CHAPITRE III
Victor Hugues dans les parages de la Guadeloupe. — Débarquement au Gosier. — Aubert. — L'ennemi battu. — Le commissaire Chrétien. — Les citoyennes Presson et Dandane. — Fleur-d'Epée enlevé d'assaut. — Entrée à la Pointe-à-Pitre. — Proclamation des commissaires de la Convention. — Le général Grey. — Nouvelle victoire des républicains. — Organisation d'une armée. — Recrutement. — Nomination des officiers. — L'ennemi établi à Mascot. — Batteries de Saint-Jean et du morne Savon. — Les Français repoussés dans une attaque contre le morne Savon. — Deux fois battus à Mascot. — Situation de la Pointe-à-Pitre. — Bombardement. — Les Anglais dans la ville. — Victor Hugues. — Le général Aubert. — Le sergent Bergniol. — Le coup de canon du pont des Abymes. — Explosion dans la maison occupée par la dame Aubert et par ses enfants. — Leur mort. — Grande défaite des Anglais. — Le morne de la Victoire. — L'ennemi évacue la Grande-Terre.
La petite troupe confiée aux commissaires de la Convention avait reçu le nom de bataillon des Sans-Culottes, Elle était commandée par le général de division Aubert, lequel avait sous ses ordres les généraux de brigade Bouyer et Cartier. Parmi les officiers, on remarquait le chef de bataillon Boudet, le capitaine d'artillerie Pélardy et Tadjudant-major Paris.
Sortie de Bochefort à la fin de février, la division, après une station à Ttle d*Aix, mit à la voile le 23 avril 1794. On ignorait alors en France les événements de la Guadeloupe. Les forces qu'on y faisait passer avaient pour objet principal d'empêcher que cette colonie ne tombât au pouvoir des Anglais : c'était un fait accompli de la veille ! Le 22, en exécution de la capitulation de Collot, les derniers défenseurs de la Guadeloupe avaient évacué le fort Saint-Charles.
Il ne s'agira donc plus de défendre l'île contre une entreprise de l'ennemi, mais de la reconquérir. Aux forces des commissaires, les Anglais avaient à opposer environ quatre mille hommes de troupe de ligne, abondamment pourvus de toutes les choses nécessaires à la guerre, appuyés par une partie de le population de la colonie, et protégés par quatorze vaisseaux ou frégates et dixhuit autres bâtiments de guerre. A ces forces déjà si imposantes, comparées aux nôtres, l'ennemi pouvait joindre toutes celles des îles voisines. Il les appellera !
La division eut la chance de ne faire, en route, aucune rencontre fâcheuse. Le 2 juin, elle était dans les eaux de la Guadeloupe. Rendue près des côtes de la Grande- Terre, on apprit à bord, par des hommes qui montaient une barque, tout ce qui s'était passé dans la colonie. Les Anglais en étaient les maîtres, mais les commissaires se présentaient dans des circonstances heureuses : l'escadre ennemie était absente, mouillée dans les ports de la Martinique ; le général Dundas, le plus résolu comme le plus intelligent des chefs anglais, venait d'être emporté par la fièvre jaune ; la Grande-Terre était dégarnie de troupes ; les Français une fois à terre, une foule de colons, en butte aux vexations des vainqueurs, courraient se ranger sous les drapeaux de la République.
Cependant, tenter la conquête avec les moyens dont on disposait était chose périlleuse. Les chefs, assemblés, délibérèrent sur le parti à prendre. Les hommes du métier, les généraux, comptant les hommes sous leurs ordres, hésitaient : ils se demandaient s'il ne serait pas sage de suivre les instructions du ministre, portant recommandation : « s'il y avait impossibilité de débar- « quer, de gagner les Etats-Unis d'Amérique et de re- « tourner en France. » Venant à opiner, Victor Hugues dit : « Nous sommes partis pour venir à la Guadeloupe. « Nous y voici ! Le fait que les Anglais y sont arrivés « avant nous ne peut nous empêcher de débarquer. « Allons à terre ! »
La résolution de débarquer étant prise, on ne perdit pas un instant. Les troupes furent mises à terre au Gosier, à la pointe dite des Salines. Des forces françaises
aux Antilles étaient quelque chose de si inattendu, le débarquement avait été si brusque, que Tennemi, surpris, étourdi, ne songea à s*y opposer que lorsque déjà il n'en était plus temps. Avant que ses forces ne fussent réunies, nos sans-culottes, auxquels on avait joint un corps de matelots, était à terre et en position de repousser une attaque. Elle eut lieu. L'ennemi, battu, courut s'enfermer dans le fort Fleur-d'Epée, au nombre de neuf cents hommes.
