CHAPITRE XL
La Guadeloupe. — Ses conquêtes. — Ses corsaires. • — Opulence des villes. — Idées qu'on se formait au dehors des habitants de la colonie. — La Guadeloupe une puissance. — Arrêtés sur les neutres. — La fête du 21 janvier. — Les capitaines américains.
La Guadeloupe, dont les habitants avaient été transformés en soldats, formant un vaste camp, loin de redouter pour elle-même une entreprise des ennemis, avait songé à se répandre au dehors par la conquête. Un instant, sur la plupart des colonies anglaises, on vit flotter le drapeau aux trois couleurs, arboré par les valeureux enfants de la Guadeloupe. Ses corsaires, couvrant la mer des Antilles, en même temps qu'ils faisaient éprouver au commerce ennemi les seules pertes sensibles qu'il eut à déplorer dans la grande lutte de la France contre l'Angleterre, apportaient dans nos villes le bien-être, l'activité et la richesse. L'argent provenant des prises, dépensé par les équipages avec la même facilité qu'il était gagné, circulant avec rapidité et abondance, offrait aux commerçants l'occasion de réaliser des fortunes rapides et considérables. L'or était si commun qu'il avait cessé d'être recherché. Sur une table de jeu aucune pièce blanche n'aurait osé se montrer.
Cette grande opulence des villes contrastait avec la misère des communes rurales. Cependant, les rares denrées qui se présentaient sur les marchés étaient enlevées à des prix qui auraient été rémunératoires pour les propriétaires, s'ils avaient pu se procurer du travail. Le café se vendait de 80 à 90 centimes le demi-kilogramme ; le coton, de 110 à 120 francs les cinquante kilogrammes ; le sucre terré, de 50 à 65 francs.
Ces mêmes corsaires, si redoutables au commerce de Tennemi, réunis en flotille, défiant les croisières anglaises ou trompant leur vigilance, servaient au transport des troupes que la Guadeloupe envoyait à la conquête des autres îles. Ce fut une chose étrange : les flottes britanniques si nombreuses, sans rivales sur les autres mers, étaient tenues en échec dans la mer des Antilles par les barques de la Guadeloupe ! Ni le nombre, ni la surveillance des navires de guerre n'empêchaient les bâtiments de commerce ennemis d'être capturés. Les fortifications de terre ne les protégeaient pas plus que les fortifications flottantes : nos corsaires allaient les enlever jusque sur les côtes et sur les rades des îles anglaises. Nos braves marins, nègres, blancs et mulâtres, montés sur de frêles embarcations, osèrent quelquefois offrir le combat à des navires de la marine militaire. Plus d'une fois ils le firent avec avantage, afin de donner le temps à des prises convoyées de gagner le port. Jamais, depuis les anciens flibustiers, on n'avait vu tant d'audace couronnée de tant de succès.
Les quelques grains de terre dont la réunion forme la Guadeloupe jetèrent, à cette époque, un éclat éblouissant. Un temps semblable ne saurait plus luire. Dans la vie des nations grandes ou petites, il est des choses qui ne se montrent qu'une fois. Pendant près d'un lustre la Guadeloupe fut une puissance !
Les principes professés par cette colonie, exagérés à dessein par les gouverneurs et les propriétaires des autres îles, afin de se défendre de la contagion ; la manière de faire du despote colonial, ses réponses aux parlementaires ennemis, tout avait concouru à mettre la Guadeloupe à part, à la présenter comme nourrissant des habitants qui n'avaient plus les coutumes de l'humanité. Cette terre, naguère renommée pour son hospitalité, causait l'effroi et l'épouvante : on s'en éloignait. C'était quelque chose de fantastique, d'infernal. Lors de l'expédition faite contre la Dominique on n'eut besoin que de crier : « Voilà les brigands de la Guadeloupe ! » et les nègres se sauvèrent à toutes jambes, comme s'ils eussent été poursuivis par une légion de diables et de démons.
