CHAPITRE IV
Le gouvernement anglais à la Guadeloupe et le gouvernement républicain à la Grande-Terre. — Le baron de Clairfontaine. — Serment au roi Georges. — Les deux frères Vatable. — La Pointe-à-Pitre cernée par terre et par mer. — Sécurité du général Grey. — Son départ pour la Martinique avec les gros vaisseaux de l'escadre. — Préparatifs de Victor Hugues pour passer à la Guadeloupe. — Difficultés à vaincre. — Le capitaine Pélardy fait général de division. — Nos premiers corsaires. — L'armée républicaine transportée à la Guadeloupe. — Pélardy. — Boudet.
— Bures. — Le camp Saint-Jean. — Boudet battu par les émigrés. — Proposition de M. de Richebois. — Le siège du camp. — Nouvelle proposition de M. de Richebois. — Réponse du général Graham. — Lettre de Victor Hugues. — L'envoyé de Graham. — Capitulation. — Les émigrés voués à Ta mort. — La chaloupe couverte. — Monroux. — Chavidan. — La fusillade du morne Savon. — Effet de cette nouvelle à la Basse-Terre. — Arrivée de Pélardy. — Siège du fort Saint-Charles. — Evacuation du fort.
— L'air de Dam ça ira.
La Guadeloupe, comme on le sait, est formée de deux îles ayant chacune une grandeur à peu près égale, séparées par un canal étroit, appelé la Rivière-Salée. L*ennemi ayant évacué Mascot, les Français se trouvèrent en possession de l'une, et les Anglais de l'autre. Là, sur la partie de la Grande-Terre, était le gouvernement révolutionnaire, fonctionnant avec les formes que nous ferons connaître ; ici, à la Guadeloupe proprement dite, était le gouvernement monarchique.
Un tel état de choses subsistera pendant plus de trois mois !
Là où dominaient les Anglais, aucun changement n'avait été apporté dans le régime de l'esclavage. L'ordre le plus parfait régnait dans les ateliers. Grey donnait tous ses soins à effacer des institutions de la colonie les dernières traces du gouvernement révolutionnaire. Le 30 juillet.
il avait reconstitué les tribunaux tels qu'ils existaient du temps de Louis XVI, et rétabli dans leurs fonctions tous les anciens magistrats. Les colons dits royalistes étaient entourés de soins et d'égards. Dans le but de leur plaire, le 7 août, il avait nommé l'un d'eux, le baron de Clairfontaine, « administrateur général de justice, police et « finances, pour, en cette qualité, présider le conseil su- « périeur, nommer, avec l'approbation du gouverneur, « à toutes les fonctions qui ne pourraient contrarier le « commandement des armées de terre et de mer. » Mais si le gouvernement anglais témoignait de la bienveillance aux colons royalistes, il usait, au contraire, de la plus grande rigueur envers les patriotes. Ceux-ci étaient arrêtés, déportés, et leurs biens mis sous le séquestre.
Pour reconnaître soit un patriote, soit un royaliste, on avait une pierre de touche, le serment au roi Georges. Etait royaliste qui le prêtait, patriote qui le refusait. C'était pour les prévenir qu'ils avaient à prêter ce serment que, dans le courant du mois d'août, on avait mandé chez M. de Clairfontaine les deux frères Vatable, récemment arrivés de France. L'avertissement resté sans effet, des sbires sont mis à la poursuite des deux patriotes. Les agents anglais ne connaissaient point ces jeunes gens. Cependant, sur les indications qu'on leur avait données, ils croient les reconnaître dans la rue ; pour s'en assurer, s'adressant à une jeune fille, ils lui demandent : « Ne « sont-ce pas les MM. Vatable que nous apercevons là- « bas ? » Cette jeune fille, se doutant qu'il s'agissait de quelque chose de fâcheux pour les colons, répond sans hésiter : « Non ! je viens de les voir se diriger du côté de « leur demeure. » Et tout aussitôt elle court prévenir les MM. Vatable de la demande qui lui avait été faite et de sa réponse. Ils se jettent dans une maison et se cachent. La nuit venue, escaladant les murs des cours, de maison en maison, ils arrivent à celle de la famille Coussin-Blanc. Là, ils sont reçus et cachés dans le grenier. Ils y étaient depuis quinze jours, lorsqu'un domestique, dans un moment de mauvaise humeur contre la dame Coussin, la menace d'aller dénoncer qu'elle tient deux patriotes cachés dans sa maison. Les MM. Vatable, crai-
gnant Texécution de cette menace, songent à se procurer un autre gîte. Ils pensent à la demeure de la dame Vitalis, leur parente. Dès qu'il commence à faire sombre, le médecin ayant pris des habits de femme et Tautre frère ceux d'un vieillard, accompagnés des dames Coussin, ils sortent et traversent la ville sans être reconnus. Rendus chez la dame Vitalis, on les cache dans le galetas, en compagnie d'un nègre, accusé comme eux de patriotisme. Dans ce galetas était un plafond, avec lequel on pouvait communiquer à l'aide d'une petite trappe, placée à deux mètres soixante-six centimètres au-dessus du plancher. Ce plafond était considéré par les proscrits comme une dernière ressource dans le cas d'une fouille dans la maison. De sorte, que, tout le jour, ils s'essayaient, l'un après l'autre, à grimper au plafond avec promptitude, en se servant d'une chaise, que le dernier à monter devait jeter au loin d'un coup de pied.