Tandis qu'Aubert, maître de ses mouvements, s'occupait à prendre une bonne position et à se retrancher, Victor Hugues jeta aux esclaves le cri de liberté, et aux colons une proclamation par laquelle il menaçait de la guillotine quiconque tarderait à se joindre à lui pour chasser les Anglais, ces vils satellites du despotisme. On confia à des noirs la mission d'aller porter la bonne nouvelle aux esclaves et la menace aux maîtres. Pour montrer que la menace serait suivie d'effet, le commissaire de la Convention faisait dresser, en même temps, une guillotine à la poupe de la frégate la Pique, Le pavillon national semblait, en flottant, caresser l'instrument de mort, qu'on apercevait de la terre.
Des noirs en foule et un certain nombre de colons vinrent grossir notre petite armée. Mais la plupart des planteurs, se rappelant tout ce qu'ils avaient souffert alors que les Jacobins n'étaient pas encore complètement les maîtres, connaissant les principes qui prévalaient en France, persuadés que, si le règne de la terreur s'établissait dans la colonie, c'en serait fait de leur fortune et de leur vie, au lieu de saluer le drapeau de la France de leurs acclamations, comme ils l'avaient fait à l'arrivée du chevalier de la Bourlamarque, prirent les armes pour aider les Anglais à chasser les envoyés de Robespierre.
Cependant Aubert avait résolu d'enlever Fleur-d'Epée aux ennemis. Destiné à défendre la baie du Gosier, ce fort n'avait véritablement d'ouvrages fortifiés que du côté de la mer : la partie qui regarde la terre n'était qu'une simple batterie à barbette. Mais placé sur un morne à pente rapide, ce fort étant alors armé de seize pièces de canon et d'un obusier, et défendu par neuf
cents hommes, Tentreprise d'Aubert n'en était pas moins hasardeuse.
Le 6, à minuit, sans avoir tiré un seul coup de canon, sans que rien eût annoncé leur dessein, les Français quittent leur position. Protégés par l'obscurité, ils s'avancent sans bruit. A leur tête, le sabre nu, marche le commissaire Chrétien. Dans les rangs des soldats sont deux femmes, les citoyennes Dandane et Presson. Rendus au pied des fortifications, les républicains s'ébranlent, courent, grimpent, se hissent et parviennent à la plate-forme. Le premier entré dans le fort fut le sergent Dupouille, qui tomba percé de vingt-quatre coups de baïonnette. Xi'ennemi, étonné de notre audace, est partout culbuté : il abandonne le fort, fuit en désordre, traverse la Pointeà-Pitre sans s'y arrêter, et court pour mettre la Rivière- Salée entre lui et ses vainqueurs. Dans leur ardeur à se sauver, les Anglais, arrivés au bac, veulent tous y entrer. Le bac trop chargé coule, et la plupart des fuyards trouvent la mort par trop de précipitation à l'éviter.
Pendant l'assaut. Chrétien, continuant à marcher à la tête de la colonne, n'avait pas été le dernier à franchir le parapet et à lutter corps à corps avec les Anglais. Les hommes vraiment courageux sont rarement sanguinaires. C'est peut-être une illusion, mais nous voulons la garder : nous croyons que si ce commissaire avait vécu, la guillotine à la Guadeloupe, eût été moins active.
Le lendemain, sans rencontrer d'obstacles, Hugues entra à la Pointe-à-Pitre. Des dépôts d'armes et de munitions de guerre, quatre-vingt-sept navires de commerce et d'immenses magasins de denrées coloniales tombèrent -en notre pouvoir.
Ces denrées avait été confisquées sur les patriotes par les administrateurs anglais. La République les reprenant des mains des voleurs, les propriétaires pensèrent qu'elles leurs seraient restituées ; ils eurent même la bonhomie de les réclamer, appuyant leur demande sur le motif que les loups ne se mangent point. La demande des patriotes spoliés fut repoussée par une double fin de non recevoir : — la première, c'est qu'ils étaient dans une profonde erreur, en soutenant que les denrées en question
étaient leurs propriétés ; que ces denrées, par suite de la confiscation prononcée par l'administration anglaise, étaient devenues une propriété britannique, tellement britannique que les Anglais allaient en disposer, les vendre, au moment où les républicains étaient venus leur arracher cette proie. — La seconde, c'est que les denrées saisies étaient destinées à soutenir le courage des armées des Antilles ; que les soldats de Saint-Domingue, voyant au bout de la victoire du café et du sucre, seraient excités à prendre ceux de la Guadeloupe pour modèles et pour guides.