Un jour, un parlementaire était venu proposer réchange de quelques prisonniers. Il offrait, pour un major, deux capitaines de corsaires et un contre-maître. — « Trois Français pour un b . . . comme ça ! — dit « Victor Hugues à Tenvoyé, — qu'on m'apporte un « cochon de son poids, et je le livrerai. »
Dans le principe, les Anglais échangeaient contre d'autres prisonniers les noirs pris sur les corsaires français. Mais, retrouvant ces mêmes noirs sur de nouveaux corsaires, ils comprirent que ce moyen perpétuerait les forces de leurs adversaires et cessèrent de le pratiquer. Ils n'en firent plus l'échange. Ils vendaient dans les colonies à esclaves les prisonniers noirs. Instruit de ce trafic des ennemis, Hugues écrivit à leur gouvernement général que s'il ne donnait des ordres pour faire cesser à l'instant l'ignoble commerce de la vente des prisonniers français, la Guadeloupe, bien qu'elle repoussât l'esclavage, ferait une exception pour les Anglais ; qu'on vendrait à des noirs tous les prisonniers anglais de l'île.
Le trafic de nos prisonniers noirs cessa. Il fallait garder certaines mesures avec un ennemi toujours prêt à appliquer la peine du talion, et qui faisait ce qu'il annonçait.
C'est peut-être à cette cause que la ville de la Basse- Terre, complètement ouverte, doit de n'avoir pas été détruite par les vaisseaux ennemis, si acharnés à l'anéantissement de la Guadeloupe. Victor Hugues avait fait savoir aux Anglais qu'il ferait fusiller autant de leurs prisonniers qu'il serait tiré de coups de canon contre les villes du littoral.
Cependant les Anglais, eux aussi, avaient voulu répondre aux paroles acerbes, cyniques, méprisantes de Victor Hugues à l'égard de leur nation. On vit sortir des manufactures de la Grande-Bretagne des vases de nuit au fond desquels se trouvait le portrait du proconsul parfaitement ressemblant.
On prétend que Victor Hugues fut plus ému de ces petits traits que de la formidable expédition que les Anglais préparaient contre lui.
En effet, des forces considérables, que les rapports du
temps font monter à vingt mille hommes, destinés à fondre sur la Guadeloupe et à conquérir les autres îles, furent réunies à la Barbade, chef-lieu des colonies britanniques, sous le commandement du général Abercromby et de l'amiral sir Hugt Cloberg Christian.
Mais la Guadeloupe avait alors tant de grandeur, son nom causait un tel effroi, qu'au moment de l'attaquer on recula. Le baron de Clairfontaine, émigré, qui avait pourtant un intérêt très-direct dans la reprise de cette île, fit observer que si l'on échouait dans une attaque contre elle c'en était fait des autres colonies ; qu'il était donc beaucoup plus prudent de commencer par reprendre les autres îles, dont la conquête n'était pas douteuse, de s'y établir, puis de lancer contre la Guadeloupe toutes les forces restées disponibles.
Cette opinion, qui fut suivie, annonçait déjà que la Guadeloupe ne serait pas attaquée ; car si l'ennemi appréhendait de se mesurer contre elle avec toutes ses forces, il l'oserait bien moins lorsque ces mêmes forces seraient amoindries, tant par les combats livrés dans l'attaque des autres îles, que par les garnisons qu'il faudrait y laisser.
Quant à Victor Hugues, il redoutait si peu l'armement fait contre la Guadeloupe que, par mépris, apprenant le nom du chef anglais, il le donna à son cheval. Mais les nègres ne purent jamais prononcer Abercromby : pour eux l'animal fut la Belle-Cabrite.
La Grenade et Saint-Vincent furent conquises sans trop de résistance. Mais ce ne fut qu'après plus d'un mois de combats que les Anglais purent se rendre maîtres de Sainte-Lucie, au mois de mai 1796. Les forces ennemies affaiblies par ces combats et par la maladie, le général Abercromby n'eut même pas la pensée de rien tenter contre la Guadeloupe.
