‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 3)Chapitre 19 sur 51 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le capitaine Duval à la Convention. — Discours du président. ■ — Mesures décrétées. — Les commissaires civils. — L'escadre de Morard de Galles. — La frégate la Pique. — Expédition préparée à Rochefort. — Le tribunal révolutionnaire de cette ville. — Les conventionnels Laignelot et Lequinio. — Le livre des préjugés détruits. — Rapport de Génissieux sur le tribunal révolutionnaire de Brest. — L'accusateur public. — Victor Hugues. — Départ de France.

Lorsque, le 24 septembre 1792, la Guadeloupe arbora le pavillon blanc, le capitaine Duval, commandant la corvette la Perdrix, était à la Pointe-à-Pitre avec son navire : il accueillit par un refus l'invitation qui lui était faite de changer les couleurs de son bâtiment, leva Tancre et partit pour la France. Présenté à la Convention le 8 novembre, il rendit compte des événements dont il avait été le témoin. Son récit excita la colère de rassemblée. Au discours de Duval, le président répondit .

« La Convention nationale, touchée de votre patriotis- « me énergique, a entendu avec autant de sensibilité que « d'indignation le récit affligeant que vous venez de lui « faire. Au milieu des désastres qui ont troublé la plus « belle partie de l'Amérique française, les Iles-du-Vent « semblaient s'être garanties des mouvements que les « ennemis de la liberté cherchaient à leur imprimer de- « puis longtemps. La Guadeloupe s'était distinguée par « sa sagesse et son attachement aux lois nouvelles de la

« Métropole. De cruels ennemis ont changé ses disposi- « tions ; mais ce changement sera de courte durée, « quand les habitants de cette colonie, un instant re- « belle, apprendront les mauvais succès des contre-ré- « volutionnaires d'Europe. Non, les drapeaux de Taris- « tocratie ne déshonoreront pas longtemps les forts de « la Guadeloupe. La France, libre à jamais par une gran- « de victoire, et qui a couvert de ses trophées Nice, « Chambéry, Mayence et Francfort, saura porter le même « signal à travers les orages des mers. Les noms de « Longwy et de la Guadeloupe seront honteusement réu- « nis dans nos annales, jusqu'à ce que le génie de la « liberté daigne les replacer un jour au rang des cités « dignes du nom français.

« La Convention nationale s'occupera des mesures « qu'elle doit prendre, et vous accorde les honneurs de la « séance. »

Les mesures annoncées furent décrétées dans la même séance sur un rapport fait par Rouyer. Elles consistaient dans l'envoi aux Iles-du-Vent de quatre commissaires, dont un pour Cayenne et trois pour les petites Antilles. Ces commissaires, munis des pouvoirs les plus étendus, devaient être appuyés de deux vaisseaux, quatre frégates ou corvettes, et de trois bataillons de gardes nationales de huit cents hommes chacun.

La Convention, ne voulant pas confier au ministre de la marine la nomination de ces commissaires, décréta qu'elle les désignerait elle-même, sous la condition toutefois de les choisir hors de son sein.

Chrétien, Coroller, Jeannet et Antonelle furent les commissaires désignés.

Alors dans le port de Brest fut armée une petite escadre, composée de deux vaisseaux et de quatre frégates, sous le commandement du contre-amiral Morard de Galles. Sur cette flotte on fit embarquer des troupes ; les commissaires montèrent sur la frégate la Pique, commandée par le capitaine de vaisseau Leissègues, et le tout sortit de Brest le 8 mars 1793. Mais le décret du 8 novembre avait servi à masquer une tentative sur l'Irlande. L'escadre rendue à une certaine hauteur, la Pique

seule devait s'en détacher, pour porter les commissaires aux Iles-du-Vent. L'expédition ayant été dispersée par une tempête, la Pique, par suite d'avaries considérables, entra en relâche à Rochefort.

Antonelle, ci-devant marquis, n'ayant pu arriver aux Antilles, accepta les fonctions de juré au tribunal révolutionnaire de Paris. Là, comme directeur du jury, il rivalisa de férocité avec Hébert, dans les procès des Girondins et de Marie-Antoinette. Le juge donnant la mesure de ce qu'aurait été l'administrateur, remercions la Providence d'avoir soulevé les flots pour éloigner ce furieux de nos rivages.