Ces raisons valaient bien celles en vertu desquelles on vous envoyait à la guillotine. Nous ne savons si les patriotes éconduits connaissaient une ancienne histoire qui offre avec la leur une certaine analogie : c'est celle de ce berger à qui on donnait le conseil de faire des sacrifices à Hercule pour préserver ses brebis des loups ; de compte fait, trouvant qu'Hercule en consommerait autant que les loups : « Qu'importe qui les mange, répondit-il, ou « d'Hercule, ou des loups ? » Les patriotes, eux aussi, pouvaient dire : qu'importe qui nous dépouille ? Mais c'était sous la condition de parler bas, car une réflexion de ce genre, au temps qui courait, pouvait fort bien déterminer la confiscation des corps avec le reste des biens. Il n'était pas alors question d'âme.
Tandis qu'Aubert conduisait l'armée à la Pointe-à-Pitre, Leissègues fit entrer sa division dans le port, qu'il ferma à l'ennemi au moyen de vieux navires coulés dans la passe. Cette passe fut en outre défendue par deux batteries placées l'une à l'Ilet-à^ochons, l'autre à Darboussier. L'artillerie des frégates servit à l'armement de ces batteries.
Le jour même de leur entrée à la Pointe-à-Pitre, les commissaires firent publier et afficher le décret de la Convention nationale portant abolition de l'esclavage. Cette publication était accompagnée de la proclamation suivante :
« Citoyens, « Un gouvernement républicain ne supporte ni chaîne
« ni esclavage ; aussi la Convention vient-elle de solen-
« nellement décréter la liberté des nègres, et de confier
« le mode de cette loi aux commissaires qu'elle a délégués
« dans les colonies. Il doit donc résulter de cette rémuné-
« ration naturelle et de son organisation civile : 1* la
« bienfaisante égalité, sans laquelle la machine politique
« est comme une horloge dont le balancier perd son
« équilibre et son action perpétuelle ; 2" une adminis-
« tration générale et particulière qui garantisse la pro-
« priété déjà formée des uns, et le produit du travail
« et de l'industrie des autres.
« Citoyens de toutes couleurs, votre félicité dépend de
« cette loi et de son exécution ; les délégués de la nation
« vous garantissent un mode qui sera la sauvegarde de
« tous les amis de la république française contre ceux
« qui déjà en ont été et qui voudraient encore en être
« les oppresseurs ; mais il faut que les citoyens blancs
« offrent cordialement, fraternellement, et à salaire com-
« pètent, du travail à leurs frères noirs et de couleur,
« et il faut aussi que ces derniers apprennent et n'ou-
« blient jamais que ceux qui n'ont pas de propriétés
« sont obligés de pourvoir, par le travail, à leur subsis-
« tance, celle de leur famille, et concourir, en outre, par
« ce moyen, au soutien de la patrie.
« Citoyens, vous n'êtes devenus égaux que pour jouir « du bonheur et le faire partager à tous les autres ; « celui qui est Voppresseur de son concitoyen est un « monstre qui doit aussitôt être banni de la terre sociale. »
Il est bien entendu qu'en annonçant aux citoyens de toutes couleurs : que celui qui est Voppresseur de son concitoyen est un monstre qui doit aussitôt être banni de la terre sociale^ les délégués de la Convention exceptaient eux et leurs agents ; autrement ils auraient été dans la nécessité prochaine de se bannir eux-mêmes. Quant au bonheur dont la jouissance était promise, il se déroulera à mesure que nous avancerons dans les faits.
A la nouvelle du débarquement des républicains, le général Grey, qui était à la Martinique, part pour la Guadeloupe. Le 7, il était à la Basse-Terre, accompagné de six vaisseaux, de douze frégates ou corvettes, de cinq
canonnières et de seize transports, chargés de troupes et de munitions de guerre. Descendu à terre, il affecta, sur le Cours-Nolivos, un profond mépris pour l'expédition de Victor Hugues ; il dit que, pour châtier les républicains, il fallait faire mettre aux fusils de ses soldats des pierres en bois.
Cette fanfaronnade sera durement punie.
L'arrivée de Grey à la Basse-Terre donna du courage aux vaincus de Fleur-d*Epée. Le 8, renforcés de quelques colons et de la garnison de la Pointe-à-Pitre, qui, elle aussi, avait pris la fuite à l'approche des républicains, ils repassent la Rivière-Salée, s'emparent du poste Lesage, et marchent sur la ville. Aubert ne les attend point ; il vole à leur rencontre, les joint, les combat et les jette une seconde fois de l'autre côté de la rivière. Dans ce combat qui fut vif, Aubert fut blessé d'une balle à la poitrine.
