‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 3)Chapitre 7 sur 51 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Commencement d'agitation dans les ateliers. — Manoeuvres des malveillants. — Complots découverts à Sainte-Anne et à Marie- Galante. — Le poëte Léonard. — Le conseil supérieur. — Discours du procureur général. — Tranquilité reconquise. — Codes sur le régime intérieur et sur l'état politique des hommes de couleur et des nègres libres. — Loi du 4 avril. — Empressement du gouverneur et de l'assemblée coloniale à la promulguer. ■ — Arrêté de l'assemblée coloniale. — Instructions pour de nouvelles élections. — Mort du baron de Clugny.

Au milieu des débats des blancs, les noirs commençaient à s'agiter. A Sainte-Anne existait un complot, qui devait éclater dans la nuit du 15 au 16 mai 1791, et à la tête duquel était le mulâtre Jean-Louis, esclave du sieur Coquille Valoncourt. Ce complot avait pris naissance dans Terreur que la malveillance s'était plu à répandre dans les ateliers à l'endroit de la liberté. Les agitateurs avaient fait accroire aux noirs que l'assemblée nationale avait décrété l'abolition de l'esclavage ; mais que les blancs, d'accord avec le gouverneur, qui avait deux habitations à vendre, s'opposaient à la mise à exécution de cette loi bienfaisante. Cela admis, Jean-Louis disait que, puisque les blancs retenaient la liberté des noirs, ceux-ci devaient la leur arracher par la force ; qu'un moyen infaillible d'y parvenir, c'était de mettre le feu au bourg, parce qu'il serait facile, dans le désordre de l'incendie, de les massacrer tous ; que, plus de blancs, plus d'esclavage.

Tel était le plan arrêté par les conjurés de Sainte- Anne pour arriver à la conquête de leur liberté. Ces hommes simples et abusés ne voyaient pas au-delà de Sainte-Anne : ils y renfermaient la colonie et peut-être le monde.

Le lieu de rendez-vous était le Poirier de l'habitation de la dame de Gissac.

Jean-Louis avait déjà fait de nombreux prosélytes, parmi lesquels on comptait le nègre Raymond, esclave du sieur Arsonneau. Le jour même qui avait été fixé pour la mise à exécution du complot, Raymond alla le dénoncer. Le maire de Sainte-Anne, le sieur Wachter Delaire, déploya, dans la circonstance, la plus grande activité. En moins de quatre heures, Jean-Louis et ses principaux complices avaient été arrêtés. On envoya au Poirier des forces qui se saisirent de quelques misérables nègres qui venaient au rendez-vous, armés de piques en bois.

Le 17, l'assemblée générale coloniale nomma deux commissaires, les sieurs Blondet et Clugny de Nuits, pour assister aux interrogatoires des accusés. Mais aussitôt que le conseil supérieur eut connaissance de cette affaire, il révoqua, et se transporta à la Pointe-à-Pitre afin d'en faire l'instruction. Un grand nombre de ces hommes égarés furent envoyés au supplice.

Après l'affaire de Sainte-Anne vint celle de Marie- Galante. Le mulâtre Bonhomme en était le chef. Né à Saint-Domingue, Bonhomme avait reçu une éducation européenne. D'un caractère altier et impatient, il manifestait en toutes circonstances sa haine jalouse contre les blancs. Quittant Saint-Domingue, il se rend à la Martinique, y séjourne une année, se dégoûte de cette île, passe successivement à la Grenade, à la Trinité, traverse la Basse-Terre, donne pendant quelques mois des leçons de musique à la Pointe-à-Pitre, et va se fixer à Marie- Galante. Dans un voyage à l'île de la Dominique, parlant au sieur Moore des troubles de Saint-Domingue et des autres colonies, il lui dit : « qu'il y voyait l'accomplis- « sèment de la prédiction de Raynal ; que les nègres « étant en nombre infiniment plus considérable que les « blancs, il était impossible que les blancs ne succom- « bassent pas sous les efforts des noirs lorsque ceux-ci « voudraient agir. » Une visite faite au domicile de Bonhomme, on y trouva le tableau de la population de chaque colonie française en blancs, hommes de couleur et nègres, avec une récapitulation générale de chacun de ces éléments de population.

Comme à Sainte-Anne, il s'agissait de mettre le feu

au bourg et de massacrer les blancs : il n*y avait que le but qui différait : à Sainte-Anne on se soulevait pour conquérir la liberté, à Marie-Galante, des biens. Pendant rincendie et le massacre on devait se livrer au pillage. La différence dans le but provenait de la différence dans la condition des chefs ; Jean-Louis esclave, voulait la liberté, Bonhomme déjà libre, voulait des biens.

