CHAPITRE V
L'assemblée coloniale se déclare en permanence. — Municipalité de la Basse-Terre. — Rivalité. — Affaire des farines. — Affaire des munitions de guerre. — Les Royal-Goudrons. — Arrêté touchant les étrangers. — Opposition du maire. — Le gouverneur traduit devant les tribunaux. — Descente des planteurs en armes contre la municipalité. — Efforts de la municipalité pour gagner la troupe. — Intrigues. — Dénonciations. — Ajournement de l'assemblée coloniale. — La garde de la municipalité licenciée. — Déportations. — Malvault. — Affaire Parent. — Affaire Négré. — Profession de foi du conseil supérieur. — Fédération des bons citoyens. — Opposition. — Nouvelle de la fuite du roi. — Réunion de l'assemblée coloniale. — Arrivée des commissaires. — Récits historiques de la municipalité. — Compulsion de ses registres. — Arrêté de destitution. — Fédération à la Pointe-à-Pitre. — Refus de serment des grenadiers de Forez. — Proclamation des commissaires. — Refus du gouverneur de la publier. — Démission. — Intervention de l'assemblée coloniale. — La proclamation modifiée. — Décret de l'assemblée législative concernant les chefs militaires de la Guadeloupe.
L'assemblée coloniale, réunie à la Pointe-à-Pitre le 15 octobre 1790, s'était déclarée en permanence, et avait arrêté que chaque législature, fixée à une année, commencerait le 15 janvier. La nouvelle organisation des municipalités, promulguée le 26 novembre, avait été aussitôt mise à exécution. Les élections donnèrent à la Basse-Terre pour maire le citoyen Pautrizel ; pour officiers municipaux les citoyens Artaud, Fougas, Dupuch, D. Romain et Delorme ; pour procureur syndic le citoyen Bonnet. La plupart de ces élus étaient des hommes à idées avancées, professant des doctrines républicaines, mais honnêtes, voulant atteindre leur but sans décréter le désordre. C'est ainsi en révolution : on croit arriver à la réalisation de ses rêves par une voie licite, on est entraîné et l'on sème sur son passage perturbation et ruine ; des échafauds sont préparés lorsqu'ils ne sont pas immédiatement dressés.
La municipalité, à peine installée, entra en lutte avec l'assemblée coloniale et toutes les autres autorités de la colonie. Aspirant à tout dominer, elle se donna une garde, sous le nom de chasseurs de la garde nationale. On connaît les événements de la Martinique. Le gouverneur et l'assemblée coloniale étaient tout Gros-Morne, et la municipalité tout Saint-Pierre. Le 10 décembre, deux navires, au service de Saint-Pierre, viennent mouiller sur la rade de la Basse-Terre. Débarqués, les capitaines se rendent près de l'ordonnateur, M. Petit de Viévigne, et lui demandent des farines. Autant parce que la colonie manquait pour elle-même d'approvisionnements que par la raison que ces farines étaient destinées aux Pierrotins, regardés comme des insurgés par les autorités de la Guadeloupe, cette demande est accueillie par un refus. A cette nouvelle, la municipalité se soulève, l'équipage des deux navires descend à terre, se rend chez le sieur Petit et se saisit de sa personne ; cet administrateur est accablé d'outrages dans sa maison, traîné au collet, tête nue, à la municipalité, qui ordonne la délivrance des farines. Ainsi il y avait intervertissement de pouvoir : à la Basse-Terre, c'était la municipalité qui commandait et qui était obéie. Dans ces circonstances, l'ordonnateur dut se retirer à la Pointe-à-Pitre, où se trouvèrent concentrées toutes les- autorités ^.
(1) Les bâtiments de la station marchaient avec le gouverneur, conséquemment avec le Gros-Morne. Si donc les deux navires avaient appartenu à la station, l'ordonnateur aurait livré toutes les farines dont il pouvait disposer ; la municipalité ne serait intervenue, au contraire, que pour s'opposer à leur délivrance : il serait arrivé, pour les farines, exactement la même chose que pour les poudres dont nous avons à parler. Cela est si clair, d'une telle évidence, qu'on ne conçoit pas que M. Boyer-Peyreleau ait pu se méprendre, alors même qu'il trouvait le fait qu'il rapporte dans les récits, si peu conformes à la vérité, que faisait publier la municipalité. Au surplus, à voir la manière dont cet historien, recommandable d'ailleurs à tant d'autres titres, présente les événements de la période de 1791 et 1792, et les conséquences qu'il en tire, on est tenté de supposer ou qu'il n'a pas eu les documents sous les yeux, ou qu'il a puisé à une mauvaise source, ou qu'il a été dominé, à son insu, par le désir de voir la responsabilité des malheurs de la colonie retomber « sur le très- « petit nombre d'habitants, composant l'oligarchie coloniale, avec « lesquels marchaient le gouverneur et les autres autorités. >
Le gouverneur de la Martinique, en guerre avec les villes insurgées contre son autorité, avait besoin d'armes et de munitions. Il en demanda au gouverneur de la Guadeloupe. Celui-ci, autorisé par l'assemblée coloniale, donne ordre de retirer des armes et des poudres des difîérents dépôts de la Basse-Terre : la partie du peuple qui suit la municipalité s'insurge, entraîne la troupe, et tous ensemble non-seulement s'opposent au départ de ces munitions, mais encore somment le citoyen Bonnier, commandant de place, de les faire transporter au fort, afin qu'elles demeurent sous la garde des soldats. Ce commandant, n'obéissant pas assez vite, est menacé d'être pendu. Il va chercher un appui près de la municipalité. La municipalité, loin de le soutenir, le requiert, par écrit, d'avoir à déférer au vœu du peuple et des soldats.
Les matelots du commerce, arrivant tout pleins des idées qui avaient cours en France, étaient, sous la dénomination de Royal-Goudrons, l'effroi de la colonie. Lorsqu'ils descendaient à terre en troupe, les femmes fermaient les portes et se cachaient. A la Pointe-à- Pitre, les armes et les munitions destinées à la Martinique étaient déjà embarquées ; les Royal-Goudrons s'entendent, quittent leurs navires, débarquent au pied du fort Louis, s'en emparent par surprise et s'y établissent. Ce fort est situé à l'entrée du port ; de là, ils menacent de couler les bateaux chargés d'armes, si l'on tente de les faire sortir. La colonie est émue d'un pareil acte ; quatre cents planteurs et hommes de couleur, leurs clients, arrivent à la ville et font offre. On parlementa avec les Royal-Goudrons . Ils consentirent à retourner à leur bord, sous condition que les bateaux, qui étaient destinés pour la Martinique, seraient déchargés. Ils le furent, et les matelots évacuèrent le fort. Toutefois, un peu plus tard, les autorités de la Guadeloupe trouvèrent le moyen de faire passer à la Martinique de la poudre et des fusils.
