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CHAPITRE IL

Situation de la France. — Idées dominantes au moment du départ

de Victor Hugues.

Lorsque Victor Hugues quitta la France, la nation ayant voulu embrasser un fantôme, Tégalité et la liberté absolues, était tombée dans les étreintes des assignats, du maximum, de la loi des suspects et des tribunaux révolutionnaires. La terreur était à Tordre du jour. On aurait dit qu'une portion notable du peuple, frappée de vertige, avait perdu le sentiment du bien et du mal : elle applaudissait à la proscription de la vertu et à la glorification du crime. La fureur du meurtre et le dévergondage de la pensée débordaient, menaçant de noyer la civilisation dans une mare de fange et de sang. Des hommes, naguère ecclésiastique, prêchaient la loi agraire ; d'autres, l'inutilité du mariage. « Femmes et filles, disait le capucin « Chabot, croissez et multipliez. Vous n'avez besoin pour « cela ni de prêtre ni de ministre. » La citoyenne Momoro avait été promenée dans Paris, sous le nom de la déesse Raison. Lasource développant à la tribune ces principes, base fondamentale de toute société : — sûreté des personnes, respect des propriétés, indépendance des opinions, — celui qui allait devenir le dieu du jour, s'était écrié : « C'est indécent ! » Sous peine de mort, il n'était pas permis de sortir du territoire de la République. Malheur au marchand, qui, ruiné par les assignats et le maximum, cessait son commerce ou même apportait moins d'activité dans ses opérations ! c'était un suspect, partant un condamnable à mort. Les détenus étaient gardés et nourris

à leurs frais. L'arbitraire fixait la quote de chacun. Certains prisonniers étaient taxés à quarante-cinq livres par jour. Sans communication avec le dehors, dans l'impossibilité de veiller sur ses biens et de les défendre du pillage, il fallait payer, ou, déjà suspect, le détenu le devenait encore plus, et la guillotine le réclamait. La demeure du citoyen avait cessé d'être un asile inviolable. On pouvait la fouiller à tous les instants du jour et de la nuit. Plus de confidences, plus de ces épanchements du cœur de l'ami à son ami, du père au fils, de la mère à la fille : la violation du secret des lettres avait été autorisée par décret. Il était même dangereux de penser avec soi-même, de confier au papier, dans le silence et le secret du cabinet, sa pensée la plus intime, car la visite domiciliaire était là, toujours menaçante, et ce papier saisi c'était la mort.

Le sentiment fraternel était un crime. Encourait la mort la sœur qui faisait passer des secours à son frère proscrit et malheureux. Crime aussi était l'amour paternel. Sans égard pour soixante-dix-neuf ans de probité et de vertu, Angran d'Allerey est envoyé à Fouquier-Thinville, sous l'accusation d'avoir procuré de l'argent à ses enfants émigrés. Angran fait l'aveu du délit. « Ignores-tu, lui « crie l'accusateur public, la loi qui le défend ? — Non, « répond le vieillard, mais j'en connais une plus sacrée, « celle de la nature, qui ordonne aux pères de nourrir « leurs enfants. » — Il est conduit à l'échafaud.

Indirectement si l'on veut, mais en réalité, le législateur avait coté au nombre des crimes, la piété filiale. Sans être rangée parmi les émigrés et sans mériter la mort, passé quatorze ans, la jeune fille ne pouvait suivre sa mère, se dévouer à son vieux père : résistant à leurs ordres, faisant taire ses sentiments de tendresse, elle devait se priver de leurs conseils, dédaigner leur exemple et se lancer seule, sans appui, tête baissée, au milieu d'une société sur laquelle Chaumette, Hébert et leur général Ronsin avaient soufflé l'athéisme et l'immoralité. Elle n'en pouvait sortir que souillée, la honte au front, mais qu'importe ? Elle avait le choix : le déshonneur, l'abnégation de tous les sentiments qui criaient au fond de son cœur, ou la mort !

Le génie, Téloquence, la vertu, le courage, la générosité, l'amitié, le dévouement étaient proscrits. Lavoisier, Vergniaud, Bailly, André Chénier, M"' Roland, Malesherbes, l'abbé de Fénélon, M"" Elizabeth étaient partis pour la sanglante place, ou, dans les prisons, attendaient leur tour. Les services rendus aux idées qui semblaient dominer ne faisaient point obtenir grâce : Rouget de Tlsle, l'auteur de la musique et des paroles de la Marseillaise, avait entendu tirer sur lui les verroux d'un cachot. Il n'y avait de refuge que dans les camps, et encore ! La hache révolutionnaire s'est abattue sur plus de généraux que le canon ennemi n'en a tué. Sur les soixante-deux généraux qui commandèrent en chef pendant la révolution, quatre sont morts sur le champ de bataille ou des suites de leurs blessures, et onze sur l'échafaud. La liste de cette sorte de victimes n'était pas close, car c'est le 9 thermidor qui ouvrit à Hoche les portes de la prison.