Un homme du métier, le général Boyer Peyreleau, veut que Victor Hugues ait fait la même faute qu'Annibal ; il lui reproche de n'avoir pas su profiter de la victoire. « Si les Français, dit-il, eussent profité de ce mo- « ment de succès, qu'à la guerre on ne retrouve plus ; « s'ils eussent poursuivi, sans relâche, l'ennemi démo- « ralisé par sa défaite, il leur eût été facile de s'assurer « du passage de la Rivière-Salée, en établissant deux pièce ces de canon à la Gabare, et de prendre position sur « l'autre bord, au morne Saint-Jean ; c'était l'avis du « général Aubert ; en le suivant, que de maux auraient « été épargnés ! »
Nous osons n'être pas de cet avis. Et ce qui fortifie notre opinion est ce que Boyer Peyreleau lui-même ajoute quelques lignes plus bas. « Les Français, faute de « défenseurs, n'avaient pu conserver la position domi- « nante du morne Mascot. » Comment ! il nous eût été facile de nous établir à la Gabare et de prendre position à Saint-Jean, et nous manquions de défenseurs pour garder Mascot, point si important pour la conservation de notre récente conquête ! Ce fut une faute que d'avoir négligé Mascot. Le manque de défenseurs est une mauvaise raison. Fleur-d'Epée et Mascot pouvant se prêter
un mutuel appui, pour défendre Mascot il suffisait d'y placer quelques pièces de canon et une centaine d'hommes. A la rigueur, ces hommes pouvaient être tirés de Fleur-d'Epée, dont la position aurait été infiniment moins menacée, si nous avions été établis à Mascot. D'un autre côté, une force quelconque, placée à Mascot, peut défendre la Pointe-à-Pitre contre une partie de la Grande- Terre aussi efficacement que celle qui se trouve dans la ville même. Pour occuper Mascot, rien n'empêchait donc de diminuer l'armée de la Pointe-à-Pitre. Ce ne furent pas des forces qui manquèrent, ce fut la présence d'esprit. La raison du défaut de défenseurs ne fut mise en avant que pour pallier une faute. La vraie, la seule cause qui fit négliger la position du morne Mascot, c'est que ni Victor Hugues ni les généraux ne crurent que l'ennemi battu, chassé de la Grande-Terre, reviendrait prendre l'offensive sur le théâtre même de sa défaite.
Mais, s'il était facile de garder Mascot, il était matériellement impossible, avec les forces dont on disposait, de songer à la fois à prendre position à Saint-Jean, à s'établir à la Gabare, et à se maintenir à la Pointe-à-Pitre. L'objet principal, celui devant lequel devaient fléchir tous les autres, c'était la conservation de la Pointeà-Pitre. Il fallait conserver cette ville, parce que ce n'était que dans ce centre que l'on pouvait espérer de faire entendre à la population le cri, Aux armes I de la réunir, de l'armer, et de la pousser contre l'Anglais ; il fallait la conserver pour que les navires du commerce, les riches magasins de denrées coloniales, les dépôts d'armes et de munitions de guerre, fruits de nos premières victoires, ne retombassent pas entre les mains de l'ennemi ; il fallait la conserver pour que notre petite flotte et nos braves marins, désormais prisonniers dans le port, ne passassent point au pouvoir d'un adversaire qui brûlait de se jeter sur cette proie.
Or, pour mettre la Pointe-à-Pitre à l'abri d'un coup de main, de quelle force disposait Victor Hugues ? de 1,150 hommes, diminués du détachement placé à Fleur-d'Epée et des pertes faites dans les trois combats que nous avions livrés pour rester maîtres de la Grande-Terre. Il
est vrai que des noirs et un certain nombre de colons étaient déjà venus grossir nos rangs ; mais ces j!ecnies n'étant encore ni armées ni organisées, n'ayant rien de
ce qui fait le soldat, constituaient plutôt une espérance
pour l'avenir qu'une force actuelle et réelle. Nous mettre à la poursuite de l'ennemi sur la route de la Basse- Terre, c'eût été livrer la Pointe-à-Pitre sans défense contre une attaque venant du côté de la Grande-Terre ; c'eût été une faute irréparable, faute que l'événement aurait démontrée deux jours après, lorsque le général Grey débarqua au Gosier avec deux mille hommes. Ce général, ne trouvant pas la Pointe-à-Pitre gardée, y serait entré. Alors que serait devenue notre petite armée sur la route de la Basse Terre ? De deux choses l'une, ou elle se serait enfermée dans la position du camp Saint-Jean, ou elle serait restée en camp volant sur la route. Dans le premier cas, sans communication avec la mer, qui appartenait à l'ennemi, bientôt manquant de vivres, il lui serait arrivé exactement ce qui est arrivé à l'armée anglaise : elle aurait été obligée de crier merci et de mettre bas les armes. Dans le second cas, Aubert, sur une route semée de défilés, ayant de front les forces ennemies de la Basse-Terre, et par derrière les soldats de Grey, n'aurait-il pas couru le risque d'être fait prisonnier ? Ce général était donc entraîné par une inspiration fâcheuse si, comme le prétend Boyer Peyreleau, il a été d'avis d'abandonner la Pointe-à-Pitre pour se mettre à la poursuite de l'ennemi.