Il est une chose digne de remarque : c'est l'affinité qui exista, à cette époque malheureuse, entre la Guadeloupe et les tribunaux révolutionnaires de France : les administrateurs désignés pour cette colonie se font juges, ou bien on transforme en administrateurs les juges retraités de ces infâmes tribunaux.

Pendant plusieurs mois, le décret du 8 novembre resta dans l'oubli. On revint à son exécution dans les derniers jours de 1793. Mais ce n'était plus pour ramener les Iles-du-Vent à l'obéissance. La Martinique et la Guadeloupe étaient rentrées dans le devoir, et on le savait en France. Dès le 11 mars 1793, le ministre de la marine avait annoncé cette bonne nouvelle à la Convention. L'exécution du décret avait pour but, en faisant passer des secours aux Iles-du-Vent, d'empêcher qu'elles ne devinssent la proie des Anglais. Alors on réunit à Rochefort les frégates la Pique et la Thétis, le brick V Espérance et cinq bâtiments de transport. Sur ces navires, commandés par Leissègues, allaient être embarqués 1150 hommes de troupes de différentes armes. C'étaient toutes les forces dont la France, dans sa puissance, pouvait disposer poar aller au secours des îles menacées. C'est que déjà l'argent manquait. De tous les grands biens de la noblesse, recueillis des guerres et de la longue dilapidation des cours, des richesses du clergé incessamment amassées, depuis la naissance de la monarchie, de la piété des fidèles ou de l'ignorance des peuples, de tous ces monceaux d'or et d'argent provenant de la dépouille

des temples, il ne restait quasi plus rien : une courte administration des nécessiteux Marats et des Robespierres probes et rigides avait suffi pour dissiper tant de trésors. Ce que rendait, chaque jour, l'œuvre de la guillotine suivie de confiscation, suffisait à peine aux besoins pressants du moment.

A cette époque, le tribunal révolutionnaire de Rochefort fonctionnait avec une redoutable activité. Etabli par arrêté du 4 novembre 1793 des commissaires Laignelot et Lequinio, il s'était installé dans la chapelle de l'hospice Saint-Charles, après un auto-da-fé, sur la place de la Liberté, de tous les livres de piété, des images et des emblèmes qui pouvaient rappeler le souvenir d'une religion désormais proscrite, — « parce qu'elle « condui- « sait l'homme à l'abrutissement. »

On verra se reproduire des aberrations tout aussi étranges lorsque le gouvernement sera livré aux faiseurs de livres. Lequinio mettait sa théorie en pratique. Il venait de publier un livre intitulé les Préjugés détruits, dans lequel il attaquait, comme étant des préjugés, la gloire, l'honneur, la religion, le royalisme, l'éloquence, la honte de la bâtardise, les terreurs de la mort, la diplomatie, le respect des tombeaux. Après avoir ainsi couché par terre tous les supports de la société, il ne faisait point connaître par quels moyens il comptait l'étayer : ce qu'il ne disait pas s'annonçait par ses actes : il ne voulait que d'un seul appui.... la guillotine !

Lequinio avait encore des idées à lui sur l'intelligence humaine. Dans un rapport sur l'éducation, fait à la Convention le 2 juillet 1793, il disait :

« L'homme est en général si peu fait pour penser, la « réflexion est un travail pour lui si pénible, que si Ton « ne prend soin de l'y habituer dès sa tendre enfance, « il reste toujours insouciant sur son état, ne soupçon- « nant pas qu'il est fait pour être libre. »

Alors, pour donner à l'homme le goût des réflexions et pour lui montrer qu'il est fait pour être libre, Lequinio, envoyé commissaire dans le département de l'Aisne, prit un arrêté, confirmé par la Convention, à l'effet « de faire « mettre en état d'arrestation tous les ci-devant nobles

« du département, excepté les femmes de plus de cin- « quante ans, les hommes de plus de soixante, et les « enfants au-dessous de dix-sept. »