Nous avons prononcé le mot de prison. Ce qui s'y passait paraît incroyable. Le curé Joseph Lebon, connu avant la révolution par son fanatisme religieux, et, depuis, par son fanatisme révolutionnaire, avait établi dans Arras le régime de la terreur, et institué un tribunal révolutionnaire. Lorsque, par hasard, un prisonnier trouvait grâce devant ce tribunal, Lebon, qui ne marchait jamais sans un sabre nu à la main, deux pistolets à la ceinture et un bonnet rouge sur la tête, le faisait reconduire en prison, et le jour même, ou le lendemain, le malheureux était ramené au même tribunal, qui le condamnait. Dans les prisons de Lebon, à une abominable cruauté on mêlait les plus révoltants outrages à la pudeur des femmes et des jeunes filles. Le soin de les fouiller était confié à des hommes. Ces misérables, après avoir fouillé sous tous les vêtements ordinaires, fouillaient sous d'autres vêtements plus secrets.

Dans la même ville d'Arras, la directrice de la prison la Providence s'emparait des effets, des aliments, du vin et des liqueurs appartenant aux femmes que le tribunal envoyait à la guillotine. Cette mégère, avec d'autres mégères semblables à elle, passait en orgie les nuits qui suivaient les exécutions. Pour faire ses invitations, elle avait

une formule : elle disait à ses convives : « Aujourd'hui, je crache du sang. »

Dans ces prisons, dont le sol de la République était couvert, périssaient plus d'infortunés, par la misère et les privations, qu'on n'en voyait monter sur l'échafaud. Des femmes, des enfants, des vieillards, entassés les uns sur les autres, ne tardaient pas à développer des maladies pestilentielles qui en emportaient des milliers. Ecoutez le médecin Lahannette, déposant dans le procès du monstre Carrier : « Ce sont les brigands, jetés en foule dans « les prisons, qui ont infecté ces maisons de détention. « Comme médecin, j'ai été appelé pour les traiter ; je les « ai fait mettre en plein air, et ils n'en avaient pas moins « l'odeur du cadavre portée à un tel point qu'ils empoi- « sonnaient le lieu de leur résidence et les environs, et « exhalaient au loin la putréfaction dont ils étaient « atteints. »

Ecoutez encore Legendre dans la séance de la Convention du 6 octobre 1794 : « J'interpelle mon collègue « Bourdon de dire si, en visitant les prisons, nous n'y « avons pas trouvé un très-grand nombre d'individus qui « ressemblaient plus à des spectres qu'à des hommes ; « des vieillards aux yeux caves et renfoncés, qui étaient « couverts de la crasse de la misère, des sourds, des « muets accusés de conspiration ?...

« Bourdon (de l'Oise.) — Tout cela est vrai ; on avait « emprisonné ces hommes, parce qu'ils étaient vieux et « riches. »

Parce qu'ils étaient riches, voilà le secret des emprisonnements et même des condamnations. Amar et Jagot écrivaient au comité de la section de Guillaume Tell : « Vous oubliez, citoyens, en nous envoyant la liste des « individus que vous mettez en état d'arrestation, de « mettre en marge, et à côté de leur nom, la quotité de « leur fortune. Cet oubli est très-préjudiciable à la chose « publique ; il met les juges dans V impossibilité d'asseoir « leur jugement. »

Riche, on vous supposait tous les crimes. Amar, dans le département de l'Ain, avait fait jeter en prison une dame sous l'accusation d'avoir entretenu une correspon-

dance avec son fils émigré : l'infortunée n'avait jamais été mère !

Le but était partout le même, le pillage ; mais les moyens ^^ur l'atteindre différaient selon les lieux et les circonstance^. Ici on vous envoyait à l'échafaud, et la confiscation des biens s'ensuivait ; là, après vous avoir incarcéré, on vous mettait en liberté, moyennant rétribution. La société Jacobite et Montagnarde de Sedan avait trouvé un moyen simple de faire passer d'un seul coup toutes les propriétés de la France entre les mains des sans-culottes. Voici la règle générale qu'elle voulait faire établir. Elle écrivait à la société des Jacobins de Paris :

« Il semble que la révolution n'a produit d'autre effet « que de faire succéder les hommes qui ont de l'argent « à ceux qui ont des parchemins. Les patriotes de Sedan, « convaincus que les riches ne valent pas mieux que les « nobles, et que c'est à l'aristocratie des premiers que « nous devons les troubles du Calvados, la guerre de « Vendée, la trahison de Toulon et la révolte de Lyon, « vous proposent de faire passer le projet de décret sui~ « vant à la Convention nationale :

« 1* Lorsque, par les machinations des citoyens opu- « lents d'une ville quelconque, il y sera élevé des mouve- « ments de révolte, cette ville sera déclarée en rébellion.

« 2" Cette déclaration servira d'invitation pressante « aux bons citoyens de cette ville de combattre les au- « teurs de la rébellion et de sauver la chose publique.,

« 3" Les citoyens qui seront parvenus à étouffer la « révolte seront déclarés avoir bien mérité de la patrie ; « ils obtiendront, pour récompense, la moitié des biens « meubles et immeubles appartenant aux auteurs de la « révolte ; l'autre moitié sera confisquée au profit de « la République.

