CHAPITRE VII
Annonce de l'attaque de la Martinique par les Anglais. — Préparatifs de défense de Collot. — Conduite des montagnards. — Révolte à la Pointe-à-Pitre des modérés contre les terroristes.
— Perfidie. — Conseil général de la commune de la Basse- Terre. — Chambre organisatrice provisoirement administrative.
— Proclamation de Collot. — Appel aux armes. — Causes de la tiédeur des colons. — La flotte anglaise. — Reddition des Saintes.
— Débarquement au Gosier. — Débarquement au Val-de-Lorge. — Incendie de la Basse-Terre. — Mise en liberté des prisonniers du fort Saint-Charles. — Capitulation. — Collot arrêté aux Etats- Unis d'Amérique. — Le brick américain Ketty. — Correspondance trouvée à bord. — Confiscation. — Collot réhabilité.
Une semaine ne s'était pas écoulée depuis que la colonie avait été si vivement impressionnée par l'horrible assassinat tenté sur les prisonniers du fort Saint-Charles ; la Basse-Terre était encore en proie à cette agitation qui suit tout grand événement, lorsque, dans la soirée du 17 février, par un bateau échappé la veille de Saint- Pierre, parvint au gouverneur la nouvelle que les Anglais avaient envahi la Martinique, et que Rochambeau, chassé de toutes ses positions, avait été réduit à s'enfermer dans le fort de la Convention.
A l'attaque de la Martinique devait nécessairement succéder celle de la Guadeloupe. Pensant qu'en présence du danger toutes les haines, tous les dissentiments politiques s'effaceraient, et que les esprits se rallieraient dans un seul désir, dans le besoin unique de se préparer à repousser l'invasion étrangère, Collot, par des courriers qui avaient ordre d'aller nuit et jour, se hâta de communiquer à toutes les municipalités et aux commandants de la force publique les faits parvenus à sa connaissance, leur annonçant, en même temps, qu'il allait mettre la colonie en état de siège. Les montagnards rejetèrent com-
me une fable l'arrivée d'une flotte anglaise aux Antilles avec des troupes de débarquement. Verdelet, ex-président du comité de sûreté, en recevant la circulaire de CoUot, écrivit au bas : « Cette nouvelle est fausse. C'est une nou- « velle fabriquée par le gouverneur. » Le commandant en second Lafolie ayant reçu ordre de prendre dans l'arrondissement de la Grande-Terre des mesures relatives aux circonstances, voulut s'entendre avec le conseil exécutif et la municipalité de la Pointe-à-Pitre, mais il fut fort mal accueilli dans ses ouvertures. Loin de vouloir le seconder, on exigea de lui, sous peine d'être privé de sa liberté, la promesse de n'exécuter aucun des ordres de Collot. Il y eut même une motion pour le faire arrêter sur l'heure, par le motif que, destitué de ses fonctions, n'étant rien à la Pointe-à-Pitre, il sHngérait de recevoir et de répandre des écrits incendiaires.
Cependant un certain nombre de citoyens de la Pointeà-Pitre, des capitaines de corsaires à leur tête, irrités de la fausse sécurité dans laquelle les avait entretenus le corps représentatif révolutionnaire, et fatigués de son despotisme, prirent la détermination d'en débarrasser le pays. Le 21, ils se réunissent, s'arment et descendent dans la rue pour dicter leur volonté. Pris à l'improviste, les montagnards demandent à s'entendre. Ils envoient en parlementaires quelques-uns de leurs affidés. Leur langage est celui de la conciliation et de la paix. Ils ne comprennent pas que des frères se lèvent en armes contre des frères, lorsqu'il aurait suffi d'articuler leurs griefs pour qu'on s'empressât d'y faire droit. La municipalité intervint. On promit tout ce que demandèrent les mécontents ; tout ce qu'ils voulurent qu'on jurât on en fit le serment. Pour cimenter le traité on donna et l'on reçut le baiser fraternel. Les révoltés satisfaits et contents se dispersèrent, et chacun se retira chez soi pour déposer son arme et revenir prendre part à l'allégresse commune. Mais lorsqu'ils reparurent sur la place publique, les montagnards se ruèrent sur eux et les attaquèrent à coups de fusils. Par cette trahison, les opposants au corps représentatif révolutionnaire, ayant été facilement vaincus et dispersés, durent chercher leur salut dans une
prompte fuite, abandonnant leurs propriétés qui furent confisquées.
