‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 3)Chapitre 10 sur 51 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Arrivée de Lacrosse à La Pointe-à-Pitre. — Les clubs. — Les arbres de la liberté. — - Elections. — Commission générale extraordinaire. — Lacrosse gouverneur. — Arrivée de Rochambeau. — Départ des deux chefs pour la Martinique. — Arrivée de CoUot. — Retour de Lacrosse. — Le pouvoir disputé. — Lacrosse maintenu dans ses fonctions de gouverneur. — Nouvelle des hostilités entre la France et l'Angleterre. — Lacrosse veut résigner le pouvoir. — Efforts de la commission générale extraordinaire pour le retenir. — Adieux des municipalités. — Collot reconnu gouverneur. — Influence du passage de Lacrosse aux Antilles.

Lacrosse fit son entrée à la Pointe-à-Pitre le 5 janvier 1793, portant au grand mât de sa frégate, en guise de cornette, un énorme bonnet rouge. En posant le pied sur la plage, il se jeta au cou d'un nègre et lui donna le baiser fraternel. La présence du commandant de la Félicité excita dans la ville un véritable délire. Jamais enthousiasme plus tumultueux, transports de joie plus bruyants, n'avaient accueilli un triomphateur. Enivré des hommages rendus à l'exaltation de ses principes révolutionnaires, à des discours passionnés, le missionnaire de la France répond par ces paroles ardentes :

« Révolution, révolution ! Egalité ou la mort ! . . . En

« révolution tout est permis Insurgez-vous donc,

« ô patriotes ! vous êtes, dans ces climats, d'une modéra- « tion coupable. Armez une de vos mains d'un poignard.

« armez l'autre d'une torche, et marchez ! . . .Point de « grâce aux modérés surtout ; que le fer ou le feu vous « fasse une juste raison de tous les obstacles qui se pré- « senteront devant vous. »

La foule fait entendre des applaudissements frénétiques. Le commandant de la Félicité, au milieu des hourras et des vivats, est enlevé du rivage, promené dans les rues et déposé à la municipalité. De là on se rend au club des Amis de V égalité. Les discours recommencent. Vers la fin de la scène, et pour la compléter, arrive la dame de la nation, sous les traits de la femme Dandane, qui dépose sur la tête de Lacrosse une énorme couronne de fleurs.

Dans son compte rendu, Lacrosse a dit : « à dater de « ce moment le parti des planteurs fut anéanti à la « Guadeloupe. » On le croira sans peine. Ce ne fut pas seulement le parti des planteurs qui fut vaincu, mais encore celui de tous les hommes qui avaient dans le cœur des sentiments d'ordre ou de modération. Tous ceux-là durent commencer à fuir pour aller chercher des lieux où ils pussent être à couvert.

De par l'idée révolutionnaire, Lacrosse prit les rênes du gouvernement de la colonie, sous le titre de commandant légitime des forces de la république aux Ilesdu-Vent. Etabli à la Pointe-à-Pitre, cette ville devint le centre des motions et des mouvements. Des émissaires, masqués sous le nom de commissaires conciliateurs, furent envoyés dans toutes les paroisses, à l'effet de façonner les esprits au culte de la nouvelle doctrine. Leur succès fut complet. Ici, où il n'y avait pas de chaumières, le cri de ralliement ne fut pas comme en France : guerre aux châteaux ! paix aux chaumières I Le mot d'ordre était : guerre aux planteurs ! La paix, c'était sous entendu, était pour ceux qui allaient livrer la bataille. Le butin à partager entre les vainqueurs n'était pas à la vérité assez riche pour permettre à un autre Camille Desmoulins de s'écrier : « Jamais plus riche « proie n'aura été offerte aux vainqueurs. Quarante t< mille palais, hôtels, châteaux ; les deux cinquièmes « des biens de la France à distribuer, seront le prix de

« la valeur. Ceux qui se prétendent conquérants seront « conquis à leur tour. La nation sera purgée. » Mais telle qu'était cette proie, elle n'était pas à dédaigner, et les chauds patriotes se jetaient dessus avec une ardeur plus que royale. Voici à cet égard ce que le frère Maurice de la Martinique écrivait à un frère de la Basse-Terre. « J'ai eu le plaisir de vous écrire, ainsi qu'à l'ami « Guillermin, de même qu'à Gaussade.

