CHAPITRE VIL
D*Arrot gouverneur. — Les gardes nationales de la France en 1792. — Entente de la Martinique et de la Guadeloupe pour ne pas en recevoir. — ' Arrivée à la Martinique des commissaires civils et des généraux Rochambeau et Collot. — Refus de descendre à terre sans les troupes dont ils sont accompagnés. < — La division qui les porte repoussée. — Le commandant de la- Calypso. — Lettre venue de Mont-Serrat. — Exaltation des royalistes. — Le pavillon blanc. — Enlèvement de la gabare la Bienvenue. — Les chevaliers de la Calypso. — Nouvelle de la déchéance du roi. — ■ Actes de l'assemblée coloniale. — Protestation contre le décret de déchéance. — Ligue défensive de la Martinique et de la Guadeloupe. — Emprunt. — Organisation d'une force armée. — Résistance de Marie-Galante. — Mesures prises contre cette dépendance. — Proscription des patriotes.
— Election à la Dominique de députés à la Convention. — Arrivée de Lacrosse, missionnaire du nouveau gouvernement. — Ecrits révolutionnaires. — Fermentation des esprits. — Arrêtés de l'assemblée coloniale. — Le parti républicain. — Le pavillon tricolore arboré à la Pointe-à-Pitre. — d'Arrot marche contre cette ville. — L'habitation Saint-Jean. — Fuite du gouverneur.
— Dernière séance de l'assemblée coloniale.
Clugny mort, d'Arrot prit les rênes du gouvernement. Le commandement en second passa au colonel Fltz-Morris, qui céda son régiment au marquis du Barrail. Minut avait succédé à Tordonnateur Masse. La nouvelle administration était loin d'offrir les garanties de l'ancienne. Tandis que Clugny, dans toutes les circonstances, avait su dominer l'assemblée coloniale, accélérer ou retarder sa marche, selon les faits du moment, d'Arrot, lui, sans initiative, la laissera marcher, et ne pourra que la suivre. L'un et l'autre, se confiant en de mauvais guides, allant toujours, tomberont dans un abîme.
L'assemblée législative, tout en décrétant la loi du 4 avril, avait craint que ses dispositions ne rencontrassent de l'opposition aux colonies. Dans cette appréhension.
elle avait voulu la faire accompagner d*une force capable de vaincre toutes les résistances. En conséquence, elle avait chargé le pouvoir exécutif de faire passer aux îles une force armée suffisante, et composée en grande partie de gardes nationales. L'assemblée coloniale avait été effrayée, non de cette force en elle-même, mais de sa composition. De fait, ce que Ton appelait alors les gardes nationales n'était guère fait pour rassurer. Voici ce qu'en pensait le général Chazot. Le 5 octobre 1792, il écrivait à Dumouriez.
« Je pense aujourd'hui qu'il est d'autant moins poste sible d'entreprendre une guerre sérieuse avec des « troupes telles que nos volontaires nationaux, qu'ils « méprisent les lois, qu'ils ne connaissent ni discipline, « ni règle militaire. Ce sont des volontaires dans toute « l'étendue du mot. Ils n'inspirent que l'effroi. »
L'assemblée coloniale, ne connaissant de cette troupe que les excès dont les papiers du temps étaient remplis, appréhendaient que sa venue ne donnât occasion à des désordres. Elle essaya de conjurer l'orage. L'envoi d'une force aux Antilles paraissait n'avoir qu'un objet, celui d'assurer l'exécution de la loi du 4 avril. Or, si cette exécution s'accomplissait sans opposition, spontanément, on pouvait croire que la force n'était pas nécessaire. Dans cette pensée, l'assemblée avait mis le plus grand empressement à la promulgation de cette loi ; puis elle avait fait une adresse au roi, dans laquelle elle lui disait que les colons de la Guadeloupe, pleins de soumission à la loi, de respect, d'attachement et de fidélité pour sa personne, étaient disposés à recevoir toutes les lois qui leur seraient transmises par son organe ; qu'à leur égard une loi quelconque n'avait pas besoin d'être appuyée d'un appareil de forces qu'il fallait réserver aux parties de l'empire déchirées par la guerre intestine.
Bien que l'assemblée coloniale eût la conscience d'avoir tout fait pour détourner le pouvoir exécutif d'envoyer des troupes à la Guadeloupe, elle n'était pas sûre du succès de ses démarches. L'assemblée coloniale de la Martinique, partageant toutes les craintes de celle de la Guadeloupe à l'égard des volontaires nationaux, avait cherché, de
son côté, à les arrêter en chemin. Là comme ici on doutait de la réussite des réclamations. Les gouverneurs des deux colonies étaient en parfaite communauté de sentiments et de vues avec les assemblées. On ouvrit des conférences, dans lesquelles fut prise la résolution de recevoir les commissaires annoncés, mais sans les troupes dont ils pourraient être accompagnés.
Cependant les commissaires étaient en route. La flotille qui les portait, commandée par le capitaine Bruix, composée de la frégate la Sémillante, de la gabare la Bienvenue et de sept bâtiments de transport, était partie du port de Lorient le 10 août. Outre ces commissaires, nommés Fontigny, Lamarre et Girault, il y avait à bord du convoi deux mille hommes et trois généraux désignés, savoir : Rochambeau pour gouverner la Martinique, Collot, la Guadeloupe, et Ricard, Sainte-Lucie. Dans les deux colonies on veillait l'arrivée de la flotille. Elle fut signalée au vent de la Martinique le 16 septembre, à dix heures du soir. Dans la nuit même, le comité intermédiaire de rassemblée coloniale, en séance à Fort-de-France, se réunit et arrête d'envoyer aux commissaires une députalion de trois membres. Cette députation, embarquée de grand matin pour aller au-devant du convoi, était porteuse, indépendamment de la copie des arrêtés pris par les assemblées coloniales des deux colonies, relativement à l'exécution de la loi du 4 avril, d'une lettre du comité intermédiaire de la Martinique, ainsi conçue :
^ « Nous avons eu hier, à dix heures du soir, connais- « sance d'une escadre qui paraissait au vent de l'île, et « quoique nous tenant sur nos gardes, relativement à « l'état de guerre où est notre métropole, nous avons « supposé que ce pouvait être celle qui portait ici les « troupes dont l'envoi a été décrété par l'assemblée na- « tionale le 28 mars, et sanctionnée par le roi le 4 avril. « Les dispositions de la colonie relativement au décret « dont l'exécution vous est confiée sont consignées dans « l'arrêté que l'assemblée coloniale a pris dans la séance « du 3 juin, et que nous joignons ici.
« Nous nous empressons. Messieurs, de vous faire « connaître la situation de la colonie et de vous don-
ner les renseignements les plus importants pour le
< succès de votre mission, et nous vous députons à
< cet effet MM. Sinson de Préclerc, Grenonville et Lecamus.
« D'après ce qu'ils vous exposeront, et pleins de confiance dans le caractère dont vous êtes revêtus et dans votre sagesse, nous vous prions de venir voir par vos propres yeux et recueillir des éclaircissements plus grands encore, avant de vous livrer à aucune mesure d'exécution. Nous vous conjurons de donner v< s ordres pour que tous les bâtiments de l'escadre, tant ceux de guerre que ceux de transport, se rendent au mouillage de l'Ilet-à-Ramiers, et n'aient aucune communication ni avec la terre, ni avec d'autres bâtiments ; et nous vous invitons à vous rendre dans notre sein pour y recevoir les témoignages de notre soumission à la loi et les informations nécessaires pour le succès de vos opérations et le salut des colonies sur lesquelles s'étend votre autorité.
« Telle est. Messieurs, la marche qu'ont suivie les commissaires du roi qui vous ont précédés en mars 1791. En vous rendant à nos vœux, vous acquerrez les premiers droits à notre reconnaissance.
« DuBuc fils, président ; Forien, Sinson de Préclerc, Gallet, Charlery, Guignod, Roignan. »
Les commissaires reçurent la lettre du comité, écoutèrent toutes les raisons des députés, mais se refusèrent formellement à quitter le bord sans les troupes. Ce refus avait été prévu. Tandis que les députés revenaient rendre compte au comité et au gouverneur de l'insuccès de leur mission, les commissaires donnèrent l'ordre à la flottille de manœuvrer pour arriver au mouillage. Les navires s'approchaient de terre. Des coups de canon à boulet, partis des batteries de la côte, annoncèrent aux commissaires que la colonie était dans l'intention de leur faire entendre d'autres raisons que des paroles. Le convoi s'arrêta court. Sans instructions sur la résistance rencontrée, ne disposant pas d'ailleurs de forces capables
de la vaincre, puisque toute la station des Antilles, alors mouillée dans la baie de Fort-de-France, marchait avec la colonie, les chefs de la flottille délibéraient sur ce qu'ils avaient à faire lorsque Mallevault, capitaine de la frégate la Calypso^ vint, au nom du gouverneur et du commandant de la station, leur signifier d'avoir à s'éloigner, sinon qu'on allait les traiter en ennemis. Le convoi s'éloigna, Mallevault remplit sa mission, sérieuse et grave, avec sa légèreté accoutumée. Dès qu'il vit Bruix donner le signal du départ, — « Adieu, Messieurs, dit-il, avec ironie et en faisant une pirouette, bon voyage ! »
Le convoi éloigné. Rivière, commandant de la station, voulant prévenir tout débarquement, soit sur les côtes de la Martinique, soit sur celles d'une autre colonie des Ilesdu-Vent, le suivit, afin de surveiller ses mouvements, avec le vaisseau la Ferme, la frégate la Calypso et la corvette le Maréchal de Castries. Les commissaires, avertis à la Martinique qu'il ne leur serait pas fait à la Guadeloupe un accueil meilleur, passèrent devant cette île sans s'y arrêter. L'un des navires du 'convoi, le Saint-Nicolas, «ur lequel était le général Collot, s'étant approché de la Basse-Terre, le fort et le poste de la Galle tirèrent sur lui plusieurs coups de canon à boulet.