A la suite de l'entreprise des matelots intervint, à la date du 17 janvier 1791, un arrêté de l'assemblée coloniale portant défense aux capitaines de navires de lais-
ser descendre à terre à la fois plus du tiers des hommes de réquipage. Les insurgés de la Martinique, ainsi que les brigands de France et de Saint-Domingue, affluaient dans la colonie afin de faire des prosélytes, chacun dans son sens ; le même arrêté défendait de laisser débarquer aucun étranger sans passe-port. Mais c'étaient les municipalités qui étaient chargées de l'exécution de cet arrêté, et à la Basse-Terre il ne s'exécutait guère. De fait, la municipalité ne pouvait prêter son concours pour éloigner ses partisans les plus actifs. Les commissaires civils, informés de cet état de choses, firent, à la date du 15 avril, une réquisition au gouverneur à l'effet de renvoyer ces étrangers dans les lieux d'où ils étaient sortis. Mais ce n'était pas tout que de les renvoyer, il fallait empêcher qu'ils ne revinssent, ou que d'autres ne vinssent prendre leur place. Le 21, l'assemblée coloniale prit à cet égard un arrêté très-sévère : aucun étranger ne pouvait poser le pied sur le sol de la colonie sans offrir un répondant ; il fallait, en outre, que ce répondant fût domicilié dans le pays et souscrivit un cautionnement de huit mille livres, fourni sur un immeuble d'une valeur double au minimum. Un répondant, quelle que fût sa fortune, ne pouvait cautionner plus d'un étranger. Les individus qui ne pouvaient présenter de répondants étaient renvoyés, aux frais de la colonie, dans les ports d'où ils venaient. Le gouverneur était chargé d'user de toute la rigueur de son pouvoir envers les municipalités qui n'exécuteraient pas les dispositions de l'arrêté.
Cet arrêté fit jeter de hauts cris à la municipalité, et devint pour elle un nouveau sujet de dénonciation contre l'assemblée coloniale. Dès le 23 mars, elle avait d'ailleurs protesté contre les séances de cette assemblée, prétendant qu'elle devait les suspendre jusqu'à l'arrivée des nouvelles instructions que l'assemblée nationale préparait pour les colonies. Ce n'était pas contre les actes seuls de l'assemblée coloniale qu'était dirigée la dénonciation, mais aussi contre ceux du gouverneur : ce chef de la colonie ne pouvait ordonner une patrouille, faire faire l'exercice à un peloton, sans que sa pensée ne fût
incriminée et ne devînt l'objet des dénonciations du maire de la Basse-Terre.
L'autorité était battue en brèche de tous côtés ; chacun croyait faire acte de courage ou de patriotisme en la conspuant, en l'attaquant par des coups d'épingles sans cesse renouvelés. On alla jusqu'à faire citer le gouverneur, par huissier, devant les tribunaux.
Dans les troubles survenus à la Pointe-à-Pitre à l'occasion de la prise du pavillon tricolore, des dégâts avaient eu lieu, quelques magasins pillés : l'assemblée coloniale, dans une pensée de conciliation et de paix, de concert avec le gouverneur, avait voulu que la perte éprouvée fut supportée par la colonie tout entière. En conséquence, les victimes de l'émotion populaire furent invitées à produire la note du dommage qu'elles avaient essuyé. Cette note produite, le comité de l'assemblée régla l'indemnité revenant à chacun. Dans cette indemnité, les sieurs J,-B. Lion, Piron Capille, Bonjour, et la maison de commerce Guitton et Fagouet amendaient pour la somme de 42,200 livres. La répartition faite par le comité et approuvée par le gouverneur, des mandats furent tirés sur le trésorier de la colonie le 4 septembre
1790. Il est bien clair que J.-B. Lion et les autres, créanciers de la colonie, n'avaient aucune action personnelle soit contre le gouverneur, soit contre le comité. Mais la caisse de la colonie, fort pauvre, pouvant à peine faire face aux services les plus urgents, était dans l'impossibilité de payer aucune dette. Dans cette situation, les indemnitaires, et P.-J. Lion à leur tête, imaginèrent d'actionner le gouverneur personnellement. Une telle action n'était soutenable ni en droit ni en équité. Les demandeurs en furent déboutés par deux jugements de la sénéchaussée de la Pointe-à-Pitre, en date des 3 et 10 janvier
1791. Mais ce n'était pas la rentrée d'une créance que les indemnitaires poursuivaient : ce qu'ils voulaient, c'était du scandale. Ils firent appel. Le conseil supérieur, par des arrêts du 12 mars et du 2 mai 1791, jugea comme les premiers juges. Cette décision était attendue ; elle ne pouvait être autre ; mais le scandale avait été produit, et P.-J. Lion était content.
Les faits que nous venons de rapporter ne donnaient pas toutefois à P.-J. Lion le droit de crier contre la tyrannie des chefs et la partialité des tribunaux. C'était pourtant après ces conclusions qu'il courait. Il y avait un moyen simple de toucher au but, celui d'accommoder les faits aux conclusions. Mais on ne pouvait guère user de ce moyen dans un lieu où les faits étaient si connus. P.-J. Lion se disposa donc à se rendre en France. Au moment de quitter la colonie, le 29 juin, il remit à l'huissier Moras un paquet cacheté, avec mission de le porter au juge de la Basse-Terre lorsque serait hors de vue le navire sur lequel il s'embarquait. Ce paquet renfermait une protestation contre les jugements du tribunal et les arrêts du conseil supérieur. P.-J. Lion annonçait, en outre, qu'il se rendait en France uniquement pour demander justice de la décision des juges de la colonie, de la tyrannie de l'assemblée coloniale et de tous les coups de despotisme dont il avait été l'innocente victime : son voyage n'ayant pas un autre objet, il faisait toutes réserves de réclamer à qui de droit le montant de ses frais d'aller, de retour et de séjour.
Rendu en France, P.-J. Lion exploitera si bien sa mauvaise chicane, qu'elle lui deviendra un titre pour être élu à la Convention nationale par ses coreligionnaires en politique (1).