Le corps représentatif révolutionnaire, aigri par la tentative infructueuse du 21 février, déploya une plus grande fureur démagogique. Tout ceux qui étaient suspects de ne pas partager complètement les idées des montagnards furent proscrits. Le commandant en second Lafolie, malgré le système de neutralité qu'il observait, fut contraint de s'éloigner de nouveau. Mais le véritable cauchemar des sans-culottes, c'était Collot. Leur haine contre ce fonctionnaire passe toute croyance. Dans un écrit, signé par deux membres de l'assemblée révolutionnaire, on reprochait aux canonniers et aux marins de n'avoir pas encore débarrassé les patriotes de cet homme superbe.
Le pays se dissolvait dans l'anarchie. Chacun pensait pouvoir fixer l'opinion après l'avoir entraînée. En l'absence d'une autre assemblée s'appuyant sur l'élection populaire, le conseil général de la commune de la Basse- Terre, qui du reste s'était déjà attribué le droit de gouverner, était la seule autorité constituée qui pût faire contre-poids au corps représentatif révolutionnaire. Le 22, il fit répandre et afficher la proclamation suivante :
« Le conseil général de la commune de la Basse-Terre, « en permanence,
« A tous les républicains français dans la colonie. « Frères et amis.
« Dans la défection du corps colonial, c'est au conseil « général de la commune de la Basse-Terre, par sa situa- « tion, de sauver la colonie, de concert avec le gouver- « neur. Il a juré d'être fidèle à la république française, « une et indivisible, à la liberté, à l'égalité ; il ne sera « pas parjure à ses serments.
« Républicains ! Il n'est que trop vrai, la Martinique « est au pouvoir des Anglais ! La trahison a encore opé- « ré cette infâme reddition. L'ennemi est à nos portes,
« nous menace, et un prétendu corps représentatif et ré-
« volutionnaire, rebelle et réprouvé, prêche Tanarchie, la
« guerre civile, agite les passions les plus haineuses, et
« veut, par ces fatales divisions, livrer la Guadeloupe à
« la rage contre-révolutionnaire des émigrés !
« Voici, en abrégé, le tableau de ses derniers forfaits « liberticides :
« Le prétendu corps représentatif et révolutionnaire a « voulu affamer les patriotes de la Basse-Terre, en dé- « fendant à Levacher d'envoyer les farines que Tordon- « nateur Voisin réclamait, et que le ministre de la Ré- « publique près les Etats-Unis avait envoyées au se- « cours de la Guadeloupe. Il les destine à mendier des « signatures pour prolonger sa précaire et criminelle « existence.
« Il a avili la loyauté de la République, vertu honorée « par l'acte constitutionnel, en refusant de payer une « dette sacrée et légitime pour des objets de défense, « fournis par un capitaine danois, sous le coupable pré- « texte que Voisin est en état d'accusation par ce même « corps.
« Enfin, il provoque au désordre, à l'anarchie, en dé- « clarant les délégués de la République suspendus des « fonctions qui leur ont été confiées par la nation fran- « çaise ; en provoquant la désobéissance aux ordres de « ces chefs par la menace d'être déclaré traître à la pa- « trie. Et, pour couronner ces coupables attentats, le mal- « veillant Verdelet, ex-président du comité de sûreté, a « l'audace d'écrire que le siège de la Martinique et la « prise de Saint-Pierre sont une nouvelle fabriquée à la « Basse-Terre par Collot.
« Braves sans-culottes ! fidèles à la République, une « et indivisible, volez, venez augmenter les forces de vos « frères de la Basse-Terre, et périssent les traîtres qui « veulent nous livrer ! Là, vous verrez les courageux « marins échappés aux suites affreuses de l'infâme trahi- « son de Saint-Pierre ; venez, vous trouverez au milieu « de nous union, fraternité, valeur et résolution iné- « branlable de s'ensevelir sous les ruines de la colonie.