Le 19, à la suite du convoi. Rivière se présentait sur la rade de la Basse-Terre. Le comité intermédiaire de l'assemblée coloniale était alors composé comme suit : Marre, Godet, Chabert de Lacharrière, Clairfontaine, Petit, Blin, Dampierre, Moyencourt neveu, Desislets, Lavielle, Lebourg. Ce comité, instruit de ce qui s'était passé à la Martinique, députa près de Rivière deux de ses membres, Moyencourt et Desislet, à l'effet de le complimenter sur sa conduite énergique, sage et digne. Le même jour, il prenait un arrêté pour qu'une frégate restât en station sur la rade de la Basse-Terre. M. de Rivière désigna la Calypso (1).
(1) Boyer-Peyreleau, dans son histoire, suppose qu'à l'arrivée des commissaires la contre-révolution s'était déjà opérée aux Antilles, et que si les chefs du convoi, repousses de la Martinique, ne se sont pas arrêtés à la Guadeloupe, c'est qu'en passant ils "virent flotter sur les forts de cette dernière colonie les mêlnes couleurs que sur l'autre, le pavillon blanc.
Le 24, la Calypso était donc sur rade. Tout à coup une nouvelle, venue de la colonie anglaise de Mont-Serrat, éclate dans la ville et se répand avec le retentissement et la rapidité de la foudre. On annonçait qu'à l'aide des Autrichiens et des Prussiens, déjà rendus à Paris, les agitateurs avaient été vaincus, dispersés, les idées révolutionnaires comprimées ; qu'en un mot Louis XVI avait reconquis tout le pouvoir, toute l'autorité royale. Cette nouvelle jette les uns dans le découragement et dans la terreur, et fait naître chez les autres une joie aussi folle qu'immodérée. Cependant sa source était bien peu sûre. Qu'importe ! le plus souvent la croyance se conforme au désir et à l'espérance. Le commandant de la Calypso, royaliste, désirait avec ardeur le triomphe de la royauté^ et, parce qu'il le désirait, il crut à ce triomphe. Dans son enthousiasme, il se rend à terre et demande au gouverneur d'arborer le pavillon blanc. La nouvelle ne flattait pas moins peut-être les penchants aristocratiques de d'Arrot, mais sa situation de chef suprême de la colonie lui commandait une plus grande réserve. Pour se prononcer, il aurait voulu avoir un fait sur lequel il pût s'appuyer, et il n'y avait rien d'officiel ! la source même à laquelle la nouvelle était puisée, une lettre d'un simple particulier, avait quelque chose de si vague, de si peu certain, qu'il n'était pas possible d'apprécier le degré de confiance qu'on devait lui accorder. Une détermination intempestive faisait peser sur le gouverneur une lourde responsabilité. Dans le doute, d'Arrot refuse. Mallevault, lui, ne doute point. Faisant un rapprochement de tous les faits qui rendent la nouvelle probable, et puisant dans la contradiction une plus intime conviction, il insiste sur sa demande. D'Arrot persiste dans son refus. Alors
La date de l'arrivée des commissaires à la Martinique n'est pas douteuse, c'est celle du 16 septembre. A cette date, de même qu'à celle du passage du convoi devant la Basse-Terre, le 19, il n'était nullement question du pavillon blanc. Ce drapeau n'a été arboré que le 24. Entre tous les documents authentiques constatant cette date, on peut voir au Moniteur, Tome XIV, l""® partie, page 423,^ un extrait d'une lettre du 24 septembre, écrite par le gouverneur^ d'Arrot au commandant en second Fitz-Morris.
le commandant de la Calypso prend une détermination extrême : il retourne à son bord, fait hisser le pavillon blanc, et le salue de vingt et un coups de canon.
A cet acte éclatant, ceux qui doutaient encore furent persuadés. Personne en effet ne put supposer que Mallevault n'eût pas en main la preuve certaine des événements survenus en France. La colonie fut entraînée, et le gouverneur avec elle. La Calypso mit ensuite à la voile pour porter à la Martinique la bonne nouvelle. Là, comme à la Guadeloupe, le pavillon blanc fut arboré.
Lorsque ce fait s'accomplissait, il y avait quarante-cinq jours que l'infortuné Louis XVI, déjà descendu de son trône, était traîné dans cette voie où, couvert d'humiliations et d'outrages, on l'acheminait vers l'échafaud, afin de lui faire payer de sa tête le délit d'avoir été roi ; il y avait trois jours que, sur la proposition d'un comédien ambulant, appuyée par un prêtre défroqué, la Convention avait décrété :
« La royauté est abolie en France. »
Quoi qu'il en soit, la victoire supposée de la royauté sur la révolution avait exalté jusqu'au délire le parti aristocratique de la colonie. Dans les paroisses du Lamentin et de la Capesterre, le pavillon tricolore fut brûlé en cérémonie, en présence du maire et du curé. L'assemblée coloniale, réunie sous la présidence de Hurault de Gondrecourt, jura fidélité au roi, et lui vota une adresse. Toutes les autorités épuisèrent, à l'envi, les moyens les plus capables d'exprimer l'allégresse publique. Courte joie que plusieurs payeront de leurs têtes, et d'autres par l'expatriation et la perte de la fortune.
Cependant l'assemblée coloniale, tout en fêtant des idées qu'elle croyait triomphantes en France, comprenait que la Guadeloupe s'était mise en état de rébellion en refusant de recevoir des troupes envoyées par le gouvernement métropolitain. Elle pensait que le roi absolu oublierait aisément l'offense faite au roi constitutionnel, mais elle craignait que la révolte, présentée sous un faux jour, n'exerçât une influence fâcheuse sur les relations commerciales de la colonie. Elle voulut donc rassurer le commerce français, et le 29 septembre elle adressa aux
armateurs et aux négociants des ports la lettre suivante : « La Guadeloupe, par sa sagesse et sa soumission aux « lois, avait triomphé de toutes les causes qui pouvaient « lui faire partager les malheurs de Saint-Domingue. La « prompte exécution donnée à la loi du 4 avril dernier, « et la célérité qu'elle a mise à prévenir le ministère, « semblaient devoir la garantir des craintes que devaient « faire naître les moyens décrétés pour cette exécution. « Devenue la ressource la plus précieuse du commerce « national, et glorieuse de la considération et de la con- « fiance qu'elle croyait avoir méritées de la métropole, « elle se flattait que les représentants de la nation se « reposeraient sur elle-même, jusqu'à des temps plus « paisibles et moins désastreux pour la France, du soin « de sa conservation, et qu'un ministre instruit récem- « ment, et par ses propres yeux, de nos localités, épar- « gnerait à l'Etat les frais d'un armement inutile pour « les Iles-du-Vent. Des motifs particuliers, que le temps « éclaircira, ont prévalu, et les commissaires du roi, in- « formés de nos dispositions avant leur départ de « Lorient, ont refusé, à leur arrivée à la Martinique, de « débarquer sans les troupes qui les accompagnaient.
« Nous avons adhéré. Messieurs, aux démarches sages, « fermes et salutaires de la Martinique, dans une cir- « constance qui compromettait le sort de toutes les Iles- « du-Vent, et nous concertons avec elle les mesures « qu'exige désormais notre situation. Résolus de vivre « et mourir français, notre amour constant pour la mère « patrie sera inséparable de toutes les précautions aux- « quelles nous pourrons recourir. Fidèles aux lois, nous « aurons une attention exacte à conserver les intérêts « du commerce de la France, et nous protégerons ses « opérations comme nous défendrons nos propriétés.
« Vous connaissez les funestes effets qu'a produits « dans toutes les parties de l'empire, et surtout aux « colonies, l'indiscipline des troupes. Vous n'ignorez pas « les espérances que fondaient sur cet armement les « hommes pervers, ennemis du commerce et des colo- « nies, et vous avez frémi en voyant sortir de vos ports.
« comme le signal de notre destruction, les forces desti- « nées pour les Iles-du-Vent.