La guerre que nous faisions au commerce britannique était tout profit, car la colonie n'armant pas de navires marchands, laissant aux neutres le soin de lui apporter les choses dont elle avait besoin et de prendre ses denrées en échange, n'avait pas à subir de représailles. A la vérité, l'ennemi nous enlevait de temps en temps quel-
ques corsaires, mais non sans avoir reçu des éclaboussures. Nos braves marins ne se rendaient qu'après avoir opposé une défense héroïque. La victoire de Tennemi était toujours chèrement achetée. Pris, nos matelots ne se croyaient pas entièrement vaincus, et étaient encore redoutables. Le capitaine Lafitte, dont le corsaire avait été capturé par la frégate la Blanche, est placé avec une partie de son équipage sur la mouche de cette frégate ; Lafitte et ses intrépides compagnons enlèvent la mouche et entrent en triomphe à la Pointe-à-Pitre. Peu de jours après, cette même mouche, transformée en corsaire, courait sur les navires anglais.
La Guadeloupe, sans secours de la métropole, ni même de communication avec elle, ayant l'ennemi à sa porte par suite de l'occupation des Saintes par les Anglais, seule, isolée, semblable à un vaisseau pris par les glaces, devait être fière de défier toutes les forces britanniques : c'était un honneur assez grand. Son chef eut l'audace de supposer que la colonie pourrait faire face à un ennemi de plus, et cet ennemi ne fut pas un état sans puissance, ce furent les Américains de l'Union.
Les Anglais, ne pouvant défendre leurs navires des corsaires de la Guadeloupe, imaginèrent, pour approvisionner leurs colonies, un moyen qui, pendant quelque temps, eut de la réussite. Ce fut de faire acheter aux Etats-Unis des navires, sous la condition qu'ils ne seraient pas dénationalisés et qu'ils continueraient à naviguer sous pavillon américain pour compte du commerce anglais. Les Américains, peuple essentiellement commerçant, trouvant un placement avantageux de leurs navires, s'étaient prêtés à cette fraude. Victor Hugues, instruit de la supercherie et voulant la faire cesser, prit, à la date du 24 décembre 1796, un arrêté sur les neutres. Malgré la longueur de ce document, nous croyons devoir le rapporter in extenso, parce qu'il fait connaître plusieurs détails de l'histoire de la colonie.
« Les agents particuliers du Directoire exécutif aux « Iles-du-Vent,
« Après avoir pris connaissance de l'arrêté du Direc-
« toire exécutif en date du 4 juillet 1796, concernant les « neutres, de la notification de cet arrêté et des obser- « vations du ministre plénipotentiaire de la République « française aux Etats-Unis, rendues publiques par la « voie de Timpression ;
« Considérant que les Iles-du-Vent ont été le théâtre « de la violation de tous les traités et du droit des gens « et des nations par les Anglais ; qu'ils y ont commis « des pirateries de toutes espèces ;
« Considérant que la Guadeloupe particulièrement a « été déclarée en état de blocus, lors même qu'elle abon- « dait de prises faites sur les Anglais ;
« Considérant que c'est pendant le blocus que sorti- « rent de cette colonie les forces par qui furent atta- « quées et prises les îles de Sainte-Lucie, de Saint- « Eustache et de Saint-Martin ;
« Considérant que la Martinique, la Dominique, Saint- « Vincent et la Grenade ont vu, dans les mêmes circons- « tances, flotter le pavillon tricolore, arboré par les ré- « publicains de la Guadeloupe ;
« Considérant que leur proclamation en date du 21 « février 1795, exprimée en français, en anglais, et si- « gnifiée officiellement à tous les gouvernements neu- « très, a démontré le ridicule de ce blocus, et que le but « des Anglais était de voler tous les négociants des pays « neutres qui avaient des relations avec les colonies « françaises ;
« Considérant que tous les bâtiments neutres venant « de la Guadeloupe ou en sortant, rencontrés par les « Anglais, ont été arrêtés et condamnés, sans aucune « exception, jusqu'à ce jour ;
« Considérant que les bâtiments anglais empêchent « journellement, sous nos yeux, les neutres d'approcher « de cette colonie, et que très-souvent ils ont l'impu- « dence d'écrire sur leurs expéditions qu'ils seront con- « fisqués s'ils y abordent ;