(1) Les commissaires envoyés par la Métropole n'arrivèrent à la Guadeloupe que le 25 août, conséquemment après les jugements et arrêts que nous avons rapportés. M. Boyer-Peyreleau, au contraire, place ces faits judiciaires non-seulement après l'arrivée des commissaires, mais encore après qu'ils eurent quitté l'île. Voici son récit :
« Au milieu des fluctations et des rivalités auxquelles cette co- « lonie avait été en butte, la Pointe-à-Pitre n'avait pas été « exempte d'orages. Plusieurs particuliers y avaient été poursui- « vis ; quatre d'entre eux furent emprisonnés, et trois autres « n'évitèrent de l'être qu'en prenant la fuite. Une énorme procé- « dure criminelle avait été suivie contre eux ; mais l'assemblée « coloniale, convaincue enfin de leur innocence, fit prononcer « leur élargissement, et expédier, en leur faveur, des mandats « sur le trésorier de la colonie, pour une somme de 42,200 livres « à titre d'indemnité. Après le départ des commissaires du roi, ils « poursuivirent en vain le gouverneur pour s'en faire payer ; ils « essuyèrent un déni de justice au conseil supérieur de la cola- « nie, et furent contraints d'aller se pourvoir en France. »
Au milieu de toutes ces luttes, l'autorité et les hommes d'ordre tournaient leurs regards vers la Martinique, où étaient les commissaires du roi. A leur arrivée, le baron de Clugny et une députation de l'assemblée coloniale s'étaient rendus près d'eux. On avait paru d'abord marcher d'accord, mais bientôt on ne s'entendit plus. Le premier différend prit naissance à l'occasion de M. Masse, ordonnateur dans l'île de Tabago, et qui avait été désigné pour remplir les mêmes fonctions à la Guadeloupe. Ici, il y avait déjà assez de ferments de désunion, et le fonctionnaire qu'on y envoyait était accusé d'avoir provoqué les troubles qui avaient désolé le lieu d'où il sortait. Le gouverneur et l'assemblée coloniale, de concert, écrivirent aux commissaires pour les prier de ne pas faire à la colonie un pareil présent. Ces commissaires étaient dirigés par Lacoste, l'un d'eux, que M"^ Roland a peint en ces termes : « Lacoste, vrai commis de bureau « dans l'ancien régime, dont il avait l'encolure insigni- « fiante et gauche, l'air froid et le ton dogmatique, ne « manquait point de ces moyens que donne la triture des « affaires ; mais son extérieur concentré cachait une « violence de caractère dont les emportements, dans la « contradiction, allaient jusqu'au ridicule : il n'avait, « d'ailleurs, ni l'étendue de vues, ni l'autorité néces- « saires à un administrateur.
A la demande de l'assemblée et du gouverneur, les commissaires répondirent qu'il ne suffisait pas d'accuser un fonctionnaire, qu'il fallait prouver les faits de l'accusation. Ce principe est vrai en temps ordinaire ; il est surtout juste à l'égard d'un simple particulier qui dénonce, parce que ses plaintes peuvent avoir pour base l'intérêt ou la passion ; mais dans un moment d'agitation et de
Ce récit, si éloigné de la vérité, prouve avec évidence ce que nous avons déjà dit, que M. Boyer Peyreleau a écrit sans avoir les pièces sous les yeux. Les documents qu'il consulte égarent même son jugement jusqu'à lui faire considérer comme un déni de justice, expression qu'il souligne, le fait d'un tribunal de ne pas accueillir l'étrange prétention d'un plaideur de faire payer par le gouvernement personnellement une dette de la colonie qu'il administre.
trouble, peut-on raisonnablement l'opposer à toute une assemblée et au gouverneur d'une colonie ? Ne sait-on pas qu'il est des faits qui sont constants et dont pourtant il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, d'administrer la preuve ? Prouver que M. Masse avait été à la tête des troubles de Tabago ! Par quelle voie ? une enquête ! N'est-il pas clair que si vingt témoins eussent fourni des renseignements à sa charge, vingt autres, tous ses complices, auraient chanté ses louanges ? Demandez donc à une police qui pactise avec l'émeute une note sur un émeutier, puis sur cette note reposez-vous dans la confiance !
Quoi qu'il en soit, l'assemblée coloniale et le gouverneur n'ayant pas envoyé aux commissaires la preuve que ceux-ci semblaient exiger, M. Masse reçut l'ordre de se rendre à la Guadeloupe. L'arrivée de ce fonctionnaire, au mépris de leurs réclamations, blessa profondément le gouverneur et l'assemblée coloniale. Le baron de Clugny fit savoir aux commissaires qu'il fallait opter entre lui et M. Masse. De son côté, l'assemblée leur écrivit la lettre la plus énergique : cette fois les faits à la charge du nouvel ordonnateur étaient précisés, et l'assemblée rendait les commissaires responsables des événements.
M. Masse dut quitter la colonie. Mais cette affaire donna lieu, entre l'assemblée coloniale et les commissaires, à une longue correspondance, dans laquelle, au milieu d'une résistance peu réfléchie, les commissaires surent garder toutes les formes.
De part et d'autre on était aigri, et le maire de la Basse-Terre s'agitait pour rendre plus complète la rupture entre l'assemblée et les commissaires. La municipalité, pensant trouver un appui contre l'assemblée coloniale dans les commissaires, les caressait, et ceux-ci, en retour, ménageaient la municipalité, lui envoyaient copie de toute leur correspondance avec l'assemblée.
Le gouverneur, l'assemblée coloniale et les planteurs, qui comprenaient combien le pays avait besoin d'entente pour se défendre contre tous les dissolvants qui l'entouraient, étaient alarmés et irrités des tendances et des brigues de la municipalité. Les planteurs crurent pouvoir
s'en débarrasser par rintimidation. Ceux des quartiers les plus voisins de la Basse-Terre s'entendirent, réunirent les hommes de couleur leurs clients, armèrent quelques esclaves, descendirent à la ville le 1" mai, et vinrent camper au Champ-d'Arbaud. Leur but était de contraindre la municipalité à résigner ses fonctions. La commune, qui avait eu connaissance du mouvement dirigé contre elle, s'était préparée à la défense ; elle avait réuni ses partisans sur la place de l'église Saint-François. La ville était en émoi. Des hommes sages intervinrent pour empêcher les deux partis d'en venir aux mains ; on ouvrit des conférences. Les planteurs demandaient que la municipalité se retirât : un envoyé de celle-ci répondit qu'elle n'y consentirait jamais ; qu'elle était décidée à vaincre ou mourir. « Vous vous trompez, Monsieur, dit le plan- « teur Beauvallon, ce n'est pas mourir que vous avez « voulu dire, c'est courir. » Les planteurs, trouvant de la résistance lorsqu'ils avaient pensé qu'une démonstration suffirait pour mettre la municipalité en fuite, effrayés des conséquences de leur entreprise, se séparèrent sans la pousser plus loin.
A la suite de cette affaire, le maire de la Basse-Terre fit les plus grands efforts pour gagner à son parti les soldats du régiment de la Guadeloupe. Mais le gouverneur avait donné l'ordre de les garder au fort, de les distraire par des exercices et d'empêcher, dans la mesure du possible, toute communication entre eux et la ville. Cela ne faisait pas le compte du maire. Il dénonça ces mesures de précaution aux commissaires civils comme des actes de tyrannie exercés contre les militaires citoyens. A cette dénonciation les commissaires répondirent, le 26 juin : « Sur l'activité du service que font « au fort les officiers et soldats du régiment de la Gua- « deloupe, ou c'est affaire de discipline, et vous ne pré- « tendez pas, sans doute, vous opposer à l'exécution « des ordonnances ; ou le motif est d'exercer la troupe, « et, dans ce cas, vous ne pouvez qu'applaudir à la vigi- « lance des chefs et aux peines qu'ils se donnent à ce « sujet. »
C'est précisément cette vigilance des chefs dont la
municipalité ne voulait pas. S'étant donné une garde, pouvant compter sur le bataillon de Forez, quelques soldats du régiment de la Guadeloupe suivant déjà sa politique, si elle avait pu enrôler les autres sous sa bannière, la colonie était à elle (1).