« 4" Les autorités constituées seront chargées, sous « leur responsabilité, de faire le partage égal de ces biens.

« 5" Les chefs reconnus de la rébellion seront punis « de mort.

« Varoquier, Plins, Maret. »

Des mouvements de révolte ! Il est inutile de faire

observer que, pour les simuler, les moyens n'auraient pas manqué à ceux qui étaient les maîtres, et qui ne voulaient pas plus des riches que des nobles.

Le pillage s'exerçait encore sous le prétexte de rechercher et de détruire les emblèmes proscrits. Des commissaires de section, faisant une fouille dans le domicile du beau-père de Camille Desmoulins, trouvent sur la cheminée une pendule, et dans un coin, une vieille malle. La malle est couverte de fleurs de lis ; l'aiguille de la pendule représente un trèfle. Mais la malle est sans valeur et la pendule vaut quinze cents livres. Les commissaires soutiennent que le trèfle est une fleur de lis ; ils emportent la pendule et laissent la malle.

Et les commissaires aux accaparements ! rien ne leur échappait. On en vit un qui enleva trente-six œufs à un père de famille qui avait sept personnes à nourrir.

Une partie de ces rapines allait remplir les caisses de la République ; puis venaient d'autres voleurs qui volaient les voleurs. La preuve de ces faits déborde dans le Moniteur. Contentons-nous de quelques lignes d'un rapport de Saint-Just : « Trois milliards, volés par les fournis- « seurs et par les agents de toute espèce, sont aujourd'hui « en concurrence avec l'Etat dans les acquisitions. L'ad- « ministration des armées est pleine de brigands ; on « vole les rations des chevaux. On n'y reconnaît point « de subordination, parce que tout le monde vole et se « méprise. »

Les églises avaient été transformées en Temples de raison. Aux voûtes, on voyait suspendu un niveau, symbole de l'égalité absolue. On niait Dieu, et des honneurs divins étaient rendus à Marat. Ce monstre était appelé le Caton français, l'immortel législateur. Le peintre David — à quoi donc sert le génie ! — le comparait à Aristide et à Socrate. On demandait que son corps embaumé fût montré à tous les départements, mieux encore, on voulait que toute la terre vît les restes de ce grand homme. Les rues étaient encombrées de processions faites en mémoire du saint. On l'invoquait dans une chapelle sépulcrale, dressée sur la place du Carrousel. L'envieux Robespierre, importuné par tout bruit, tout éclat, toute

pompe qui n'avait pas sa personne pour objet, avait seul compris avec quel parfum il convenait d*encenser le nouveau Dieu.... du sang ! Il disait à ses séides des Jacobins : « J*ai le droit de m'étonner que votre énergie s*épuise « ici en de vaines déclamations et que vous ne songiez « qu'à de vaines pompes. Le meilleur moyen de venger « Marat, c'est de poursuivre impitoyablement ses enne- « mis. »

Les ennemis de Marat ! c'étaient les deux cent mille têtes de choix que, de son vivant, il n'avait cessé de demander.

Les hommes qui donnaient à ce régime toute leur approbation étaient des citoyens vertueux ; ceux qui ne l'admiraient point étaient des ennemis du peuple ; et Robespierre faisait la part revenant aux uns et aux autres : « Aux bons citoyens, le gouvernement doit toute « la protection nationale ; aux ennemis du peuple, il ne « doit que la mort. » En conséquence, on tuait le père qui ne se prosternait point devant des lois si justes, une morale si parfaite ; et, afin d'inspirer au fils l'amour de la République, on lui enlevait son héritage. Après cela, s'il osait encore ne pas paraître content, on l'envoyait rejoindre son père. « Il fallait, dit Camille Desmoulins, « montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, « si l'on ne voulait s'exposer à périr soi-même. » Camille ne sut pas faire usage pour lui-même du conseil qu'il semblait donner aux autres ; il périt. D'ailleurs son talent d'écrivain était incontestable, et ce talent était un crime. Robespierre posait comme maxime gouvernementale « qu'il fallait proscrire les écrivains comme les plus dan- « gereux ennemis de la patrie. » La réponse faite à Lavoisier n'est que la consécration de la maxime du maître. Ce savant, condamné, demanda quelques jours de répit pour compléter des expériences utiles à l'humanité ; on lui répondit : « La France n'a plus besoin de savants. »

C'était la liberté des montagnards que Vergniaud a caractérisée avec sa grande et belle parole. « Telle est, « s'écriait-il, la nature du mouvement qui nous entraîne, « que déjà, depuis longtemps, il n'est plus permis de « parler du respect pour les lois, pour l'humanité, pour

« la justice, pour les droits de Thomme, dont la conquête « nous coûte cependant quatre années de combats, sans « être qualifié au moins d'intrigant, et plus souvent « encore d'aristocrate et de contre-révolutionnaire ; qu'au « contraire, provoquer au meurtre, exciter au pillage, « c'est un moyen sûr d'obtenir des hommes qui se sont « emparés du gouvernail de l'opinion les palmes du « civisme et le titre glorieux de patriote....