« plutôt que de la laisser ravir, par qui que ce soit, à la « République française une et indivisible,
« Les membres du conseil général de la commune,
« Albert, maire ; L. Benoit, Artaud, Jude Dormont, « officiers municipaux ; Babut, procureur de la com- « mune ; Bossant, Belvue, Beaurocher, Baptiste Le « Borgne, Bouge, Ribaut, notables ; Guyon, secrétaire « greffier. »
Sans troupes européennes, sans argent, sans approvisionnements, la colonie n'ayant à opposer à Tennemi que ses propres enfants, qui manquaient de fusils et des autres fourniments nécessaires à la guerre, n'aurait pu espérer un succès que sous la condition que ses habitants se fussent entendus, et nous savons quelles dissensions régnaient parmi eux ! Les uns étaient proscrits sous le nom d'aristocrates, les autres, divisés en terroristes et en modérés, avaient plus peur d'eux-mêmes que des Anglais. Collot ne se faisait pas illusion sur la situation. Toutefois, dans ses proclamations, il montrait de la confiance. D'un autre côté, il ne négligea aucun moyen pour rendre la défense possible. Le 28, de concert avec le conseil général de la commune de la Basse-Terre, il arrêta la formation d'un bataillon de chasseurs de cinq cents hommes, pris parmi les esclaves. Cette recrue assemblée, on n'avait rien à lui donner, ni armes, ni vivres. Pour la nourrir, on demanda de la farine de manioc aux habitants ; pour l'armer, on fit une visite domiciliaire chez tous les citoyens, à l'effet de ne laisser à chacun qu'un seul fusil. Afin d'avoir un peu d'argent, on sollicita dans toutes les commune des offrandes patriotiques.
Pendant ce temps, la nouvelle assemblée s'était constituée, et avait pris le titre de chambre organisatrice, provisoirement administrative. Son premier acte fut de prononcer la dissolution du corps représentatif révolutionnaire. Cette assemblée essaya de se maintenir, mais, abandonnée par l'opinion, ses décrets n'étant plus suivis, ses appels restant sans écho, ses membres se dispersèrent, léguant à la colonie tous les ferments de discorde et de haine.
Collot se démenait pour ranimer les courages, exciter le zèle, provoquer l'enthousiasme, mais tout restait froid autour de lui. Ce qui manquait aux colons, ce n*était pourtant pas le courage, fibre éminemment sensible chez eux, et qui frémit aussitôt qu'on la touche. Mais battre les Anglais, les rejeter sur leurs vaisseaux, c'était retourner au régime de liberté auquel on venait d'être soumis, et ils se demandaient s'il y avait quelque chose de pire que la liberté des montagnards.
Cette liberté cependant, toute redoutable qu'elle était pour ceux qui ne communiaient point dans les principes des sans-culottes, ne formait pas le seul objet d'appréhension des colons : ils croyaient aussi imminente une révolte d'esclaves qu'une descente des Anglais sur les côtes de l'île, révolte excitée par les restes dispersés du corps représentatif révolutionnaire. Il est possible que les noirs ne méditaient rien de semblable ; mais la croyance dans laquelle on était produisait l'effet d'une réalité. De toutes parts Collot recevait des avertissements sur cette révolte. A Bouillante, elle devait être signalée par un coup de fusil et trois coups de corne, et la présence des Anglais par deux coups de fusil et deux coups de corne. Les Anglais se rendant maîtres de la colonie, on passait, à la vérité, sous une domination étrangère, mais on était délivré d'un seul coup et de la liberté des montagnards et de la crainte d'être égorgé par les esclaves. Les habitants de la Guadeloupe haïssaient les Anglais, mais les principes des montagnards leur étaient encore plus insupportables ; ils les avaient en horreur. Placés entre deux maux, forcés d'opter, ils choisissaient celui qu'ils jugeaient le moins funeste. Aussi la plupart des communes avaient-elles pris la détermination de ne pas se défendre. Celle du Lamentin écrivait à Collot : « Ne cherchez pas à combattre : nous sommes déjà « vaincus. »
Aux reproches du gouverneur aux colons sur leur tiédeur lorsqu'il s'agissait tout à la fois de perdre leur liberté et de cesser d'appartenir à la France, les colons répondaient :
« Que nous parlez-vous de métropole et de liberté : la
« métropole ! elle a cessé de se souvenir qu'elle avait des « colonies. Vous convenez vous même n'en avoir pas re- « çu une instruction depuis que vous êtes parmi nous. « Et n'avons-nous pas entendu, à la Convention, la pro- « position de notre abandon ? La liberté ! Mais depuis « que ce mot est si souvent prononcé, est-il un despotis- « me comparable à celui sous lequel nous gémissons ? « Cette liberté, c'est le pillage, la prison, la mort ! Tenez, « mieux vaut encore passer sous une domination étran- « gère que de devenir les victimes des terroristes ou les « esclaves des noirs. »
Cependant, Collot, connaissant l'antipathie naturelle des colons pour les Anglais, ne perdait pas l'espérance de rallier tous les esprits, et, au moment décisif, de voir la colonie, passant sur toutes les autres considérations, se lever en masse pour repousser ces étrangers. La Martinique avait succombé, malgré les héroïques efforts de Rochambeau. Cette nouvelle parvenue le 25 mars à la Guadeloupe, Collot adressa à toutes les communes la circulaire suivante : « La Martinique a succombé ! déjà « les cohortes britanniques se préparent à nous assail- « lir et comptent encore sur une victoire.