Le gouverneur, en parfait accord avec l'assemblée coloniale, avait demandé aux commissaires civils la suspension de la municipalité. Ils s*y étaient refusés. Alors le baron de Clugny songea à enlever à la municipalité les troupes à sa dévotion, et qui fondaient sa puissance. Aucun document officiel ne le constate, mais on ne saurait douter que le gouverneur de la Guadeloupe, pour exécuter son petit coup d'état, n'ait demandé l'assistance du gouverneur général, et que celui-ci n'ait mis à sa disposition deux des navires de la station. Le 11 juillet, les frégates la Didon et la Calypso mouillaient sur la rade de la Basse-Terre. L'Assemblée coloniale, qui avait continué ses séances malgré les protestations de la municipalité, le 16, déclarait les suspendre jusqu'à l'arrivée des nouvelles instructions de l'assemblée nationale. Par ce fait, le gouverneur, resté la seule autorité du pays, était libre d'agir. Il pouvait compter sur les officiers du régiment de la Guadeloupe : eux avaient des principes opposés à ceux de la municipalité. Le 17, il part de la Pointe-à-Pitre, arrive à la Basse-Terre, et, appuyé sur le régiment de la Guadeloupe et sur les deux frégates sur rade, il obtient le licenciement des chasseurs de la garde nationale, et fait exécuter l'arrêté de l'assemblée coloniale, en ce qui touchait le port des médailles de Saint-Pierre. La compagnie d'artillerie de Marcilly, s'occupant beaucoup plus
(1) Le bataillon de Forez était animé du plus mauvais esprit. Ce furent les premières troupes qui levèrent l'étendard de la révolte à la Martinique. Le gouverneur général et les commissaires civils, pensant modifier leur esprit en les faisant changer de lieu, les avaient envoyées tenir garnison à la Guadeloupe. Ce bataillon, venu dans la colonie au mois de mars, y apporta l'esprit de turbulence et d'indiscipline par lequel il s'était signalé à la Martinique. Le baron de Clugny, afin de paralyser son action, l'avait disséminé dans plusieurs quartiers. Mais ce fut un mauvais levain qui fermenta dans toute l'île. Ces soldats du désordre répandirent partout l'esprit révolutionnaire.
de politique que de ses canons, après avoir été désarmée, fut embarquée pour la France.
Avant cet acte d'autorité, et le jour même de Tarrivée de la Calypso, il y avait eu à la Basse-Terre une scène dont nous n'avons pas rendu compte pour ne pas interrompre notre récit. La Calypso était commandée par le sieur de Malvault. Dans les troubles de la Martinique, cet officier s'était ouvertement prononcé pour le gouverneur et les planteurs contre les villes. Cette conduite lui avait valu les sympathies des planteurs et la haine des habitants des villes de la Guadeloupe. Le sieur de Malvault n'avait pas en outre, dans le caractère, assez de cette retenue et de cette gravité si nécessaires à un chef. Il «avait qu'il était venu pour aider à comprimer le trop vif élan des Basseterriens en faveur des nouvelles idées, et sans attendre le signal d'agir, au risque de compromettre sa mission, il leur montrait ses défiances. Quelques hommes de sa frégate étant descendus à terre, Malvault, les voyant causer avec des citoyens de la ville, dit tout haut qu'on voulait séduire son équipage. Ce propos répété, le commandant de la Calypso fut insulté sur la promenade Nolivos. La sagesse commandait de laisser tomber ces insultes ; le sieur de Malvault les releva, menaça les habitants de la ville du canon de sa frégate. Cette querelle particulière prit en un moment les proportions les plus larges. Le maire, oubliant son caractère de magistrat civil, l'épée nue, parcourait les rues, appelant les citoyens aux armes. On courait, on s'agitait ; toute la ville fut dans le trouble et dans la confusion.
Indépendamment de la compagnie de Marcilly, le gouverneur avait profité des circonstances pour renvoyer de la colonie d'autres militaires, qui ne cachaient pas leurs opinions révolutionnaires. Par ce fait, ceux qui composaient le régiment de la Guadeloupe étaient purs. Les patriotes, par dérision, les appelaient le noyau. Le 2 août, le sieur Parent, étant chez le sieur Bouche, voyant dans la rue le lieutenant-colonel Dubarail, cria : « Voilà une « partie du noyau qui passe. » Le militaire ne répondit pas à cette provocation, mais, rendu au fort, il en parla à l'un de ses sous-officiers, le sergent Legai. Le lende-
main, celui-ci prit Lebel, autre sous-offîcier, et tous deux allèrent près du sieur Parent pour lui demander explication de sa provocation de la veille. Le sieur Parent n'aurait pas été fâché peut-être de commencer avec un lieutenant-colonel une querelle qui aurait pu produire un mouvement semblable à celui du 11 juillet ; mais une discussion avec un sous-officier, où l'affaire pouvait se traiter d'homme à homme, lui souriait beaucoup moins. Legai, trouvant Parent sur le seuil de la porte du sieur Bouche, lui dit : « Monsieur, je voudrais vous parler. » Au lieu de venir, Parent s'enfonça dans la maison. Legai voulut entrer, mais il en fut empêché par le maître du logis. Dans sa frayeur, voulant fuir. Parent saute par une fenêtre, se casse la jambe et meurt quelques jours après.
Cette affaire n'était pas digne peut-être de trouver une place dans l'histoire. Nous ne l'avons rapportée qu'à cause du bruit que les patriotes en firent : ils prétendirent qu'après sa chute, ayant la jambe cassée. Parent avait été assommé par les sous-officiers à coups de bâton, et que chez les aristocrates c'était un projet arrêté de traiter de la sorte tous les patriotes. Ce fut en vain que les procès-verbaux, dressés par un médecin et un chirurgien qui ne pouvaient être suspects aux patriotes, constatèrent que le sieur Parent n'avait reçu aucun coup ; ils firent imprimer qu'il avait été assommé.
Voici une autre affaire qui eut encore plus de retentissement, qui même eut l'honneur d'occuper la Convention pendant quelques minutes. Au fond ce ne fut qu'une scène de cabaret. Le 5 août, deux sous-officiers, Robineau et Lebel, sur les sept heures du soir, entrent dans la boutique du sieur Négré et demandent à boire. La dame Négré répond qu'elle ne vend plus ni rhum, ni aucune autre liqueur ; qu'elle débite du tafia, mais dehors, et non dans l'intérieur de sa boutique. Les sous-officiers prennent cette réponse pour un refus de leur donner à boire. Ils disent que si on ne leur en donne point, il» vont faire du boucan. L'un d'eux, mêlant le geste à la parole, lève son bâton et par mégarde casse le globe qui éclaire la boutique. On est dans l'obscurité. Négré veut
mettre les sous-officiers à la porte. Ils dégainent leurs sabres. Négré s'arme d'une paire de pistolets, tire, mais sans les atteindre, sur Robineau et sur Lebel. Dans le tumulte, le sieur Négré avait reçu au-dessous de Tépaule gauche une très-légère blessure.
