les blancs rencontrés dans les rues. Les officiers blancs sont également saisis et mis en prison.

Pendant ce temps, que faisait le chef de brigade Pelage ? Il s'était rendu au fort en toute hâte, entraînant à sa suite tous les militaires qu'il avait trouvés sur son passage. Là, il prend un uniforme qu'on lui apporte, saute sur un cheval qui lui est amené, se présente aux troupes, leur parle et s'efforce de faire de l'ordre en se servant du désordre. Il était impossible, pour le moment, de faire autre chose.

Cependant, au son du rappel et de la générale, une partie de la garde nationale sédentaire et un détachement des dragons bourgeois, composés de blancs, étaient venus se ranger devant la maison du chef d'état-major

et lui demander ses ordres. D'un autre côté, les chefs des révoltés avaient prescrit l'arrestation du commandant Souliers, et chargé de ce soin une compagnie de chasseurs, composée de noirs et d'hommes de couleur. Partie du fort, tambour battant, cette compagnie arrive dans la rue où demeurait le chef d'état-major. Apercevant cette troupe, la garde nationale crie : Qui vive ? — Au lieu de répondre à ce cri, l'officier commandant la compagnie fait faire halte, range sa troupe en bataille, commande de croiser la baïonnette et d'avancer au pas de charge. La garde nationale s'apprête à repousser les agresseurs. Le sang allait couler. C'était le signal d'une effroyable guerre civile, ou plutôt c'était le massacre général des blancs, car ils n'étaient pas un contre dix. Mais, du fort, Pelage avait vu le mouvement de la compagnie de chasseurs ; il accourt à franc étrier, le sabre nu, se précipite au-devant des chasseurs, avec son sabre relève les fusils, et crie : « Qu'allez-vous faire ! » La présence, le geste, la voix de Pelage arrêtent les chasseurs et désarment la garde nationale. On observe cette différence entre Pelage et les autres révoltés, c'est qu'il obtenait de suite et sans opposition ce que ceux-ci n'auraient pu obtenir sans combat. La demeure du chef d'état-major n'étant plus défendue, les chasseurs l'envahissent et arrêtent Souliers, qui est conduit au fort. Déjà le lieutenant de justice Bourée ainsi que le commissaire du Gouvernement Régis Leblanc avaient été saisis et traînés au fort, celui-ci après avoir reçu un coup de baïonnette à la cuisse. Ce fonctionnaire, placé d'abord dans une chambre du fort, en est retiré pendant la nuit, pour être jeté dans un cachot, sans avoir reçu de nourriture et sans que sa blessure eût été pansée.

Le logement de Bourée est livré à la fureur des soldats ; ses papiers sont enlevés : on y trouve une liste d'hommes de couleur désignés comme devant être déportés, et une lettre du Capitaine-général annonçant au lieutenant de police que les premiers déportés avaient été mis à la disposition du ministre de la marine, afin d'être envoyés à Madagascar. La lecture faite en place publique de cette lettre et de cette liste porte l'exaspé-

ration au plus haut degré. On crie vengeance. Les officiers arrêtés le matin, relâchés par les émeutiers, actuellement à la tête des révoltés, les excitent et les poussent. A chaque instant, on pensait voir commencer le massacre des blancs et le pillage de leurs maisons. Pelage était partout, se multipliant pour calmer les esprits et arrêter le désordre. Ce ne fut que vers quatre heures de l'aprèsmidi qu'il put obtenir la rentrée des soldats dans leurs quartiers et le calme dans la ville .

Aucun fait n'autorise à soupçonner Pelage d'avoir pris une part quelconque dans l'organisation de la révolte, mais, la révolte produite, les révoltés avaient obéi à sa voix, l'avaient reconnu pour leur chef. Par lui, de grands malheurs, prêts à fondre sur la Pointe-à-Pitre et de là sur les autres parties de la colonie, avaient été détournés. Il avait donné à l'insurrection la direction la meilleure, mais il l'avait dirigée. Cette conduite, toute belle, toute honorable qu'elle était, pouvait être différemment appréciée. Pelage le comprit, et chercha un appui et des conseils. Il convoqua pour cinq heures, à la maison commune, les habitants les plus honorables de la ville. Deux cent quarante propriétaires ou industriels se présentèrent à la réunion. Pelage vint, expliqua les causes de la révolte, fit connaître dans quel état était l'esprit de la troupe, puis il dit : « Je viens me jeter dans le sein « d'une assemblée d'hommes sages, intéressés au retour « du bon ordre ; je leur demande des conseils ; je leur « promets d'y déférer et de verser jusqu'à la dernière « goutte de mon sang pour le salut des personnes et des « propriétés. »