« Considérant que chaque bâtiment de guerre anglais « a une liste, envoyée par les consuls à la Nouvelle- <i Angleterre, des négociants américains qui nous sont « dévoués ; que non seulement ils les condamnent, mais
« encore ils maltraitent les capitaines et les équipages « de ceux qu'ils savent ne pas être leurs partisans ;
« Considérant que les instructions de la cour de Saint- « James aux bâtiments de guerre, en date du 6 novem- « bre 1793, enjoignent de confisquer tous les bâtiments « neutres chargés de produits des colonies françaises ;
« Considérant que, sans les secours directs ou indi- « rects que les Anglais ont reçus dans ces contrées des « Américains, en munitions de bouche, chevaux, hom- « mes, en bâtiments, ils eussent moins entrepris ;
« Considérant qu'il est notoire que le gouvernement « anglais a fait acheter des ports des Etats-Unis plus de « cent bâtiments chargés de vivres, de munitions et de <t chevaux, sur lesquels il a été envoyé double et triple « équipage, et qu'à l'arrivée de ces bâtiments dans les « îles anglaises le gouvernement s'en est emparé ainsi « que des marins, qui ont été mis à bord des vaisseaux ; « qu'il a gardé les expéditions américaines, et qu'il a « renvoyé le capitaine seulement, ainsi que le constatent « les déclarations de ces capitaines et celles de plus de « cent matelots américains déserteurs, qui ont abordé « dans cette île ;
« Considérant que le tribunal de commerce de la « Guadeloupe est dépositaire de plus de cinquante expé- « ditions américaines, toutes très en règle, saisies sur « des bâtiments anglais, sous la même dénomination de « bâtiments et de capitaines que des expéditions an- « glaises ;
« Considérant qu'il existe dans les archives de l'agen- « ce plusieurs lettres officielles des officiers de la marine « anglaise, dans lesquelles ils rendent compte à l'amiral « Christian que tels et tels bâtiments anglais ne se sont « sauvés des français qu'à la faveur des expéditions « américaines dont ils étaient porteurs ;
« Considérant que l'année dernière, lors du fameux et « gigantesque armement de sir Joseph Abercromby et « sir Hugt Cloberg Christian, plus de cent navires amé- « ricains, rendus à la Barbade, furent obligés de sous- « crire un cautionnement de dix mille pounds sterlings, <^ qu'ils s'obligèrent de payer au gouvernement anglais.
« s'ils abordaient les îles françaises (les déclarations « faites par divers Américains au tribunal de commerce « sur ce fait, sont en dépôt dans son greffe) ;
« Considérant qu'au siège de Sainte-Lucie plusieurs <( bâtiments américains ont reçu des troupes, des vivres « et des munitions pour les Anglais (les déclarations « faites au tribunal de commerce à ce sujet sont dépo- « sées dans son greffe) ;
« Considérant que dans les îles de la Barbade, de Tor- « tôle et de l'Anguille, les Anglais ont formé des tribu- « naux d'amirauté, composés de pirates si indignes, « qu'ils sont sûrs de faire condamner jusqu'aux bâti- « ments de leur nation ;
« Considérant, en outre, que la modération dont nous « avons usé jusqu'à ce jour en ne déclarant aucune île « en état de blocus, alors même que nous les attaquions, « et que la liberté dont les pavillons neutres ont joui « jusqu'à ce jour tourne à l'avantage de ceux qui sont « coalisés avec les Anglais et au détriment des amis de « la liberté du commerce, religieux observateurs de la « neutralité ;
« Considérant que, nonobstant les représentations « multipliées faites à ce sujet, les mêmes vexations « continuent encore, et qu'il y a peu de jours plus de « trente Américains, sortant de Surinam, ont été con- « damnés, et que ce serait donner des armes contre soi- « même et laisser fournir des moyens à nos ennemis si « nous différions ;
« D'après tous les motifs énoncés ci-dessus de mettre « l'arrêté du Directoire exécutif à exécution,
« Arrêtent ce qui suit :
« Il sera donné pour instructions aux bâtiments de « guerre de la station des Iles-du-Vent et aux corsaires « particuliers d'arrêter tous les bâtiments neutres allant « dans les possessions anglaises ou en sortant.
« Ces bâtiments seront soumis au jugement du tribu- « nal de commerce de la Guadeloupe, pour y être con- « damnés, s'il y a lieu.
« Seront de bonne prise toutes les denrées et mar-
« chandises du produit des possessions anglaises, pour « compte de qui que ce puisse être.