Les MM. Vatable, assurés que le domestique ne devait pas donner suite à sa menace, déguisés comme la première fois, retournèrent chez la dame Coussin. L'un de ces jeunes gens, le médecin, ignorait, sans doute, qu'un décret de la Convention nationale, du 7 août 1793, punissait de mort « celui qui était trouvé déguisé en femme. »
De même que les MM. Vatable, une foule de colons, à la Basse-Terre ou à la campagne, pour cause de refus du serment au roi Georges, étaient contraints de se tenir cachés, vivant dans la crainte continuelle que leur retraite ne fût découverte.
Par l'abandon de Mascot, l'ennemi avait pu concentrer toutes ses forces à la Guadeloupe. Malgré une épouvantable fièvre jaune qui moissonnait les Européens, l'armée anglaise, incessamment recrutée, était, comparativement à celle des républicains, nombreuse, bien nourrie, bien armée. Les Anglais s'étaient fortifiés encore plus à Saint- Jean, position qu'ils avaient fait soutenir par un camp, placé en arrière, sur l'habitation Berville. Le passage de la Rivière-Salée était gardé avec du canon et par deux compagnies d'hommes de couleur, commandées l'une par M. Druault et l'autre par M. de Vermont. Le corps des émigrés, ayant pour chef M. de Richebois, était posté
entre la Baie-Mahaut et le Lamentin. Maîtres de la mer, les Anglais, par des vaisseaux mouillés en dehors des passes, tenaient la Pointe-à-Pitre étroitement bloquée. Une surveillance active et soutenue autour des côtes interceptait toute communication du dehors avec la Grande- Terre. Pour rendre le blocus plus efficace, l'amiral Jervis avait fait signifier à toutes les nations, que, « Tîle de la « Guadeloupe étant en état de siège, serait capturé tout « bâtiment qui s'en approcherait à quatre lieues. » Les Français ainsi cernés, enlacés de toutes parts, Grey était persuadé qu'aucun ne lui échapperait. C'était une proie qu'il croyait tenir, sous la seule condition de la guetter. Ne voulant plus s'exposer aux éventualités des combats, il remettait au temps le soin de nous vaincre, convaincu que si, dans le délire de notre fièvre révolutionnaire, nous tardions à nous dévorer nous-mêmes, le moment n'était cependant pas éloigné où nous devions nous rendre, vaincus par la famine. Dans le dénûment où Grey nous supposait réduits, il redoutait si peu, de notre part, une entreprise quelconque contre la Guadeloupe, qu'après avoir installé le baron de Clairfontaine à la tête de l'administration, et confié les opérations de la guerre au général Graham, il crut pouvoir, en toute sécurité, aller passer le reste de la saison de l'hivernage à la Martinique, avec les gros vaisseaux de l'escadre.
En effet, notre position à la Pointe-à-Pitre pouvait paraître désespérée à tout chef qui n'aurait pas eu l'indomptable courage de Victor Hugues, sa volonté de fer, ou qui, avec ce courage et cette volonté, aurait cependant reculé devant la mise en œuvre de certains moyens révolutionnaires. Les munitions de guerre et de bouche apportées de France, ou conquises sur l'ennemi, diminuaient chaque jour et étaient à la veille de manquer. Pour la poudre et les boulets, l'intérieur de la colonie n'offrait aucune ressource, et, en fait de provisions alimentaires, il n'y avait pas à attendre de grands secours de la campagne dévastée ou inculte. Il fallait donc tourner les regards au dehors, et la mer paraissait fermée par une barrière infranchissable ! Ce n'est pas tout :
notre armée, menacée de manquer d'armes et de pain, était sans chef.
Victor Hugues vit sa position, resta calme et jura, par la République, de vaincre tous les obstacles. Donner un chef à Tarmée était la chose la plus urgente. Il y avait dans Tarmée de la Guadeloupe un capitaine d'artillerie du nom de Pélardy : nous l'avons déjà montré au lecteur partant de France avec Victor Hugues dans le bataillon des sans-culottes. Naguère simple canonnier, il est probable qu'il n'eût jamais quitté ses épaulettes de laine, sans une révolution qui avait pu transformer en chefs militaires des hommes comme Henriot, Ronsin et le brasseur Santerre. A une intelligence peu étendue et à un caractère faible, propre à se laisser dominer, Pélardy joignait une absence presque complète d'instruction. C'étaient là ses défauts ; mais il avait des qualités. Dans l'armée, il n'y avait pas un soldat plus brave : la route qu'il avait à suivre étant tracée, il allait droit devant lui, sans voir le danger, ou le dédaignant. Par ses défauts comme par ses qualités, Pélardy était l'homme de Victor Hugues, qui, voulant conserver pour lui le monopole de la pensée, ne demandait à ceux qu'il employait que leurs bras et une obéissance passive. Le 5 juillet, notre capitaine d'artillerie, d'un bond, fut fait général de division, commandant en chef de la force armée.
Quelques jours après, Boudet, chef de bataillon, fut promu au grade de général de brigade, et Paris, adjudant-major, à celui de lieutenant-colonel.