« On a vu se développer cet étrange système de liberté, « d'après lequel on vous dit : Vous êtes libre ; mais « pensez comme nous sur telle question d'économie poli- « tique, ou nous vous dénoncerons aux vengeances du « peuple. Vous êtes libre ; mais courbez la tête devant « l'idole que nous encensons, ou nous vous dénoncerons « aux vengeurs du peuple. Vous êtes libre ; mais associez- « vous à nous pour persécuter les hommes dont nous « redoutons la probité et les lumières, ou nous vous dési- « gnerons par des dénominations ridicules, et nous vous « dénoncerons aux vengeances du peuple. »

Mais, à l'époque où nous sommes parvenu, ce n'est plus aux vengeances du peuple qu'oij vous déférait ; c'était à Fouquier-Thinville, qui, pour donner à ses victimes un avant-goût du supplice, avait fait monter une guillotine dans la salle même du tribunal. Pour mériter l'échafaud, il n'était pas besoin de penser autrement que les seigneurs et les maîtres de la France : votre nom quelquefois constituait tout votre crime. Mandat, commandant de la garde nationale de Paris, montre, le matin du 10 août, quelque velléité de défendre la royauté contre l'insurrection : on l'égorgé. Le règne des sans-culottes venu, sa nièce est envoyée au tribunal révolutionnaire. Fouquier-Thinville lui cherche un crime, et vient avouer au tribunal qu'il n'a rien trouvé ; « mais, ajoute-t-il, elle « s'appelle Mandat : je conclus à la mort. » Les juges furent de l'avis de l'accusateur public.

Tuer semblait être un besoin, un plaisir. On avait proscrit la tragédie de Mahomet de Voltaire, à cause de ces deux vers :

Exterminez, grands Dieux I de la terre où noux^oiames. Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes.

A la première représentation de Caïus Gracchus, par Joseph Chénier, le conventionnel Albitte se récria à cet hémistiche ; « Des lois, et non du sang. » Interrompant Facteur, il osa ordonner qu'on intervertit Tordre des paroles du vers. Ce que voulait Albitte, c'était du sang, et non des lois.

On aurait dit que le gouvernement, semblable aux bouchers des grandes cités, se croyait tenu, par Fouquier- Thinville, de livrer à ses pratiques tant de têtes par jour. A défaut d'un autre aliment, on nourrissait l'instrument de mort avec des charretées de jeunes filles, de vieillards, ou de religieuses. Malgré l'étonnante activité de la guillotine, un moment vint où on l'accusa de paresse. Alors, à Lyon, on inventa les mitraillades. Collot-d'Herbois paraît de sang-froid en rendant compte de ses travaux. « L'instrument ordinaire de mort, dit-il, n'agissait point « assez vite, le marteau ne démolissait que lentement. « La mitraille a détruit les hommes, la mine a détruit « les édifices. » Ce conventionnel pouvait ensuite émettre naturellement cette pensée sanguinaire : « Il faut faire « éprouver au corps politique la sueur immonde de l'aris- « tocratie ; plus il aura transpiré et mieux il se portera. »

A Nantes, ce furent ces grands bateaux à soupapes, à l'aide desquels on faisait périr, par centaines et d'un seul coup, des prêtres, des vieillards, des jeunes filles, des femmes enceintes, des enfants. Carrier appelait cela, gaîment, des déportations verticales. Le fait de dépouiller de leurs habits des jeunes gens et des jeunes filles, ou des vieillards et des vieilles femmes, de les attacher dosà-dos et de les jeter dans la Loire, était dit des mariages républicains. En voyant le fleuve charrier tant de cadavres, le cœur du montagnard se dilatait, et il écrivait à la Convention : « Quel torrent révolutionnaire que cette « Loire ! » Il ne nous est pas donné de connaître au juste le régime auquel les sans-culottes voulaient soumettre la nation. C'était leur secret. Carrier écrivait : « Nous ferons un cimetière de la France plutôt que de « ne pas la régénérer comme nous l'entendons. »

On raillait les victimes. Une détenue, la dame Mallet, dont le seul crime était d'être riche, se plaint à un mem-

bre du comité d'un violent mal de gorge. Le fonctionnaire lui répond : « Bon, ce n'est rien ; la guillotine guérira tout « cela. » A d'autres détenus on disait : « Il ne s'agit que « de vous envoyer divorcer avec vos têtes par le minis- « tère de dame guillotine. »