« Rassurés, Messieurs, par Tévénement, sur votre for- « tune et la nôtre, vous vous livrerez avec confiance à « de nouvelles spéculations ; vous serez les garants de « nos sentiments, et vous déconcerterez les nouveaux « projets que pourraient méditer contre nous nos enne- « mis communs. »
L'assemblée coloniale accusait Lacoste du fait de l'envoi des volontaires nationaux aux colonies, et la Convention, de son côté, rendait cet ancien ministre responsable de la manifestation contre-révolutionnaire de la Martinique et de la Guadeloupe, attendu qu'il aurait dû la prévoir et la prévenir. La rébellion de ces îles connue, Lacoste fut mandé à la barre de la Convention, interrogé et décrété d'accusation.
L'assemblée coloniale parlait au commerce métropolitain des précautions auxquelles elle allait recourir. En effet, dès le 26 septembre elle avait requis le gouverneur de donner tous ses soins à l'organisation de la force publique, et demandé à l'impôt un supplément de cinq cent mille livres. Cette somme devait se réaliser à l'aide d'un droit additionnel mis à la sortie sur les denrées coloniales, sur la capitation des esclaves des villes et bourgs et sur les loyers des maisons. Mais, entée sur l'impôt, elle ne pouvait rentrer que comme l'impôt lui-même, c'est-à-dire par fraction et dans le courant de l'année, tandis que ce dont on avait besoin était une ressource actuelle. Le 13 octobre, l'assemblée décréta un emprunt de pareille somme de cinq cent mille livres, remboursable avec le produit de l'impôt extraordinaire. L'assemblée, pour la prompte souscription de cet emprunt, se reposait sur le zèle des citoyens pour la cause du roi.
On crut avoir sous la main un moyen encore plus sûr et plus prompt d'avoir de l'argent. Par des passagers arrivés à la Basse-Terre, on avait appris que la gabare la Bienvenue était en relâche à l'île de Saint-Christophe, et le bruit courait que l'argent que la France envoyait à la Martinique et à la Guadeloupe était à bord de ce navire. La pensée vint d'enlever la Bienvenue avec tout
son contenu, moins toutefois les gardes nationales dont on ne voulait pas. Cette expédition est confiée à Mallevault. Cinquante-six volontaires de la Guadeloupe, voulant y prendre part, s'embarquent sur la Calypso. Plusieurs membres de rassemblée coloniale briguent la même faveur, mais la majorité modère leur ardeur par un arrêté portant : « que, lorsque la colonie est en danger, « le poste des membres de l'assemblée est au lieu des <( séances. » Cependant par exception, Gaugy et Savournin, membres de l'assemblée, sont autorisés à accompagner Mallevault. La Bienvenue est enlevée, mais ce que l'on cherchait ne s'y trouva point. Les volontaires de la Guadeloupe, si pleins d'ardeur et d'enthousiasme au départ, de fierté et d'orgueil au retour, bientôt ne sauront plus où se cacher, poursuivis, proscrits, flétris sous le titre devenu infâme de chevaliers de la Calypso (1).
Jusqu'alors, nous l'avons déjà fait observer, l'assemblée coloniale, et la colonie avec elle, ne pensaient pas avoir arboré un autre drapeau que celui de la France. Ici on fêtait la royauté parce que l'on croyait que là elle était triomphante. Cette erreur ne fut pas de longue durée. Dans les premiers jours d'octobre, la nouvelle des événements du 10 août circulait dans la colonie. Le 16, l'assemblée coloniale la reçut officiellement par une lettre de de Curt, datée de Londres, du 15 août. Cet exdéputé de la Guadeloupe à l'assemblée constituante, sans mission, retiré à Londres, comme inspiré des sentiments qui devaient animer ses anciens mandants, avait rédigé,
(1) Voici les noms de ces volontaires : Mamiel Duboulaine, Bouscaren fils, Dupuis Desislets, Louis Druault, Petit Saint-Georges fils, Edouard Petit, les deux frères Moyencourt fils, St-Remi Moreau, Petrus Laugier, Charles Laugier, Dorigny, Chuche, Lavielle, Longchamp fils, Lalung, Thierry fils, Joseph Maréchaux, Arquet, Lépinard père, Richer fils, le baron Desse, Anquetil Cavalier, Joyeux Beaupein Duplessis, Ste-Croix Lauriol, Daleyrac aine, Edouard Daleyrac, Lacaze aine, Neau fils, Savournin, Mercier de Lécluse, F. Roujol, Etienne Duclerc, Boisnormand fils, de Gaugy, Paviot fils, André Beaufond Ruillier, Beauregard le Vassor, Gatien le Solitaire, Bontoux de la Blache, Dupeyré jeune, Leteille, Elle Savarin, Beauvoisin fils. Le Mercier Beauvoisin, Gardel Saint-Alary, Sergent de la Charouelle, Lavielle Duberceau, Boubers Montaulue, Delupé, Papin, Rousseau aine (fils du négociant), Chevrigny Lacaze, Dorigny Lacaze, de Lacarrière, Roujol, Lavielle Bebel.
aussitôt les événements du 10 août accomplis, au nom de la colonie, un acte de protestation contre tout ce qui porterait atteinte à la monarchie française et au respect dû à la personne sacrée du roi.
L'assemblée, loin de renier la cause du monarque malheureux, fut enflammée d'un saint zèle pour son service. Dans un arrêté solennel, elle protesta contre le décret de suspension des pouvoirs du roi, déclara sa ferme résolution de persister dans sa fidélité en la personne du monarque et dans la soumission à sa volonté lorsqu'il pourrait librement la manifester. Cet arrêté fut notifié au gouverneur, et envoyé à toutes les municipalités. Les curés furent requis d'annoncer et de faire des prières publiques pour la conservation du roi et de la famille royale. Sur la proposition de Picard, le portrait du roi fut transporté dans la salle des séances de l'assemblée, « afin de consa- « crer l'esprit des délibérations par la présence de cette « image sacrée. » Le même jour, sur la demande de la municipalité de la Basse-Terre, l'assemblée arrêta que les officiers municipaux remplaceraient l'écharpe tricolore par une écharpe blanche. C'était, comme l'on voit, un divorce complet avec les idées révolutionnaires.
A la Martinique, l'ardeur pour les choses monarchiques fut portée tout aussi loin qu'à la Guadeloupe. Les deux colonies professèrent les mêmes sentiments, émirent les mêmes vœux. C'était la guerre contre la Convention. Il fallut se préparer à la défense. Elles nommèrent des commissaires pour s'entendre sur les mesures à prendre en commun. Les deux îles se liguèrent, firent un pacte fédératif à l'effet de se secourir mutuellement dans tous les cas prévus ou imprévus. Il fut convenu qu'elles resteraient chargées, chacune en particulier, de ses dépenses intérieures, mais qu'elles feraient face, à frais communs, aux dépenses de la station. Béhague fut reconnu commandant général de toutes les forces de terre et de mer. Les commissaires arrêtèrent, en outre, l'envoi en France de deux députés, choisis l'un à la Guadeloupe et l'autre à la Martinique, mais revêtus l'un et l'autre des pouvoirs des deux colonies, l'un en l'absence de l'autre restant seul chargé de la représentation. Ces députés.
nommés plus tard, furent Dubuc fils à la Martinique et Clairfontaine à la Guadeloupe. Ils avaient pour instructions de remplir leur mission auprès du roi et de ne prendre voix délibérative, sous aucun prétexte, à une assemblée quelle qu'elle fût, nationale, états-généraux ou Convention. Clairfontaine, rendant compte à l'assemblée de la Guadeloupe des résolutions adoptées de concert avec l'assemblée de la Martinique, et expliquant la parfaite homogénéité de sentiments existant entre les deux îles, faisait observer que l'on pouvait dire avec plus de vérité du bras de mer qui les sépare que, dans une autre circonstance, des montagnes placées entre la France et l'Espagne, il n*y a plus de Pyrénées.
La supposition de la victoire de la royauté sur les idées révolutionnaires avait abattu pour un instant les républicains de la Guadeloupe : ils n'osaient lever la tête. Mais lorsque fut certain le mensonge de la nouvelle, ils commencèrent à se redresser et peu après à blâmer avec emportement les autorités d'avoir constitué le pays en état de révolte contre la mère-patrie. Ces républicains pour la plupart étaient connus. Autant pour se débarrasser de leurs clameurs que pour arrêter une propagande fâcheuse aux contre-révolutionnaires, l'assemblée coloniale prit le parti de les faire sortir de la colonie. Après avoir consulté les municipalités, une liste de ces républicains fut dressée. On y faisait figurer comme perturbateurs, apportant et semant la division entre les citoyens : Jusselin aine, Amie, Dupuch jeune, Lange, Lépinoy, Carreau dit Cœur-de-Roy, Bonjour et une foule d'autres. Ancelot et Sabathier Saint-André furent portés sur la liste de déportation comme gens sans aveu. Ces proscrits étaient arrêtés, mis au fort Saint-Charles et embarqués pour la France. Un grand nombre fut expédié sur le navire la Demoiselle de Nantes, capitaine Reynaud, C'était leur préparer un triomphe. Encore quelques mois, et les perturbateurs d'aujourd'hui seront les seuls citoyens grands et vertueux ; Sabathier Saint-André, le vagabond, l'homme sans aveu, sera fait président de la commission générale et extraordinaire !