Victor Hugues sut communiquer aux hommes dont il se servait le courage, l'énergie et l'activité dont lui-même était animé. Malgré la rigueur du blocus, il parvint à tirer des îles neutres et des Etats-Unis des munitions de guerre et de bouche. Des bâtiments légers, montés par des hommes audacieux et habiles, sortaient la nuit, passaient au milieu des croisières ennemies, se rendaient à Saint- Barthélémy, puis revenaient également la nuit avec de précieuses cargaisons de farine, de poudre et de boulets Le plus ordinairement ils se chargeaient sans avoir besoin de toucher à aucune île. Ce furent les navires du commerce anglais qui contribuèrent le plus à nous approvi-
sionner et à nourrir notre armée. Ils tenaient pour nous sur mer comme un grand bazar, où, pour l'échange des marchandises dont nous avions besoin, nous n'apportions que de l'audace. Dès ces premiers temps, les petites embarcations de la Guadeloupe, armées en corsaires, allaient chercher les navires ennemis jusque sur les côtes de leurs îles, pillaient ce qu'ils avaient de précieux en enlevaient les équipages, qu'elles conduisaient prisonniers dans les ports de la Grande-Terre. C'est de ces premiers essais que sortira l'organisation en grand des corsaires de la Guadeloupe, qui, pendant presque toute la durée de la guerre, désoleront le commerce de la Grande-Bretagne. Ces mêmes embarcations ramenaient sous les drapeaux de la République les patriotes chassés de la Guadeloupe, ou qui s'en étaient volontairement éloignés pour se soustraire à la domination anglaise.
L'armée disciplinée, pourvue d'armes et de vivres, Victor Hugues pensa qu'il était temps de sortir de son apparente inaction. Les rôles vont changer ; d'assiégés les républicains vont devenir assiégeants. Le difficile était de transporter nos troupes des rives de la Grande-Terre sur les côtes de la Guadeloupe. Cette opération hasardeuse ne pouvait s'accomplir qu'au moyen de chaloupes et de pirogues ou autres petites embarcations, et en trompant la vigilance de la flotte ennemie, qui, à l'ancre ou sous voiles, gardait tous les passages par lesquels il était possible de sortir de la Pointe-à-Pitre.
Victor Hugues arrêta que l'armée passerait à la Guadeloupe en trois corps. Celui de gauche, sous la conduite de Pélardy, devait partir du port de la Pointe-à-Pitre et aller débarquer à la Goyave ; celui de droite, commandé par Boudet, devait partir du Morne-à-l'Eau et débarquer au Lamentin ; enfin celui du centre, ayant à sa tête le chef de bataillon Bures, devait se rendre sur l'aut^'e rive, au passage même de la Rivière-Salée. L'ennemi, comme nous le savons déjà, gardait ce passage avec deux compagnies et quelques pièces de campagne. Le passage devant être forcé, Victor Hugues fit élever, en face de la position occupée par l'ennemi, une batterie de deux pièces de dix-huit, batterie qui ne devait être démasquée
qu'au moment où nos forces, se mettant en mouvement, pourraient se prêter un mutuel appui.
Le plan de la campagne arrêté, on se mit à rassembler, tant à la Pointe~à-Pitre qu'au Morne-à-l'Eau, les chaloupes, pirogues et autres petites embarcations nécessaires au transport de l'armée. C'étaient, en miniature, les préparatifs de l'expédition de Boulogne contre l'Angleterre.
Les desseins de Victor Hugues n'avaient point échappé à l'œil vigilant de quelques émigrés. Ils donnèrent des avertissements au général Graham, que celui-ci accueillit avec peu de confiance.
Dans la nuit du 26 au 27 septembre, les républicains s'élancent dans les pirogues. Matelots et soldats rivalisent de zèle et d'ardeur. Emules des anciens flibustiers, les hommes que conduit Pélardy, montés sur leurs frêles embarcations, traversent la flotte ennemie et débarquent, avant le jour, à la Goyave. Sans perdre un instant, Pélardy se met en marche, arrive au Petit-Bourg, fond sur l'ennemie, lui tue 140 hommes, met les autres en fuite, et s'empare de la batterie de la Pointe-à-Bacchus, où il fait 160 prisonniers. Le surplus de la garnison s'était jeté dans les chaloupes et avait gagné le vaisseau V Assurance et une corvette, mouillés non loin de la batterie. Pélardy, maître de la batterie, en pointe les canons contre la corvette et le vaisseau, lesquels, occupés de leur appareillage et du soin de recueillir les fuyards, eurent beaucoup à souffrir de notre feu.
Tout fut inconcevable dans cette guerre. La batterie de la Pointe-à-Bacchus mettre en fuite un vaisseau et une corvette. C'est à ne pas y croire. Telle qu'était cette batterie, une frégate qui, de nos jours, s'embosserait devant la ferait taire en un quart d'heure.
Pélardy, dans ce brillant combat, ne perdit que huit hommes. Les résultats en furent immenses pour nos armes. Toute l'artillerie ennemie, cent soixante barils de poudre et de vastes magasins tombèrent en notre pouvoir. Et ce ne fut pas tout : les Anglais n'avaient de magasins qu'au Petit-Bourg ; ces dépôts leur étant ravis, et le canon de la Pointe-à-Bacchus mettant obstacle à toute commu-
nication entre Saint-Jean et les vaisseaux ennemis, il s'ensuivit que les troupes des camps de Saint-Jean et de Berville se trouvèrent presque sans vivres.