On commettaitxle sacrilège d'associer des idées bouffonnes aux choses qui, dans tous les temps et chez tous les peuples, commandent le respect, nous voulons dire la religion et la mort. L'un des exécuteurs de Lyon, Baigne» un homme qui pensait faire l'office de juge, écrivait : « Le tribunal révolutionnaire est dans toute sa vigueur, « rien n'échappe à sa surveillance ; chaque jour la terre « de la liberté se purge de brigands ; dix membres de la « municipalité ont eu la tête tranchée sur la place où de- « valent reposer les cendres du vertueux Challier. On a « célébré avant-hier une fête en son honneur : la cérémo- « nie fut auguste, et le fanatisme terrassé : le plus beau « personnage était un âne décoré de tous les harnais pon- « tificaux ; il portait mitre sur la tête. Si M. Lamourette « l'eût vu dans cet attirail, il n'aurait pu se refuser à dire « que le nouvel évêque imitait, on ne peut mieux, la ma- « jesté épiscopale.... Depuis trois jours, nous avons fait « tomber vingt et une têtes par la guillotine, sans compter « les fusillades journalières, tous officiers municipaux et « administrateurs du département ; bientôt il ne restera « plus de traces de cette engeance perfide. »

La fureur de détruire les hommes n'était surpassée que par Ta fureur de détruire les choses. Rien n'était épargné : ni monuments, ni statues, ni médailles, ni manuscrits, ni vases sacrés ou antiques. Les tombeaux même ne purent échapper à cette proscription. C'est au nom de la liberté et en vertu d'un décret de la Convention que les sépulcres de Saint-Denis avaient été ouverts, et les cendres qu'ils renfermaient soumises à la plus dégoûtante profanation.

Sous les motifs les plus frivoles, des cités entières cessèrent d'exister. Toute la France avait été couverte d'arbres de liberté. Dans la ville de Bédouin, pendant une nuit obscure et dans un lieu écarté, l'un de ces arbres fut coupé. Quels étaient les auteurs de ce grand attentat ? Devait-on les aller chercher dans cette partie de la po^

pulation qui, par ce fait, aurait été certaine de faire naître contre elle le prétexte d'une persécution ? Les auteurs de la profanation étaient-ils parmi ces hommes paisibles qui fuyaient Téclat et recherchaient l'oubli afin de pouvoir vivre, ou bien parmi ceux qui avaient un intérêt opposé, celui, par exemple, de provoquer un mouvement de révolte^ afin d'avoir une occasion de mettre en pratique le décret proposé par les frères et amis de Sedan ? Pour Maignet, conventionnel en mission, la chose ne présenta pas un doute. Il jugea que le délit ne pouvait avoir été commis que par ceux qui avaient intérêt à ne pas le commettre. En conséquence, vingt-quatre heures furent données aux propriétaires pour livrer les coupables. A moins que les malheureux habitants ne se fussent entendus pour perdre un innocent, ils ne pouvaient obéir à l'ordre du maître : ils ne connaissaient point l'auteur du crime. Les vingt-quatre heures écoulées, Maignet décrète le pillage ; puis il fait apporter des torches et l'incendie s'allume. Maignet regarde. Lorsqu'il n'aperçoit plus que des cendres, il fait disperser les habitants qu'il ne destine pas à la guillotine. Là où fut Bédouin on planta des poteaux sur lesquels se lisait la défense d'en approcher. Cette cité eut un nouveau nom : on l'appela Bédouin r Anéanti,

La décence dans la manière de se vêtir était un signe d'aristocratie. On n'aimait pas la patrie, si l'on n'était débraillé et coiffé d'un ignoble bonnet rouge. Afin de le marier au costume, on avait dépouillé le langage de toute pudicité. On applaudissait au misérable Hébert, salissant de sa parole la reine Marie-Antoinette, cette grande infortune, qui, à défaut de tout autre sentiment, aurait dû inspirer respect et pitié. On lisait dans le journal du Père Duchêne :

« Je viens de faire une ronde dans les prisons. J'y ai

« passé en revue tous les j f qui sifflent la linotte.

« Je ne m'arrêtai pas longtemps avec tous ces brigands, « — les girondins, — leur présence m'inspirait trop « d'horreur. Chemin faisant, je donnai un coup de pied « à la conciergerie, pour rendre visite à la veuve Capet. « Je trouvai la g aussi insolente que de coutume. —

« Tu as beau jurer et te débaptiser, vieux marchand de « fourneaux, me dit-elle, je ne serai pas raccourcie ; j'ai « des amis partout, et dans la Convention même ; ils « ont la patte graissée pour allonger la courroie et pour « m*ouvrir, un beau matin, les portes de cette prison. — « Oh ! je n*en doute pas, coquine, mais le peuple est là. « Il faudra bien passer par où il voudra, car c'est le sou- « verain, c'est le maître ; ce n'est que quand il dort qu'on

« peut se f de lui ! Ton gros c avait aussi de bons

« amis dans la Convention, il n'en a pas moins joué à « la main chaude ; tu essayeras aussi de la cravate, « f (1).

Quelques semaines après, des hommes avaient parcouru les rues de Paris en tenant un papier imprimé qu'ils agitaient, en criant : La plus grande joie de toutes les joies du Père Duchêne !