« Lorsque nous étions errants et que je n'ai pu trouver un asile en terre étrangère, j'étais loin de penser que dans un mois j'écraserais sous mes pieds tous mes ennemis : la confiance que le général à mise en moi m'a mis dans le cas de jouir de ce triomphe ; il ne s'est pas donné un emploi depuis celui de gouverneur des îles subordonnées jusqu'à celui de valet de ville, sans que j'aie été consulté. J'ai nommé tous les commissaires. Aussi jamais ministre n'a eu une cour plus assidue ; mais parmi tout ce tourbillon je ne perds pas la tête ; je ne suis pas l'homme à gage du général, mais son homme de confiance : cela ne donne pas du pain. Sitôt que je l'ai pu, je me suis esquivé du Fort-Royal, j'ai travaillé le comité de Saint-Pierre ; j'ai fait séquestrer les biens du clergé et des émigrés, et me suis emparé des principales opérations. Il y a près de quinze jours que je travaille à l'inventaire des biens de l'hôpital. Cette semaine je tâcherai d'entamer les Pères-Blancs. En attendant, j'ai jeté le grappin sur les Ursulines. Vous voyez par ce récit que je ne me contente pas d'honneur et de fumée, mais que je cherche à réparer le temps perdu. »

De toutes les paroisses, des frères et amis envoyèrent des députations à Lacrosse pour lui offrir des félicitations et l'inviter à venir les visiter. Le noir, comme tout peuple encore dans l'enfance, en personnifiant les idées, se fait immédiatement un fétiche. Pour lui, Lacrosse fut l'emblème de la liberté. De plusieurs lieues à la ronde les cultivateurs désertèrent les champs, et comme un fleuve débordé, vinrent inonder, envahir la ville afin de contempler la liberté dans la personne du commandant de la Félicité.

On peut par la pensée se faire le tableau de la ville au milieu de ces flots de population, de gens s'agitant en sens contraires, les uns entrant triomphalement, les autres craintifs, cherchant à s'esquiver, craignant que tant de liberté ne leur enlevât celle de fuir.

Placé au centre de ce rayonnement de Tagitation, Lacrosse commença ce qu'il appelait le grand œuvre de la régénération : tâche facile, consistant à renverser et à détruire. Le grand moyen gouvernemental de l'époque fut les clubs. Aussi les frères ne s'en firent pas faute r ils en établirent en tous lieux, même en pays étrangers. Philadelphie eut son club : mieux que cela, on en compta un à Constantinople ! La Guadeloupe devant être gouvernée à l'image de la France, des clubs furent partout organisés. Chaque ville, chaque bourg, chaque village eut le sien. Celui de la Basse-Terre s'intitula : la société des amis de la république, et celui de la Pointe-à-Pitre prit le titre des amis de Végalité. C'était dans ces sociétés que les noirs venaient s'instruire sur les droits de l'homme et du citoyen. Nous ne tarderons pas à voir les conséquences qu'ils tiraient des principes qu'ils entendaient professer. Pour donner une idée de ce que furent les clubs aux colonies, et du sentiment de terreur qu'ils faisaient éprouver à la population, il faut tout d'abord rapporter un passage de la pétition que les colons de la Martinique adressèrent à Rochambeau le 13 avril.

« Ce qui tient, disaient-ils, les habitants dans une « continuelle inquiétude, ce sont ces clubs, composés en « partie d'hommes tombés du ciel, ou plutôt sortant de « l'enfer, d'hommes qui n'ont pas même la propriété de « l'instrument avec lequel ils veulent nous assassiner, et « dont l'impudeur est si indécente, que c'est peu pour « eux de donner des lois à ceux qui cultivent si pénible- « ment la colonie, mais qu'ils veulent encore leur don- « ner des fers. C'est dans ces assemblées noctures que « les meilleurs citoyens de la colonie ont été dénoncés ; « c'est là que les projets les plus incendiaires ont été dé- « veloppés au bruit des clameurs d'approbation. »

Après les clubs, ce à quoi les hommes qui s'étaient donné la mission de nous gouverner attachaient le plus

d'importance, ce fut la plantation d'arbres de liberté. La Guadeloupe en fut couverte. A voir la fureur avec laquelle le bon peuple procédait à cette plantation, on pourrait supposer qu'il croyait que ces arbres produiraient des fruits qui pussent dispenser de tous les autres. Au son de la Marseillaise, du Ça ira et de la Carmagnole^ sur l'air de laquelle on avait approprié des paroles de circonstance, hommes et femmes, bras dessus, bras dessous, hurlant, chantant, dansant, suivaient la charrette sur laquelle était placé le mystérieux arbre, enseveli sous les cocardes tricolores et les bonnets rouges attachés aux branches. Deux couplets sur l'air de la Carmagnole montreront le goût et l'esprit du temps.