Victor Hugues vit plus juste. Ce n'était certes pas l'audace qui lui manquait. Mais, avant de tenter de nouvelles conquêtes, il voulut affermir celles déjà faites. Il se mit à l'œuvre. Le soin le plus urgent était la création d'une armée. Le 8, il fit une proclamation à l'effet d'in-^ viter les citoyens noirs à venir s'enrôler. Le bataillon des J sans-culottes fut converti en demi-brigade. Le recrutement des soldats et la nomination des officiers se firent d'une manière neuve : un citoyen quelconque, qui conduisait à la Pointe-à-Pitre, alors transformée en camp de manœuvres et en atelier d'armes, dix hommes, était nommé caporal ; plus de dix hommes, sergent ; vingt-
cinq, sous-lieutenant ; cinquante, lieutenant ; enfin, cent hommes et au-dessus, capitaine. C'est ainsi que le nègre Vulcain, brave comme un César, mais quelque peu lépreux, fut fait capitaine.
Indépendamment de la demi-brigade des sans-culottes, on organisa des compagnies de canonniers, de sapeurs, de dragons et de gendarmes. On procédait en même temps à l'instruction des officiers et des soldats. Il fut pourvu à l'habillement des uns et des autres par des réquisitions. Mais, en attendant que la toile fût convertie en habits et le cuir en souliers, les recrues se rendaient à l'exercice avec leur costume habituel, c'est-à-dire avec la chemise et la culotte, quelquefois un peu trouées, pieds nus, sans chapeaux. Les officiers, pour se faire distinguer du simple soldat, ajustaient à un chapeau quelconque une plume, un pompon ou une large cocarde.
Le 10, Grey débarquait deux mille hommes au Gosier. La faiblesse de notre armée enleva à Victor Hugues même la pensée de s'opposer à ce débarquement. L'ennemi, procédant avec circonspection et lenteur, vint s'établir à Mascot, y éleva des batteries, et commença un feu terrible contre Fleur-d'Epée, qu'il fit attaquer en même temps du côté de la mer par des chaloupes canonnières.
Mais nous avions employé à compléter les ouvrages de Fleur-d'Epée le temps mis par Grey à s'approcher de Mascot et à s'y fortifier. Pour atteindre un but si important, Victor Hugues avait tout mis en réquisition : hommes, bêtes de somme et matériaux. On ne recula point devant la nécessité de démolir des maisons et l'église du bourg du Gosier. Les travaux qu'on n'eut pas le temps d'élever en pierres furent exécutés à l'aide de sacs remplis de terre.
Le capitaine de vaisseau Frémont avait été d'abord nommé commandant de Fleur-d'Epée ; mais bientôt il fut remplacé par le brave Dumont ; celui-ci défendit le fort, jusqu'au dernier moment, avec un sang-froid et une résolution qu'on ne trouve que dans les crises sociales, qui semblent avoir la vertu de tremper de grands caractères.
L'ennemi avait établi, en outre, une batterie au morne Saint-Jean et une autre au morne Savon, celle-ci à fourneaux. Cette dernière batterie était la plus dangereuse : elle allumait à tous les instants du jour et de la nuit des incendies dans la ville. Hugues tenta d'en chasser les Anglais. L'entreprise, qui eut lieu dans la nuit du 19 au 20, échoua complètement. Le commissaire de la Convention tourna alors ses vues contre Mascot. Comme c'était dans une attaque de nuit que Fleur-d'Epée avait été surpris et enlevé, on pensa que l'emploi du même moyen serait couronné d'un égal succès. Dans la nuit du 27 au 28, nos troupes furent donc menées à l'assaut du morne Mascot ; elles furent repoussées. Victor Hugues, supposant que l'ennemi, après cette victoire, ne s'attendrait pas à être attaqué immédiatement, et qu'on pourrait le surprendre endormi dans une fausse sécurité, fit renouveler la même attaque la nuit suivante. Cette fois, nos colonnes s'étant égarées dans l'obscurité furent écrasées. Victor Hugues avoua une perte de trois cents hommes. Dans le désordre de cette défaite, le chef de bataillon Clarke passa à l'ennemi.