Tandis que Pélardy s*embarquait à la Pointe-à-Pitre, Boudet s'embarquait au Morne-à-FEau. Le 27, au point du jour, du camp des émigrés de la Baie-Mahault, on aperçut onze goélettes ou bateaux et quinze pirogues ou chaloupes, manœuvrant pour entrer dans la baie Cercelle, en passant hors de la portée du canon d'une corvette mouillée à la Baie-Mahault. Le commandant du camp, M. de Richebois, expédia de suite un dragon au général Graham et une pirogue au capitaine de la corvette, pour informer l'un et l'autre de l'arrivée des républicains. Le Grand-Cul-de-Sac est parsemé de bas-fonds. Ce n'est qu'avec un pilote fort habile qu'on peut oser y naviguer. Le commandant de la corvette voulut lever l'ancre, mais son pilote était à terre. Son canon qui résonne annonce qu'il l'appelle. La corvette, sous voiles, au milieu de la flottille républicaine, n'aurait aucune peine à l'anéantir, et cette flottille va s'échapper ! Le commandant anglais prisonnier sur son pont, laisse éclater ses sentiments d'impatience et de dépit. Enfin le pilote est à bord, on appareille, mais il est trop tard : notre flottille s'était approchée du rivage, et Boudet jetait à terre, sur l'habitation Paquereau, les républicains qui riaient des boulets de la corvette, lancés hors de portée.
En réponse à l'avertissement donné au général Graham, M. de Richebois reçut l'ordre d'évacuer le poste qu'il occupait. Dans ce moment, M. de Vermont était aux prises avec Bures. Le canon grondait sur l'une et l'autre rive de la Rivière-Salée. M. de Richebois, battant en retraite, allait exposer M. de Vermont à l'attaque de Bures de froni et à celle de Boudet par derrière. Il le fit donc prévenir de son mouvement. La retraite de M. de Richebois entraînait forcément celle de M. de Vermont. Le passage n'étant plus défendu. Bures traversa la rivière sur un pont volant, et fit sa jonction avec Boudet.
M. de Richebois alla prendre position sur l'habitation Paul. Sur les cinq heures de l'après-midi, Boudet forma ses troupes en trois colonnes, et marcha contre cette po-
sition. M. de Richebois, n'étant pas en forces pour soutenir cette attaque, fit sa retraite sur le camp de Berville. Cependant les compagnies Vermont et Druault ne paraissaient point encore. On était inquiet sur leur sort. Elles rentrèrent à Berville à huit heures et demie.
Le 28, le général Graham assigna aux émigrés le poste qu'ils devaient occuper dans le camp. Ils dressèrent une batterie et firent des retranchements, à l'aide de barils remplis de terre. Le capitaine Walquer conduisait les travaux avec un zèle infatigable.
Les républicains, de leur côté, ne restaient point inactifs. Ils établirent à Bellecour une pièce de canon de six, qui commença à jouer à midi. Dans l'après-midi, il y eut des escarmouches dans lesquelles M. de Vermont déploya une intrépidité chevaleresque.
Malgré le courage des émigrés et des Anglais, la retraite leur étant fermée sur mer par des chaloupes canonnières et sur terre par les forces de Boudet, un moment devait venir où ils seraient contraints de déposer les armes, à moins que, par une de ces inspirations hardies, qui, quelquefois, sont couronnées par le succès, ils ne tentassent de se faire jour en passant sur le corps des républicains. Déjà la ration d'eau-de-vie qui était distribuée aux soldats avait été réduite de moitié ; il n'y avait plus dans le camp ni pain ni biscuit : la ration était formée de farine de froment non préparée. Pour vaincre les Anglais, il n'y avait donc qu'à rester l'arme au bras. Mais le fougueux commissaire de la Convention ne voulait pas d'une victoire qui se serait fait attendre. Il envoya l'ordre à Boudet d'attaquer le camp de Berville.
En effet, le 29, à quatre heures du matin, les sentinelles du poste avancé annoncent au camp, par plusieurs coups de fusil, que les républicains s'avancent. La lutte s'engage avec acharnement. Les soldats de Boudet, deux fois repoussés, reviennent à la charge une troisième. Le général Boudet a l'épaule fracassée par un biscaïen. Paris prend le commandement, et, après trois heures d'un combat à outrance, il bat en retraite, laissant sur le terrain quatre cents morts.
C'est le poste du camp occupé par les émigrés qui avait
été attaqué. Vaincus, ils savaient quel aurait été leur sort. Aussi se battirent-ils sans reculer d'une semelle. Graham se plut à proclamer Tardeur et la fermeté des compagnies Druault et Vermont durant tout le combat. M. de Vermont, toujours au premier rang, eut trois côtes brisées. Le général Graham lui-même fut blessé. Le moment paraissait favorable pour prendre une détermination énergique et suprême. M. de Richebois propose de sortir du camp et de poursuivre les républicains. Les autres chefs appuient cet avis et les soldats l'accueillent avec enthousiasme. Mais Graham, après l'avoir approuvé, ne donne aucun ordre.