Les listes des opposants se dressant dans le secret, on
aurait pu mettre la main sur tous ou sur presque tous, si l'assemblée coloniale n'eût compté dans son sein un faux frère. Le citoyen Leboucher, royaliste ici et sansculotte là, ayant dérobé ces listes, les communiqua aux intéressés. Cette circonstance fit que beaucoup de proscrits avertis purent se soustraire au sort qui les attendait. Bovis le républicain alla chercher un asile au Lamentin, chez son frère le royaliste. C'était précisément là que quelques royalistes du quartier s'étaient donné rendez-vous pour se concerter sur les affaires du jour. Ils arrivaient déjà lorsque le proscrit entra. Son frère eut à peine le temps de le faire monter dans un grenier. La réunion des royalistes eut lieu dans une pièce située sous ce grenier. Bovis entendit toute la conversation, fut initié aux projets et aux espérances de ses adversaires. Un mouvement de sa part, un léger bruit pouvait le faire découvrir. Il est vrai que le risque qu'il courait n'avait rien de bien périlleux : tout le mal qui pouvait lui arriver c'était d'être expulsé de la colonie. C'était la différence, à la Guadeloupe, entre la fraternité républicaine et la férocité aristocratique : les aristocrates déportaient, les frères et amis tuaient. Bovis le royaliste, son parti triomphant, avait pu recevoir et abriter sous son toit son frère le républicain ; mais les rôles vont changer et Bovis le républicain ne trouvera pas une retraite assez cachée pour soustraire son frère le royaliste à la fraternité républicaine ; il s'efforcera en vain de l'arracher au couteau révolutionnaire Sa tête tombera !
Les républicains avertis, plusieurs purent se cacher dans la colonie même, d'autres se réfugier dans l'île anglaise de la Dominique. A ceux-ci vinrent se joindre les partisans du nouvel ordre de choses, qui n'avaient pas été désignés pour la déportation, mais qui aimaient mieux souffrir l'expatriation que de paraître approuver, par leur présence, la révolte des autorités. Là, sur un sol étranger, ces fugitifs se proclamant le vrai, le seul peuple de la Guadeloupe, procédèrent à une élection, en vertu du décret de l'assemblée législative, en date du 23 août, qui invitait la colonie à nommer trois députés à la Convention nationale. Cette élection eut lieu le 28 octobre. Les élus
furent : Guillermin aîné, procureur au conseil supérieur ; Dupuch, notaire ; et P. J. Lion, négociant à la Pointe-à-Pitre, tous trois déjà en France pour les causes que nous avons fait connaître.
Cette élection faite à l'étranger, par une poignée d'individus, la Convention la trouva régulière, et le 15 septembre 1793 Dupuch et Lion furent admis à siéger. Quant à Guillermin, il était mort dans l'intervalle. Il avait été, au surplus, déjà élu par le département de Saône-et- Loire, et il justifia le choix des électeurs de la Dominique en votant la mort du roi et en repoussant le sursis à l'exécution du jugement. Plus tard Guillermin sera remplacé par Pautrizel dans des circonstances que nous rapporterons. Le nouvel élu prendra place à la Convention le 26 août 1794.
Dans le même temps, au même lieu, et par des électeurs également proscrits, Dugommier était élu député de la Martinique.
Les autorités, ne voulant pas laisser trace dans la colonie du passage de la révolution, avaient ordonné d'effacer de l'uniforme des gardes coloniaux tout ce qu'il y avait de tricolore. Les couleurs tranchées furent remplacées par une bandoulière blanche, ornée de trois fleurs de lys couleur d'or. Ce fut le citoyen Leboucher, royaliste ou sans-culotte selon l'occurrence, qui se chargea de procurer le nouvel uniforme.
L'insurrection était dans tous les esprits. La Guadeloupe s'était insurgée contre la France, Marie-Galante s'insurgea contre la Guadeloupe. La révolte semblait être le besoin du moment. On y poussait en la proclamant le plus saint des devoirs. Seulement, ceux qui s'étaient déjà insurgés ne voulaient point de l'insurrection des autres. Les moralistes s'étaient insurgés contre tout, même contre Dieu, mais trouvaient étrange qu'on se soulevât contre leurs abominables doctrines ; la Guadeloupe, elle aussi, supportera avec impatience la révolte de Marie- Galante.
La contre-révolution opérée à la Guadeloupe, Desnoyers, commandant militaire de Marie-Galante, sur l'ordre de d'Arrot, s'était empressé de substituer le dra-
peau blanc au pavillon tricolore, et de prendre la cocarde blanche. Ce changement, accompli inopinément, avait causé de la surprise dans la population, mais elle était restée calme. Desnoyers ne croyait donc pas à une opposition. Quelques jours s'étant écoulés, il vit entrer chez lui une députation à la tête de laquelle marchait le procureur syndic de la commune, portant entre les mains un objet couvert. Mis en présence du commandant, le syndic découvre ce qu'il portait : c'était un plateau en argent, sur lequel était posée une cocarde tricolore. La présentant au commandant, il s'exprima ainsi : « Cette « cocarde, le roi lui-même l'a adoptée. Elle est devenue « le signe de ralliement de tous les Français. Les habi- « tants de Marie-Galante ne veulent point en reconnaître « une autre. Ils ont chargé la députation qui s'énonce par « mon organe de vous sommer de la reprendre. »
Desnoyers répondit qu'il ne pouvait que suivre les instructions de son chef immédiat ; qu'il se hâterait de reprendre la cocarde tricolore si l'ordre lui en venait du gouverneur d'Arrot ; mais que jusque-là il devait conserver la cocarde et le pavillon blancs, qui étaient les couleurs de la Guadeloupe.
Le syndic reprit : « Alors, Monsieur le commandant, « vous comprenez que la colonie ne peut laisser le pou- « voir aux mains d'un homme qui professe une opinion « qui n'est pas l'opinion du pays. Prenez le temps néces- « saire pour faire vos dispositions de départ : un navire « sera prêt pour vous transporter à la Guadeloupe. »
Marie-Galante étant dans le moment sans garnison, il n'y avait pas à songer à une résistance. Desnoyers répondit qu'il pourrait partir le lendemain, et sans plus de cérémonie il fut renvoyé de la colonie.
Desnoyers parti, les événements du 10 août connus, et la Guadeloupe persistant dans sa vaine et chevaleresque fidélité au roi, la petite île de Marie-Galante s'organisa pour se gouverner par elle-même. Ses trois paroisses nommèrent chacune quatre députés que l'on appela la commission des douze. Cette commission installée protesta contre les protestations de l'assemblée coloniale de
la Guadeloupe, et proclama la scission de la dépendance avec sa métropole.
Marie-Galante n*avait pas de commerce direct, soil avec la France, soit avec l'étranger. Elle expédiait ses produits à la Guadeloupe, qui, en échange, lui envoyait de l'argent ou les choses dont elle avait besoin. Ses fonctionnaires étaient payés par le trésorier de la Guadeloupe, dont la caisse était à la Basse-Terre. A la déclaration d'indépendance de Marie-Galante, l'assemblée coloniale répondit par un embargo mis sur tous les caboteurs en destination pour cette dépendance, et la défense au trésorier de faire aucun payement aux fonctionnaires de cette île. Afin de rendre efficace la défense de toute communication entre Marie-Galante et la Guadeloupe, un navire armé en guerre reçut la mission d'aller croiser entre les deux îles. Pour se procurer sa subsistance, Marie-Galante fit ce que la Guadeloupe allait faire ellemême : elle ouvrit ses ports aux Américains.
Dans le temps où la Guadeloupe essayait de réduire sa dépendance par la faim, elle avisait aux moyens de se procurer des vivres pour elle-même. Lancée dans la voiei de la rébellion, elle ne pouvait guère compter sur les expéditions des ports de la France. Les marchandises françaises étaient fort rares et à des prix impossibles. Un relevé fait de tout ce qu'il y avait chez les négociants et les marchands des deux villes ne constata que les objets suivants :
Basse-Terre :
46 barils bœuf. 350 idem farine. 90 caves huile. 12 paniers idem, 25 caisses chandelles. 50 fréquins beurre. 350 barriques vin. 200 caisses idem. 40 planches lard. 30 jambons. 2 quintaux légumes secs.
Pointe a Pitre.
355 barils farine. 12 idem bœuf. 33 tonnes lard. 1 boucaut morue. 328 tierçons riz.
Avec cet approvisionnement la colonie ne pouvait vivre un mois. L'assemblée coloniale, par arrêté du 30 no-
vembre, ouvrit les ports de la Basse-Terre et de la Pointeà-Pitre à tous les pavillons, tant pour Timportation que pour l'exportation. Une faveur plus marquée fut accordée aux Américains de TUnion. Ils purent faire le commerce dans tous les autres ports de la colonie où était établi un bureau du domaine. Entre les nationaux et les étrangers il n'y avait pas de droits différentiels. Ces droits étaient ceux précédemment perçus sur les navires français, augmentés d'un droit additionnel de 3 p. 0/0 ad valorem à la sortie des denrées.