Ces hommes étaient les porteurs de la feuille d'Hébert ; ce papier, le journal, et la plus grande des joies du Père Duchêne, le supplice de la reine, raconté dans les termes que voici :

« J'ai vu tomber dans le sac la tête de Veto femelle. Je

« voudrais, f , pouvoir vous exprimer la satisfaction

« des sans-culottes, quand l'archi-tigresse a traversé « Paris dans la voiture à trente-six portières. Ses beaux « chevaux blancs, si bien panachés, si bien enharnachés, « ne la conduisaient pas, mais deux rossinantes étaient « attelées au vis-à-vis de maître Samson, et elles pa- « raissaient si satisfaites de contribuer à la délivrance de « la République, qu'elles semblaient avoir envie de galo-

« per pour arriver plus tôt au lieu fatal. La g , au sur-

« plus, a été audacieuse et insolente jusqu'au bout. Ce- « pendant, les jambes lui ont manqué au moment de « faire la bascule pour jouer à la main chaude, dans la « crainte, sans doute, de trouver, après sa mort, un sup- « plice plus terrible que celui qu'elle allait subir. Sa tête « maudite fut enfin séparée de son col de grue, et l'air « retentissait des cris de Vive la République I »

(1) Les mots rapportés ici avec une lettre initiale sont écrits ea toutes lettres dans le journal d'Hébert.

Hébert î quelle ignoble figure, même parmi tant d'autres dont on se détourne avec efifroi et dégoût. C'est lui qui osa suggérer sur une mère et sur son fils, âgé de sept ans, cette déposition qu'on ne peut lire sans sentir un frisson vous parcourir tout le corps.

Tout s'harmonise dans une société. Le langage d'Hébert étant approuvé, il était naturel de donner pour juges à une reine de France : un perruquier, un peintre, un menuisier et un recors.

Les clubs, qui pourtant avaient provoqué ou approuvé toutes les mesures les plus violentes de la révolution ; les clubs, dont l'un des chefs, le président de la société des Jacobins, disait, à l'époque du jugement de Louis XVI : « Je suis en insurrection ; j'assassine le premier « rolandiste, feuillant, brissotin qui vote pour l'appel au « peuple, » — les clubs, dans le sein desquels il s'était trouvé un membre capable de proposer ce moyen simple de se débarrasser des girondins, à savoir : de les enlever, de les transporter dans une maison du faubourg et de les égorger, puis de supposer des lettres pour faire croire à leur émigration ; ces sociétés monstrueuses, instruments de pillage et de meurtres, avaient été jugées audessous de leur mission révolutionnaire ; elles venaient d'être régénérées, régénérées à ce point que celle d'Angoulême avait acquis le style et l'orthographe dont voici un échantillon :

« La société populaire régénérée d'Angoulême à ses « frères composant celle de Mexent :

« L'opinion de tous les républicains est uniforme. « Nous aussi, frères et amis, nous avons signalé la con- « tenance de Varristocratie, la notre s'est élevée au termo- « mètre des circonstances, et notre amour pour la patrie « nous a bien vite fait allumer les reverberres de la sur- « veillance sans-culotide. »

Quant à la moralité des clubs régénérés, elle se révèle dans la proposition de Dubois Crancé faite aux Jacobins : de ne maintenir ni d'élire aucun membre qui n'aurait pas des titres pour être pendu, dans l'hypothèse d'une contre-révolution.

Le beau idéal de la doctrine avait été établi à Dijon.

Là, les montagnards, maîtres de la municipalité, du comité révolutionnaire et de la société populaire, s'étaient embrigadés sous le nom d'armée révolutionnaire. A ce titre, ils forçaient la commune à leur payer une solde. Ayant la force et le pouvoir, ils se livraient à tous les brigandages, puis dissipaient dans des orgies, où il n'était permis de boire que dans des calices, le fruit de leurs rapines.

Tel était le gouvernement de la France. On y avait été conduit par ce désir insatiable de domination et de richesse placé dans le cœur de tous hommes, et, ce désir satisfait, par la crainte de se voir ravir, par de nouveaux venus, une position acquise. On aura beau, par une habile phraséologie, masquer l'intention et le but, au fond de toute révolution on trouvera une substitution. Les noms changent, mais les choses restent. N'est-ce pas pour se délivrer de la tyrannie d'un seul que la royauté avait été abolie ? La royauté abolie, que se passe-t-il ? la Convention s'empare de la dictature. Cette dictature qu'elle s'était arrogée sur la France, douze membres, sous le nom de comité de salut public, se l'arrogent sur l'assemblée, puis un seul prend sur les douze l'autorité qu'ils avaient prise sur l'assemblée et que celle-ci exerçait sur l'empire. Ainsi, pour détruire le despotisme, et faire disparaître le pouvoir d'un seul, on avait ruiné la France et versé des flots de sang : en réalité, qu'avait-on mis à la place de ce qui avait été détruit ? le pouvoir d'un seul et le despotisme le plus effroyable dont il ait été ouï parler ! A l'aristocratie des grands feudataires du royaume avait succédé l'aristocratie des sans-culottes. Entre les deux aristocraties, il n'y avait de différence que dans l'éducation et les manières. La nouvelle était aussi jalouse de ses droits que l'ancienne ; elle ne souffrait pas plus de voir accorder des emplois à des personnes qui lui étaient étrangères que l'ancienne n'eût toléré dans son ordre le non-possesseur d'un fief. Il y avait même orgueil, même outrecuidance. Marat avait autant et plus de vanité que le plus vaniteux descendant du premier baron chrétien. Dans l'ancien ordre des choses, ce n'était pas le mérite qui était consulté pour faire revêtir des plus hautes di-