A la nouvelle de la défaite de Boudet, Pélardy accourt avec trois cents hommes. Il fait établir une nouvelle batterie sur l'habitation Bellecour, à la droite du camp de Berville, et une autre à la rivière du Coin. Les batteries et les chaloupes canonnières des républicains tuaient et blessaient beaucoup de monde au camp de Berville. Les habitants ou émigrés, comprenant qu'on ne pourrait tenir longtemps dans le camp, envoyèrent, le 3 octobre, M. de Richebois proposer au général Graham de faire une trouée dans l'armée républicaine, et de se rendre à la Basse-Terre. Le général anglais répondit qu'il ne pouvait abandonner son artillerie et ses blessés ; que, toutefois, si les habitants voulaient sortir et l'abandonner, ils en étaient les maîtres ; que, quant à lui, sa résolution était arrêtée : il périrait dans le camp.
« Les habitants, répondit le commandant de Riche- « bois, ne commettront pas une lâcheté. Ils ne vous « abandonneront point. Ils périront avec vous. Mais alors « ils sont Anglais. »
Graham accueillit ces paroles par un signe d'assentiment. Plus tard, il donna aux colons l'assurance qu'il repousserait toute proposition dans laquelle serait faite une différence entre les Anglais et les habitants qui avaient combattu avec eux.
Chaque jour rendait plus critique la position des Anglais et des émigrés. Le 6, à midi, Graham reçut une lettre par laquelle Victor Hugues le sommait de se rendre dans quatre heures, s'il voulait obtenir une capitulation
pour lui et ses troupes. Le général Graham fit venir MM. de Richebois et de Marraud et leur communiqua cette lettre. Sur les observations des deux commandants, il leur renouvela sa parole déjà engagée de ne conclure aucun traité dans lequel ne seraient pas compris les habitants, lesquels étaient devenus sujets de Sa Majesté britannique.
Graham envoya l'un de ses aides-de-camp auprès de Victor Hugues, pour s'entendre sur les conditions d'une capitulation. Le commissaire de la Convention imposa aux troupes anglaises des conditions acceptables ; elles devaient être renvoyées à bord de leur escadre prisonnières sur parole. L'article le plus délicat à régler était celui relatif aux émigrés. Victor Hugues ne voulait pas lâcher cette proie. Il consentait, toutefois, à ce que les principaux d'entre eux, qu'il fixait à 22, pussent, sans être inquiétés, se rendre dans une chaloupe à bord des vaisseaux anglais. Quant aux autres, il demandait qu'on les lui livrât. C'était son ultimatum. Ayant dit son dernier mot, il se mit à se promener les mains derrière le dos, et n'écoutait plus l'envoyé anglais, qui s'efforçait d'obtenir, pour les émigrés, d'autres conditions, car il savait que les livrer au commissaire de la Convention, c'était les vouer à la mort. L'envoyé continuant à plaider en faveur des émigrés, à dire que Graham ne consentirait jamais à séparer sa cause de celle des hommes qui avaient combattu sous ses ordres, Hugues s'arrêta court et lui dit : « Va dire à ton chef que demain je serai au « camp Saint- Jean, et que je le ferai guillotiner ......
et toi aussi ! »
L'envoyé de Graham se retira, étourdi de cette nouvelle forme introduite dans la discussion d'un traité. Dès ce moment le sort des émigrés fut fixé. Le général anglais, pour sauver lui et les siens, se décida à les jeter sous la hache révolutionnaire, comme dans la tempête, pour sauver l'équipage et les marchandises précieuses, on sacrifie aux flots les gros ballots auxquels on attache peu de prix. Au moment où Graham allait apposer sa signature à un traité vouant à la mort des compagnons d'armes qui, dans une circonstance récente, avaient re-
poussé avec dédain la pensée de séparer leur cause de la sienne, son cœur ne s*est pas gonflé d'indignation ; tous les nobles instincts de l'homme ne se sont pas, en tumulte, emparés de son être pour l'exciter à une détermination hardie, mais glorieuse : celle, par exemple, de se rendre à la Basse-Terre en marchant sur le ventre des assiégeants ! Etait-ce donc impossible ? Graham avait sous la main une force effective de 2,600 hommes, dont douze cents émigrés et quatorze cents hommes de troupes de ligne. Quelle était celle qui lui était opposée ? Les trois colonnes républicaines débarquées à la Guadeloupe étaient fortes chacune de mille hommes. Celle de Pélardy étant restée échelonnée au Petit-Bourg et à la Pointe-à- Bacchus, il n'y avait devant Berville et Saiftt-Jean que les colonnes de Bures et de Boudet, soit 2,000 hommes. Mais on se rappelle que dans le combat du 29 septembre ces colonnes avaient perdu 400 hommes : que Pélardy était venu les joindre avec 300 hommes ; conséquemment, ne tenant pas compte des pertes faites dans les escarmouches, ces deux colonnes réunies ne présentaient, au plus, qu'un effectif de 1,900 hommes, force inférieure de près d'un tiers à celle dont disposait le général anglais. Il est vrai que le cri de liberté qu'on avait déjà fait entendre à la Grande-Terre, poussé à la Guadeloupe, avait attiré sous les drapeaux de la République un certain nombre d'esclaves. Mais quelle force pouvait ajouter à l'armée républicaine cette recrue, qui n'avait aucune idée de la manœuvre et du maniement des armes ? Veuton qu'elle ait servi à combler le vide fait dans le combat du 29 septembre, ou mieux encore à balancer les 700 hommes dont l'armée de Graham excédait celle de Pélardy ? Il en résulterait que les forces étaient égales. Mais supposons que les assiégeants fussent supérieurs en nombre aux assiégés, que ne pouvait-on pas tenter avec des hommes à qui un général aurait dit : — Soldats, on me demande vos têtes ; j'ai repoussé cette proposition avec horreur. Mais, en restant dans le camp, l'envoyé de la Convention viendra les prendre malgré moi. Votre vie
ne peut être garantie que par votre courage en
avant ! — Ce n'est peut-être pas un passage que Graham
eût obtenu, maïs une victoire ! D'ailleurs, s*il eût péri dans cette tentative glorieuse, son nom aurait passé noble et pur à la postérité : il aima mieux vivre quelques jours de plus et léguer à son nom un stigmate d'infamie.