« Et dans le cas où les bâtiments arrêtés seraient « chargés de provisions de pays neutres, destinées pour « les Anglais, et qu'il n'y aurait pas de motifs suffisants « pour les condamner, suivant les anciennes lois, lesdi- « tes cargaisons seront vendues au plus offrant et der- « nier enchérisseur, et les fonds déposés dans les caisses « de la République, pour être tenus à la disposition de « qui il appartiendra, jusqu'à ce qu'il plaise au Direc- « toire exécutif d'en ordonner autrement.
« Victor Hugues, Lebas. »
Les bâtiments neutres, chargés de marchandises de provenance neutre, allant dans les possessions anglaises, étaient saisis, mais non confisqués. Trente-six jours après, Victor Hugues se ravisa. Il fit une distinction entre les colonies que les Anglais possédaient avant la révolution et celles qui, depuis la guerre, avaient passé sous leur domination. Les considérants du nouvel arrêté montrent l'estime que les hommes de la révolution avaient pour les émigrés.
« Les agents particuliers du Directoire exécutif aux « Iles-du-Vent,
« Considérant que les ports des Iles-du-Vent et Sous- « le-Vent, ainsi que ceux de Démérary, Essequibo et « Berbice, livrés aux Anglais, occupés et défendus par « les émigrés, sont en état de siège permanent, et ne « doivent pas jouir des mêmes avantages que les ports « des différentes colonies anglaises, possédées par cette « puissance avant la guerre et à tout autre titre ;
« Considérant qu'il est contre tout principe de traiter « une horde de révoltés sans patrie, sans gouvernement, « sans pavillon, avec les mêmes égards que les nations « policées conservent entre elles pendant la guerre ;
« Considérant que, par les actes authentiques qui sont « en notre possession, il est prouvé que les diverses pla- « ces des colonies livrées aux Anglais par les rebelles, « français et bataves, n'appartiennent pas plus au gou- « vernement britannique que la Vendée, dans laquelle le
« ministère anglais avait également des troupes stipen- « diées, des régiments à sa solde, portant le même unice forme que les troupes du roi d'Angleterre ;
« Considérant qu*en vertu de Tarticle 11 du traité « d'alliance conclu à Paris, le 6 février 1778, entre les « Etats-Unis et la France, cette première puissance « s'était engagée de défendre les possessions de l'Amé- « rique en cas de guerre, et que le gouvernement et le « commerce des Etats-Unis ont étrangement abusé de la « tolérance de la République française, en faisant tour- « ner à son détriment les faveurs qui lui ont été accor- « dées d'entrer et de commercer dans tous les ports des « colonies françaises ;
« Qu'en permettant plus longtemps aux neutres de « porter des provisions de guerre et de bouche à des « hommes évidemment en état de rébellion, c'est vou- « loir prolonger la guerre civile, les malheurs et les cri- « mes qui en sont la suite ;
« Arrêtons, en conséquence, ce qui suit :
« Art. 1". — Les bâtiments de l'Etat et les corsaires « français sont autorisés à capturer et à conduire dans « les ports de la République les navires neutres destinés « pour les Iles-du-Vent et Sous-le-Vent de l'Amérique, « livrées aux Anglais, occupées et défendues par les « émigrés.
« Ces ports sont : la Martinique, Sainte-Lucie, Tabacs go, Démérary, Berbice, Essequibo.
« Et sous le vent : le Port-au-Prince, Saint-Marc, les « Cayes et Jérémie.
« Art. 2. Tout bâtiment armé, ayant commission des- « dits ports, sera réputé pirate, et les équipages jugés et « punis comme tels.
« Art. 3. Les bâtiments et cargaisons dénommés en « l'article premier et deuxième sont déclarés de bonne « prise, et seront vendus au profit des capteurs.
« Art. 4. Tout bâtiment arrêté et étant expédié sous « la dénomination vague de West-Indies est compris « dans les articles 1 et 2.
« Art. 5. L'arrêté du 24 décembre dernier, pris con- « formément à la résolution du Directoire exécutif du
« 2 juillet 1796, sera exécuté, jusqu'à ce qu'il en ait été « ordonné autrement, en ce qui n'est pas dérogé par le « présent.
« Le 11 février 1797.