L'Epinard, Laugier et Rousseau, Embarqués sur la Calipso,

Pour piller Rochambeau,

La Gabarre et Collot.

Dansons la Carmagnole etc.

Où va donc Déy, notre ami ?

Pas n'est de prise à faire ici.

Nous le régalerons,

A grand coups de bâton.

Dansons, etc.

On arrivait au trou préparé, on y descendait l'arbre ; le canon grondait, les discours civiques se faisaient entendre, et l'arbre était planté. On avait assisté à une fête civique.

Mais les Maurices de la Guadeloupe qui voulaient bien amuser le peuple avec de semblables fêtes, ne se contentaient pas de danses et de chansons. Pensant au solide, sans perdre un instant, ils mirent sous le séquestre les biens du clergé et des communautés religieuses. Cela fait, on procéda aux élections municipales, car maires et officiers municipaux étant restés en place lors de la prise du pavillon blanc, étant dès lors entachés d'aristocratie, avaient dû s'éloigner et cesser toutes fonctions immédiatement après la reprise du drapeau tricolore et

l'arrivée des républicains au pouvoir. Une proclamation du commandant légitime des forces de la république aux lles-dU'Vent vint ensuite inviter tous les citoyens des paroisses à se réunir en assemblées primaires le dimanche 20, à Tefifet d'élire des représentants. Ces représentants devaient se rendre dans la ville de la Pointe-à-Pitre le 23, et se constituer en assemblée sous telle dénomination qu'ils jugeraient convenable. Sur les vingt-huit paroisses de la colonie vingt-deux furent représentées, et leurs députés se constituèrent sous le titre de commission générale extraordinaire de la Guadeloupe. On comprend sous quelle influence avaient été faites les élections, et la nuance d'opinion que représentaient les élus. L'assemblée constituée le 23, son premier acte fut de prendre un arrêté par lequel elle « invite et requiert le citoyen La- « crosse de remplir les fonctions de gouverneur jusqu'à « l'arrivée de celui qui sera délégué par la république. »

Cet arrêté porté à la connaissance de Lacrosse ne le satisfît pas complètement. Il voulait bien être le gouverneur de la Guadeloupe, mais sans abdiquer le droit au gouvernement des autres îles. Il demanda donc la faculté de pouvoir se faire substituer, en cas d'absence, par le capitaine Kermené. Cela lui fut accordé sans difficulté. Alors la commission générale extraordinaire ajouta à son arrêté : « Le citoyen Lacrosse demeure autorisé à com- « mettre, en son absence, tel des citoyens qu'il jugera « propre à remplir les mêmes fonctions. »

Ce dessous de cartes réglé, vingt-deux commissaires, nombre égal à celui des paroisses représentées, sont envoyés au citoyen Lacrosse pour lui faire part de l'arrêté de la commission. Accompagné de ces commissaires, il se rend dans le sein de la commission. Sa présence excite les applaudissements de l'assemblée et des galeries. Le Président exprime le vœu de la commission, et lui réitère l'invitation de prendre en mains le pouvoir exécutif. Dans un discours plein de civisme Lacrosse accepte, et cette acceptation donne occasion à de nouveaux applaudissements de l'assemblée et des galeries.

A la Martinique, comme à la Guadeloupe, les événements avaient marché : les partisans de la royauté

avaient été contraints de s'éloigner et de laisser la place aux patriotes. Le 28 janvier, ce qui restait de membres de l'assemblée coloniale déféra à Lacrosse le gouvernement de la Martinique que l'assemblée lui offrit comme un gage de Vunion qu'elle désirait cimenter avec lui, et comme un hommage rendu à ses vertus.