« Républicains ! que votre zèle se ranime pour mon- « trer à ces vils satellites des despotes que nous pou- « vous mourir, mais non subir leurs odieuses lois. »
Les événements marchaient avec rapidité. Le 4 avril, Collot apprit que Sainte-Lucie était aussi tombée au pouvoir des Anglais, et qu'ils faisaient leurs dernières dispositions pour opérer un débarquement à la Guadeloupe. Aussitôt il prit toutes les mesures commandées par la circonstance, fit concentrer, dans les environs de la Basse- Terre, toutes les forces dont il pouvait disposer, afin de les porter sur le premier point menacé ; sortir de la ville les femmes, les enfants et les vieillards ; renfermer au fort Saint-Charles les assassins des Trois-Rivières ; puis il adressa aux habitants cette proclamation :
« Aux armes, citoyens ! que les vrais républicains se « rallient au signal du danger qui nous menace. L'ennc- « mi a envahi l'île Sainte-Lucie, et le morne Fortuné est « le seul poste qui leur oppose résistance. Là, comme à
« la Martinique, le désordre, la confusion et la malveil- « lance, leur ont rendu faciles les premiers succès ; les « points seuls où les républicains se sont ralliés à leurs « chefs leur ont fait essuyer des pertes et des fatigues. « Evitons ces écueils. Que chacun soit d'avance à son « poste ; que toutes choses soient réglées de manière à ce « qu'il ne puisse y avoir ni méprises, ni fausses démar- « ches.
« Déjà vos frères de la Basse-Terre et ceux qui les se- « coudent sont en ligne ; déjà la ville est hors d'état « d'occasionner le moindre rassemblement par son éva- « cuation totale ; déjà tous les citoyens, sous les tentes « et dans les postes, attendent que les vils satellites du « despotisme osent les attaquer ! Notre quartier général « est occupé, et il ne nous reste plus qu'à apprendre « que vous êtes dans les mêmes dispositions. Que l'égoïs- « me se taise ; qu'à la froide insouciance succède le feu « sacré de la liberté ; que tous les cœurs s'embrasent de « l'amour de la patrie ; que tous les esprits s'unissent et « prouvent aux hordes anglaises que le vrai Français ne « connaît pas de milieu entre la victoire et la mort. »
Le même jour, une autre proclamation, faite en vertu d'un arrêté d'un conseil de guerre organisé pour la circonstance, fit savoir à la population que tout citoyen qui ne se rendrait pas à son poste, ou qui l'abandonnerait, serait puni de mort.
C'était le moment pour les montagnards de se montrer : Verdelet fut arrêté se sauvant par Sainte-Anne ; Gauguery, Guillermin, Aubry et Gauthier furent pris à rilet-à-Fajou, à l'instant où ils allaient s'embarquer sur un navire américain ; Caussade et Masseguin prirent la fuite l'avant-veille de l'apparition des Anglais, sous prétexte d'aller chercher des vivres aux Etats-Unis d'Amérique. On saisit sur Guillermin un cahier dont les trois premières pages étaient blanches, et la quatrième couverte de quarante-cinq signatures des membres du corps représentatif révolutionnaire. Dans la procuration laissée à sa femme, il disait : « qu'il se rendait au tribunal sou- « verain de la nation, pour y réclamer justice. » Le cahier à feuilles blanches s'explique : Guillermin aurait
demandé justice pour lui et pour ses complices d'un fait ou de son contraire, selon Tidée dominante à Tarrivée en France. Il n'y a que les montagnards capables de cette habileté.
Ce fut le 9 qu'on signala la flotte anglaise, composée de cinquante-deux voiles. Arrivée près des Saintes, cette flotte se divisa moitié au vent, moite sous le vent ; puis s'étendit, entoura, cerna ces îlots, qui se rendirent sans tirer un coup de canon. Maîtres de cette position importante, ayant désormais une rade vaste et sûre pour leurs vaisseaux, les Anglais, sans perdre de temps, dirigèrent leurs forces sur la Grande-Terre. Ils opérèrent leur débarquement au Gosier, dans la nuit du 10 au 11. Les communes de la Grande-Terre ne firent aucun mou- Tement pour s'y opposer. En un clin-d'œil, et sans aucun combat sérieux, toute cette partie de la colonie, ensemble la ville de la Pointe-à-Pitre, tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Les sans-culottes, qui n'avaient pas les mêmes motifs que les modérés pour ne pas se battre, ne furent pas moins prompts à lâcher le pied ; dans leur fuite précipitée, ils ne s'arrêtèrent qu'à la Basse-Terre.