Circonstances dignes de remarque ! Les vaisseaux anglais, mouillés dans les environs de la Pointe-à-Pitre, à deux portées de canon du camp, sont restés spectateurs paisibles de la lutte : pas le moindre mouvement de leur part pour aider Graham à se dégager. D*un autre côté, le général Prescot commandait à la Basse-Terre à des forces assez considérables : qui donc Ta empêché de s'avancer et de tomber sur les derrières de l'armée républicaine ? Une telle attaque, combinée avec une sortie des camps de Berville et de Saint-Jean, aurait certainement délivré Graham, si elle ne lui avait pas assuré la victoire. La Providence, dans ses desseins, avait-elle arrêté que le nom de Graham serait flétri et les émigrés égorgés
La capitulation signée, on jugea prudent de tenir secret, jusqu'après le désarmement, l'article qui livrait les colons au représentant de la Convention ; car il était possible que, dans leur désespoir, ces infortunés recourussent à l'une de ces actions d'audace dont on ne sait jamais ce qui peut sortir. Les colons, pleins de confiance dans les promesses de Graham, pensant que la capitulation n'établissait pas une différence entre eux et les soldats anglais, se laissèrent désarmer, sans plus de résistance que la brebis que l'on conduit sous le couteau du boucher.
Cependant, parmi les émigrés, il y avait vingt-deux privilégiés. Il s'agissait de les envoyer à bord des vaisseaux anglais. Soit que l'on craignît les murmures des soldats républicains, soit que, par un sentiment de pudeur, on ne voulût pas donner aux victimes le spectacle de la fuite des chefs qui les avaient séduits et entraînés, on imagina de les dérober à tous les yeux en les embarquant dans une chaloupe couverte. Un officier anglais et le chef des mouvements du port de la Pointe-à-Pitre, le brave Monroux, furent préposés pour reconnaître les vingt-deux émigrés qu'il avait été convenu de laisser vivre, et pour procéder à leur embarquement. Les élus
avaient été prévenus, avec recommandation de garder le plus profond secret. A l'heure et au lieu indiqués, ils arrivent et s'embarquent. C'était le soir. Afin de s'assurer qu'il n'y avait pas de retardataires, que tout le monde est dans la chaloupe, l'officier anglais et Monroux comptent ceux qui y sont entrés : moment plein d'anxiété pour ceux qui avaient pris des places qui ne leur étaient pas réservées : la chaloupe contenait plus de vingt-deux personnes ! L'officier propose au chef des mouvements du port de reconnaître les émigrés usurpateurs et de les débarquer. « Ah ! s'écrie Monroux, en désignant la « chaloupe, plût à Dieu qu'elle pût les contenir tous ! » Nobles et belles paroles, surtout lorsque l'on songe que celui qui les prononçait jouait sa tête, et qu'il sortait de la prison où l'avaient fait enfermer, comme Jacobin, ceux-là même sur le sort desquels il laissait tomber ses regrets.
La chaloupe couverte allait quitter le rivage. Un jeune homme se présente et supplie, à mains jointes, de lui permettre d'y prendre place. On le repousse, et Tembarcation s'éloigne. Mais semblable à cet animal fidèle, ami de l'homme, le jeune homme se jette à la nage, atteint la chaloupe et s'y cramponne. On n'eut pas le cruel courage de le repousser encore. Alors M. Boisaubin, qui avait suivi ses mouvements avec un vif intérêt, lui tendit la main, l'aida à monter, et, comme l'embarcation était pleine, le plaça entre ses jambes. Ce jeune homme était Saint-Amand, le domestique, l'esclave de M. Boisaubin. Pendant toute l'émigration, Saint-Amand ne quitta pas son maître, et revint avec lui à la Guadeloupe, lors de la rentrée des émigrés.
Victor Hugues, voulant faire supposer qu'il n'avait pas laissé échapper les principaux chefs des émigrés, fit choix, dans les douze cents qui lui furent livrés, de vingt-sept, qu'il destina à être guillotinés à la Pointe-à-Pitre avec solennité. Il fit deux parts du surplus : 865, composés de blancs et d'hommes de couleur, durent être fusillés immédiatement. Les autres, qui étaient d'anciens esclaves, furent réservés, à l'effet d'être jugés par une commission
militaire, chargée de leur appliquer des peines graduées selon leur degré de culpabilité.