Cette affaire si simple fut transformée en cause politique. Sur les plaintes tant du sieur Négré que des sousofficiers, la justice informait ; mais les patriotes criaient à la partialité des juges, les dénonçaient aux commissaires civils. Pour proclamer l'impartialité des magistrats, ils auraient voulu qu'ils ne vissent pas les deux coups de pistolets tirés par le sieur Négré, et que les deux sousofficiers fussent seuls poursuivis.
La justice voulait poursuivre, prendre connaissance de tous les faits ; c'est au contraire la municipalité qui ne le voulait pas. Le conseil supérieur, se fondant sur ce que l'affaire du sieur Négré, n'ayant rien de politique, ne pouvait tomber sous l'application des dispositions de la loi du 15 septembre, résista même à une proclamation d'amnistie faite par les commissaires civils. Ce fut là le motif pour lequel le sieur Négré fut obligé d'aller à la Convention demander la ratification de l'acte d'amnistie des commissaires civils (1).
Dans ces temps de trouble et d'anarchie, les partisans de l'ordre voulurent se compter et serrer leurs rangs. Dès le 19 avril l'assemblée coloniale avait tendu la main au conseil supérieur par la lettre que voici :
« C'est avec bien de la satisfaction, Messieurs, que « l'assemblée coloniale croit devoir à l'esprit de prudence « et de fermeté qui vous a toujours caractérisés un hom- « mage solennel. Dans ces temps de trouble et d'anar- « chie, où tous les pouvoirs paraissent ou confondus « ou abattus, vous n'avez jamais désespéré de la chose « publique, et, toujours agités du désir de remplir le w devoir sacré qui vous est confié, la justice a toujours « suivi son cours. Recevez donc. Messieurs, les remer- « ciements de la colonie entière, dont nous sommes les
(1) M. Boyer Peyreleau dit que les juges ne voulaient pas poursuivre.
« organes, et soyez assurés que, si notre estime pour vous « avait pu s'accroître, elle aurait été augmentée par tout « ce que vous avez fait pour le maintien du bon ordre. » « Nous avons Thonneur etc.
« Romain Lacaze, Président.
« L'abbé Foulquier, Mercier, secrétaires. »
Malheureux Romain Lacaze ! votre nom paraît trop souvent dans des actes publics : vous courez au-devant de la mort !
Cette lettre était un appel ; le conseil supérieur y répondit par un arrêté dont nous croyons devoir rapporter les termes :
« La Cour, délibérant, a arrêté de témoigner d'abord à l'assemblée générale coloniale combien elle est vivement pénétrée d'une démarche bien faite pour exciter sa juste reconnaissance, démarche dont la publicité augmente encore le prix dans des circonstances où le suffrage public, s'il est la plus douce, est aussi l'unique récompense de ses travaux.
« Mais elle a cru devoir, en même temps, déposer dans le sein des représentants de la colonie la profession publique des principes qui l'ont toujours guidée et dont elle ne peut que s'applaudir, puisqu'ils ont mérité leur approbation.
« Garder une fidélité religieuse à la loi qu'ils ont juré d'observer ; maintenir les lois générales jusqu'à ce qu'elles aient été remplacées par d'autres officiellement envoyées ; adopter les lois locales, lorsqu'elles sont revêtues de tous les caractères qui peuvent les rendre authentiques, et opposer une résistance courageuse au torrent des innovations, quand l'anarchie, confondant ou annulant tous les pouvoirs, veut substituer l'empire de l'arbitraire à celui de l'autorité légitime : tels sont les devoirs des magistrats.
« Le conseil supérieur, recherché tantôt sur ses privilèges, tantôt sur ses droits et ses principes, a sacrifié volontiers les premiers, qui lui étaient personnels, et dont il avait offert plusieurs fois l'abandon, pour défendre avec modération les autres comme un dépôt
« dont il était comptable. Il croit avoir prouvé son « dévouement au bien public par son arrêt du 22 octobre « 1789, son zèle à maintenir la discipline par sa réponse « du 8 mai 179Q aux demandes du comité colonial, son « respect pour les lois anciennes par ses arrêts des 5 et « 9 juillet, adressés au même comité ; enfin son obéis- « sance passive aux lois nouvelles par son arrêt du 17 « juillet dernier. Plusieurs de ses membres ont cru même « devoir se soumettre aux délibérations de leurs paroisses « relatives aux gardes bourgeoises, tandis qu'il était au « moins incertain si une paroisse isolée pouvait, sans « permission de l'assemblée générale, appliquer à son « service particulier des fonctionnaires dont le temps « appartenait à toute la colonie.
« Telle a été depuis la révolution — la Guadeloupe « n'eût dû la connaître que pour en recueillir les bien- « faits et non en éprouver les secousses — la conduite « du conseil supérieur. Encouragé aujourd'hui par le « témoignage éclatant d'estime et d'attachement que lui « donne la colonie par l'organe de ses représentants, « il fera de nouveaux efforts pour conserver ces senti- « ments dont il sait apprécier la valeur, jusqu'à ce « qu'arrivé au terme de la carrière qui lui reste à par- « courir, il puisse remettre entre leurs mains le dépôt « sacré qui lui avait été confié. »
Cette profession de foi, faite en dehors de l'influence métropolitaine, montre combien peu les membres du conseil supérieur étaient disposés à s'opposer aux lois que la France enverrait à la colonie. Dans une autre circonstance on verra les principes de l'assemblée coloniale. Cette assemblée et le conseil supérieur représentaient l'opinion de la grande majorité de la colonie. Le pays ne voulait donc faire résistance à aucune innovation juste et raisonnable. Ce qu'il repoussait, c'étaient les idées de substitution, de brigandage et de meurtre.
Voyant les autorités se concerter, s'unir pour opposer une digue aux fauteurs du désordre, les partisans de l'ordre, dans le peuple, voulurent aussi s'entendre et se compter. Le 3 août, à Sainte-Anne, ou arrêta les statuts d'une association ou fédération de tous les bons citoyens.
Ces statuts furent adoptés par la Basse-Terre le 17 du même mois. Tout individu libre, sans distinction de couleur, était admis dans l'association sous deux conditions : la première, c'est qu'on n'aurait pas de torts graves à lui reprocher ; la seconde, de prêter le serment de combattre l'anarchie. Les membres de l'association devaient avoir, sans cesse, les yeux ouverts sur les gens reconnus dangereux et perturbateurs, et aviser aux moyens de les expulser de la colonie.
En 1792, si, après s'être reconnus et comptés, les hommes honnêtes de Paris avaient expulsé de la grande cité le petit nombre de bandits qui s'y trouvaient, trois cents scélérats n'auraient pas été, en septembre, de prison en prison, égorger des femmes, des prêtres ou d'autres personnes sans défense ; la mesure étendue à toutes les provinces, bien certainement la France n'aurait pas subi les abominables orgies de 93.