Laignelot et Lequinio, après avoir monté leur mécanique, s'aperçurent qu'il y manquait une pièce essentielle, — le bourreau. Ils exposèrent ce besoin à la société patriotique ; et comme la nation était alors divisée en deux camps, les guillotineurs et les guillotinés, et que les fonctions de guillotineur emportaient moins de danger, tout le monde, à Rochefort, dans la société patriotique, voulut être guillotineur. Il fallut, toutefois en céder la gloire au citoyen Ance, qui s'était prononcé le premier. Mais nous sentons que nous ne pourrions rendre cette scène patriotique avec le bonheur d'expressions et d'idées qui furent à la disposition des citoyens Laignelot et Lequinio ; nous allons donc les laisser parler. Ils s'adressent à la Convention :

« Nous avons formé ici un tribunal révolutionnaire « comme celui de Paris, et nous en avons nommé nous- « mêmes tous les membres, excepté celui qui doit clore « la procédure, le guillotineur. Nous voulions laisser aux « patriotes de Rochefort la gloire de se montrer libre- « ment les vengeurs de la République, trahie par des « scélérats ; nous avons simplement exposé ce besoin à « la société populaire : — Moi, s'est écrié avec un noble « enthousiasme le citoyen Ance, c'est moi qui ambitionne « V honneur de faire tomber la tête des assassins de ma « patrie ! — A peine a-t-il eu le temps de prononcer « cette phrase que d'autres se sont levés pour le même « objet, et ils ont réclamé du moins la faveur de Vaider ; « nous avons proclamé le patriote Ance Guillotineur, et « nous l'avons invité à venir, en dînant avec nous, prendre « ses pouvoirs par écrit, et les arroser d'une libation en « l'honneur de la République. Nous pensons qu'en peu « de jours les juges le mettront à même de donner la « preuve pratique du patriotisme avec lequel il vient de « se montrer si au-dessus des préjugés...

« La destruction des préjugés en ce pays rend encore « un grand service à la République : c'est que Von n*y a

« plus peur des revenants ; en conséquence les biens « des émigrés s*y vendent très bien.... Ça va et ça ira. »

Après avoir fini de travailler à Rochefort, Laignelot se transporta à Brest avec une partie du matériel et du personnel de la machine révolutionnaire. Le 10 février 1794, il écrivait à la Convention :

« Le glaive de la loi commence à frapper ici les têtes

« coupables ; le tribunal révolutionnaire vient de con-

« damner à la mort trois officiers de la marine de la

« station de cet infâme Rivière... qui a livré nos vaisseaux

« à Tennemi aux Iles-du-Vent. Les grands conspirateurs

« du Finistère vont être jugés, et, à Texception de quel-

« ques riches, le peuple entier applaudit au sort qui les

« attend. Il est impatient de voir déployer la justice

« nationale. »

Or, voici ce qu'était cette justice nationale, d'après un rapport fait à la Convention, le 1" juin 1795, par Génissieux, au nom des comités de sûreté générale et de législation.

« ...Deux des juges et trois des jurés étaient en même « temps membres du comité révolutionnaire, et tous « Tétaient de la société populaire, d*où, en peu de temps, « ils parvinrent à chasser quiconque ne se déclarait pas, « par ses discours et ses actions, pour être un robespier- « riste ou un maratiste forcené.

« Les dénonciations prenaient naissance dans le sein « de la société populaire ; de là elles étaient portées au « comité révolutionnaire, qui, après leur avoir donné une « espèce de forme légale, les envoyait au tribunal révolu- « tionnaire, où elles étaient définitivement jugées.

« Ainsi il arrivait par là que, dans une même affaire, le « même individu remplissait à la fois les fonctions de « dénonciateur, d'officier de police et de juge souverain. « Vous sentez combien une pareille cumulation de fonc- « tions devait être alarmante pour les citoyens contre qui « le tribunal révolutionnaire de Brest avait principale- « ment été établi ; mais ce qui devait leur paraître plus « redoutable encore, c'était de voir l'exécuteur des juge-

« ments criminels, le nommé Hanss (1), qui, s'emparant « des dépouilles, avait naturellement intérêt à multiplier « les exécutions, jouer un des principaux rôles, non-seule- « ment dans la société populaire, mais dans le comité « révolutionnaire même.

« Avant l'établissement du tribunal révolutionnaire de « Brest, c'était la municipalité de cette commune qui « avait la police des prisons ; le tribunal révolutionnaire « s'en empara, sous prétexte d'une plus grande surveil- « lance, mais en effet pour des vues beaucoup moins « louables ; car à peine s'en fut-il saisi qu'il commença « par faire dépouiller les prévenus de tout ce qu'ils pos- « sédaient. Or, argent, bijoux, assignats, tout ce qui lui « parut avoir une certaine valeur, il le déclara de bonne « prise, et il le fit porter à son greffe, sans inventaire ni « description préalable.