Les ports ouverts, il fut ordonné, dans la prévision d'un blocus, à tous les propriétaires des villes et de la campagne de faire des provisions pour trois mois, tant pour eux que pour leurs esclaves.
On se rappelle que, le 26 septembre, d'Arrot avait été requis, par l'assemblée coloniale, d'organiser la force armée. Dès le 27, il avait fait un règlement, formé des cadres et appelé à servir dans les milices tous les blancs et hommes de couleur capables de porter les armes. La population avait répondu à cet appel. Quelques capitaines, par excès de zèle, avaient même fait entrer dans leurs compagnies un certain nombre d'esclaves. L'assemblée coloniale vit un péril dans ces enrôlements d'esclaves, et les défendit par un arrêté du 27 novembre. Les milices étaient organisées, mais dispersées dans toutes les parties de l'île. Elles manquaient, en outre, d'instruction. D'Arrot voulut les réunir, dans le double but de les instruire et de les avoir sous la main dans le cas d'une attaque. Pour le succès de son entreprise, il n'avait que la voie de la persuasion : il la tenta. Dans une proclamation du 7 décembre, il disait aux blancs :
« Citoyens,
« Si la colonie était en danger, si des nouvelles alar-
« mantes la menaçaient d'une invasion prochaine, je ne
« doute pas que ces mêmes colons qui ont résisté pen-
« dant trois mois aux efforts de l'armée anglaise ne vo-
« lassent, au premier signal, pour défendre leurs pro-
« priétés et la cause d'un roi qui leur est d'autant plus
« cher qu'il est malheureux. Mais l'orage qui gronde
« encore au loin, des événements imprévus peuvent « l'attirer bientôt sur ces rivages, et la ruine des bons « Français deviendrait la cause de la vôtre. Vos ennemis, « quels qu'ils soient, nous trouveraient-ils sans défense ?
« Jaloux de mettre vos côtes à l'abri de toute insulte, je « viens d'indiquer, pour chaque paroisse, des moyens « de surveillance générale, que votre intérêt vous com- « mandera d'adopter ; mais ces mesures insuffisantes, « parce qu'elles sont partielles, tromperaient, en cas « d'attaque, vos espérances et les miennes, si je ne cher- « chais avec vous des ressources plus efficaces.
« La garnison, réduite à un trop petit nombre d'hom- « mes pour occuper tous les postes, a besoin de renfort. « Il convient de la soutenir par un corps de volontaires « qui, représentant une force armée sans cesse en acti- « vite, lui dispute la gloire de défendre la colonie, et « partage ses travaux en marchant avec elle dans le « chemin de l'honneur.
« Eh ! qui remplira cette tâche importante que vos « pères envieraient, sans doute, si les circonstances ne « nécessitaient aussi leur résidence dans les paroisses, « si ce n'est vous, brave jeunesse créole ? C'est donc « vous que j'appelle, avec confiance, au secours de votre « pays, parce que vous avez le loisir et les forces néces- « saires. C'est vous dont les bras, exercés d'avance au « maniement des armes doivent protéger vos familles et « leurs propriétés ; c'est vous seuls qui pourrez établir, « dans vos compagnies, la discipline militaire et l'ordre « que vous avez jugé nécessaire à vos succès ; c'est vous « enfin qui, à l'exemple de vos frères de la Martinique, « présenterez à l'ennemi une phalange invincible, parce « que votre cri de guerre sera : l'honneur et la patrie. » Par les institutions du pays, les hommes de couleur, libres de fait, étaient astreints, avant d'entrer légalement dans la classe des libres, à servir dans les milices pen-^ dant huit années. C'était un temps d'épreuve durant lequel ils devaient donner à la société des gages de leur bonne conduite. Ces hommes, encouragés, pouvaient être d'une grande utilité dans la circonstance. L'assemblée coloniale, voulant seconder les vues de d'Arrot, accorda
les droits civils à tous les libres de fait, sous la condition de servir dans les milices, selon les prescriptions du gouverneur. Le 8 décembre, d*Arrot leur adressait la proclamation suivante :
« Hommes de couleur !
« Vous étiez assujettis par la loi à servir au moins « huit ans dans les milices pour obtenir la liberté. L'as- « semblée coloniale, ne mettant point de bornes à ses « bienfaits, a voulu récompenser votre zèle et la fidélité « que vous lui avez jurée. Vous êtes libres en vertu de « son arrêté que j'ai sanctionné, et vous pouvez exercer, « dès que vous vous serez mis en règle, tous les droits « attachés à l'existence civile ; vous avez donc touché « d'avance le prix de vos services, sans avoir encore « rempli les conditions qui devaient vous le procurer.
« Que vous demande aujourd'hui la colonie en recon- « naissance d'une faveur aussi signalée ? Elle exige que « vous preniez les armes pour défendre sa cause et celle « du monarque infortuné qui confirme votre affranchis- « sèment par l'organe de son représentant. Elle exige « que vous soyez en activité de service tant que dureront « les troubles qui compromettent sa sûreté et la vôtre. « Elle fait plus ; elle vient à votre secours pour vous en « faciliter les moyens. En est-il un parmi vous qui pût « oublier ses propres intérêts au point de balancer sur le « parti qu'il doit prendre ? En est-il un qui pût se faire « à l'idée de trahir son serment et de déchirer le sein qui « l'a nourri, en écoutant les conseil pernicieux de ces « hommes pervers qui travaillent à vous égarer ?
« Non, non, la conduite que vous avez tenue jusqu'ici « répond que vous ne serez pas des ingrats ! Vous vou- « drez, à l'exemple des hommes de couleur de la Marti- « nique et de la Guadeloupe, vos aînés en liberté, sauver, « par votre courage, la patrie qui a tout fait pour vous, « et mourir, s'il le faut, à côté de vos bienfaiteurs. »
Aux troupes de d'Arrot on n'aura pas besoin d'opposer d'autres troupes : elles seront vaincues sans combat, par la seule puissance d'une idée.
Après la promulgation de la république, les nouveaux
souverains de la France avaient envoyé dans les départements de nombreux commissaires, avec la mission de convertir, en les démocratisant, toutes les parties de Tempire au culte des nouvelles doctrines. Les colonies n'avaient point été oubliées dans la propagande révolutionnaire. On voulut qu'elles aussi eussent leur missionnaire. Un lieutenant de vaisseau, le citoyen Lacrosse, parut réunir les qualités propres à l'emploi ; on lui donna une frégate, la Félicité, et il partit de Brest le 24 octobre. Il était chargé : 1° de remettre aux gouverneurs des différentes îles, avec les dépêches du ministre de la marine, une copie des décrets de l'Assemblée législative et de la Convention rendus depuis le 10 août ; 2* de prendre des informations exactes sur la conduite tenue aux colonies par les agents civils et militaires, et de les transmettre au ministre dans le plus court délai possible. Là ne se bornait pas sa mission. Il devait encore expliquer les événements aux colons, et user de tous les moyens que lui suggérerait son civisme pour leur faire aimer, respecter la république, et les attacher à la métropole par la reconnaissance et la fraternité.
Le capitaine Lacrosse, arrivé devant la rade de Saint- Pierre, le 1" décembre, à quatre heures du matin, envoya à terre les citoyens Devers et Lepelletier, pour prendre des informations sur l'état des choses dans la colonie. Ces émissaires, revenus à bord, firent le récit des événements que le lecteur connaît. Ils ajoutèrent, ce qui était vrai, que Sainte-Lucie et Marie-Galante n'avaient pas suivi la Martinique et la Guadeloupe dans leur rébellion ; que là étaient en honneur le pavillon tricolore et tous les principes de la révolution ; que des patriotes en grand nombre s'étaient réfugiés à Roseau, ville de l'île anglaise la Dominique.
L'état de révolte de la Martinique et de la Guadeloupe n'ayant pas été prévu, il y avait impossibilité pour Lacrosse de remplir sa mission en conformité des instructions ministérielles. Deux partis lui restaient : reculer devant la difficulté, comme l'avaient fait Rochambeau et les commissaires civils, ou tenter d'en triompher. Quant à une attaque actuelle et de front, il n'y avait
pas à y songer ; mais, par des promesses et des menaces, on pouvait essayer de désunir le parti dominant, d'appeler sous les drapeaux de la république les hommes qui avaient été séduits ou entraînés, et de pousser ceux-ci contre les autres. C'était quelque chose comme une guerre civile, mais en révolution on n'y regarde pas de si près. Lacrosse, sa détermination arrêtée, quitte les parages de la Martinique et se dirige vers l'île de la Dominique. En route, rencontrant la corvette le Ballon, il remet au commandant les paquets à l'adresse du gouverneur général, accompagnés d'une lettre dans laquelle, faisant le récit des événements survenus en France, il marque sa grande surprise de ce qu'il a appris des choses de la Martinique ; il fait des vœux, en terminant, pour que sa narration ramène ceux que l'erreur avait entraînés dans de coupables démarches.
