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CHAPITRE III

Arrivée de Dugommier à la Martinique. — Proclamation des militaires de la Guadeloupe. — Lettre de Dugommier au gouverneur. — Entrée en campagne. — Défaite. — Ordre de Clugny k la troupe de rentrer à la Guadeloupe. — Refus d'obéir. — Arrivée des commissaires civils à la Martinique. — Retour de Dugommier à la Guadeloupe. — Fêtes. — Ses partisans et ses adversaires. — Son départ pour la France. — Lettre écrite de Marseille. — Madame Dugommier. — Lettre du procureur général Coquille. — Protection de Marat. — Dugommier général en chef. — Sa mort. — Décret de la Convention nationale.

Dans le précédent chapitre, nous avons laissé Dugommier se rendant à la Martinique, suivi de ses trois cents volontaires et de deux cent cinquante hommes du régiment de la Guadeloupe. Il faut que nous fassions connaître le résultat de son expédition. Parti de la Basse- Terre le 6 septembre, il arriva à Saint-Pierre le lendemain. Débarquée le même jour, la petite armée expéditionnaire adressait à la population la proclamation suivante :

« Chers concitoyens,

ce Les patriotes de la Guadeloupe, citoyens militaires et

« militaires citoyens, se sont réunis et sont descendus

« sur vos rivages. Fidèles à leur serment, ils viennent

« sur Tautel qui a reçu le gage de leur fraternité, déposer,

« au sein du Dieu de la révolution, le tribut de leurs

« actions de grâce et de leur reconnaissance pour Tévé-

« nement, à jamais mémorable, qui va. dans cette colonie,

« rendre au patriotisme le même éclat dont il brille dans

« toutes les provinces de l'empire français. Nous venons

« donc, généreux frères, unir nos sentiments et nos

« forces aux vôtres, afin de protéger tous les colons de

<( votre île contre tous les ennemis domestiques qui

« pourraient profiter d'une dissension funeste pour se

« livrer au désordre ; nous venons avec la ferme résolu- « tion de faire rentrer dans le respect et la soumission « qu'elle doit aux blancs une classe d'hommes dont les « prétentions absurdes et choquantes, malheureusement « soutenues par Terreur de quelques-uns de nos frères, « ont été la source la plus féconde des maux qui affligent « cette colonie ; nous venons enfin inviter ceux de nos « frères qui ne pensent pas comme nous à repousser tout « projet de combat, dont le triomphe, quel qu'il soit, « ne saurait causer une joie pure, et graverait sans « doute des impressions douloureuses dans des cœurs « qui doivent au même sang la vie et le sentiment. « Chacun de retour dans ses foyers, tous invoqueront « la raison et la sagesse pour prendre paisiblement le « parti qu'elles leur dicteront, ou, si l'on craint encore « la discorde par la différence des opinions, on attendra « tranquillement de l'assemblée nationale la médiation « nécessaire pour concilier tous les intérêts. »

Par cette proclamation, on s'assure que les Pierrotins avaient induit en erreur les citoyens militaires et les militaires citoyens de la Guadeloupe ; que ceux-ci croyaient marcher contre les hommes de couleur soulevés contre les deux villes de Saint-Pierre et du Fort- Royal à l'effet de faire prévaloir des prétentions absurdes et choquantes. La vérité c'est que, dans le moment, les hommes de couleur de la Martinique n'avaient qu'une prétention, celle de soutenir l'autorité contre les factieux auxquels, sans s'en douter, les patriotes de la Guadeloupe allaient se mêler. Il est vrai que, pour le patriote, le factieux était celui qui accordait son appui à l'autorité : ainsi, en France, parlant de la troupe, on disait : « Les « seuls déserteurs sont ceux qui n'ont point abandonné « leurs drapeaux. »

Comme chef de l'armée, Dugommier ne crut pas devoir faire une proclamation, mais il adressa au gouverneur la lettre que voici :

« Monsieur le Général,

« Je suis dans cette colonie : je m y suis porté avec « trois cents volontaires confédérés et deux cent cin-

« quante militaires de la Guadeloupe, auxquels se sont

« réunis douze artilleurs. Les troubles qui désolent et qui

« exposent une grande partie de l'île aux plus affreux

« malheurs n'ont pu suspendre un seul moment notre

« zèle patriotique à venir offrir tous les secours possibles

« pour rétablir la paix, et nous opposer aux désordres

« des esclaves, que pourrait favoriser la dissension qui

« existe parmi les blancs.