« La personne des prévenus ne lui fut pas plus sacrée « que leurs propriétés ; il affectait de les traiter avec la « dernière inhumanité, les laissant manquer de linge, de « vêtements, des choses les plus nécessaires à la vie, préci- « pitant les uns dans des cachots obscurs, sans autre a motif qu'un caprice tyrannique, et entassant les autres « dans les lieux les plus infects et les plus malsains ; « tellement que plusieurs d'entre eux, empoisonnés par « l'air méphitique qu'on y respirait, périssaient en peu « de jours.

« Sourd à toute espèce de réclamation, il ne leur per- « mettait pas d'en adresser à d'autres ; si, au mépris de « ses défenses, ils essayaient d'en faire parvenir au « dehors, il les interceptait en chemin, et on n'en en- « tendait plus parler ; enfin, pour achever de désespérer « les prévenus, il avait introduit parmi eux une délation « sourde, qu'il avait soin d'entretenir et de fomenter, (( non-seulement par l'appât des récompenses, mais en- <( core par la perspective des peines, menaçant de la

(1) Dans les documents que nous possédons le nom de ce personnage est écrit indifféremment Hanss ou Ance ; mais il signait Ance, du moins à la Guadeloupe.

« guillotine quiconque ne chargerait pas ceux qu'on vou- « lait perdre. Un jour, il se tint sur cela, chez le président « Raguey, en présence de tout le tribunal rassemblé, un « discours si fort et si énergique, que des prisonniers, <( auxquels i] fut rapporté, rétractèrent sur-le-champ des « attestations avantageuses qu'ils avaient données à leurs « officiers, qu'on accusait de conspiration contre l'Etat.

« Vous concevez, d'après cela, que les détenus devaient « naturellement avoir en horreur un pareil séjour ; mais, « pour en sortir, il fallait passer par le tribunal révolu- « tionnaire ; il n'y avait pas d'autre porte, et les chances « que l'on courait dans ce tribunal n'étaient assurément « rien moins que rassurantes. Il semblait qu'il eût été « établi pour marquer les victimes plutôt que pour dis- « cerner l'innocence d'avec le crime ; les prévenus « n'étaient presque jamais interrogés que sur des choses « vagues ou indififérentes, en sorte qu'ils arrivaient aux « débats sans savoir précisément ce qu'on leur imputait. « Dans la même vue, on ne leur signifiait leur acte d'accu- « sation que la veille de leur jugement, et à V heure à la- « quelle on savait que la lumière était éteinte dans la « prison ; et le lendemain, dès le grand matin, on les « envoyait chercher pour paraître au tribunal ; ce qui « ne leur donnait ni le temps de se recueillir, ni de pré- « parer leur défense.

« L'accusateur public avait à sa disposition une caisse, « qu'on avait soin de tenir pleine, et où il puisait à vo- « lonté pour payer les témoins plus ou moins largement, « selon qu'ils appuyaient plus ou moins ses actes d'ac- « cusation. A voir les individus qu'il appelait en témoi- « gnage dans les différentes affaires, on aurait été tenté « de croire qu'il avait des témoins à ses ordres, comme « on a des mercenaires à gage, pour leur faire faire ce « qu'on veut.

« Les témoins à charge étaient toujours les bienve- « nus : quelque absurdes, quelque évidemment fausses « même que fussent leurs dépositions, on ne les rejetait « jamais. En vain les accusés et leurs conseils les dénon- « çaient-ils comme faussaires, on n'admettait ni repro- « ches, ni accusations contre eux ; ils avaient la faculté

« de mentir et de calomnier impunément. L'un d'entre « eux, nommé Gauthier, ayant chargé un accusé d'un dé- « lit grave, et cet accusé s'étant pleinement lavé d'une « pareille imputation, en montrant qu'il était absent au « moment où Gauthier supposait que ce prétendu délit « avait été commis, sans se déconcerter il lui répondit « froidement par ce vers d'un apologue très-connu :

« Si ce n*est toi, c'est donc ton frère ?