Mais, en temps de troubles, les anarchistes, qui forment toujours une très-minime fraction de la société, ne veulent pas que les hommes d'ordre puissent se compter. Les fédérations de Sainte-Anne et de la Basse-Terre firent pousser à la municipalité des cris de détresse. Le mot d'ordre donné, tous les frères et amis élevèrent leurs voix au même diapason pour prophétiser les plus grands malheurs, la ruine de la patrie sortant de l'association des hommes honnêtes.
L'autorité devait périr : c'était une fatalité. Sitôt qu'elle faisait un pas pour se fortifier, un fait inattendu venait l'ébranler encore plus et la rejeter en arrière. La nouvelle de la fuite du roi et de son arrestation à Varennes raviva toutes les espérances des partisans du désordre, un moment abattus par le coup d'autorité du 17 juillet. Cependant il était possible que le fait ne fût pas vrai. Il s'agissait de le vérifier : le gouverneur n'avait rien reçu d'officiel, et tous les paquets venus de France étaient adressés au président de l'assemblée coloniale, laquelle n'était pas en séance. Cette circonstance détermina le sieur Clugny de Nuits, dernier président de l'assemblée, à réunir tous les députés présents à la Pointe-à-Pitre, et à ouvrir les paquets en leur présence. La nouvelle n'était que trop
certaine. Les pièces communiquées au gouverneur, il adressa au sieur Clugny de Nuits le même jour, 12 août, la lettre que voici :
« Lorsque l'assemblée coloniale générale a jugé con- « venable de suspendre ses séances jusqu'à l'arrivée des « instructions que l'assemblée nationale doit adresser « aux colonies, elle ne prévoyait pas les événements qui « sont arrivés en France. L'évasion de la famille royale, « l'arrestation du roi, doivent occasionner dans l'empire « les mouvements les plus rapides : n'en ressentirons- « nous pas le contre-coup ? Si ce malheur arrive, quels « moyens de pourvoir à la sûreté de la colonie ? Incertain « de la marche que je dois tenir, plus encore d'être obéi, « le corps législatif seul peut assurer mes démarches « et rendre au pouvoir exécutif la force nécessaire pour « le maintien des lois. Vous sentirez sans doute que les « circonstances prescrivent au corps législatif de se « réunir. Mon dévouement aux intérêts de la colonie « me fait une loi de vous engager à convoquer l'assem- « blée le plus tôt possible. Il me paraît urgent de nous « préparer à tout événement, afin que la colonie se res- « sente le moins possible de ceux qui pourraient résulter « des nouvelles que nous venons de recevoir. »
Le sieur de Clugny de Nuits convoqua l'assemblée coloniale pour le 22 à la Pointe-à-Pitre. C'est trois jours après, le 25, qu'arrivèrent à la Basse-Terre les commissaires civils (1). Ils furent reçus avec allégresse par la
<1) M, Boyer Peyreleau, passant sous silence le fait de la suspension des séances de l'assemblée coloniale, comme celui qui a motivé une nouvelle réunion, prend occasion de ce que l'assemblée était réunie à l'arrivée des commissaires civils pour accuser le gouverneur de mensonge, et l'assemblée d'abus de pouvoir. Voici son récit :
« Partis de la Martinique le 23 août 1791, MM. Lacoste, Magnytot, « Montdenoix et Linger débarquèrent le 25 à la Basse-Terre, où € leur présence produisit des impressions très-diverses. Ils remar- « quèrent, d'un côté, la joie peinte sur les visages de ceux qui « s'attendaient, ce jour-là même, à des proscriptions dont ils se € trouvaient préservés, et, de l'autre, des regards inquiets, soit par
< l'efifet de projets déconcertés, soit par celui des préventions qu'on
< avait eu soin de répandre contre eux. Les commissaires ne furent « pas peu étonnés de voir circuler une copie, signée par M. de
municipalité et par contre avec défiance par tout ce qui ne marchait pas avec le corps municipal. Cette défiance augmenta lorsque Ton vit les commissaires entrer dans les idées des perturbateurs et défendre les associations des hommes qui voulaient le maintien de Tordre et le triomphe de Tautorité. Les intentions des commissaires étaient bonnes, mais leurs idées fausses : ils pensaient pouvoir concilier des choses inconciliables, la montagne et le côté droit. Ménageant tout le monde, tantôt ceux-ci croyaient qu'ils étaient pour eux, et tantôt ceux-là. Avec ce procédé, le plus déplorable en politique, ranimant des espérances qui s'éteignaient, ils perpétuèrent l'agitation des esprits.
La municipalité de la Basse-Terre, privée de ses soldats, n'avait plus pour armes que des dénonciations et des procès-verbaux. Ces procès-verbaux, dressés d'une certaine façon, servaient de base à des récits historiques qu'elles faisaient imprimer à Marseille, à Saint-Pierre et même à la Basse-Terre. C'était et ce sera toujours ainsi. Lorsque des fonctionnaires quelconques pactiseront avec l'émeute, les procès-verbaux falsifieront la vérité pour donner raison aux émeutiers. Mille traits, puisés dans l'histoire de France de la même époque, confirmeraient cette vérité. En voici un : après le massacre des protestants de Montauban, les officiers municipaux écrivaient : « Le calme le plus profond a succédé à une « journée orageuse. » Mais durant le massacre on avait
« Béhague, des procès-verbaux de la municipalité de la Basse- « Terre, des observations sur le régiment de la Guadeloupe com- « muniquées à ce gouverneur par les commissaires du roi au « moment de leur départ, et d'entendre dire qu'ils avaient requis « le renvoi, en France, de ce régiment, ce qui n'était pas vrai. « Ce trait de M. de Béhague, qu'il crut pallier en disant qu'on ne « lui avait pas demandé le secret, comme si l'honneur et le devoir « ne l'exigeaient pas ; ces bruits répandus, cette publication de « pièces et d'observations contre toutes les parties intéressées ; « l'assemblée coloniale, que les commissaires trouvèrent réunie, « quoique M. de Clugny leur eût écrit qu'elle avait suspendu ses « séances, annoncent assez qu'il existait une coalition entre les « chefs militaires et les privilégiés pour s'opposer à ce que les « commissaires rectifiassent ce qu'il y avait d'illégal et d'arbi- « traire dans l'administration de la Guadeloupe. Cette opposition « devint la principale cause des maux qui affligèrent la colonie. »
fait des prisonniers, et, au moment même où la municipalité écrivait cette phrase rassurante, des bandes d'assassins, armés de sabres et de fusils, menaçaient de forcer les prisons et d'égorger les détenus. Les écrits historiques de la municipalité de la Basse-Terre étaient vrais comme la lettre des officiers municipaux de Montauban. Lorsqu'ils parurent, quatre-vingt-dix citoyens de la Basse-Terre signèrent une protestation rendue publique par la voie de l'impression. On trouve dans cette
protestation les passages suivants : « Il faut lire
les procès-verbaux de la municipalité du 12 au 24
juillet dernier Il n'y a pas d'âme honnête qui