gnités, mais le nombre des quartiers de noblesse ; dans le nouveau, le sans-culot tis me tenait lieu de tout. La domination avait été déplacée, transportée de la tête de ceux-ci sur la tête de ceux-là ; mais le peuple, quel fruit avait-il tiré de tant de sang répandu ? que lui était-il revenu de ce grand dépôt d'or, d'argent, d'argenterie, de bijoux, d'objets précieux fait à la commune de Paris ? Dans la dépouille des temples, dans le pillage des châteaux, dans l'immense confiscation des biens des suppliciés, et dans l'émission de 45 milliards 500 millions d'assignats, quelle fut la part du peuple ? — Après les massacres de septembre, Billaud-Varennes fit compter à chaque égorgeur 24 livres !

On ne pouvait parvenir à la conquête des positions convoitées qu'en s'appuyant sur la multitude. Il fallait donc flatter ses instincts, afin de l'entraîner et de marcher à sa tête. Mais durant cette tactique, d'autres, également ambitieux, mus par la même convoitise, venaient derrière, impatients d'atteindre, de passer même ceux qui étaient déjà devant. Dans cette situation, les seconds devaient offrir plus que les premiers. Ceux-ci, pour ne pas se laisser distancer, étaient amenés à promettre davantage ; de concession en concession, de promesse en promesse, on arriva, par cette espèce d'enchère, du grand et beau mouvement de 89, à la monstruosité politique et civile désignée sous le nom d'époque de 93.

C'est ainsi que lorsqu'un conventionnel demandait que les nobles et les prêtres qui ne résidaient point dans leur municipalité fussent tenus pour suspects, tout aussitôt un autre se levait pour demander que l'on mît également au rang des suspects : « les boutiquiers, les gros « commerçants, les agioteurs, les ci-devant procureurs, « huissiers, les valets insolents, les intendants et hom- « mes d'affaires, les gros rentiers ; les chicaneurs par « essence, profession, éducation, tous gens naturellement « plus ennemis de la liberté que les nobles et les prêtres. » C'est ainsi encore que, parce que des citoyens de Nevers auront eu l'idée d'entrer à la Convention, portant dans leurs mains de grandes croix d'or, des mitres et des images de saints, d'autres citoyens de la section de Gra-

villiers, voudront s'y présenter processionnellement, affublés d*habits pontificaux, ridiculisant les choses du sacerdoce, sans se soucier du spectacle qu'ils vont donner à la France et au monde, d'une nation en délire, applaudie par ses législateurs. C'est le Moniteur qui parle :

« La section de Gravilliers est introduite : à sa tête

« marche une troupe d'hommes revêtus d'habits sacer-

« dotaux et pontificaux : la musique sonne l'air de la

« carmagnole et celui de Malhorough s'en va-t-en guerre,

« On apporte des bannières, des croix, et à l'instant

« où le dais entre, on joue l'air : Ah le bel oiseau l Tous

« les citoyens de cette section se dépouillent à la fois, et,

« de dessous les travestissements du fanatisme, on voit

« sortir des défenseurs de la patrie, couverts de l'uni-

« forme national. Chacun jette le vêtement qu'il vient

« d'ôter, et l'on voit sauter en l'air les étoles, les mitres,

« les chasubles, les dalmatiques, au bruit des instru-

« ments et aux cris répétés de Vive la liberté ! Vive la

« République ? »

Que si, à la Convention, on voulait, pour faire acte d'égalité absolue, que le valet tutoyât son maître, la commune de Paris, pour ne pas être en reste, décrétait un pain d'égalité, avec défense aux boulangers d'en faire un autre, sous peine d'amende et de prison. Marchant toujours, elle arriva à cette arrêté : « Le département « est invité à faire abattre les clochers, qui, par leur « domination sur les autres édifices, semblent contrarier « les principes d'égalité. » Cette même commune ayant frappé de proscription les perruques noires à la jacobite, la société des hommes révolutionnaires du 10 août demanda « de chasser de tous les emplois de la Républi- « que ceux qui porteraient de grosses cravates, des « rubans noirs en banderoUes au chapeau, et le sabre « traînant. » Rendu là on ne s'arrête plus, le délire monte au cerveau, le fanatisme se produit, et l'on voit des hommes venir proposer sérieusement de sauver le bonnet rouge de la profanation, en l'interdisant à tous les citoyens qui n'appartiendraient point à une autorité constituée.