Un mois s'était écoulé depuis l'arrivée des Français. Il n'en restait presque plus : leurs rangs avaient été ravagés autant par la maladie que par le fer et le plomb de l'ennemi. Le commissaire Chrétien était mort ; les généraux Rouyer et Cartier, morts, celui-ci d'un excès de fatigue et l'autre d'un éclat de bombe. La Pointe-à-Pitre offrait un spectacle désolant. Les bombes, les obus et les boulets ne cessaient de pleuvoir sur cette malheureuse cité. Il y avait danger de rester dans l'intérieur des maisons, danger de sortir dans les rues. La place du marché est située au milieu de la ville : les bombes n'en avaient pas moins chassé vendeurs et acheteurs. De tous côtés on ne voyait que des murs avec de larges brèches. Ici étaient les traces de l'incendie, là ce n'était plus que des maisons écroulées, des ruines, des décombres.
Malgré le soin pris de réunir tous les navires dans le lieu le plus écarté du port, ils souffraient cruellement, tant par le feu des batteries que par celui des vaisseaux ennemis. La frégate la Thétis et la gabare la Prévoyante
étaient fortement endommagées. Dix navires de ceux pris aux Anglais avaient été coulés ; les autres étaient plus ou moins désemparés. Victor Hugues s'avisa d'un moyen qu'il crut propre à servir de bouclier à sa flotte : il transforma en prisons quelques navires sur lesquels, le 21 juin, il envoya tous les prisonniers. Ces infortunés, exposés à l'égal presque de leurs gardiens, ne tardèrent pas à se plaindre. C'était ce que voulait le commissaire de la Convention. Alors il autorisa le lieutenant Cudmore à se rendre, sur parole, à bord du vaisseau le Boyne, afin d'informer les ennemis de la situation des choses. L'expédient de Victor Hugues n'obtint pas le succès attendu. Les chefs anglais aimèrent mieux courir le risque de frapper quelques compatriotes que de cesser de faire du mal à l'ennemi.
Le déserteur Clarke n'avait pas laissé ignorer aux Anglais la fâcheuse situation de Victor Hugues à la Pointeà-Pitre. Grey, croyant se montrer généreux, fit offrir au proconsul une capitulation dont les termes seraient honorables. Aubert, qui voyait les choses de sang-froid et en homme du métier, ne pensait pas que l'on dût attendre le succès de l'inconnu et du hasard. Après avoir fait tout ce que le courage et l'honneur commandaient, calculant les moyens que les assiégés avaient à opposer aux assiégeants, il jugeait la résistance impossible, et conseillait d'écouter les propositions de l'ennemi. Confiant, lui, dans le génie de la République, Victor Hugues espérait ! Il avait d'ailleurs un dernier moyen auquel il s'était cramponné et d'où l'on ne pouvait l'arracher. Il disait avec un tremblement nerveux : « Je ne remettrai rien à « ces coquins d'Anglais, rien ! au temps voulu, je brû- « lerai tous les navires qui sont dans le port, je brûlerai « la ville ; ils n'auront que des cendres ! »
Cependant les moyens à l'aide desquels le proconsul s'était soutenu jusqu'alors ne s'emploient pas longtemps. Le moment allait venir où son indomptable fermeté, n'étant appuyée sur rien, deviendrait une arme inutile. Pour nous vaincre, il fallait attendre. Grey n'attendit point ! Voulant brusquer la situation, l'emporter d'assaut et d'un seul coup, il perdit tout, prépara ses revers et
notre triomphe. Il est vrai qu'il supposait les républicains abattus, démoralisés, incapables de résister à une attaque poussée avec vigueur.