« Je dois à ma conscience, mon général, et à l'intérêt

« que je dois prendre aux planteurs, de vous avertir,

« afin qu'ils le sachent par vous, que la plus grande

« effervescence règne dans cette armée. Les militaires ne

« se possèdent plus : ils montrent la plus grande animo-

« site contre les mulâtres, et paraissent décidés à venger

« les blancs, qu'ils ont humiliés. Je vous supplie donc,

« mon général, d'employer votre influence dans l'armée

« du Gros-Morne pour la porter à éviter une sortie, dont

« les effets ne pourraient être que très-funestes et très-

« déplorables pour tout le monde. En mon particulier,

« je fais non-seulement des vœux pour le retour de l'har-

« monie entre nos frères, mais encore je ne cesserai de

« porter les esprits à la modération et au respect des

« propriétés.

« Je suis, etc.

« Coquille Dugommier. »

Avec des soldats, la Guadeloupe avait envoyé à la Martinique des députés conciliateurs. Ils s'étaient rendus au Gros-Morne ; des conférences s'étaient ouvertes mais les planteurs, se laissant aller entièrement à la direction de Dubuc, ne voulurent entendre aucune proposition, consentir à aucun accommodement, que les deux villes et la troupe ne fissent d'abord acte de soumission. Dans la disposition des esprits, l'ultimatum des planteurs c'était la guerre. Nous ne parlons pas du gouverneur, qui, dans toute la campagne, ne parut qu'au second plan.

Ce sont les villes qui commencèrent les hostilités. Au Fort-Royal, manquant de moyens de transport, on fit sortir un détachement pour enlever les mulets sur les habitations voisines. Rencontré par Percin, commandant une compagnie d'hommes de couleur, ce détachement

fut battu, et rentra en ville en désordre, après avoir laissé son chef au nombre des morts. Cet événement porta au plus haut degré Texaspération des esprits. On arrêta immédiatement une expédition contre le camp du Gros-Morne. Quatorze cents hommes réunis furent divisés en deux colonnes. Chabrol prit le commandement de Tune et Dugommier le commandement de Tautre. Les deux colonnes, prenant chacune une route différente, devaient faire jonction sur l'habitation l'Acajou. Mais les planteurs veillaient. Dugommier s'engagea imprudemment dans une gorge formée, d'un côté, par un morne fort raide, et, de l'autre, par une colline couverte de grandes cannes à sucre. Autour de lui tout paraissait calme et tranquille. Tout à coup des coups de fusil partent de droite et de gauche : la colonne était tombée dans un piège tendu par Percin. Elle allait être écrasée : elle battit en retraite en toute hâte, laissant sur le terrain des morts, des blessés et une pièce de canon. Ainsi le général appelé à deviner dans le commandant d'artillerie de Toulon l'homme extraordinaire qui allait remplir le monde de sa gloire ; qui, parlant du jeune officier, écrira au comité de salut public : « Récompensez et avancez « ce jeune homme, car, si l'on était ingrat envers lui, « il s'avancerait tout seul ; » le général dont la destinée était de chasser les Anglais du territoire de la république et de triompher des Espagnols ; qui devait cueillir assez de lauriers pour mériter que son buste, mis à côté de ceux des Alexandre, des Annibal et des Turenne, ornât le vestibule du palais de Napoléon ; le guerrier illustre dont le nom allait trouver une place dans le testament de l'homme du siècle, débutait comme chef d'armée par se faire battre par quelques enfants de la Martinique, nègres, blancs et mulâtres !

Par suite de la défaite de Dugommier, Chabrol, ne pouvant plus continuer son mouvement, se replia, et les deux colonnes rentrèrent en ville.

C'est à la suite de cette campagne que les soldats du régiment de la Guadeloupe, conduits par Dugommier, et les soldats du régiment de la Martinique, conduits par Chabrol, s'adressant des reproches, prirent la résolution.

pour montrer leur courage, de se battre les uns contre les autres. Instruit de cette circonstance, Dugommier semble d'abord vouloir les laisser faire ; au moment où ils allaient en venir aux mains, on entend retentir le canon ; puis, courant à eux : Camarades, leur crie le général, que faites-vous, n' entendez-vous pas le feu de l'ennemi ? Marchons à lui I les deux troupes le suivent, et il éteint leur ressentiment et leur colère dans des marches et des contre-marches.