Or, toutes ces choses, et d'autres tout aussi étranges.

tout aussi incroyables, commandaient le respect et Tadmiration des sans-culottes et des jacobins. Il fallait les adopter sans réserve, sous peine de n'être pas sansculotte et de cesser de faire partie de l'aristocratie nouvelle. Victor Hugues, étant un excellent jacobin, voudra transplanter à la Guadeloupe les principes sur lesquels les frères de la métropole entendaient élever l'édifice de la nouvelle société ; il le pourra d'autant mieux que, libre dans ses mouvements, n'étant retenu par aucun obstacle, sa volonté toute seule sera la loi. Les tigres de France pouvaient trouver un frein dans la crainte d'être dévorés par d'autres bêtes féroces comme eux ; mais Victor Hugues, à quinze cents lieues de ses semblables, seul de son espèce dans la colonie, pourra égorger sans crainte d'être égorgé à son tour. Un jour viendra où privé de la lumière, n'étant distrait par aucun objet extérieur, tout concentré dans sa pensée, il aura le loisir d'interroger son passé : aura-t-il un remords ?

Mais, depuis le départ de Victor Hugues pour la colonie, les temps étaient changés. Les montagnards étaient tombés les uns sur les autres, en se reprochant leurs fureurs et leurs crimes.

C'était fatal. Les choses avaient été conduites à ce point que souhaitait Saint-Just : « un mal général assez « grand pour que l'opinion éprouve le besoin de mesures « propres à faire le bien, » en termes plus clairs, pour que la nation, fatiguée d'excès, se jetât dans les bras du triumvirat Robespierre, Couthon et Saint-Just. Mais la Providence, qui dérange les calculs humains, avait voulu que le triumvirat travaillât pour d'autres. Tant que l'on ne s'était attaqué qu'aux nobles, aux prêtres et aux riches, la masse du peuple était restée en quelque sorte indifférente : elle semblait ne pas voir de cruelles souffrances, de révoltantes iniquités qu'elle supposait ne pouvoir jamais descendre jusqu'à elle. Mais la mine des châteaux et des couvents s'épuisant, un regard de convoitise se porta plus bas. L'épuration des administrations et des clubs indiquait déjà à quelle classe de citoyens on allait désormais s'adresser. Ceux qui s'étaient crus à l'abri commencèrent à craindre. On ne voulut plus

d'une guillotine qui menaçait les têtes les moins élevées, ni d'une confiscation qui convoitait les patrimoines les plus humbles. Et puis, ceux des sans-culottes qui étaient déjà habillés redoutaient d'être dépouillés à leur tour par ceux qui ne Tétaient pas encore. Il fallait s'arrêter ou tourner dans un cercle sans fin où ceux qui ne possédaient point auraient incessamment dépouillé ceux qui possédaient. Exemple : Fouché (de Nantes) d'abord sansculotte, recueillant tout l'or contenu dans le sang qu'il fit répandre, étant arrivé à amasser des millions, aurait été nécessairement considéré par les nouveaux sansculottes comme un riche à dépouiller, et ainsi des autres. Aussi tout d'une voix on se prit à crier : assez de sang ! A cet indice, les hommes du pouvoir, également souillés des plus grands forfaits, comprirent qu'ils ne pourraient s'y maintenir qu'en suivant une autre route. Leur parti fut aussitôt pris : celui d'accuser leurs rivaux de tous les crimes commis, et d'annoncer à la nation le dessein arrêté de mettre un terme à tant d'horreurs. Robespierre lui-même, qui, tout récemment, avait fait envoyer Danton à l'échafaud pour crime de modération, allait devenir modéré. Encore quelques têtes qui le gênaient, et il entrait dans la voie de la clémence. Ses adversaires, devinant ses desseins, comprirent qu'il n'y avait de salut pour eux qu'en arrivant les premiers sur le terrain de la modération.

C'est Tallien, le proconsul de Bordeaux, Billaud-Varennes, le héros de septembre, et Collot d'Herbois, l'inventeur des mitraillades de Lyon, qui accuseront les Robespierre, les Saint-Just et les Couthon de trop d'excès î Mais la France, lasse de terreur, de sang et de pillage, suivit les premiers hommes qui parlèrent d'en arrêter le cours. Robespierre avait autant de titres que Tallien, pour jouer le rôle que s'attribua celui-ci. Quoi qu'il en soit, c'est sous l'influence d'une pensée de clémence que s'accomplit le 9 thermidor. Aussi, vit-on immédiatement le tribunal révolutionnaire suspendu, la loi du 22 prairial rapportée, les agents du meurtre arrêtés et poursuivis. Or, c'est tandis qu'en France on se livrait à la joie la plus expansive, que l'ivresse causée par les événements était

générale, que les prisons se vidaient, que partout Tespérance de jours meilleurs renaissait, que la guillotine enfin allait chômer ; c'est pendant ce même temps que la terreur s'organisera à la Guadeloupe, et que l'instrument de mort sera employé comme moyen gouvernemental. C'est que Victor Hugues, encore sans-culottes, avait besoin, pour se vêtir, de maintenir la terreur. Plus tard, il se montrera aussi modéré que Tallien ; il servira le héros des pyramides avec le même zèle que Fouché (de Nantes). Il ne reculera même pas devant la mission de rétablir l'esclavage à la Guyane !

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