Pour rintelligence des événements qui vont s'accomplir, il est nécessaire de faire connaître la situation topographique de la Pointe-à-Pitre. Cette ville, ouverte de toutes parts, est située sur une langue de terre qui s'avance dans le port. A l'ouest, c'est encore le port, mais la Rivière-Salée va prendre naissance ; à l'est est un autre bras de mer. Au fond de ce bras de mer est une vaste place, appelée alors la place Sartine : sur cette place était une église. A l'est de cette place sont le morne Méy et le Morne-à-Caille. Le terrain sur lequel la ville est assise n'était accidenté que par le Morne-du-Gouvernement, situé à l'ouest de la place Sartine. C'était sur ce morne qu'était construite, avant la révolution, la caserne servant au logement de la garnison. Victor Hugues en avait fait une espèce de citadelle, l'avait armé et avait transformé la salle de discipline en poudrière. Du côté tant de la ville que de la place Sartine, le Morne-du-Gouvernement, par suite des matériaux qui en avaient été extraits, coupé à pic, offrait des défenses naturelles ; la partie faisant face à la campagne présentait une pente douce, mais était défendue dans plusieurs endroits par des palétuviers et des marécages. Là où ne se rencontraient point des obstacles naturels on avait fait creuser un fossé. La caserne n'étant pas assez spacieuse pour .loger toutes les troupes, une partie de nos soldats avait été placée dans différentes maisons de la ville. La Pointe-à- Pitre dans sa plus grande longueur est traversée du sud au nord par une rue dite des Abymes. A l'extrémité de cette rue est un pont en bois jeté sur un canal creusé dans un terrain marécageux, canal destiné à faciliter le dessèchement des terres du voisinage. Ce pont était défendu par une pièce de canon et par dix hommes, commandés par le sergent Bergniol.
Le 1*' juillet, dans la soirée, l'ennemi ouvrit son feu sur la ville, feu encore plus nourri que dans les jours précédents. Pendant huit heures consécutives, les batteries de Savon et de Saint-Jean ne cessèrent de tirer. La
ville était couverte de bombes et d'obus. Victor Hugues fut contraint d'abandonner la maison qu'il habitait, et sur laquelle des bombes avaient plusieurs fois éclaté. Suivi du commandant Boudet et du capitaine de vaisseau Leissègues, il alla passer la nuit au Morne-à-Caille. Vers deux heures du matin, le feu des batteries se ralentit, puis cessa. A trois heures, deux colonnes, fortes chacune de mille hommes, sortent de Mascot et s'avancent, en silence, sur la Pointe-à-Pitre. Les postes avancés, surpris, sont égorgés, et les deux colonnes entrent dans la ville, l'une par le morne Méy, l'autre par le Morne-à- Caille. Victor Hugues n'a que le temps de se sauver, en chemise, sur le Morne-du-Gouvernement. Boudet et Leissègues le suivent, ralliant, entraînant avec eux tous les hommes qu'ils rencontrent.
Au Morne-du-Gouvernement, Victor Hugues trouve Aubert. « Voici le moment de montrer aux Anglais ce « que peuvent les républicains, dit au général le fougueux « commissaire. Plutôt que de nous rendre à ces coquins, « périssons jusqu'au dernier ! »
— « Périr, soit ! mais pourquoi sommes-nous arri- « vés jusqu'à vouloir sacrifier tant de braves gens sans « utilité. Vous devez reconnaître aujourd'hui que vous « avez eu tort de ne pas accepter la capitulation honora- « ble que vous faisait pressentir le général Grey. »
— « Tu es un lâche ! lui crie Victor Hugues, en se « jetant sur ses insignes de général qu'il arrache et qu'il « lui jette au visage, un lâche indigne de commander à « des républicains ! Je te destitue ; tu n'es plus rien ! »
Aubert avait du cœur ; cent fois il avait affronté la mort, et il souffrit cette ignominie ! S'il mit la main sur la poignée de son sabre, il ne le sortit pas du fourreau. Lui qui ne craignait ni les balles, ni les boulets ennemis, avait peur de la guillotine des sans-culottes. Il devait savoir pourtant qu'on ne survit pas à la honte. Huit jours après il n'existait plus. Il autorisa Victor Hugues à dire de lui dans une dépêche : « Aubert, avec des talents militaires, « était d'une lâcheté sans égale. »
Les Anglais entrés dans la ville, la première préoccupation des chefs fut de s'emparer de la personne du.
commissaire de la Convention. Tandis que Tune des colonnes se déploie et prend position sur la place Sartine, et que l'autre se jette dans la rue des Abymes qu'elle suit pour contourner le Morne-du-Gouvernement et Tattaquer du côté de la campagne, une compagnie d'élite est confiée à des guides à l'effet de cerner et de fouiller les maisons où l'on savait que Victor Hugues avait coutume de passer ses nuits. On arrive dans celle qu'habitait Aubert. Sa femme et ses deux enfants en bas âge sont au second étage. Au rez-de-chaussée est un dépôt de poudre. On suppose que Victor Hugues peut être caché dans cette maison. Les militaires entrent, cherchent sans précaution, plusieurs ayant des chandelles à la main ; le feu prend aux poudres : on entend une explosion terrible et la maison s'écroule, ensevelissant sous les décombres les soldats ennemis et madame Aubert et ses enfants. Ainsi l'infortuné général Aubert, à la même minute, avait perdu tous les objets de ses affections et avait vu flétrir, souiller son honneur et sa réputation.