Il y a dans les dates de singulières coïncidences. Ce même jour 28, Rochambeau arrivait inopinément à la Basse-Terre sur le brick le Lutin. Grand fut l'émoi de tous ceux qui s'étaient déjà distribué les rôles dans le nouveau gouvernement. Il fut question de renvoyer celui qui s'annonçait comme gouverneur général des Iles-du- Vent. On ne savait pas que Rochambeau fût porteur de nouveaux ordres de la république, et on était étonné de le voir revenir seul, sans escorte, alors qu'il s'était éloigné ayant des troupes sous ses ordres. Pour éclaircir ce mystère Lacrosse se rend à la Basse-Terre. Là, Rochambeau lui communique ses nouveaux pouvoirs émanés du ministre Monge. Lacrosse connut la vérité, mais il ne demeurait pas moins une puissance avec laquelle il fallait traiter, car, selon ses propres expressions, pour éloigner Rochambeau, Collot et Ricard, il n'avait qu'un mot à dire. On traita. Rochambeau, en sa qualité de gouverneur général des Iles-du-Vent, maintint Lacrosse comme gouverneur provisoire de la Guadeloupe. Les deux gouverneurs, s'étant mis d'accord, partirent pour la Pointe-à-Pitre, et le 1" février Lacrosse présenta Rochambeau à la commission générale extraordinaire. Le lendemain, au lieu d'aller prendre son nouveau gouvernement de la Martinique, Lacrosse y conduisit sur sa frégate le général Rochambeau. Tous deux débarquèrent à Saint-Pierre le 3 février.

Pendant l'absence de Lacrosse arrive Collot, qui débarque à la Basse-Terre le 6 février. Si l'arrivée de Rochambeau, qui ne prétendait qu'au gouvernement de la Martinique, avait causé de l'émoi chez les patriotes, on peut juger du trouble causé par la venue de Collot qui, lui, réclamait le gouvernement même de la Guadeloupe, seule ressource restée aux Maurices et à leurs principes. Les patriotes jetèrent un cri de fureur et se promirent

bien de ne pas laisser à Collot le maniement des affaires du pays. D'un autre côté, tout ce qu*il y avait dans la colonie de planteurs, de propriétaires de personnes possédant quelque chose ou haïssant le trouble et Tanarchie appelaient de leurs vœux le gouvernement de Collot, dans la pensée qu'il apporterait un changement dans la situation des choses, déjà intolérable. Tout donc fut encore dans l'agitation, et la malheureuse Guadeloupe se divisa de nouveau en deux partis, dont l'un eut Collot pour chef et dont l'autre marchait sous la bannière de Lacrosse.

Pendant ce temps, Lacrosse, à la Martinique, ne se doutait pas que le pouvoir lui fût disputé à la Guadeloupe. Loin de là, dans une lettre du 9 février, datée de Saint-Pierre, adressée à la commission générale extraordinaire, en annonçant le désarmement de la part de l'Angleterre, il disait que les dernières nouvelles lui faisaient espérer de rester à la Guadeloupe plus longtemps que ne l'avait supposé Rochambeau, qui croyait à l'arrivée prochaine des commissaires ; mais que le départ de ceux-ci de France était renvoyé au mois de mars.

Lacrosse quitta enfin la Martinique pour venir prendre son gouvernement de la Guadeloupe. Le 13, passant devant Marie-Galante, et se souvenant des vœux des habitants et de ses promesses, il s'arrêta pour les visiter. Ce fut comme à la Pointe-à-Pitre : baisers fraternels, enthousiasme, triomphe. On planta l'arbre de la liberté, coiffé du bonnet rouge, au pied duquel arbre fut chantée la Marseillaise. Le soir, la commission des douze donna un grand repas, auquel furent conviés un nègre et un mulâtre, en signe d'égalité, et le capitaine Thompson, américain, pour représenter l'alliance entre la république française et celle des Etats-Unis d'Amérique. A la fin du repas, les discours précédant les toasts aux dieux du jour furent empreints d'un tel civisme, ils parurent si pathétiques, que tous les convives, fondant en larmes, se levèrent instantanément, et, se jetant dans les bras les uns des autres, se donnèrent à l'envi plusieurs baisers fraternels. Les patriotes de 93 étaient fort sensibles. Il n'y avait guère que le sang coulant de la guillotine et

les poignantes misères résultant des confiscations qui eussent le don de ne pas les émouvoir.

Revenu à la Guadeloupe, Lacrosse ne fit aucune démarche personnelle pour la conservation de son gouvernement. Il se contenta de laisser agir ses partisans.