Les émigrés destinés à la mort n'avaient pas besoin d'être jugés. Il suffisait de constater qu'ils avaient été pris les armes à la main. Chavidan, chef de bataillon, présida la commission à qui fut confiée cette douloureuse mission. Cette formalité accomplie, les émigrés furent conduits au morne Savon, placés sur le bord des fossés des batteries et fusillés. En recevant la mort ils tombaient dans les fossés. On n'avait pas la peine de les y descendre. Plusieurs n'étaient que blessés ; la terre jetée sur les victimes acheva ce que le plomb avait commencé (1).
i(l) M. Boyer Peyreleau ne porte qu'à 400 le nombre des émigrés fusillés, dont 300 blancs et 100 hommes de couleur. Il dit que ce chiffre lui a été donné par des témoins oculaires dignes de foi. Peut-être aurait-il dû faire attention que ces témoins oculaires, plus ou moins complices des actes abominables de Victor Hugues, avaient intérêt à les amoindrir. Il est probable même qu'où moment où il les interrogeait ils auraient voulu que ces actes n'eussent point existé, de même que le monstre Carrier, après s'être complaisamment vanté de ses noyades, arriva à les nier, et que ses complices les réduisaient à la mort de quelques ecclésiastiques. La vérité est que, dans le trajet de Saint-Jean au morne Savon, quelques-uns des infortunés que l'on conduisait se sauvèrent et se cachèrent dans les mangles. Mais, après avoir mené pendant quelque temps la vie la plus misérable, leur retraite découverte et dénoncée, ils furent repris et guillotinés. En fait de témoignages, nous aimons mieux les rapports officiels. Celui que Victor Hugues a adressé à la Convention a été dressé sur une note qu'il a demandée à la commission militaire, et que cette commission lui a fournie. Il est probable que Chavidan a compté ou fait compter les hommes qu'il envoyait à la mort. Une preuve qu'il faut se défier des témoins oculaires et même auriculaires qui ont intérêt à une mise en scène de convention, est le mot de Victor Hugues à Graham. rapporté par M. Boyer Peyreleau, sur l'attestation de ces mêmes témoins dignes de foi. Victor Hugues assistant à l'exécution, le général anglais voulut être aussi de. la partie ; alors le proconsul : « Mon devoir veut que je me trouve ici ; mais toi, qui t'oblige à « venir repaître tes yeux du sang français que je suis forcé de « répandre I ! I » Comme c'est beau I Ne voyez-vous pas le féroce anglais qui veut repaître ses yeux du sang français, et le débonnaire Victor Hugues qui souffre d'être forcé de le répandre, et qui ne s'y détermine que par devoir 1 Eh bien, cette phrase n'a qu'un mérite, c'est celui d'avoir été inventée à plaisir. Victor Hugues n'a dit ni n'a pu rien dire à Graham, A l'appui de notre assertion, nous rapportons une preuve simple, mais péremptoire, c'est que le proconsul n'a pas assisté à la fusillade du morne Savon : il était
La nouvelle de la reddition du camp Saint-Jean et de la fusillade du morne Savon, arrivée à la Basse-Terre le lendemain 8, dans la soirée, y répandit une terreur profonde. On annonçait que Victor Hugues arrivait à marches forcées avec son armée victorieuse, et qu'il avait fait connaître son intention d'envoyer à la guillotine tous ceux qui ne s'étaient pas montrés franchement républicains. Chacun ne songea qu'à une prompte fuite. Chaque famille se mit à réunir ce qu'elle avait de plus précieux pour courir s'embarquer. Pour mieux graver cette nuit de désolation dans la mémoire des hommes, il semble que la Providence ait voulu concourir à la rendre plus affreuse. Il faisait une pluie torrentielle. Toutes les rivières, tous les ruisseaux étaient débordés. Au milieu de l'avalasse, on ne voyait dans les rues que des femmes, portant dans leurs bras ceux de leurs enfants qui ne pouvaient les suivre en marchant, et des hommes ayant sur la tête des paquets de ce qu'ils avaient pu rassembler à la hâte : tous fuyaient devant l'armée républicaine, que l'on croyait proche, comme on fuit devant un fléau immédiatement menaçant.
Les républicains, au contraire, qui, jusqu'alors, s'étaient tenus cachés, se montrent. Les MM. Vatable sortent de leur retraite, se réunissent à d'autres citoyens, comme eux naguère proscrits, et tous partent, joyeux, pour aller à la rencontre de Victor Hugues.
Mais la nouvelle de l'arrivée soudaine de l'armée républicaine était fausse. Elle ne se mit en marche que le 11 octobre, sous la conduite de Pélardy. Victor Hugues, malade, resta à la Pointe-à-Pitre. Ce retard permit aux colons qui, voulant émigrer, n'étaient pas partis dans la soirée du 8, d'apporter plus de soin dans leurs préparatifs de départ. Plusieurs se firent accompagner par une partie de leurs esclaves, d'autres par leur atelier tout entier.
malade. Obligé de garder sa chambre à la Pointe-à-Pitre, le 7 octobre, jour de l'exécution, il prit un arrêté par lequel il nomma, pour le suppléer dans ses fonctions de la fusillade et autres, les citoyens Villegegu, commissaire principal de la marine, Merlet et Ecubard, lieutenants de vaisseau.