Ce qui étonne, c'est que ces bruits de liberté qui retentissaient de toutes parts n'éveillaient ni les colons, ni les ports de mer de la France. La traite se faisait encore comme aux plus beaux jours de l'esclavage. En France, on faisait des armements pour la côte d'Afrique, on portait aux îles des noirs, que les colons achetaient comme si cette propriété n'était l'objet d'aucune menace ; et ce qu'il y a de plus incompréhensible, c'est que la Convention ne cessait pas d'accorder au commerce une prime pour ce trafic : ce n'est que le 27 juillet 1793 qu'interviendra le décret portant suppression de cette prime. Dans les derniers jours de novembre, un navire de Saint-Malo, le Louis-Marie, capitaine Damas, arriva à la Basse-Terre avec une cargaison d'Africains. Ces noirs furent vendus dans un marché ouvert les 27, 28 et 29, conséquemment l'avant-veille de l'arrivée de Lacrosse ! Et chose bien propre à servir d'enseignement, ceux qui, dans quelques instants, se montreront de chauds républicains, des sans-culottes accomplis, allèrent s'approvisionner à ce marché avec non moins d'empressement que les aristocrates. La liberté serait-elle, comme les richesses, un moyen de jouissance que l'on réclame pour soi, sans se préoccuper de la part revenant aux autres ?
Les patriotes de la Martinique et de la Guadeloupe, réfugiés à la Dominique, se disant le vrai, le seul peuple des Antilles, voyant venir Lacrosse, le proclament leur chef et le légitime commandant des forces de mer de la république française aux Iles-du-Vent, Lacrosse accepte ce long titre, et entre dans l'exercice de ses fonctions en rédigeant un écrit intitulé : Dernier moyen de conciliation entre la métropole et les colonies révoltées. Dans cette pièce, il divise les colons en deux classes : les planteurs et les chefs militaires d'une part et les autres colons de l'autre. Quant aux premiers, ce sont des scélérats, les instigateurs de la révolte ; ils n'ont aucune grâce à espérer. Pour les colons non planteurs c'était autre chose : ils n'avaient été qu'entraînés ; ils pouvaient attendre leur pardon, mais à une condition, de séparer leur cause de celle des planteurs et des chefs militaires. Le divorce opéré entre les planteurs et les autres colons, Lacrosse disait à ceux-ci ce qu'il leur restait à faire :
« Mettez bas l'étendard honteux du despotisme ; sai- « sissez les coupables instigateurs, les chefs de la ré- « volte ; assurez-vous-en : la loi vous le commande. « Appelez-moi : je volerai vers vous ; je serai votre « médiateur auprès de la patrie, et nous confondrons « dans nos embrassements notre joie réciproque. »
Le commandant de la Félicité, pour peser sur les poltrons, avait soin d'annoncer l'arrivée prochaine d'une station républicaine.
L'île de la Dominique était devenue un foyer révolutionnaire. Les cris de liberté si souvent répétés pouvaient être entendus par les esclaves. Le gouverneur de cette île considéra la présence de Lacrosse comme un danger public, et fit inviter ce chef à s'éloigner. Mais le commandant de la Félicité ne voulut partir que sur un ordre écrit, dont on lui ferait connaître les motifs. Bruce, le gouverneur, lui envoya la lettre que voici :
« Les bonnes dispositions que j'ai manifestées pour « vos besoins doivent vous convaincre que j'ai de fortes « raisons pour désirer que vous partiez ce matin. Sur
« ce sujet, je n'ai d'explication à donner à personne « autre qu'au roi. »
Lacrosse, obligé de quitter ses frères de la Dominique, se rendit à Sainte-Lucie. Il y fut reçu avec enttiousiasme et reconnu, comme à la Dominique, pour le seul légitime commandant des forces de mer de la république française aux Iles-du-Vent. En un clin-d'œil Sainte-Lucie fut organisée révolutionnairement. Elle échangea son vieux nom contre celui de la Fidèle ; elle eut la Marseillaise, des clubs, des plantations d'arbres de liberté et le bonnet rouge.
Lacrosse, établi à Sainte-Lucie, se mit en rapport avec l'île de Marie-Galante. Il écrivit à la municipalité du Grand-Bourg pour féliciter les habitants de la colonie sur leur dévouement et leur fidélité à la mère patrie, ainsi que sur le courage qu'ils avaient déployé contre les ennemis de la révolution. La municipalité lui répondit :
« C'est avec la plus grande satisfaction que nous avons « appris votre arrivée aux Iles-du-Vent, ainsi que le « progrès des armes de la République. Quelques ins- « tants plus tard notre Itaque était peut-être en proie « aux horreurs de la guerre civile ; mais l'union des « bons citoyens et la fermeté de leurs représentants ont « prévenu les malheurs, déjoué les machinations et dé- « tourné les effets en éloignant la cause.
« Ce n'est pas, frère et citoyen, qu'il n'existe encore « parmi nous quelques malveillants ; mais ils sont en « partie connus, et c'est beaucoup.
« Cependant nous avons besoin de votre protection, « et s'il vous était permis de venir passer quelques ins- « tants parmi nous, votre présence réjouirait les bons « citoyens, en imposerait aux méchants, dissiperait les « doutes qu'ils ont répandus tant sur l'existence d'une « frégate nommée la Félicité, — ce nom leur est si peu « connu, — que sur les nouvelles dont vous nous avez « donné le détail. Elle échaufferait le zèle de quelques « personnes bien intentionnées, mais faciles à circon- « venir, encouragerait de plus en plus ceux que rien « n'a pu ébranler, et porterait le dernier coup à l'aristo- « cratie.
« Mais si Tintérêt de la république nous prive du bon- « heur de vous posséder, n'oubliez pas, frère et citoyen,, « que nous avons fait et que nous renouvelons le ser- « ment de vivre libres et de mourir pour la liberté et a régalité.
« Lemerle, maire ; Besnié, Chovot, officiers munici- « paux ; Labeyrie, secrétaire greffier. »
Lacrosse s'excuse de ne pouvoir se rendre, pour le moment, aux vœux des habitants de Marie-Galante. Il y viendra plus tard. En attendant il leur donne le conseil d'établir des clubs. Et, pour les diriger dans l'œuvre révolutionnaire, il leur fait envoyer par Laroque Montai, commandant de Sainte-Lucie, le capitaine Kermené, chaud patriote, qui avait fait ses preuves à l'île la Fidèle.
Ces faits se passaient le 11 décembre. Le 2 janvier, nouvelle lettre du commandant de la Félicité, pour exhorter les Marie-Galantais à former des clubs, vantant leurs bons effets à l'île la Fidèle. Il raconte que l'arbrede la république, appelé en France l'arbre de la liberté» a été planté à Sainte-Lucie, et que cette fête civique a été célébrée avec ordre et gaîté. Il espère que cette cérémonie auguste se fera à Marie-Galante.
Aussitôt la commission des douze prend un arrêté (5 janvier) par lequel le citoyen Lacrosse sera invité à se trouver à la fête solennelle que la colonie prépare pour la plantation de l'arbre de la république, surmonté d'un bonnet rouge, au pied duquel arbre sera chanté l'hymne des Marseillais.
Cette invitation est portée à Lacrosse par deux membres, avec la mission de lui témoigner le désir descitoyens de lui donner le baiser fraternel.
Au milieu de cette grande expansion patriotique, survint un incident qui mit toute l'île en rumeur. Le nègre Auguste avait été loué pour porter aux citoyens une circulaire à l'effet de se réunir en assemblée primaire. Pour être certain que les habitants fussent avertis, on les avait invités à apposer leur signature au bas de la circulaire. Un plaisant, à la place de son nom, écrivit : Le capitaine des aristocrates. Cet attentat provoqua une incroyable colère. Dans le moment même où l'on cherchait
à découvrir le coupable, on discutait sur la peine que méritait un tel forfait Le capitaine des aristocrates ne pu être connu. Des soupçons toutefois planaient sur le sieur Gaucher fils. Mais le temps n'était pas encore venu où le soupçon suffisait pour faire jouer la guillotine. Il "viendra, et Timprudent jeune homme montera les degrés de rinstrument de mort, traînant à sa suite son frère et son vieux père !