Lorsque le baron de Clugny avait autorisé les officiers et soldats du régiment de la Guadeloupe à se rendre à la Martinique, il ne connaissait pas bien les événements accomplis dans cette colonie ; mieux instruit par la lettre du vicomte de Damas et par d'autres détails qui lui étaient parvenus, il ne pouvait pas tolérer que la force armée de la Guadeloupe, dont la mission essentielle était de soutenir l'autorité, continuât à prêter son appui à la Martinique dans une révolte contre l'autorité. Il donna l'ordre aux compagnies parties pour Saint-Pierre de rentrer dans leur quartier. Après avoir reçu cet ordre, la troupe délibéra, et décida qu'elle ne quitterait la Martinique que lorsque la paix y serait rétablie !

Du Gros-Morne on envoya une députation à l'assemblée coloniale de la Guadeloupe. Là, Dugommier fut accusé de vouloir bouleverser les îles, afin d'arriver à s'en faire proclamer le dictateur. A cette accusation, un cri général d'indignation partit des poitrines de tous les patriotes des îles. Ceux de la Guadeloupe déclarèrent que jamais ils ne sépareraient leur cause de celle de ce Lafayette des Iles-du-Vent. Ainsi ce colon devenait un drapeau.

Cependant, pour faire cesser les troubles des Antilles, l'assemblée nationale, par son décret du 29 novembre 1790, avait prié le roi d'y envoyer quatre commissaires.

Les commissaires pouvaient se transporter ensemble ou séparément dans chacune des îles. Ils étaient chargés de prendre des informations sur les troubles, leurs circonstances et leurs causes, et de pourvoir au rétablissement de la tranquillité. Les troupes réglées, les milices, les gardes nationales, en un mot toutes les forces de terre et de mer étaient tenues d'obéir à leurs réquisi-

lions. Ils avaient le droit de suspendre les assemblées coloniales.

Ces commissaires, qui étaient MM. Lacoste, Magnitot, Mondenoix et Linger, arrivèrent au Fort-Royal le 12 mars 1791. Ils étaient accompagnés de M. de Béhague, nommé gouverneur de la Martinique en remplacement de M. de Damas.

Sur Tordre qu'ils donnèrent à Dugommier, ce chef quitta la Martinique le 24 mars avec ses volontaires et les soldats du régiment de la Guadeloupe. Toute la population de Saint-Pierre l'accompagna jusqu'au lieu de l'embarquement aux cris de vive Dugommier ! La veille, en récompense des services par lui rendus à la colonie, les dames de la ville étaient venues lui faire agréer une épée, un ceinturon et un hausse-col. Le ceinturon avait été brodé de leurs mains.

Dugommier était né à la Guadeloupe, dans le quartier des Trois-Rivières, en l'année 1736. Ainsi c'est à cinquante-cinq ans, à Tâge où d'ordinaire les hommes se retirent de la scène du monde, qu'il commença à s'y produire. Toutefois, ce n'était pas contre les planteurs de la Martinique qu'il faisait ses premières armes. Bien jeune, à dix-sept ans, il était entré au service dans la compagnie des cadets de Rochefort. Officier dans l'une des compagnies franches de la marine, en 1759, au siège de la Guadeloupe, et deux ans après, à celui de la Martinique, il s'était fait distinguer par sa bravoure et son intelligence de la guerre. Des grades dans la milice et une croix de Saint-Louis avaient été sa récompense avant que la révolution n'éclatât.

On était convaincu qu'à la Martinique le parti de la campagne représentait l'aristocratie et les vieilles idées, et le parti des villes l'esprit de la révolution. Dugommier, ayant été au secours de celui-ci contre celui-là, se trouva placé entre les aristocrates et les patriotes, prôné, exalté ici, repoussé, honni là. Lui et ses volontaires furent reçus à la Basse-Terre au milieu des fêtes que leur donnèrent la municipalité et tous les patriotes de la ville.

Les volontaires de Dugommier, pour se distinguer et se reconnaître, portaient une médaille à la boutonnière.