Dans de semblables circonstances, les délibérations ne sont pas longues. Une voix proposa de nommer trois membres, pour concourir avec Pelage à correspondre tant avec le Capitaine-général qu'avec les autres autorités constituées, et pour concerter toutes les mesures propres à rappeler la paix et la tranquillité, et à éviter désormais les occasions de trouble. Cette proposition adoptée à l'unanimité, on nomme pour former le conseil de Pelage les citoyens Frasans, avoué ; Danois et Courtois, négociants ; et pour secrétaires : Delort, docteur-méde-

cin, et Pénicaut, notaire. Courtois n'ayant pas accepté la mission fut remplacé par l'un des secrétaires, le citoyen Delort.

Le même jour, la proclamation suivante, signée Pelage, fut publiée à la Pointe-à-Pitre et adressée à toutes les autres communes.

« Citoyens,

« Des arrestations multipliées, faites depuis quatre

< mois, et qui se renouvelaient aujourd'hui, ont occa- « sionné au Port-de-la-Liberté un mouvement et des « mesures nécessaires pour le maintien de la tranquil- « lité publique. Vous en avez été instruits, et vous aurez « peut-être eu des craintes.

« Rassurez-vous, Citoyens ; si des chefs chargés d'exé- « cuter des ordres injustes, surpris à la religion du Ca- « pitaine-général, ont été mis en arrestation, j'ai pris « aussitôt les précautions que la prudence m'a suggé- « rées pour que l'ordre ne fût pas troublé.

« Ayez tous confiance en mes bonnes intentions et « dans les dispositions de la force armée à mes ordres. « Protection vous est assurée pour vos personnes, vos « familles et vos propriétés.

« Et vous qui, récemment rentrés dans la colonie, « êtes encore incertains sur le sort qui vous y attend, « soyez aussi sans inquiétude ; vous n'aurez pas lieu de « vous repentir d'avoir cédé au mouvement si naturel « qui vous rappelait dans vos foyers.

« Magistrats, officiers publics et employés, restez à

< vos postes ; continuez vos fonctions et redoublez de « zèle dans leur exercice ; vous serez secondés de tous « mes moyens. A cet effet, des ordres sont donnés pour « qu'il soit exercé par la police et par la force armée

< une surveillance sur laquelle vous pouvez compter.

« Je viens de convoquer une assemblée des plus nota- « blés de cette ville pour m'entourer de leurs conseils. « Trois d'entre eux ont été nommés pour travailler, de « concert avec moi, à dissiper auprès du Capitaine-gé- « néral les préventions funestes qui lui ont été inspi- « rées ; ce choix s'est fixé sur les citoyens Delort, Da-

« nois et Frasans. Le citoyen Pénicaut leur est adjoint « en qualité de secrétaire. Je rendrai public au premier « instant, par la voie de l'impression, le procès-verbal « de cette assemblée.

« Si les circonstances ont forcé de mettre embargo « sur les bâtiments qui se trouvent dans ce port, ce

< n'est qu'une mesure momentanée, qui ne doit alarmer

< ni les négociants ni les capitaines étrangers, et qui « cessera le plus tôt possible. »

Un chef qui prend l'autorité ne parle pas autrement. L'emprisonnement et conséquemment la destitution des fonctionnaires civils et militaires, les recommandations faites aux magistrats et autres employés de la colonie, les espérances données aux émigrés, la protection promise à tous n'étaient pas des mesures transitoires. Bien fou sera Lacrosse de croire pouvoir reconquérir son autorité première. Il pouvait encore rester Capitaine-général, mais à la condition d'obéir et non de commander.

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