ne se soulève d'indignation en voyant qu'elle ose présenter le gouverneur, à la tête d'un nombre d'habitants qu'elle qualifie d'ennemis de la tranquillité publique, entrant au fort par une fausse porte pour mettre les soldats en mouvement, et de là descendant dans la ville, le sabre nu à la main, par une rue détournée, suivi d'une multitude d'esclaves, criant : Vive le roi ! Vive Clugny I Vive V aristocratie I ce qui occasionna, dit-elle, les plus grandes frayeurs, pareil spectacle ne s'étant jamais présenté dans la colonie. La municipalité fait figurer sur la scène un membre de l'assemblée (M. Romain Lacaze), qu'elle présente à la tête d'une quarantaine de mulâtres à la porte de la maison commune, qui paraissaient en ligne prêts au combat ; les deux frégates, la Didon et la Calypso, mouillées très-près de terre ; les officiers d'une frégate, chassant du Cours les gardes de la municipalité pour y faire entrer les mulâtres avec lesquels ils se promenèrent... Tous ces faits sont absolument faux ; il n'y a pas un citoyen honnête qui ne donne sur chacun
d'eux un démenti formel à la municipalité »
L'assemblée coloniale savait les menées de la municipalité, mais n'en avait pas la preuve authentique. Elle rendit un arrêté à l'effet de compulser les registres et les autres papiers de la commune de la Basse-Terre, nommant commissaires les sieurs Romain Lacaze et Clugny de Nuits. Cette opération terminée, le 12 septembre 1791, l'assemblée coloniale prit l'arrêté suivant :
« L'assemblée générale coloniale, après avoir interrogé € et entendu à la barre MM. les maire et oflSciers muni- « cipaux de la Basse-Terre, ouï le rapport des commis- « saires envoyés par elle pour compulser les registres « de la municipalité de ladite ville, et pris lecture de « toutes les pièces qu'ils en ont rapportées, tant en « extraits qu'en originaux ;
« Considérant que cette municipalité n'a cessé, depuis « sa formation, d'afficher les principes les plus incons- « titutionnels, d'après lesquels elle a dirigé toutes ses « opérations ;
« Considérant qu'elle a cherché à s'isoler dans la colo- « nie, et à s'ériger en souveraine en usurpant tous les « pouvoirs et en manquant de respect et d'obéissance au « corps colonial, dont elle a méprisé les arrêtés et décliné « le tribunal dans nombre de circonstances ;
« Considérant qu'elle s'est environnée, pour autoriser <( ses attentats, d'un corps de citoyens armés, qu'elle a « créé d'elle-même, et à qui elle a reconnu pour com- « mandant le sieur Coquille Dugommier, quoique étran- « ger à la ville, lequel elle a reçu avec pompe, lorsque « la colonie entière le dénonçait comme rebelle à la « nation, à la loi et au roi ;
« Considérant qu'elle a violé le dépôt sacré de la con- « fiance publique en interceptant des lettres adressées « à des particuliers de la Martinique, et en priant le « conseil général de Saint-Pierre d'en user de même pour « celles qui seraient adressées à la Guadeloupe ;
« Considérant qu'elle a applaudi à ses constituants qui « s'opposaient à l'acceptation des articles 17 et 18 (1)
(1) L'article 17 des instructions portait « que les lois destinées « à régir les colonies, méditées et préparées dans le sein des « assemblées coloniales, pour devenir définitives, devaient être « décrétées par l'assemblée nationale et sanctionnées par le roi. »
L'article 18 était ainsi conçu ; « Le roi des Français est dans « la colonie, comme dans tout l'empire, le dépositaire suprême <: du pouvoir exécutif. Les tribunaux, l'administration, les forces « militaires le reconnaîtront pour leur chef ; il sera présenté < dans la colonie par le gouverneur qu'il aura nommé, et qui « exercera provisoirement son autorité, mais sous la réserve, •« toujours observée, de son approbation définitive. »
« des décrets et des instructions de rassemblée natio- « nale pour les colonies ;
« Considérant que par des éloges et sa protection elle « a encouragé les troupes de ligne dans Tindiscipline et « la rébellion ;
« Considérant qu'elle a contribué de tous ses moyens « aux troubles qui ont déchiré le sein de la Martinique, « par sa coalition avec le conseil de ville de Saint-Pierre ;
« Considérant que, par une correspondance criminelle « et par des insinuations dangereuses, elle a osé calom- « nier, dans toutes les places de commerce, municipalités « et clubs de France, et auprès des commissaires du roi « délégués aux Iles-du-Vent, le gouverneur, les représen- <i tants, les planteurs, quantité de négociants et de « citoyens recommandables, les officiers et soldats fidèles « du brave et loyal régiment de la Guadeloupe ;
« Considérant que, pour égarer et armer le peuple de « Brest contre M. de Malvault, commandant la frégate « la Calypso, elle a dénoncé cet estimable officier, son « état-major et son équipage à la municipalité de cette « ville, quoiqu'il n'existât aucune preuve acquise contre « eux, — le pouvoir judiciaire étant saisi de leur affaire, « — ce qui ne pouvait tendre qu'à l'exposer aux mêmes « dangers que M. de Damas a courus à Cherbourg ;
« Considérant que, pour soutenir des démarches aussi « coupables, elle a nommé et envoyé, sans prévenir la « colonie et sans son aveu, un représentant de la ville « Basse-Terre et de son conseil général auprès de l'assem- « blée nationale, des municipalités et clubs de France ;
« Considérant enfin qu'il est instant pour la sûreté « des particuliers, pour le repos de la colonie entière et <( pour le retour parfait du bon ordre, de la délivrer des « membres de ce tribunal, et d'éteindre par là le foyer « des troubles et des dissensions,
« A arrêté et arrête :
« P Qu'elle a cassé et casse les membres de la mu- « nicipalité de la ville Basse-Terre et de son conseil « général ;
« 2° Qu'elle déclare lesdits membres incapables de « pouvoir être élus à aucune place de fonctionnaires
« publics pendant Tespace de cinq années consécutives ;
« 3° Qu'il a lieu à inculpation et accusation contre « lesdits membres, et, qu'en conséquence, elle les renvoie « pour calomnies et tous autres délits civils au pouvoir « judiciaire, afin que leur procès soit fait et parfait com- « me calomniateurs, perturbateurs et criminels de lèze- « nation ;
« Arrête l'impression à mille exemplaires, pour être « distribués dans toutes les colonies et envoyés aux « députés de la Guadeloupe.
« Romain Lacaze, président. Maurel, Hurault de Gon- « BRECOURT, DE Laroncière, Secrétaires. »
Cette destitution avait eu lieu les commissaires civils présents, et contre leur volonté. Ils avaient quelque chose à faire ou à dire : les partisans de la municipalité brisée levèrent les yeux vers eux. Ils répondirent : « Le minis- « tère qui nous a été confié est un ministère de concilia- « tion et de paix, et ce n'est qu'après avoir épuisé les « moyens de rapprocher les opinions et les cœurs qu'il « nous est permis de déployer les pouvoirs dont nous « sommes revêtus, dans le cas où ils auraient une juste « application. Nous espérons. Messieurs, que vous approu- « verez la circonspection dans laquelle nous croyons « devoir nous renfermer. »
Ce sermon eut pour effet d'aplatir les commissaires dans l'esprit de tous les partis, de convaincre de leur impuissance.