Cependant l'écrit de Lacrosse, répandu à la Guadeloupe avec profusion, avait produit Tefifet attendu. Tous ceux à qui le capitaine de la Félicité avait promis le pardon s'ébranlaient pour passer du camp de la royauté dans le camp de la république. Le comité de l'assemblée coloniale vit le danger du dernier moyen de conciliation, et crut pouvoir le conjurer en déclarant supposé l'écrit de Lacrosse et en le prohibant. En conséquence, le 10 décembre, il prit l'arrêté suivant :
« Le comité, considérant que les malveillants intro- « duisent et font circuler dans la colonie des papiers « faux et incendiaires, dans le dessein d'y fomenter le « trouble et la division, d'y semer des alarmes, d'ébranler « les esprits faibles et de favoriser, par là, les inten- « lions perverses de nos ennemis ;
« Considérant qu'il est de son devoir de ne négliger « aucun des moyens propres à garantir la colonie de « l'effet de ces manœuvres perfides, et à maintenir la « tranquillité dont elle jouit,
« A ARRÊTÉ ET ARRÊTE CC qui SUit :
« 1" Il est expressément défendu à toutes personnes « d'introduire, vendre, distribuer, copier ou communi- « quer, en façon quelconque, aucuns papiers-nouvelles, « imprimés ou à la main (la gazette et les petites affi- « ches de la Martinique exceptées) et notamment un « écrit faux, calomnieux et incendiaire, soi-disant adressé « de la Dominique à tous les habitants des colonies « françaises, et attribué au sieur Lacrosse, commandant « la frégate la Félicité, lequel n'a pour cet effet ni pou- « voir, ni mission connue ; à peine contre les contre- « venants d'être arrêtés, poursuivis extraordinairement « devant les tribunaux comme fauteurs de troubles
« publics, et condamnés à telles peines qu*il appartien- « dra, même à celle de mort, si le cas y échoit.
« 2" Enjoint à tous particuliers qui auraient en leur « possession de semblables écrits, et notamment celui « ci-dessus désigné, d*en faire remise à leurs municipa- « lités respectives aussitôt après la publication du présent « arrêté, et ce à peine contre les contrevenants, s'ils se « trouvent saisis desdits écrits, d'être poursuivis et « punis suivant les dispositions de l'article précédent.
« Le comité instruit, par les renseignements qui lui « sont parvenus, de la fausseté dudit écrit, et du motif « de ceux qui l'ont fabriqué, invite les citoyens à n'ajou- « ter aucune foi à cette production mensongère, répan- « due clandestinement dans le public, et à se garantir « de l'effet que les ennemis de la colonie semblent en « attendre. »
L'annonce de peines si terribles contre les contrevenants à l'arrêté n'était qu'un épouvantail.
Le chirurgien Fontelliau, convaincu d'avoir fait circuler le dernier moyen de conciliation, fut simplement mis au fort Saint-Charles.
Jusqu'alors les hommes de couleur, en presque totalité, avaient suivi les blancs, même lorsque ceux-ci marchaient dans la voie de l'erreur. C'est avec leur concours que, plus d'une fois, à la Martinique comme à la Guadeloupe, les planteurs avaient pu triompher de la turbulence des villes. Blancs et hommes de couleur, restant unis, auraient été forts contre les principes démagogiques. Lacrosse le vit, et s'efforça de faire ce qui depuis fut tenté avec le même succès, à savoir de persuader aux hommes de couleur que la cause des blancs n'était pas la leur.
L'assemblée coloniale de la Martinique, elle aussi, avait pensé devoir prendre des mesures pour garantir cette colonie des effets des écrits de Lacrosse. Elle avait fait précéder ces mesures par une déclaration de principes- Une lettre adressée aux armateurs et aux négociants des ports de la France, pour expliquer et justifier les événements, débutait par ces paroles ; « La colonie de la Mar- « tinique était en paix.... »
Répondant à cet écrit, Lacrosse s'écriait : « Quelle
« paix, grand Dieu ! Le sommeil de la mort est aussi « une paix, et c'était celui des colons ! »
Puis s'adressant aux hommes de couleur, il leur disait : « O vous, instruments aveugles de leurs fureurs ! Vous, « nos frères et nos amis, jusqu'à présent connus sous « le nom de gens de couleur, que les Français appellent « à l'exercice des droits les plus étendus en vous dési- « gnant désormais sous le nom de citoyens, pouvez-vous « hésiter un instant sur le parti que vous avez à prendre ? « La loi que vous méconnaissez est toute en votre faveur. « Le gouvernement républicain est le vôtre, c'est celui « du peuple. Déjà son règne a commencé dans la fidèle « Sainte-Lucie. Venez voir réunis vos frères, qui sont « devenus les nôtres, ne faisant plus qu'une même « famille, s'asseyant à la même table, partageant tous « nos plaisirs en société, comme nos travaux et nos « dangers à la guerre. »
Il est un fait qui demeure inexplicable : c'est que Béhague et Rivière, qui avaient annoncé vouloir porter haut et ferme le drapeau de la royauté, qui n'avaient pas faibli devant Rochambeau, accompagné de forces imposantes, Béhague et Rivière assez compromis pour n'avoir plus rien à craindre ni à ménager, disposant du vaisseau la Ferme, des frégates la Royaliste et la Calypso et de quelques autres navires de moindre force, n'aient pas songé à arrêter Lacrosse dans sa propagande révolutionnaire. Le missionnaire put, en toute liberté, prêcher sa doctrine et faire des prosélytes. C'était fatal. Il fallait que la révolution s'accomplît en tous lieux. Les barrières qu'on pouvait lui opposer ne s'élevaient point.
L'assemblée coloniale, effrayée de la rapidité avec laquelle la nouvelle doctrine se répandait, désespérant de commander longtemps à la situation, prit la détermination de députer à Londres, auprès des princes émigrés, l'un de ses membres, le baron de Clairfontaine. La mission de cet envoyé consistait à obtenir, par la médiation des princes, des secours de l'une des puissances coalisées, afin de conserver la Guadeloupe au roi. Dubuc avait reçu une mission semblable de l'assemblée coloniale de la Martinique. Les deux députés devaient agir de concert.
Après la prise du pavillon blanc, les patriotes ayant été déportés ou s'étant retirés de leur plein gré dans les îles voisines, il n'y avait à la Guadeloupe qu'un parti, celui des royalistes. Mais Lacrosse arrivé, ses écrits répandus, cette unanimité de sentiments fut aussitôt rompue. On vit sortir, comme de dessous terre, ie parti républicain, qui se dressa en face du parti royaliste. Le nouveau parti était composé d'hommes étrangers au pays ou occupant les positions infimes de la société ; parti ardent, disposé à tout entreprendre, voulant un changement, parce que dans le changement on peut se hisser, du bas passer au sommet. En dehors de ces deux partis bien tranchés, existait un troisième, à lui seul plus nombreux peut-être que les deux autres réunis, mais sans énergie, prêt à recevoir la loi de qui voulait la lui donner, pourvu qu'on n'exigeât de lui ni peine, ni efforts, parti que dans tous les temps on appela honnête, modéré, servant d'appoint aux autres, détestant le mal, et le laissant faire en son nom.
Les républicains voulaient marcher en avant, arborer le drapeau de la révolution et chasser les aristocrates et les traîtres ; mais ne se sentant pas assez forts, ils cherchaient à enrôler les modérés sous leur bannière. Pour agir sur eux avec plus d'efficacité, les meneurs faisaient circuler la nouvelle d'une division républicaine déjà partie de France et en route pour les Antilles ; malheur, disaient-ils, à ceux qui seraient trouvés portant encore les couleurs de la royauté ! Les modérés n'osaient ni abandonner les royalistes, ni ne pas répondre à l'appel des républicains. Dans cette situation, les plus hardis, voulant se ménager une porte de sortie, adressèrent une pétition à la municipalité de la Pointe-à-Pitre, à l'effet d'assembler les citoyens pour délibérer sur l'état des choses et prendre une résolution. La pétition portait cent quatre-vingt-douze signatures. Les citoyens furent convoqués pour le 7 décembre.
Faute d'un local assez vaste, l'assemblée se tint sur le cours d'Ennery, appelé depuis place de la Victoire. Deux cent trente citoyens actifs répondent à l'appel
nominal ; d'autres en plus grand nombre, sans voix délibérative, assistent à la réunion.
Delort est élu président, et Toussel secrétaire.
Le président expose l'objet de la convocation. Il dit qu'il s'agit de connaître le vœu de la paroisse dans le cas où une division française, portant les couleurs nationales, se présenterait dans les parages de la colonie.
Le citoyen Partarrieu, ayant obtenu la parole, s'oppose à ce que la question, ainsi formulée, soit mise en délibération, parce qu'elle supposerait une hésitation de la part de l'assemblée sur la nécessité d'obéir aux ordres de la métropole ; que l'assemblée n'a pas à délibérer, mais à déclarer, à proclamer bien haut ses sentiments et son intention.
L'assemblée, votant par acclamation, arrête qu'il n'y a pas à délibérer : qu'elle fait seulement connaître son intention bien arrêtée d'obéir aux décrets et aux instructions de la Convention nationale.
Sur la proposition de Courtois, l'assemblée arrête : de garder une parfaite neutralité, dans le cas où une ou plusieurs paroisses ne seraient pas de même avis, et de ne prendre les armes que pour maintenir le bon ordre dans l'arrondissement ;
Arrête encore qu'aucun citoyen ne prendra la cocarde tricolore avant le vœu bien connu de la colonie, à moins que ce ne soit en vertu d'un ordre supérieur.