Collot n'avait aucun nouvel ordre du gouvernement de la république pour revenir dans la colonie. Eloigné des Antilles avec Rochambeau, il revenait avec lui. Pour le repousser, on lui disait : Vous n'avez qu'une commission royale, et nous sommes en république ! Collot répondait : Cela est vrai ; mais il n'est pas moins vrai aussi que la Convention nationale, par son décret du 21 septembre 1792, a maintenu tous les pouvoirs non révoqués ou non suspendus. Or il est incontestable que j'étais gouverneur de la Guadeloupe à l'époque de ce décret. Je n'ai pas été révoqué ; tout au contraire, la dépêche ministérielle par laquelle le gouverneur général a reçu ordre de se rendre aux Antilles me concerne implicitement, puisque nommé avec lui je ne m'étais éloigné qu'avec lui, suivant son sort en tout et partout. Donc rien n'est changé en moi : je suis encore, comme je l'étais lorsque le canon des contre-révolutionnaires me repoussa, le gouverneur de la colonie.

Ces raisons paraissent assez concluantes ; mais lorsque c'est la passion qui décide, les raisons ne se comptent guère. On discutait, on faisait des distinctions. Le procureur Guillermin, et les huissiers Gauguery et Bonjour, devenus des personnages importants, faisaient valoir des moyens tirés de la procédure, invoquaient des nullités. Lacrosse, comme on l'a vu, se tenait à l'écart. Il offrit même à la commission de se démettre en faveur de Collot de ses fonctions de gouverneur. Mais la commission générale extraordinaire coupa court à toute discussion par un arrêté du 14 mars portant : « que le général Col- « lot n'avait aucun pouvoir émané de la république. En « conséquence maintient le capitaine Lacrosse dans ses « fonctions. »

Le même jour, Lacrosse fit une proclamation pour annoncer à la population qu'il continuerait ses fonctions,, ne voulant pas que le défaut de chef pût compromettre

le salut du pays. De son côté Collot demanda à Lacrosse et à la commission générale extraordinaire à demeurer dans la colonie comme simple particulier, en attendant que le gouvernement de la France se fût prononcé.

Cet arrangement, qui allait peut-être permettre à la colonie de fonctionner d'une manière normale, n'était pas plus tôt conclu que la nouvelle de la guerre entre la république française et l'Angleterre parvint à la Guadeloupe. On ne sait quel fut le sentiment qui détermina Lacrosse dans cette circonstance, mais toujours est-il qu'il se rendit à la commission générale extraordinaire et marqua sa répugnance à conserver le gouvernement de la colonie, répugnance fondée sur ce que n'étant pas officier de terre il n'avait pas toutes les connaissances requises pour la partie militaire. Mais la commission ne l'écouta point, et entreprit de le forcer à rester gouverneur malgré lui. Alors le 18, étant à la Basse-Terre, il écrivit à la commission une lettre dans laquelle se trouvent ces expressions remarquables : « Vous le savez, sur « les nouvelles d'une guerre prochaine, je vous ai re- « présenté mon incapacité pour le commandement des « troupes. » Dans cette même lettre, il indiquait Collot comme républicain et comme le chef près duquel on devait chercher le salut de la colonie. Il terminait par ces paroles de menace : « Si, par un respect humain, vous « ne l'écoutez pas, soyez certains que plutôt que de ser- « vir de prétexte aux desseins perfides de nos ennemis, « lui et moi nous nous éloignerons sur ma frégate. »

Mais en attendant l'effet de sa lettre, Lacrosse dut continuer ses fonctions de gouverneur.

Le 19, il fit une proclamation pour annoncer à la colonie la guerre avec la Grande-Bretagne. Le même jour, l'assemblée générale extraordinaire prend un arrêté qui déclare la colonie en danger, et enjoint à tous les fonctionnaires de se tenir à leur poste. Puis elle fit une adresse aux patriotes pour les appeler aux armes. Quant aux partisans de la royauté, aux aristocrates, elle leur disait : « Mais vous, hommes astucieux et cruels, qui, « loin d'avoir été entraînés, avez poussé dans l'abîme « vos concitoyens ; vous qui avez été les agents d'un

« pouvoir exécutif coupable, et qui n'êtes pas moins « criminels que lui, restez loin de nous, votre présence « pourrait faire évanouir la loi que vous méconnais- « sez. »

Cependant la lettre de Lacrosse avait porté ses fruits. Le 20 mars, la commission, après avoir réglé un petit intérêt de famille et alloué à chacun de ses membres seize livres dix sous par jour, prit un arrêté par lequel : « Considérant les circonstances nouvelles de la déclara- « tion de guerre, et la déclaration du citoyen Lacrosse « qu'il n'est point officier de terre, et qu'il n'a point « toutes les connaissances requises à la partie militaire « hors la mer, déclare le gouvernement entre les mains ^< de Collot. »