Un arrêté de rassemblée coloniale défendit le port de cette médaille. Pautrizel était maire : la municipalité se refusa à promulguer cet arrêté. Bien plus, elle autorisa les volontaires à rester armés et reconnut Dugommier pour leur chef. Voyant ce colon déjà entouré d'une garde de trois cents hommes, connaissant Tenthousiasme qu'il excitait chez les patriotes et l'influence exercée par lui sur ceux des soldats du régiment de la Guadeloupe qui l'avaient suivi à la Martinique, le gouverneur et l'assemblée coloniale, à tort sans doute, craignaient qu'il ne se servît de ces soldats pour soulever le reste du régiment et pour se faire proclamer le chef de la colonie. Le dimanche 3 avril 1791, il se promena dans la ville, accompagné d'un grand nombre de volontaires, en uniforme et en armes, qui criaient Vive la nation I Vive Dugommier ! L'alarme fut dans l'esprit de toutes les autorités. Comme on le vit se diriger du côté du fort Saint-Charles, on crut qu'il voulait s'en rendre maître. On soupçonnait quelques sous-officiers et soldats de s'entendre avec lui pour pousser le régiment à la révolte. Le 6 avril, onze d'entre eux furent arrêtés, envoyés à la Pointe-à-Pitre et embarqués pour la France.

Dugommier avait le cœur trop haut placé pour rester en butte à de pareils soupçons. Brouillé avec tous ceux qui naguère avaient été ses amis, il se décida à quitter la colonie et à passer en France, acceptant la mission d'aller plaider la cause des patriotes de la Guadeloupe. Parti de la colonie en juillet, il n'arriva à Marseille que le 5 novembre. Le même jour il écrivit au sieur Larriveau. Les pensées d'un homme comme Dugommier ne sont pas indifférentes. Voici sa lettre :

« Marseille, le 5 novembre 1791.

« Mon cher Monsieur, « Je vous envoie ci-inclus un bulletin qui vous mettra « au fait de mon départ, de ma traversée et de mon « arrivée dans cette ville. Il est donc inutile que j'ajoute « rien à cet égard. Je vous répéterai seulement que j'ai « bien souffert de toutes manières. Le retard de mon « arrivée abrège la grande tournée que je me proposais

« de faire dans les différentes places de commerce. Je « me rends tout de suite à Paris, où j*arriverai encore « à temps pour les intérêts de ma mission. Je m'étais « flatté de trouver de vos nouvelles en France, après le « long séjour que j'ai fait en mer.

« Les troubles de Saint-Domingue alarment tout notre « commerce, et je ne suis pas sans inquiétude sur la « Guadeloupe. Indépendamment du désordre général, « je crains que la vivacité de mon géreur n'en ait occa- « sionné de particuliers sur l'habitation. Rassurez-moi « promptement là-dessus, je vous prie. Les lettres que « j'emporte pour Paris me donnent les plus grandes « espérances pour l'emprunt en question. Aussi je vous « fais d'instantes prières pour tâcher d'allonger la cour- « roie jusqu'à ce que j'aie vérifié mon espoir. Je vous « écrirai aussitôt mon arrivée à Paris. Adressez-moi vos « lettres sous le couvert de M. Kertzem, maître de l'hôtel « des Milords, rue du Mail, à Paris.

<( Les denrées coloniales sont à un prix fou. Quelques « années de cette faveur me mettraient bientôt au large, « avec votre bonne administration. Combien de fois n'ai- « je pas dissipé les inquiétudes de l'éloignement par la « confiance que je vous dois ! Je vous prie donc de vou- « loir bien me continuer vos bons offices, malgré le « dégoût que peut vous donner l'état malheureux de mes « affaires. Je recommande à vos bontés mon atelier, et « particulièrement la famille de Bibiane et la pauvre « Luce, qui nous ont toujours donné les plus grands « témoignages de fidélité et d'attachement.

« Mandez-moi, je vous prie, la situation de ma chère « sœur. Soulagez-la, en grâce, en tout ce qui dépendra « de vous. Dans les rapports d'intérêts qui existent ou « qui ont pu exister entre elle et moi, traitez-la comme « je voudrais être traité, et surtout comme je l'aime.

« Si mon frère n'est plus à la Guadeloupe, remettez, « je vous prie, sa lettre à ma sœur. Adieu, mon cher « Monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi « que votre très estimable petite, et suis tout à vous.