Ils s'étaient montrés lâches devant un ennemi véritable : ils vont tenter de faire acte de courage contre des infortunés sans défense. Le 14, tous ces fuyards, avec de grands cris et des hurlements, voulurent entrer au fort pour égorger les prisonniers. Ducomet fut obligé de défendre la citadelle contre ce nouvel ennemi. Forcés de déposer le poignard, ils s'armeront de la torche.
L'ennemi, en possession de la Grande-Terre et de la Pointe-à-Pitre, songea à attaquer la Basse-Terre sur deux points à la fois. Tandis qu'une colonne, débarquée au Petit-Bourg, suit la grande route pour prendre possession de la Capesterre et attaquer le poste du Bananier, les vaisseaux, dans la nuit du 16 au 17, jettent à terre, au Val-de-Lorge, une autre division. La Basse-Terre allait donc être attaquée à droite et à gauche. C'était aussi dans cette partie de la colonie que Collot avait concentré ses plus grands moyens de défense. De la rivière du Bananier au Val-de-Lorge, il avait établi un système de batteries et de redoutes à l'aide desquelles tous
les défilés, tous les passages des rivières étaient gardés et défendus. Toutes ces fortifications convergeaient au Palmiste, également fortifié, et formant le point central. L'ennemi ne pouvait faire un pas sans être retardé par une difficulté, par un obstacle à vaincre. Collot croyait si sûre la position du Palmiste, qu'il y avait fait monter les femmes et les enfants, et transporter les archives de la colonie. Le plan de défense de Collot aurait été en effet admirable, il aurait rendu la position du Palmiste inexpugnable ; mais c'eût été à la condition d'avoir assez d'hommes pour garnir les batteries et les redoutes semées du Val-de-Lorge au Bananier, et présentant entre les deux points extrêmes une étendue de plus de 25 kilomètres. Il est vrai que le général ne pou- ■^ait faire entrer la désertion au nombre de ses combinaisons ; il est vrai encore que les premières batteries et les premiers postes étaient suffisamment pourvus d'hommes et de matériel, et que, dans ses calculs, Collot avait compté que, ces postes forcés, la garnison opérerait sa retraite sur les postes placés en arrière, et ainsi successivement, défendant le terrain pied à pied, jusqu'au Palmiste, où l'ennemi devait arriver harassé et sensiblement affaibli par les pertes essuyées dans les combats de chaque jour. Là, était le beau côté du plan de défense ; mais il avait une partie faible. Avec ce plan, il y avait à redouter l'un de ces faits communs à la guerre, une déroute causée par une panique ou toute autre circonstance. Alors le gouverneur n'ayant pas une réserve suffisante pour rallier les fuyards, il était à craindre que la retraite ne s'opérât point sur les positions placées en arrière ; 4 i ainsi les batteries et les redoutes non défendues tombassent sans résistance au pouvoir de l'ennemi. Collot n'ayant que peu de bonnes troupes, la masse de ses forces étant composée de miliciens et du bataillon noir des chasseurs, bataillon nouvellement levé et enrégimenté, peut-être aurait-il mieux valu réunir toutes ces troupes, que le général aurait animées par sa présence, et afin aussi que les moins solides fussent soutenues et encouragées par l'exemple des autres. Cet autre plan avait aussi ses inconvénients : les troupes ainsi mélan-
gées, les mauvaises, ne tenant pas, pouvaient entraîner les bonnes, et tout aurait été perdu dans une seule action. La solution était fort difficile.
Ce qui était à craindre dans le plan de Collot ne manqua pas de se réaliser. Le bataillon des chasseurs, sous le commandemant de Louison, avait été placé au poste du Bananier. Ce bataillon, voyant passer les fuyards de la Pointe-à-Pitre, pris de panique, sans avoir tiré un coup de fusil, sans avoir vu l'ennemi, brise les affûts des canons, jette les pièces dans la plaine, et prend la fuite dans les bois. Les milices des Trois-Rivières, qui avaient été également placées au Bananier, n'étant plus en force, signent la capitulation et passent à l'ennemi. Lorsque les troupes montrent de telles dispositions, l'habileté du général est une faible ressource. Trop de causes enchaînaient l'ardeur et le courage des colons pour que la défense fût possible.