Lorsque l'on sut qu'il était question pour Lacrosse de quitter la colonie, toutes les municipalités et les sociétés populaires lui envoyèrent des adresses, autant pour le féliciter de sa conduite que pour l'engager à ne pas abandonner le gouvernement. Le triomphe des idées révolutionnaires avait ramené Thyrus Pautrizel à la tête de la municipalité de la Basse-Terre. Il rédigea une adresse qu'il lit adopter le 4 mars par la municipalité et le conseil général de la commune. Nous la rapportons, car c'est dans de telles pièces que se reflète l'opinion dominante :

« Citoyen Gouverneur,

« La colonie entière, et particulièrement cette ville, « étaient en proie aux horreurs du despotisme le plus « révoltant lorsque vous avez paru dans ces contrées : « une horde de contre-révolutionnaires disposait arbitrai- « rement de notre honneur, de nos vies, de notre liberté, « de nos propriétés ; les vrais amis de la patrie, pros- « crits, vexés, erraient épars dans les colonies étran- « gères : votre voix s'est fait entendre, ils se sont ralliés « à vous, les chefs des coupables ont fui ; vous nous « avez rendus à nos droits.

« Le génie tutélaire de la révolution française a dirigé « tous vos pas. Vous avez vu disparaître la douleur où

« nous étions plongés et que chaque jour accroissait. « Votre âme sensible a été frappée du contraste rapide « de cette douleur avec l'allégresse vive et pure que « votre présence en cette ville nous a inspirée. Jouissez « le plus longtemps possible des sentiments que nous « vous avons voués et du fruit des succès dont vous « êtes couronné.

« Vous avez triomphé des opinions, des ressentiments « personnels et des projets insensés qui nous entou- « raient : faites plus, triomphez encore des manœuvres « sourdes et odieuses, des cabales secrètes et perfides « qui voudraient de nouveau nous conduire ; fixez les « vérités ; écrasez d'une main puissante les abus ; de « l'autre main relevez les victimes ; plongez dans la fange « ces âmes viles dont la coalition a repoussé si constam- « ment les bienfaits de la révolution ; anéantissez cet « abominable égoïsme, plus dangereux que l'esprit de « révolte décidé. Mais si le temps manque à tant de tract vaux, si des circonstances impérieuses vous forcent « à retourner vers la mère patrie, rappelez-vous que si « vous avez trouvé dans votre route des intentions per- « verses, vous y avez trouvé aussi des sentiments géné- « reux, des êtres dévoués à l'honneur de la république, « au zèle le plus pur, au patriotisme le plus distingué.

« Démontrez à la nation française, dites à son conseil « exécutif qu'à la Basse-Terre vous avez trouvé des « frères, des amis, de vrais républicains ; qu'à l'instant « où vous avez paru parmi nous, nos cœurs ont volé « vers vous ; peignez notre fidélité, notre soumission, « notre amour pour la mère patrie ; mais aussi ne lui « celez pas l'énormité de tous les vices qui nous restent « à combattre, et surtout assurez-la de notre dévoue- « ment à la gloire, au bonheur et à la prospérité de la « république française.

« Pautrizel, maire ; Fougas, Delorme, Artaud, Frogier, « officiers municipaux ; Bonnet, procureur de la com- « mune ; Bahut, Natoire, Jafïart, Bossant, Leborgne, « Duc, Guillermin jeune, Biguerisse, Dujarry, Robinson, « notables de la commune ; Louis, secrétaire. »

Le conseil municipal trouva si belle l'adresse rédigée

par son maire qu'il arrêta l'envoi de copies aux municipalités de tous les ports de la république.

On appelait alors nouveaux citoyens les hommes de couleur et les nègres libres, lesquels, d'après la loi du 4 avril, étaient appelés à jouir de la plénitude des droits civils et politiques.