« Victor Hugues, Lebas. »
Le mois d'après, par arrêté du 17 mars 1797, Victor Hugues ordonna de capturer tous les navires américains sortant des côtes d'Afrique, chargés de noirs, rencontrés sur la route des Antilles ou trouvés près de l'une de ces îles.
Les capitaines de navires américains, sur lesquels retombaient principalement les mesures décrétées par Victor Hugues contre les neutres, ne pouvaient, on le comprend, se montrer satisfaits de l'administration de la Guadeloupe. On était à la veille de la grande fête républicaine, au âO janvier 1798. A la Pointe-à-Pitre, ces capitaines se réunirent, à l'effet de se concerter sur la conduite qu'ils devaient tenir le lendemain. Ils se séparèrent sans rien arrêter. Mais le jour de la fête, quoique ce fût un dimanche, cinq navires américains n'arborèrent point leur pavillon. Réclamation du major de la marine. Le capitaine Mekeson, du navire le Charles, répond qu'il n'a pas à louer ni à blâmer les actes de l'administration française ; qu'il est, quant à lui, du parti de MM. John Adam et John Jay, qui dirigent les affaires des Etats-Unis d'Amérique ; qu'au surplus, les Américains de l'Union ne doivent rien ni à la république française, ni au gouvernement de la Guadeloupe ; que s'ils avaient de la reconnaissance à garder, ce serait à l'égard du roi Louis XVI, que les républicains français avaient envoyé à l'échafaud. Ce langage rapporté à Victor Hugues, il prit, à la date du 27 janvier, contre les cinq capitaines qui avaient refusé de s'associer à l'allégresse républicaine, un arrêté dont probablement le lecteur remarquera l'originalité.
« Considérant que, depuis la conquête de la colonie « sur les Anglais, les Américains ont été assimilés aux « Français et y ont joui de la plénitude de leur liberté, « en vendant, achetant, voyageant, sans être assujettis à
« aucun droit ni visite quelconque, privilèges qu'ils ne « doivent qu'à la munificence républicaine ;
« Considérant que le gouvernement, sans avoir jamais « prétendu faire participer les Américains aux fêtes ré- « publicaines, a, au contraire, fait concourir tous les ans « les bâtiments de l'Etat et les fonctionnaires publics à « la célébration de leur indépendance ;
« Considérant que les étrangers sont sujets à la police « et aux lois des pays qu'ils fréquentent ;
« Que les propos et la conduite des capitaines Meke- « son, ayant pour géreur William Gardon, du navire le « Charles, de Baltimore,
« Low, de la goélette Deborah, de Boston, « Eltin, de la goélette Coliah, de New-york, « Robert, du brick le Hazard, de Boston, « Ouk, de la goélette l'Aventure, de Glocester, « Sont criminels et attentoires au gouvernement dans « le port duquel ils sont accueillis, et dont ils reçoivent « protection pendant qu'ils y séjournent ;
« Considérant enfin qu'une telle insulte ne peut rester « impunie ;
« Voulant éviter que la peine puisse retomber sur les « armateurs, et punir les coupables par l'endroit le plus « sensible ;
« Arrêtent que les capitaines Mekeson, Low, Eltin, « Robert et Ouk payeront personnellement, en forme « d'amende, entre les mains de l'administration muni- « cipale du Port-de-la-Liberté, une somme égale aux « droits auxquels leurs bâtiments et cargaisons étaient <f assujettis sous le règne du dernier roi de France, « avant l'établissement de la République ;
« Que les fonds provenant de ces amendes ne seront « applicables, en secours, qu'aux Américains qui, ayant « été pressés par les Anglais, abordent journellement « sur nos côtes, dans de frêles embarcations, aux ris- « ques et périls de leur vie ; ainsi qu'aux individus de « la même nation que la barbarie et la cupidité des ca- « pitaines leur font abandonner malades, sans secours, « sur le rivage, et qui restent à la charge de la Républi- « que, dans ses hôpitaux ;
« Arrêtent, en outre, que le présent sera imprimé en « anglais et en français, au nombre de trois mille exem- « plaires, aux frais desdits capitaines ; qu'il sera affiché, « distribué dans tout le département, et envoyé dans le « continent de l'Amérique par toutes les occasions. »
« Victor Hugues, Lebas. »