Au moment même du débarquement des Anglais au Val-de-Lorge, de 7 à 8 heures du soir, un violent incendie éclate à la Basse-Terre, dans le quartier dit le Bas-du- Bourg. A la lueur de ce sinistre, une bande de pillards, composée en grande partie des fuyards de la Pointe-à- Pitre, se jette sur les maisons et les dévalise. La ville était à peu près déserte, soit parce que les hommes étaient sous les tentes ou dans les batteries, soit parce que les femmes et les enfants avaient été conduits au grand camp du Palmiste. L'incendie eut donc le temps de déployer toutes ses fureurs avant que le secours arrivât, et le quartier tout entier du Bas-du-Bourg fut consumé. Cependant, dans cette nuit, le feu fut mis encore sur plusieurs autres points de la ville.
Les modérés accusent les montagnards du fléau : ceuxci ne pouvant s'en défendre, puisqu'ils ont été vus la torche à la main, en renvoient le blâme à Collot. Ce gouverneur, en effet, en quittant la ville pour aller se mettre à la tête des troupes, avait eu la fâcheuse pensée d'annoncer au conseil général de la commune sa résolution de repousser l'ennemi par tous les moyens, même au prix de l'incendie de la ville. Les pillards, en incendiant la cité, voulaient faire supposer qu'ils exécutaient les
ordres du général. Collot, informé du parti que les malveillants tirent de ses imprudentes paroles, se hâte de lancer une proclamation portant peine de mort contre tout individu coupable d'avoir allumé un incendie sans un ordre exprès, positif.
Dans la nuit du 19 au 20, Tincendie se rallume avec plus de fureur, cette fois à l'autre extrémité de la ville, dans le quartier dit la Grande-Basse-Terre. Ce lieu est voisin du fort Saint-Charles ; Ducomet en sort à la tête d'un détachement, arrête et fait fusiller sur place tous les incendiaires et les pillards qui lui tombent sous la main. Il n'y eut plus de nouvelles tentatives d'incendie, mais la moitié de la ville avait été la proie des flammes.
A la vue de ces malheurs, la garnison du fort, composée en partie de propriétaires de la ville, demande à capituler. Cette demande va jusqu'à la sédition : les jours du commandant du fort sont menacés. Il est obligé d'imposer aux mutins le pistolet au poing. Là n'étaient point les seuls embarras de Ducomet. Les assassins des Trois- Rivières se révoltent, tentent de briser les portes de leur prison. Rendant compte au gouverneur de ces événements, et lui parlant de la persistance avec laquelle la garnison demandait à capituler. Ducomet terminait sa lettre par cette phrase : « Il est singulier que des gens « qui ne savent pas mourir veuillent se croire dignes « de vivre. »
Le 19, à deux heures après midi, le général Grey fait sommation à Collot de se rendre. A cette sommation, le gouverneur réunit toutes les autorités pour délibérer sur le parti à prendre. Il n'y a qu'une voix sur la nécessité d'une capitulation. Albert et Bahut seuls, reconnaissant toutefois l'inutilité d'une défense plus longtemps prolongée, déclarent qu'ils ont juré d'être fidèles à la République et de mourir à leur poste, et qu'ils ne seront pas parjures à leurs serments.
La délibération des autorités avait pris du temps ; ce n'est que dans la soirée que Collot peut répondre au général Grey. Il lui demandait : 1** suspension d'armes de quarante-huit heures ; 2" nomination de commissaires pour rédiger les articles de la capitulation. La dépêche
est remise à Charlemagne, son aide de camp. Il revient à onze heures du soir, rapportant le paquet, disant qu'il n'avait pu passer les postes avancés. Le paquet est confié à un dragon. Le général Grey, ne recevant pas de réponse, attaque, pendant la nuit, le Morne-Houël et le Palmiste, et emporte l'un et l'autre. Le 20, dans la matinée, le colonel Syms apporta à Collot la lettre que nous allons transcrire :
« Batterie Boudet, 20 avril 1794. « Monsieur,
« J'ai attendu votre réponse à la sommation que je « vous ai envoyée hier, malgré que vos forts et batte- « ries ont continué à faire feu tout le jour sur les troupes « anglaises. C'est pourquoi j'ai marché ce matin, d'où « il a résulté que je suis en possession de toutes les bat- « teries et ouvrages qui commandent la ville de la Basse- « Terre et le fort Saint-Charles.
« Les circonstances de votre délai, et grande partie de « la ville ayant été, à dessein, incendiée et brûlée, et « plusieurs sortes de cruautés commises, le temps que « vous demandez pour la cessation des hostilités, afin « d'arranger les articles de la capitulation, ne peut être « accordé, ni aucune autre chose, sinon que vous et votre « garnison mettiez bas les armes et vous rendiez à dis- « crétion immédiatement.