Cependant la colonne continuait son mouvement dans la rue des Abymes. Dès le premier moment on était venu, en toute hâte, annoncer au sergent Bergniol que les Anglais étaient dans la ville. « C'est bon, avait-il répondu, « laissez-les venir ! » Il retourne sa pièce de canon, la charge jusqu'à la gueule avec tout ce qu'il peut trouver, sans même négliger un bout de chaîne, puis il attend ! Bientôt le bruit sourd et cadencé du pas des soldats lui révèle que l'ennemi s'approche. — Silence et attention, dit-il aux canonniers. — La colonne n'est plus qu'à une portée de pistolet. — Qui vive ? crie Bergniol. — Compagnie de Vulcain ! — répond l'émigré Madière, guide de la colonne. On prétend que Vulcain, au Morne-du-Gouvernement avec sa compagnie, entendant cette réponse, cria en langage créole : To menti I — Feu ! dit Bergniol. — Le coup part. Les projectiles, traversant la colonne de la tête à la queue, y causent un affreux ravage. Cette troupe s'arrête et hésite. Sans lui donner le temps de se reconnaître, nos soldats, casernes dans les maisons, se mettent aux fenêtres et commencent une fusillade meurtrière. Les tronçons de cette colonne reviennent sur la
place Sartine dans le plus grand désordre. Ils sont rejoints par les débris de la compagnie qui n'avait pas été ensevelis sous les décombres de la maison d'Aubert. Ces soldats, pleins d'effroi, jettent partout l'épouvante en criant : la ville est minée I
La frégate la Pique était mouillée fort près de terre, dans le bras de mer faisant face à la place Sartine. Le jour commençait à poindre. Du bord, on aperçoit sur la place des habits rouges. Ce sont les ennemis ! La frégate tire à mitraille. En même temps, nos troupes, du haut du Morne-du-Gouvernement, fusillent les Anglais qui, pour se mettre à couvert, vont former leurs bataillons derrière l'église. Mais nos soldats, casernes dans les maisons, s'étaient ralliés ; ceux du Morne-du-Gouvernement quittent leur position, et tous ensemble fondent sur les ennemis qui battent en retraite sous la conduite du major Ross.
Ils sont poursuivis l'épée dans les reins jusque dans leurs retranchements de Mascot.
Les rues et la place Sartine étaient jonchées de morts et de blessés. L'ennemi a avoué une perte de 475 hommes, dont 23 officiers. Le colonel Gomm et le capitaine de vaisseau Robertson étaient parmi les morts. Le général Syms, qui commandait en chef, fut blessé. L'émigré-guide Madière fut tué, et c'était justice. Les Français, de leur côté, ont évalué la perte des ennemis à 800 hommes tués ou blessés, sans compter 250 prisonniers. Toute l'artillerie ennemie resta en notre pouvoir.
En mémoire de ce fait d'armes, le Morne-du-Gouvernement et la place Sartine reçurent le nom de morne et de place de la Victoire. Le morne de la Victoire n'existe plus. A force d'y puiser des matériaux et des remblais pour les besoins de la ville, il a été aplani. Là où fut le Mornedu-Gouvernement sont aujourd'hui des maisons particulières, le palais de justice, l'église et une belle et vaste place. Sur cette place, par une heureuse fiction, il a été élevé un monument au noble amiral Gourbeyre, car celui qui, pendant la paix, travaille au bien-être et au bonheur du peuple, remporte, lui aussi, la plus douce, comme la plus durable de toutes les victoires.
L'ennemi rentré à Mascot voulut venger sur Fleurd'Epée son échec de la Pointe-à-Pitre. Il ouvrit contre ce fort un feu qu'il ne cessa que dans la nuit du 3 au 4 pour tenter un assaut désespéré. Repoussé, il se décida à abandonner la Grande-Terre. Le 5, il s'embarqua à bord des vaisseaux de l'amiral Jervis, laissant en notre pouvoir ses magasins, toutes ses provisions de guerre et de bouche. Mais il était temps que cette lutte acharnée prît fin : encore vingt-quatre heures et Dumont n'aurait plus eu une amorce à brûler.