Les nouveaux citoyens, voyant tout le monde faire des adresses, voulurent aussi faire la leur, et ils envoyèrent à Lacrosse celle que voici :

« Une faction odieuse, ennemie de la révolution fran- « çaise, nous avait plongés dans une erreur qui nous « faisait oublier jusqu'à l'exercice de nos droits ; cette « faction nous avilissait, nous dégradait, nous méprisait, « nous vouait aux humiliations outrageantes ; cette « faction nous égarait, nous trompait, en nous vexant. « Votre voix s'est fait entendre : vous nous avez éclairés « sur les bienfaits que nous prodiguait la mère patrie ; « vous nous avez donné le sentiment de nos droits, et « nos tyrans ont fui. Quelle satisfaction pour nous de « pouvoir manifester notre joie et participer à la gloire « de nos aînés ! Leur bonheur paraît complet ; mais le « nôtre l'emporte : nous avons sur eux l'avantage de « pouvoir transmettre aux générations futures un événe- « ment aussi mémorable qu'avantageux pour les colonies. « Nous aurons soin d'en immortaliser le souvenir.

« Recevez, citoyen Gouverneur, l'hommage de notre « gratitude pour tant de bienfaits, et ajoutez-y, nous « vous en conjurons, en faisant connaître à la république « française et à son conseil exécutif notre reconnais- « sance et la ferme résolution où nous sommes, et où « nous voulons nous maintenir constamment, de verser, « s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de notre sang, « pour faire respecter les lois d'égalité et de liberté, qui « sont la base de notre existence politique. »

Le séjour de Lacrosse aux Antilles a été funeste à la Guadeloupe. Cet officier de marine, dans son premier voyage, a fait beaucoup de mal aux colons blancs ; mais dans le second il en fera encore plus aux colons d'une autre couleur. Le premier, il a jeté entre les hommes de couleur et les blancs une semence de division : elle a

germé et d'autres l'ont cultivée. Par lui, les libres ont cru qu^ils étaient le vrai, le seul peuple des colonies. Il a prêché la substitution non-seulement comme possible, mais encore comme chose utile, nécessaire. C'est dans le compte qu'il a rendu à la Convention nationale de sa mission aux Iles-du-Vent qu'on lit :

« Il est à propos de détruire une opinion que les per- « sonnes intéressées se sont efforcées de produire. Sans « planteurs, disent-elles, point de colonie. Ce qui revient « au même que si l'on voulait persuader que les dépar- « tements sont incultes depuis le départ des seigneurs « possesseurs des grandes terres. Les planteurs sont les « grands seigneurs, dans toute l'acception que l'orgueil « et l'inutilité donnent à ce mot. Le nègre est le culti- « vateur. Peu importe à l'Etat quel est le possesseur ; « mais il lui importe qu'il soit bon citoyen : ce qui ne « serait jamais si les émigrés rentraient dans leurs « biens. »

Sa doctrine alla jusqu'à approuver la torche comme moyen de guerre. « Nous éloignons nos ennemis ; Tin- « dignation ne se contient plus : on brûle ce repaire « de scélérats, et les habitations de ceux qui forment « ces rassemblements ont le même sort : il fallait faire « la guerre aux personnes et aux propriétés. »

Avec de semblables principes, on produit la désorganisation, on entasse des ruines sur lesquelles on monte au pouvoir ; rendu là, on s'aperçoit que l'anarchie n'est pas un moyen gouvernemental. C'est ce qu'éprouva Lacrosse lui-même. Ses discours et ses écrits avaient déterminé une confusion générale ; de cette confusion il sortit gouverneur, mais de ce poste élevé il vit sous lui des gens qui voulant aussi monter, réclamaient des droits et foulaient aux pieds tous les devoirs. Les ateliers avaient cessé de cultiver la terre pour aller, dans les clubs, prendre le mot d'ordre, afin de cultiver les nouveaux principes. Lacrosse sentit qu'il était temps de mettre fin à sa mission révolutionnaire et désorganisatrice : le 28 février, il donna l'ordre aux municipalités de chaque paroisse de mettre en campagne le même jour, 7 mars, cinquante hommes de la force armée, afin

de faire rentrer les esclaves sur les habitations. Si Lacrosse fût resté au gouvernement de la Guadeloupe, il eût fait l'expérience que si c'est une tâche facile de désorganiser un pays en soulevant les passions mauvaises et en annonçant des droits séduisants, mais chimériques, la mission d'y rappeler l'ordre, le calme et la paix est semée d'écueils, même pour celui qui, en désorganisant, avait été accueilli par les acclamations de la multitude. Mais il n'eut pas le temps, pour cette fois, de faire cette expérience. Ce sera pour plus tard. Il partit « satisfait d'emporter la haine honorable de l'aristocra- « tie plantoriale. »

R. LACROSSE, contre- A mirai. Capitaine- aénér al ^ .

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