« Coquille Dugommier. »

Dugommier avait raison de craindre Tintroduction du désordre sur son habitation par suite du caractère de son géreur ; mais connaissant le citoyen Cauby, c'était faire un acte de peu de sagesse que de lui confier la direction d'un atelier. Il est vrai qu'il est des situations qui vous dominent : au moment de son départ pour la France, le vainqueur de Toulon n'aurait pas été libre de choisir pour géreur un homme qui ne fût pas patriote. Au lieu de planter des cannes, le citoyen Cauby s'occupait des droits de l'homme et des autres questions révolutionnaires à l'ordre du jour. Le plus grand désordre régnait sur l'habitation, et, selon la manière des patriotes d'entendre la liberté, Cauby voulait rester libre de perpétuer cet état de choses ; il refusait au sieur Larriveau, mandataire de Dugommier, le droit de le renvoyer. Il fallut l'intervention de la justice pour le faire sortir de la propriété.

Délivré du citoyen Cauby, le sieur Larriveau eut l'embarras de M"** Dugommier. Au départ de son mari, elle avait été demeurer à Sainte-Anne avec sa mère ; mais apprenant la sortie du citoyen Cauby de l'habitation, elle s'y rendit. Cette dame avait le caractère le plus difficile. Aussi Dugommier s'était gardé de lui laisser sa procuration. On a vu que, dans sa lettre au sieur Larriveau, parlant avec affection et tendresse de sa sœur et d'autres personnes, il ne dit pas un mot de sa femme. L'administration de la dame Dugommier était encore pire que celle du citoyen Cauby. Le désordre de l'atelier était complet. Le sieur Larriveau trouvait à vendre la propriété, mais l'acquéreur, M. Brindeau, ne voulait pas entrer en arrangement sans que, au préalable. M"' Dugommier fût hors de l'habitation. Connaissant la résolution du sieur Larriveau de la renvoyer, elle désorganisa tout, fit partir les nègres de l'atelier. Le sieur Castaing, nouveau géreur, recourut vainement à la mesure extrême de condamner la porte de sa chambre : elle s'établit dans le salon. Le sieur Larriveau fut obligé de transiger avec elle, de lui laisser distraire de l'habitation une certaine quantité d'esclaves, et de lui souscrire une rente annuelle de cinquante moëdes. L'obligation portait que c'était à condi-

tion qu'elle n'habiterait pas le quartier des Trois-Rivières, et qu'elle irait demeurer à Sainte-Anne. Le sieur Larriveau devait, en outre, payer tous ses frais de déplacement. Le 11 avril 1792, elle lui écrivait : « Monsieur, le « plaisir et la joie que vous avez de me voir partir doi- « vent vous engager à m'envoyer de l'argent le plus « promptement possible. Si je n'en reçois pas de suite, « je me rendrai chez moi et je n'en sortirai pas.

« Bottée Dugommier. »

Rendue à Sainte-Anne, le 3 mai, elle lui mandait :

« Monsieur, « Je suis à Sainte-Anne. Je vous prie de payer le capi- « taine qui m'a apportée ici. C'est une dette que vous « devez payer avec bien du plaisir. Je vous prie de m'en- « voyer de l'argent pour ma pension. Je ne veux plus « rester dorénavant sans le sou comme ci-devant. « Je suis votre servante.

« Bottée Dugommier. »

L'espoir qu'avait Dugommier de réaliser un emprunt à Paris s'étant évanoui, un appel pour venir à son secours fut fait à son frère, le procureur général, par le sieur Larriveau. La réponse du procureur général renferme une certaine appréciation de la famille de Dugommier sur le rôle que celui-ci avait joué aux colonies ; nous la rapportons sans commentaire.

Sainte-Anne, ce 2 mars 1792.

« Monsieur,

« Ce que vous me marquez par votre lettre du 28 « m'afflige sans m'étonner : je connais ce caractère, que « la ruine de ses enfants peut porter à tous les excès, « et je vois que l'on veut ruiner cette famille pour en

« punir le chef Quelle sera la fin de tout cela ?

« Quel sera le dénouement du drame de la révolution ? « Je n'en sais rien ; mais il me semble que le roman « de M. Dugommier y est assez particulièrement lié pour « ne finir que là.