La municipalité, réduite à elle-même, fit une vaine protestation contre l'arrêté de l'assemblée coloniale ; puis elle fît partir pour la France l'un de ses membres, le sieur Dupuch, avec mission de s'adjoindre à Guillermin aîné, déjà à Paris, afin de réclamer contre les arrêtés de l'assemblée coloniale près de l'assemblée nationale, du comité des colonies, des clubs de constitution, des municipalités et des chambres et places de commerce.
La mission de l'envoyé de la municipalité ne fut pas infructueuse. Le 2 juillet 1792, Guillermin et Dupuch, par leurs incessantes sollicitations, obtinrent de l'assem-
î)lée législative Tannulation de Tarrêté de rassemblée coloniale. Le décret d'annulation se fonda sur ce que Tarrêté n'avait pu, sans violer les droits qui assurent aux citoyens la faculté de se choisir des magistrats, prononcer l'incapacité élective des membres de la municipalité.
Cependant l'assemblée coloniale avait désigné cinq de ses membres pour s'entendre avec les commissaires civils. Ceux-ci poursuivant leurs idées de fusion, de rapprochement des opinions et des cœurs, il était sorti des conférences la pensée d'une fédération générale. On arrêta qu'elle aurait lieu à la Pointe-à-Pitre, le 15 septembre. On ne comprend pas que des hommes sérieux pussent se prêter à ces vaines parades, comédies dans lesquelles amis •et ennemis venaient faire des serments, se donner l'accolade fraternelle, puis se quittaient prêts à recommencer la lutte. Les paroisses, les administrations, les corps, la troupe, tout le monde enfin avait envoyé des députés à la fédération. Le bataillon de Forez était représenté par quarante grenadiers. Tous les députés réunis sur la place Sartine, on jura, sur l'autel de la patrie, d'oublier le passé, de maintenir l'ordre et de combattre l'anarchie. Lorsque ce fut le tour des grenadiers, ils refusèrent le serment, prétextant qu'il n'était pas conforme à celui qui était exigé en France ; puis, par un demi-tour à gauche, ils retournèrent dans leurs casernes, et, faisant à la Guadeloupe ce qu'ils avaient fait à la Martinique, ils marquèrent leur rébellion en arborant un pavillon tricolore. La fête fut troublée et la ville en émoi. Les grenadiers, heureusement, n'eurent pas d'imitateurs. Il fallut toutefois l'intervention du gouverneur en personne, aidé de toutes les autorités civiles et militaires, pour réduire ces mutins. Désarmés, on les renvoya à la Martinique, d'où on les fit partir pour la France.
Cependant les différents actes d'énergie du gouverneur avaient enlevé aux perturbateurs toute pensée d'agitation. La colonie était tranquille. Mais pour allumer un nouvel incendie il ne fallait qu'une étincelle. Le blâme seul des actes du gouverneur et de l'assemblée coloniale pouvait suffire, puisque ce blâme aurait été un encouragement
donné aux perturbateurs, à ceux contre lesquels ces actes avaient été dirigés. C'est pourtant par cela que le» commissaires civils voulaient marquer leur passage à la Guadeloupe. Depuis un mois ils avaient borné leur rôle à prêcher l'union des cœurs : les cœurs ne voulant pas s'unir, les commissaires crurent qu'ils n'avaient plus rien à faire, et que le mieux était de se retirer. Ils voulurent pourtant paraître avoir fait quelque chose, et ils rédigèrent une proclamation dans laquelle ils censuraient certains actes du gouverneur et de l'assemblée coloniale. Cette proclamation communiquée au gouverneur, il déclara qu'il ne pouvait se prêter à sa publication. Des troubles étant survenus à Sainte-Lucie, deux des commissaires, Linger et Montdenoix, se hâtèrent de s'embarquer pour se rendre dans cette île, laissant à Lacoste et à Magnytôt le soin de poursuivre l'œuvre de la publication de leur proclamation. Si nous en croyons M"** Roland, Lacoste n'aimait pas à être contredit ; il tenait d'autant plus à sa proclamation que le gouverneur déclarait que cette pièce pouvait rallumer les passions, devenir un danger public. Les commissaires persistant dans leur volonté, le baron de Clugny, le 3 octobre, leur envoya sa démission. Ils se retournèrent du côté du commandant en second, devenu gouverneur par suite de la démission du titulaire ; le vicomte d'Arrot répondit qu'il appréciait la proclamation au même point de vue que le baron de Clugny, et que si les commissaires persistaient à vouloir la publier, il était prêt, comme son prédécesseur, à se démettre de ses fonctions. Le gouverneur et le commandant en second n'avaient opposé aux commissaires qu'une résistance passive ; mais bientôt l'assemblée intervint dans le débat et prit un rôle actif : elle défendit aux municipalités de rien faire publier sans son ordre. Force fut à Lacoste et à Magnytôt de modifier leur proclamation. Cette seconde proclamation publiée, ils quittèrent la Guadeloupe le 19 octobre.
Rendus à la Martinique, Lacoste et Magnytôt proposèrent à leurs collègues de renvoyer en France le gouverneur et le commandant en second de la Guadeloupe. Linger et Montdenoix s'y opposèrent. Le gouverneur
général Béhague s'étant rangé de Tavis de ceux-ci, les autres ne persistèrent point dans leur première proposition. Les choses en cet état, le gouverneur général donna Tordre au baron de Clugny de reprendre ses fonctions.
Les commissaires qui, dans les premiers temps, paraissaient avoir les mêmes vues, finirent par ne plus s'entendre ; ils se divisèrent, Linger et Montdenoix d*un côté, et Lacoste et Magnytôt de Tautre. Ces deux derniers, décidés à retourner en France, mettent dans une caisse tous les documents relatifs à leur mission aux Iles-du- Vent. Au moment où le navire sur lequel ils étaient embarqués allait lever Tancre, le gouverneur général, sur la réquisition des deux commissaires Linger et Montdenoix, envoie à bord un officier de la marine, qui enlève la caisse. Sur le rapport que firent en France Lacoste et Magnytôt de cet acte arbitraire et violent, ainsi que des autres faits accomplis aux Iles-du-Vent, un décret de l'assemblée législative en date du 2 juillet 1792, ordonna que Montdenoix, Béhague, Clugny et d'Arrot comparaîtraient à la barre de l'assemblée à l'effet de rendre compte de leur conduite. Linger était mort ; Clugny lui aussi ne tarda pas à succomber, et les événements qui suivirent empêchèrent l'exécution du décret.
La Pointe-à-Pitre - Guadeloupe