C'est un fait digne d'attention : ces esclaves, pour ne pas abandonner leurs maîtres, consentaient à aller continuer leur servitude dans les colonies voisines, tandis qu'il ne tenait guère qu'à eux de rester libres à la Guadeloupe.
Ce ne fut que le 14 que Pélardy parut sur les hauteurs de la Basse-Terre. Il n'avait pu traîner avec lui que deux pièces de campagne. Cependant, à son approche, les Anglais abandonnèrent toutes leurs positions des environs de la ville, et allèrent s'enfermer dans le fort Saint- Charles. Pélardy s'établit sur l'habitation Vermont, distante de douze cents mètres du fort, et commença les premiers travaux du siège. L'artillerie qui lui manquait fut conduite par Victor Hugues en personne dans les premiers jours de novembre. Le proconsul, laissant à Pélardy le soin de compléter les travaux du siège, s'occupa de ce qui était plus spécialement sa partie. Au bas de l'habitation Vermont, sur une éminence qui s'aperçoit de la ville et du fort, il fit monter une guillotine. Par cette exposition de l'instrument de mort, il voulait surtout jeter la terreur parmi les émigrés, qu'il supposait dans le fort. Il était dans l'erreur : il ne s'en trouvait pas un seul. Le général Prescot, craignant d'encourir, par les hasards de la guerre, la honte d'une capitulation quelque peu semblable à celle de Graham, avait eu le soin, avant de s'enfermer dans la citadelle, de congédier tous les émigrés qui servaient sous ses ordres.
Pélardy, pourvu d'artillerie, fit établir des batteries dans tous les lieux avantageux, à Delisle, sur l'habitation Franchon, au Houëlmont, sur un morne qui avoisine Bisdary. Alors ce fut un échange terrible entre le feu des batteries et celui du fort. Tous les colons qui n'avaient pas émigré avaient été se ranger sous les drapeaux de la République. M"* Lacour, récemment mariée, afin de ne pas être trop éloignée de son mari, qu'elle aimait passionnément, avait quitté la ville pour aller se loger dans une case située dans les environs de l'habitation le Bisdary. Un soir, assise sur un canapé qui lui servait de lit, un boulet, parti du fort, lui enleva une boucle d'oreille et lui excoria l'épaule. M""* Lacour passa la nuit
sur le même canapé, en faisant observer aux personnes qui s'en alarmaient qu'elle était plus en sûreté là qu'ailleurs, parce que, selon toutes les probabilités, un autre boulet ne viendrait pas frapper à la même place. Victor Hugues, apprenant le fait, vint faire une visite à M™^ Lacour ; et, après s'être fait raconter par elle toutes les circonstances de l'accident, il lui dit dans le langage galant de l'époque « Eh bien ! tu peux chanter : ô ma- « man, que je l'ai échappé belle ! »
Victor Hugues, après l'installation de sa guillotine à Vermont, avait été établir son quartier général sur l'habitation l'Espérance, d'où il pouvait voir l'action de toutes les batteries. Elles avaient enfin fait de nombreuses brèches dans les fortifications du fort. On pouvait tenter l'assaut. Les assiégés ne l'attendirent point. Dans la nuit du 10 au 11 décembre, la garnison, composée de 860 hommes, débris de 8,000 qui nous avaient été successivement opposés, sortit en silence par la poterne du bord de la mer ; elle se rendit à bord de sept vaisseaux et de quatre frégates qui, depuis quelques jours, étaient mouillés sous le fort. Trois de ces vaisseaux, arrivés récemment d'Angleterre, étaient venus porter secours à la garnison de la Guadeloupe. Ils arrivèrent à temps pour être les témoins de sa fuite.
L'armée républicaine prit possession du fort dans la nuit même. La vue en faisait horreur. L'ennemi, ayant arrêté de l'évacuer, avait négligé le soin d'enterrer ses morts, tant ceux tombés sous les boulets que ceux qui avaient succombé à la fièvre jaune. Nombre de cadavres étaient déjà en putréfaction.
Nous trouvâmes dans le fort, outre des vivres, 76 pièces de canon de gros calibre en bon état, 75 milliers de poudre, 20,000 boulets, 1,200 gargousses, 150,000 cartouches et 854 fusils.
Pélardy avait sans retard expédié le dragon Tonton Michaux à Victor Hugues pour lui apprendre le départ de l'ennemi. Il était près de minuit lorsque le dragon arriva sur l'habitation l'Espérance. Le commissaire était couché. Entendant parler, de sa chambre, et avec son accent provençal le plus pur, il cria à son aide-de-camp :
— « Caffin ! qu'est-ce donc ? — L'évacuation du fort. — Ah ! Ah ! » — Il saute de son lit et vient, en robe de chambre, lire la dépêche. Après l'avoir lue — « C'est « bien !.,. Caffin ! appelle la musique et fais jouer : « Dam ça ira, les aristocrates à la lanterne ! » La musique s'assemble et trouble le silence de la nuit avec l'ignoble air aimé de Victor Hugues.
Soldat des troupes noires levées par Victor Hugues