« Je ne vous répondrai que sur la conclusion de votre « lettre. Elle ne m'étonne pas non plus : c'est la

< même tentative faite déjà de concert avec vous par M""* Dugommier auprès de sa mère : c'est une somme de trente-trois mille livres que vous voulez que je

jette au fond d'un abîme Je vous le demande,

Monsieur, à combien de cent mille livres impose-t-on tout mon bien pour contribuer à réparer toutes les fautes de M. Dugommier ? Je voudrais le savoir définitivement. Je vous ai parlé quelquefois de ma position. Elle est encore embarrassée. Je dois : je ne puis rien ôter de mon revenu, après mon nécessaire, sans le consentement de mes créanciers. Tel est le plan de conduite que je suis constamment depuis que j'ai fait les grosses acquisitions qui feront la fortune de mes

enfants. La mienne est faite Il me faut si peu

de choses ! Par les arrangements que j'ai pris avec M. Angeron, et à cause des mandats qu'il a acceptés, tous mes créanciers sont réunis en sa personne ; toutes mes récoltes sont à lui. Je lui tiendrai parole ; rien ne m'y fera manquer. Il faut donc qu'il me permette d'aller au secours de M. Dugommier pour que je puisse le faire ; autrement ne comptez pas sur moi. J'ai à l'étuve pour lui vingt-cinq à trente barriques de sucre qui pourra être pilé et envoyé à la Basse-Terre sous quinze jours. Voyez donc M. Angeron. Dites à mon fils, de ma part, de se joindre à vous auprès de ce galant homme, dont, en vérité, j'abuse. Si cela ne peut réussir, écrivez, ou faites écrire à Saint-Pierre ; exposez le danger où se trouve l'homme qu'ils appellent leur ami, leur sauveur ; obtenez l'emprunt de cette somme de trente trois mille livres, remboursable dans un an avec l'intérêt à 10 p. 0/0 : M"' Bottée et moi nous nous rendrons cautions solidaires de ce remboursement à l'échéance. J'en contracte ici l'obligation formelle, et ma présente lettre me lie d'avance. « Je vous salue et suis bien sincèrement à vous.

« Coquille. »

Dugommier avait de la fortune. Il possédait dans le quartier des Trois-Rivières une fort belle habitationsucrerie, à laquelle était jointe une caféière ; il était encore propriétaire d'une maison à la Pointe-à-Pitre. Une

autre grande propriété, située dans les environs de la Basse-Terre, au lieu dit le Gommier, lui avait appartenu ; il Tavait vendue. C'était même à cette dernière propriété qu*il devait son nom. Dugommier était donc un homme riche. Mais depuis la révolution d'autres soins l'avaient détourné de ses intérêts matériels, et il avait des dettes. De tous ses créanciers, celui qui se montrait le plus exigeant était M. de Ceris, et c'était pour le désintéresser que Dugommier, tant par lui-même que par son mandataire, frappait à toutes les portes.

Nous avons vu que le frère de Dugommier était disposé à supposer que, si des poursuites étaient exercées contre celui-ci, ce n'était que dans l'intention de le punir de sa conduite dans les troubles de la Martinique et de la Guadeloupe ; les patriotes, eux, en étaient convaincus, et ils ne demeuraient pas impassibles et froids. Un créancier ne pouvait se remuer sans recevoir à l'instant les lettres anonymes les plus menaçantes : dans ces lettres on l'avertissait que s'il ne cessait ses poursuites, ce à quoi il devait s'attendre n'était pas un paiement, mais une ruine, parce que les amis de Dugommier étaient bien déterminés à ne reculer devant aucun moyen ; qu'ils se saisiraient également du fer et de la torche pour combattre les ennemis du grand patriote.

A Paris, Dugommier s'était lié avec les hommes dont l'opinion était tout ce qu'il y avait de plus avancé dans la révolution : la grande puissance du jour, Marat, le soutenait de sa protection. Cependant il était dans un grand dénûment : nommé général, et s'agissant pour lui d'aller se mettre à la tête de l'armée de Toulon, les ressources lui manquaient pour acheter ses équipages de campagne : il fut contraint de solliciter auprès de la Convention un secours de mille écus.

Marat mort, mais devenu dieu, les sans-culottes se rappelant l'appui qu'il prêtait à Dugommier, faisaient gloire à l'ami du peuple de la prise de Toulon. Levasseur, aux Jacobins, fit un discours dans lequel il établit que Marat avait nécessairement une part dans la défaite des Anglais, puisque c'était lui qui avait défendu Dugommier et qui l'avait placé dans le poste qu'il occupait.

Quelques généraux républicains ont terni leur gloire en présidant, après la victoire, à des hécatombes de français ; Dugommier, du moins, resta étranger aux massacres qui suivirent la reddition de Toulon.