« J'ai l'honneur, etc.
« Charles Grey, « Commandant en chef des forces de sa majesté « britannique. »
A la proposition de se rendre à discrétion, Collot, Ducomet et le colonel Armand poussent le même cri d'indignation. « Plutôt faire sauter le fort ! » s'écrie Collot. Cette résolution extrême est appuyée par Ducomet et approuvée par Armand. Collot veut et exige les mêmes honneurs pour sa garnison que ceux accordés à Rochambeau pour la garnison du fort de la Convention.
Le matin de ce jour, par suite d'une délibération des autorités constituées, les prisonniers du fort Saint-Charles avaient été mis en liberté. La plupart s'étaient rendus
près du général Grey. Cette circonstance contribua à faire accorder à Collot la capitulation honorable qui fut signée le soir assez tard. En voici les termes :
« Les commandants en chef des forces de terre et de « mer de sa majesté britannique accordent aux longs « services du major général Collot, et à l'humanité avec « laquelle il en a agi avec les prisonniers qui étaient « entre ses mains, l'honneur de sortir du fort Saint- « Charles à la tête de sa garnison, qui sera à tous égards « traitée comme celle du fort Bourbon. En conséquence, « elle mettra bas les armes comme prisonnière, en s'en- « gageant à ne point servir contre sa majesté britannique « durant la présente guerre, ni contre ses alliés.
« Le poste de Houël-Mont sera sur-le-champ retiré, « et les troupes qui y sont se rendront au fort Saint- « Charles. Ledit poste sera remis aux troupes anglaises « exactement dans l'état où il est, de même que le fort « Saint-Charles et tous les postes militaires de cette colo- « nie. La garnison du fort Saint-Charles sortira de cette « forteresse à huit heures du matin, le 22 de ce moiâ. « Les troupes anglaises occuperont les postes du fort « Saint-Charles ce soir.
« Les îles de Marie-Galante, de la Désirade et toutes « les dépendances de ce gouvernement sont comprises « dans la présente capitulation.
« Donné à la Basse-Terre, le 20 avril 1794.
« V. Collot. C. Grey. J. Jervis. »
Collot partit pour les Etats-Unis d'Amérique. En arrivant à Philadelphie, il fut arrêté à la requête du sieur William Waters, capitaine d'une navire américain, dont la saisie et la confiscation avaient été prononcées par les administrateurs de la Guadeloupe dans des circonstances exceptionnelles.
Le brick Ketty, ayant pour capitaine le sieur William Waters, et pour subrécargue le sieur Ducournau, Français d'origine, mais naturalisé américain, partit de Philadelphie avec un chargement de marchandises américaines et se rendit à Jérémie, port de Saint-Domingue. Peu de jours après son arrivée, les Anglais ayant pris possession
de la ville, le subrécargue vendit la cargaison, partie à des particuliers et partie à Tadministration anglaise. Ducourneau prit un chargement de café et de cacao et se fit expédier pour Philadelphie. Par précaution, il avait demandé à l'amiral anglais et en avait obtenu un laissezpasser ou sauf-conduit.
En sortant de Jérémie, le brick Ketty fut rencontré par la goélette Vlntrépide, corsaire de la Guadeloupe, qui le conduisit à la Basse-Terre. A bord de la prise étaient quatre-vingt quatre lettres à l'adresse de différents colons, qui, ayant fui de la colonie de Saint-Domingue, se trouvaient, soit en Angleterre, soit aux Etats-Unis d'Amérique. Ces lettres constataient que c'étaient les colons, qui, pour se délivrer d'une insupportable tyrannie, avaient appelé les Anglais. La copie du traité conclu entre eux et les chefs ennemis était également au nombre des papiers saisis (1).
Cette affaire avait causé à la Guadeloupe une vive émotion. Les armateurs du corsaire, les sieurs Linard et compagnie, demandaient la condamnation de la prise. Les autorités du pays les soutenaient dans leurs prétentions : le comité de surveillance s'était prononcé, en déclarant ouvertement que la correspondance et les autres papiers contre-révolutionnaires trouvés à bord du Ketty devaient suffire pour en faire prononcer la confiscation. L'opinion publique marchait avec les autorités.
Ce fut le 17 janvier 1794 que la cause fut solennellement plaidée devant le tribunal du district de la Basse-
(1) Les lettres saisies à bord du Ketty seraient un document précieux pour qui voudrait écrire l'histoire des malheurs de Saint- Domingue. Voici un extrait de l'une d'elles, écrite par un sieur J. Feugas à un ecclésiastique du nom de Nogué, alors aux Etats- Unis d'Amérique.