Par cette déclaration de principes, la ville de la Pointe-à-Pitre séparait sa cause de celle de l'assemblée coloniale et des autres autorités. Le soin même qu'elle prenait de déclarer qu'elle n'emploierait point la force des armes contre les autres paroisses professant une opinion contraire à la sienne, indique "kssez que les esprits ardents y songeaient. Et quant à la recommandation de ne prendre la cocarde tricolore que sur le vœu bien connu de la colonie, il était peu probable qu'elle fût observée, adressée qu'elle était à des hommes impatients d'aller en avant.
L'assemblée coloniale et le gouverneur, tout en faisant bonne contenance, ne se faisaient point illusion sur le danger de la situation. Tout leur révélait la fragilité
de Fappui qu'ils avaient voulu donner à la royauté au milieu de la tempête révolutionnaire. Lacrosse n'était pas seul à faire des écrits excitants : il en arrivait chaque jour de la Dominique, rédigés par les réfugiés patriotes. Ces écrits étaient répandus dans toute la colonie, à Taide des émissaires du nouvel évangile. Il ne restait plus à rassemblée coloniale qu'un petit nombre d'hommes de couleur. Les ateliers, aux cris de liberté si souvent répétés, commençaient à se débander. Aussi dès le 12 décembre, l'assemblée coloniale considérait-elle la partie comme perdue. Entretenant de ses inquiétudes le comité de la Martinique, elle lui avouait que si la colonie ne recevait un prompt secours par la médiation des princes auprès des puissances coalisées, elle ne voyait de ressources que dans le courage, pour ne pas dire dans le désespoir des honnêtes gens.
Le 20, la ville de la Pointe-à-Pitre fut entourée et comme assiégée par un rassemblement considérable, composé en grande partie de nègres et de mulâtres. Ce rassemblement ne faisait qu'exécuter un mot d'ordre. Aussitôt les quelques soldats, reste du bataillon de Forez, qui avaient déjà refusé de prêter serment au roi, sortent de la caserne avec la cocarde tricolore ; les matelots des navires sur rade se joignent à eux ; les meneurs se montrent, entraînent une partie de la population, et tous demandent à grands cris la substitution du drapeau tricolore au pavillon blanc. Au bruit des portes qui se ferment, aux cris poussés par la frayeur ou la joie du triomphe, on court, on se précipite, on traîne des canons ; la ville est dans la plus étrange confusion : le pavillon tricolore est arboré. Cette nouvelle est portée à Lacrosse, qui était alors à Sainte-Lucie. Il répond aux habitants de la Pointe-à-Pitre :
« .... Continuez à défendre nos frères avec l'intrépi- « dite qui vous caractérise : dans peu, braves amis, j'irai « au milieu de vous .... »
De leur côté les planteurs de la Grande-Terre, suivis des hommes de couleur restés fidèles à la cause du roi, se réunissent et forment un camp sur l'habitation Picard. Là, ils attendent les instructions demandées à d'Arrot-
Pendant ce temps, l'assemblée coloniale, siégeant à la Basse-Terre, se déclare en permanence, et, de concert avec le gouverneur, envoie à la Martinique deux de ses membres, Saint-Alary et Lemerle de Beaufond, avec mission de rendre compte au gouverneur général des événements de la Pointe-à-Pitre, et de réclamer de lui des forces maritimes à l'effet de concourir à la répression de la révolte. Rivière, commandant de la station, se hâte d'expédier aux ordres de d'Arrot les frégates la Royaliste et la Calypso.
D'Arrot, instruit de la prochaine arrivée des frégates, part de la Basse-Terre le 26 avec toutes les troupes qu'il peut réunir, lesquelles étaient composées de milices blanches et de couleur. Au dernier moment on avait aussi enrôlé quelques esclaves, qui se conduisirent bien.
Dans la commune du Petit-Bourg, servant à dessiner le bassin de la Pointe-à-Pitre, est une pointe, allongée par un îlet. Cette pointe forme l'habitation appelée alors Saint- Jean, aujourd'hui Jarry. Flanquées à droite et à gauche par des palétuviers, les terres de cette propriété sont basses. On n'y voit que deux mornets, sur lesquels sont élevés, ici le moulin à vent de l'habitation, là la maison du maître. Tandis que les troupes, campées dans les vallées, sont à l'abri des projectiles lancés de la Pointe-à-Pitre, des batteries, placées sur les mornets, peuvent faire des ravages effroyables à cette ville ouverte de toutes parts et distante seulement de douze cents mètres.
Le 28, d'Arrot prit position à Saint- Jean. Il plaça sa troupe dans les vallées, comptant pour armer ses batteries sur l'artillerie qu'il tirerait des frégates attendues. Les Pointus, supposant des canons à l'ennemi et craignant pour la ville, lui envoyèrent en députation les citoyens Ardenne et Monroux. Ces parlementaires furent retenus. Ne sachant où les emprisonner, peut-être aussi un peu par dérision, on songea au moulin à vent. Dans ce moulin, au-dessus de la mécanique, se trouvait un petit plancher, sur lequel on montait à l'aide d'une échelle et en passant par une trappe : on introduisit les ambassadeurs dans le plancher et l'on condamna la
trappe. Les Pointus, ne voyant pas revenir la première députation, en envoyèrent une seconde. Mais les membres de celle-ci, apercevant de leur pirogue Ardenne et Monroux, par le trou où passe la queue du moulin, et ne se souciant pas d'aller leur tenir compagnie, s'en retournèrent sans communiquer avec le camp des royalistes.
Mais si les vallées de Saint-Jean sont à couvert du côté de la Pointe-à-Pitre, elles se découvrent au contraire complètement sur Tllet-à-Cochons, placé à l'entrée du port. Les patriotes, s'étant assurés que les royalistes n'avaient point de canons, en transportèrent sur l'îlet, et élevèrent une batterie, qu'ils commencèrent à faire jouer le 30. Laisser la troupe dans sa première position, c'était, sans compensation, l'exposer à des pertes cruelles. D'Arrot songea donc à la placer ailleurs.
Dans ce moment apparaissait les frégates attendues, qui semblaient ne venir que pour assister à la ruine du parti de la royauté. Le déplacement de la troupe fut le signal d'une déroute. D'Arrot fut entraîné avec les débris de ses forces jusqu'à la Capesterre. La défection à la cause de la royauté une fois commencée ne s'arrêta plus. Le 4 janvier 1793, la Basse-Terre remplaça le pavillon blanc par les couleurs nationales.
La partie perdue, l'assemblée coloniale voulut se rapprocher du gouverneur, pour finir ensemble. Le 7, elle prit un arrêté par lequel elle déclarait transporter ses séances à la Capesterre. Dans cette assemblée il y avait des hommes d'énergie, à conviction profonde, prêts à sacrifier leur fortune et leur vie pour le triomphe de la cause qu'ils avaient embrassée ; mais, d'autre part, on y comptait des esprits faibles, disposés à tourner à tous les vents, à s'incliner devant le premier soleil levant. Quelques-uns de ceux-ci, pendant la tempête, prenaient des précautions pour aborder dans un port quelconque. Tout en concourant aux actes de l'assemblée, ils rédigeaient, contre ces mêmes actes, des protestations déposées, closes et cachetées, chez des notaires, avec la suscription : Le présent paquet ne sera ouvert qu'à ma réquisition. La cause du roi triomphant, le paquet n'était pas ouvert, et le notaire Lanaspèze, par exemple, ou le
citoyen Christophe Cardonnet, étaient de bons, de francs^ de fidèles royalistes. Mais c'est la république qui l'emporte î le cachet se brise, et l'on voit apparaître de rudes républicains, dans tout le débraillé de l'époque. L'assemblée nourrissait aussi un traître dans son sein. Par lui le secret des délibérations était immédiatement porté aux patriotes, afin que les mesures proposées ou arrêtées pussent être déjouées. Plus tard le citoyen Leboucher s'est fait gloire de sa trahison ; c'est donc une justice que de ne pas lui ravir cette gloire.
Plus on approchait du dénouement, et plus diminuait le nombre des membres de l'assemblée faisant acte de présence. Cette assemblée tint sa dernière séance à la Capesterre, le 13 janvier. A cette séance ne vinrent que sept membres : MM. Bouscaren, président ; Godet, secrétaire ; et de Vermont fils, Chabert de Lacharrière, Lebrun,. N. Besnard et Lebourg.
D'Arrot n'était déjà plus dans la colonie. Voyant qu'une lutte n'était pas possible, il avait quitté la Capesterre le 10. Arrivé dans l'après-midi à la Basse-Terre, le soir son hôtel fut envahi par une foule d'habitants de la ville, avides de connaître sa dernière résolution, car de cette résolution allait sortir la continuation ou la fin de la guerre civile. Les intentions du gouverneur demeurèrent impénétrables. Lorsque tout le monde fut retiré, à une heure avancée de la nuit, accompagné de quelques personnes intimes et dévouées, il sortit furtivement de son hôtel et se rendit au Baillif, où l'attendait un bateau appartenant au sieur Angeron. Il s'embarqua et se rendit à l'île de la Trinité, où il fut peu après rejoint par la plupart des officiers du bataillon de Forez et du régiment de la Guadeloupe.