« A ces mots, tout le monde se récria contre l'effronte- « rie de l'impudent faussaire. Vaine réclamation ; le tri- « bunal reste immobile, le témoin se retire tranquille- « ment chez lui, et l'accusé est envoyé à l'échaf aud

« Vous avez vu le tribunal de Brest dans les prisons, « sur son siège ; il faut présentement que vous le voyiez « hors de son enceinte, pour que vous puissiez vous en « former une idée complète.

« Il avait établi deux guillotines permanentes sur une « place tellement voisine des prisons que les détenus « pouvaient, de leurs chambres, entendre et compter le « nombre des têtes que l'on faisait tomber à chaque « exécution. Dans les derniers temps, il avait suspendu « l'exercice de l'une de ces deux guillotines, en la faisant « lier avec un ruban aux trois couleurs.

« Une jeune religieuse avait été condamnée et exécu- « tée à mort, sur la foi d'un traître, pour des propos pré- « tendus inciviques ; les chirurgiens de l'hospice obtin- « rent son corps pour le disséquer ; deux des juges du « tribunal l'ayant appris, ils se transportent à l'amphi- « théâtre, et là se livrent, sur le cadavre de cette mal- « heureuse fille, à des actes qui décèlent la plus pro- « fonde comme la plus horrible des dépravations.

« L'exécuteur des jugements criminels faisait son mé- « tier si négligemment que, souvent, il arriva au même « condamné d'être frappé jusqu'à trois fois du couteau « fatal sans être mort ; dans d'autres circonstances, au « lieu de jeter les têtes dans le panier à mesure qu'elles « tombaient, il les arrangeait symétriquement sur l'écha- « faud, et les montrait ainsi avec complaisance aux re- « gards du peuple. Cela lui arriva surtout dans l'afifaire

« des membres du département, qui étaient au nombre « de dix-neuf. Le tribunal savait tout cela, mais, au lieu « de l'empêcher, il l'autorisait souvent par sa présence. »

L'accusateur public près de ces tribunaux se faisait remarquer par l'exaltation de ses principes et le cynisme de ses réquisitoires. Petit de taille, marqué de la petite vérole, ce révolutionnaire avait dans le ton et les manières quelque chose de brusque et de saccadé, rendu plus apparent par un accent provençal fortement prononcé. Jamais il ne vous regardait en face ; mais lorsque, par hasard, ses petits yeux gris se rencontraient avec les vôtres, on y lisait un certain je ne sais quoi qui commandait la crainte, ou provoquait un sentiment répulsif.

Cet homme était Victor Hugues (1). Né à Marseille, le 21 juillet 1762, de l'obscure boutique d'un boulanger, rêvant l'air et l'espace, bien jeune encore il s'était élancé sur l'océan. Embarqué d'abord comme marin, il parcourut la mer des Antilles, puis comme commerçant il visita les différents ports du golfe du Mexique, et finit par se fixer à Saint-Domingue. La révolution le surprit établi au Port-au-Prince et à la tête d'une assez brillante fortune. Il était membre de l'assemblée provinciale, provisoirement administrative de l'ouest, lorsqu'éclata l'incendie qui réduisit en cendres la seconde ville de la reine des Antilles.

Dans ce désastre, il n'eut pas seulement à souffrir de la perte de sa fortune : il lui fallut encore pleurer son frère, le compagnon de ses travaux, lâchement assassiné par les nègres et les mulâtres.

Ces épreuves ne parvinrent pas à affaiblir sa foi aux idées nouvelles. Il se rendit à Paris. A son arrivée, en

(1) Victor Hugues n'a pas été accusateur public à Brest durant tout le temps que fonctionna le tribunal révolutionnaire. Devant se rendre à la Guadeloupe, il céda la place à un confrère. Le nouvel accusateur public fut tout aussi terrible aux accusés que l'ancien. 11 faut croire que c'était une condition du métier.

octobre 1792, il alla frapper à la porte de Monge. Cette porte restant close pour l'ancien marin, il écrivit au ministre. Sa lettre avait pour objet de dénoncer la trame du ^gouvernement espagnol, consistant à procurer aux émigrés et aux prêtres le moyen de passer à Saint-Domingue, afin de soustraire cette partie de l'empire à la domination de la France. Il la terminait ainsi : « Si vingt « ans de colonie, une connaissance locale de toutes les « colonies étrangères et du continent de TAmérique, « ayant navigué pendant douze ans dans cette partie, et « du côté des possessions espagnoles ; si ces connais- « sances, citoyen ministre, peuvent être de quelque uti- « lité à la République, disposez de ma fortune et de ma « vie, elles sont à ma patrie. »