« ...La tranquillité avait régné un moment ici : mais des com- « missaires destructeurs, envoyés par la nation pour mettre l'ordre « et la tranquillité publique, ont troublé ce peu d'harmonie, et les « assassinats et les incendies ont recommencé avec plus de fureur. « Que dire et que croire ? La nation est trompée ! Elle s'en aperce cevra un jour, mais trop tard : ce sera lorsqu'il ne restera à « Saint-Domingue que des débris fumants, et un deuil à porter des « malheureuses victimes qui n'existeront plus... »
Terre (1). Le commissaire national développa des conclusions remarquables par leur courageuse indépendance. Il divisa ce que Ton s'efforçait de confondre, le fait de la correspondance trouvée à bord et les faits sur lesquels on pouvait fonder la condamnation du navire. Il démontra que cette correspondance, très-propre à éclairer le gouvernement français sur Tétat politique de la colonie de Saint-Domingue, ne pouvait pas être prise en considération par la justice ; qu'étrangère au capitaine, elle devait être sans influence sur la décision du tribunal. Etablissant ensuite, par les papiers du bord, que le brick le Ketty ainsi que son chargement étaient une propriété américaine, appartenant au sieur Stéphen Gérard de Philadelphie, il ne lui fut pas difficile de prouver que le capitaine Waters, pouvant vendre, en vertu du droit des neutres, la totalité de sa cargaison en pays ennemi, ne s'était pas écarté de ce droit en traitant pour quelques marchandises avec des Anglais venus à Jérémie tandis qu'il s'y trouvait. Quant au sauf-conduit donné par l'amiral anglais, Gerlain montra que les neutres, sans être en faute, pouvaient s'en faire délivrer par toutes les puissances belligérantes.
Le tribunal rendit une décision conforme aux conclusions du commissaire national.
Sur une pétition adressée au gouverneur et à l'ordonnateur, ces administrateurs maintinrent la garde établie à bord de la prise, et autorisèrent les armateurs du corsaire à se pourvoir par appel au tribunal de la Pointe-à- Pitre contre la décision des juges de la Basse-Terre.
Mais la Pointe-à-Pitre, sous le joug du corps représentatif révolutionnaire, n'avait pas de tribunal.
Nouvelle pétition de Linard et compagnie au gouverneur et à l'ordonnateur, qui prirent sur eux, par mesure de haute administration, de prononcer la saisie et la confiscation du navire et de son chargement.
C'est pour répondre des dommages-intérêts résultant
(1) Ce tribunal était composé des juges Duvivier, Bovis et Bonnet, des suppléants Duc et Delorme, et du commissaire national Gerlain.
de ce fait que l'ex-gouverneur de la Guadeloupe était arrêté. On n'a pas besoin de raisonner pour établir que Collot ne pouvait être actionné comme particulier pour des actes auxquels il s'était livré comme gouverneur, en sa qualité de représentant de la République. Il n'avait de compte à rendre de son administration qu'au gouvernement de la France, et c'était à ce gouvernement qu'il appartenait de répondre de la conduite d'un de ses agents. Ce sont les premiers éléments du droit public et du droit des gens. Le ministre de la République près le gouvernement des Etats-Unis d'Amérique aurait donc dû écarter des débats l'ancien chef de la colonie, le couvrir du drapeau de la France et prendre sont fait et cause. Mais on était alors sous le règne de Robespierre, et la conduite digne, noble, courageuse de Collot à la Guadeloupe avait assez montré qu'il ne portait pas la livrée des égorgeurs. Le ministre Fauchet le laissa donc se démêler comme il l'entendait avec les autorités américaines. Il lui proposa toutefois de le cautionner, mais à une condition : c'est qu'il partirait immédiatement pour la France. C'était un passe-port pour la guillotine. Collot ne voulut pas l'accepter.
Il mena une vie obscure et misérable aux Etats-Unis d'Amérique pendant toute la période révolutionnaire. Enfin un gouvernement réparateur vint luire sur les destinées de la France. Le 10 février 1800, les consuls de la République prirent un arrêté portant :
« Le citoyen Victor Collot, ex-gouverneur de la Gua- « deloupe, qui se trouve en ce moment aux Etats-Unis « d'Amérique, repassera en France le plus tôt possible, « pour rendre compte de sa conduite. »
Il ne fut pas difficile à ce général de se justifier. Le premier consul le renvoya à l'armée, dans son grade. Mais comme s'il eût attendu cette réparation pour se retirer de ce monde plein d'injustice, il mourut presque aussitôt après.