Dugommier, après la fuite des Anglais, crut sa mission de général accomplie ; voulant encore servir sa patrie, il se disposait à se rendre à la Convention, où l'envoyaient les patriotes de la Martinique, dans les circonstances que nous ferons connaître plus tard : qu'aurait-il fait dans cette officine de la mort où il fallait tuer pour n'être pas tué ! Nous aimons à penser, pour sa gloire, qu'il aurait été grossir la phalange de ceux qui voulaient laisser la guillotine sans fonctions. Mais c'eût été une épreuve. Très-heureusement pour lui, le comité de salut public lui fit savoir que, pour le moment, la France avait plus besoin de son bras que de sa parole. Alors, du quartier général du port de la Montagne, à la date du 15 janvier 1794, il écrivit à la Convention la lettre suivante :

« J'allais me rendre à la Convention, pour y prendre <v la place où m'appelle le suffrage de mes concitoyens, « lorsque je reçus un ordre du comité de salut public « de passer à l'armée des Pyrénées orientales, pour en <( prendre le commandement par intérim, pendant la « maladie de Doppet »

Nous ne le suivrons pas dans sa campagne des Pyrénées, dans laquelle, après avoir remporté sur les Espagnols plusieurs avantages signalés, il périt de la mort des braves, le 18 novembre 1794, sur le champ de bataille d'Ascola, après avoir mis les ennemis en fuite.

Quelques jours avant sa mort, le 8 novembre, il écrivait au citoyen Félix, alors à Paris : « J'étais déjà

« instruit des malheurs qui vous ont affligés dans les « colonies, et j'en ai gémi. Plus d'une fois j'ai souhaité « pouvoir vous presser tous contre mon cœur »

Tandis que Dugommier illustrait contre l'Espagne les armes de la République, la veuve du brave général, jetée dans un cachot de la geôle de la Basse-Terre, alors sous la domination britannique, ne pouvait communiquer avec les personnes du dehors que sur un ordre de l'administrateur général. Le sieur Larriveau, mandataire de son

mari, pour pénétrer jusqu'à elle, eut besoin du laissezpasser suivant :

« Je prie monsieur le prévôt de laisser communiquer « M. Larriveau avec M""* Dugommier, détenue dans la « geôle.

« Basse-Terre, le 30 août 1794.

« L'administrateur général, « Clairfontaine. »

Dugommier avait bien mérité de la patrie. Le 24 août 1795, la Convention nationale, sur le rapport du comité de salut public, prenait le décret suivant :

« Article 1". A dater du jour de la mort du général « Dugommier, il est accordé à la citoyenne Dugommier, « sa veuve, une pension annuelle de trois mille livres, « qui lui sera payée de six en six mois par la trésorerie « nationale, sur la simple présentation de son certificat « de vie et du brevet de pension qui lui sera expédié, « à cet effet, par la commission des armées, et confirmé « par le conseil exécutif.

« Art. 2. Le comité de salut public est chargé de pren- « dre tous les moyens d'opérer, sans délai, l'échange du « fils aîné du général Dugommier, actuellement prîson- « nier en Angleterre, ainsi que de pourvoir à son avance- « ment militaire et à celui de ses deux frères, présente- « ment au service de la république.

« Art. 3. A dater du jour de la mort du général « Dugommier, il est accordé une pension annuelle de « quinze cents livres, payables de six mois en six mois, « à chacun de ses enfants dénommés ci-après, savoir :

« A la citoyenne Justine Dugommier ;

« A la citoyenne Augustine Dugommier ;

« Au citoyen Adonis Dugommier.

« Le brevet leur en sera expédié par la commission « des secours, et confirmé par le conseil exécutif.

« Art. 4. Le comité de salut public est chargé de « pourvoir aux moyens et aux frais nécessaires pour la « traversée du citoyen Dugommier, chef de bataillon, « jusqu'à la Guadeloupe, où sa mère, veuve du général « Dugommier, est réfugiée. »

La noblesse avait été abolie, et la Convention la pros-

crivait : n'était-ce pas la reconstituer que de vouloir que les fils fussent récompensés à cause des mérites du père ?

Pour ne pas interrompre les faits qui concernaient Dugommier, nous nous sommes avancés dans les temps, laissant à l'écart les événements qui s'accomplissaient dans la colonie. Nous allons les reprendre dans les chapitres suivants.

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