Hugues avait perdu à peu près tout ce qu'il possédait dans l'incendie du Port-au-Prince ; il l'avouait dans sa lettre au ministre ; il ne mettait pas moins, toutefois, sa fortune à la disposition de la République. C'est qu'avec la vie lorsqu'on ofifre aussi sa fortune, cela pose bien, malgré la conviction de chacun qu'une offre pareille est une demande, ne veut dire que ceci : employez-moi avec salaire, appointements. Pour l'instant, le ministre ne voulut pas user des talents de Victor Hugues. Mais lorsque l'année suivante on vint à monter la machine homicide des tribunaux révolutionnaires, la dénonciation devant en être l'âme, on dut naturellement songer à l'homme, qui, au retour de longs voyages, s'était révélé par une dénonciation, et on en fit un accusateur public. Soit hasard, ou un efifet de la volonté de Victor Hugues, qui voulut offrir un sacrifice aux mânes de son frère assassiné, le premier homme qui comparut devant le redoutable tribunal de Rochefort, et qui fut livré à Ance, afin qu'il donnât la preuve pratique de son patriotisme, fut un mulâtre.

Cette victime ayant montré que la machine fonctionnait au gré des proconsuls, on fit approcher Chancel et Coureau, deux jeunes gens, l'un et l'autre touchant encore à l'adolescence. Leur crime provenait de la gaîté et de l'irréflexion de leur jeune âge. Ils s'étaient égayés aux dépens d'un brave sans-culotte qu'on voyait rôder

çà et là, cherchant de la pâture au tribunal révolutionnaire. Il fallait de Thabileté pour exposer le délit et de l'audace pour demander la mort de ces infortunés ; Hugues ne recula pas devant la tâche. Son réquisitoire indiquera les raisons qui suffisaient au tribunal de Rochefort pour mettre Ance à même de clore la procédure. Cette pièce est courte et peut être rapportée en entier. La voici :

« Chancel et Coureau étaient chargés de conduire les « travaux de construction des vaisseaux de la Républi- « que : le peu de zèle qu'ils ont mis à suivre les travaux « est une preuve qu'ils sont vendus à Pitt, et qu'ils veua lent que la nation n'ait pas de forces suffisantes à « opposer à ses ennemis. D'un autre côté, ils ont osé, « sur les chantiers, blâmer l'amour patriotique, l'enthou- « siasme républicain des hommes sous leurs ordres, et « ils se sont permis de tourner en dérision les bons senti timents des citoyens les plus recommandables de la « commune. Le châtiment ne peut être assez sévère pour « des hommes dont toutes les actions sont une critique « révoltante de la sainte cause que nous défendons, et « un appel au retour du gouvernement monarchique. »

Le tribunal livra à Hugues les têtes qu'il demandait.

Mais c'est surtout à l'occasion de la grande hécatombe des officiers et marins du vaisseau V Apollon que se manifesta le triomphe de l'accusateur public, et qu'il fut placé haut dans l'esprit des Jacobins. Aussi, en rendant compte de cette exécution à la Convention, les commissaires Laignelot et Lequinio ne purent s'empêcher d'élever des trophées au tribunal et à son accusateur public.

« A la chute de chaque tête, des chants patriotiques et « des cris de Vive le tribunal I ont rendu un juste hom- « mage aux membres qui le composent. Nous saisissons « cette occasion pour en rendre un très-authentique à « Hugues, l'accusateur public, excellent Jacobin, dont le « civisme, les talents et l'activité se trouvent au degré « le plus désirable. »

Tel était l'homme auquel on allait confier sans transition le gouvernement de la Guadeloupe, avec des pouvoirs illimités, ne relevant que de Dieu, qu'il niait, et de sa

conscience révolutionnaire. Il partit. Il avait pour collègue le citoyen Chrétien ; et, comme auxiliaire, outre les onze cent cinquante hommes de troupes, une guillotine neuve, et le décret du 4 février 1794, portant abolition de Tesclavage dans les colonies françaises.

La Basse-Terre

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