L'exécution du plan de Bonhomme avait été fixée à la Noël.

Cette conspiration fut découverte avant que le chef eût enrôlé de nombreux soldats. Lui et un nommé Zéphir furent condamnés à être pendus.

C*est le poëte Léonard qui fit les premiers actes d'instruction dans l'affaire du complot de Sainte-Anne. Né à Sainte-Rose en 1744, tout enfant il partit de la colonie pour aller faire ses études en France. Il n'avait que dixhuit ans lorsque parurent ses premiers essais. Ils furent heureux : son petit poëme sur les idées religieuses fut couronné par l'académie de Rouen. Léonard s'est essayé sur bien des sujets, mais n'a excellé que dans l'idylle, genre dans lequel il compte peu de rivaux. Nous osons même dire qu'il n'en a pas en France. Parmi les poètes étrangers modernes, Gesner seul lui est supérieur. Ce genre allait à son caractère mélancolique. En 1773, il fut envoyé à Liège en qualité de chargé d'affaires de France, place qu'il conserva jusqu'en 1783. L'année suivante il vint à la Guadeloupe, y passa trois ans et retourna en France, où il donna sa Lettre sur un voyage aux Antilles. En 1788, il revenait dans la colonie avec le titre de vice-sénéchal à la Pointe-à-Pitre.

Léonard avait l'âme trop poétique pour être bon juge. D'ailleurs il était malade et avait la pire de toutes les maladies, une affection nerveuse, gagnée à la mort d'une femme qu'il aimait. Il remplissait fort mal ses fonctions de sénéchal : rarement on le voyait monter sur le siège. C'était l'objet continuel des plaintes des justiciables. Il avait obtenu du conseil supérieur un congé pour la France dont il ne profitait point. L'infortuné, bien nulle part, ne savait ce qu'il voulait : deux fois, tous ses préparatifs de départ faits, rendu à bord, au moment où le navire

allait quitter le port, il s'était fait remettre à terre. Le 8 septembre 1791, le conseil supérieur rendit un arrêt par lequel il lui enjoignait d'être plus exact dans l'exercice de ses fonctions. C'était lui dire de quitter son siège.

Léonard était inoffensif ; cependant il se trouva à la Pointe-à-Pitre un scélérat qui voulut attenter à sa vie. Cet attentat fixa ses irrésolutions. Il partit. Bien qu'il n'eût vu que 90, 91 et les premiers jours de 92, rendu à Paris, il a pu dire :

« Qu'ai-je vu sous de nouveaux cieux ? « La soif de l'or qui se déplace ; « Les crimes souillant la surface « De quelques marais désastreux (1)

« J'ai vu l'insolente anarchie, « Tenant un fer ensanglanté, « Oser parer sa tête impie « Des festons de la liberté

« J'ai vu marcher sous sa bannière

4c D'obscurs ramas d'aventuriers,

« Vils rebuts qu'un autre hémisphère

« Vomit au sein de nos foyers.

« Tandis que ces lâches harpies « Distillaient sur moi leur venin, « Un monstre, armé par les furies, « Me perçait d'un glaive assassin.

Poursuivi en France par la même inquiétude, il voulut revenir à la Guadeloupe. Il se rendit à Nantes. Son départ était fixé pour le 26 janvier 1793 : il mourait ce jour-là.

Les magistrats avaient pris entre eux l'engagement de s'opposer à l'anarchie, de défendre l'ordre jusqu'à la fin ; mais ils ne se faisaient pas illusion : ils savaient que la barrière de la justice serait brisée comme toutes les autres par le torrent révolutionnaire. Chaque mois, en montant sur leurs sièges, les membres du conseil supérieur pensaient tenir leur dernière session. En effet, les hommes qui seront le plus écoutés en France, érigeaient déjà en principe que les juges sont un mal ; que dans les pays civilisés on doit les bannir. Dans la séance de la Convention du 22 septembre 1792, Billaud-

(1) La Pointe-à-Pitre, à cette époque, était un lieu d'une grande insalubrité.

Varenne dira : « Quant aux tribunaux, je crois qu'il « ne suffit pas de réélire les membres, il faut les sup- « primer. Les tribunaux n'ont été jusqu'ici qu'une source « de désordre, il n'ont servi qu'à perpétuer les divisions « dans les familles ; ils n'ont été que les suppôts de « la tyrannie. »

Le 21 janvier 1792, au moment de la clôture de la session, le procureur général Coquille fit ses adieux à ses collègues dans les termes que voici :

« Je me propose de faire au mois d'avril le voyage « de France. Mes affaires et ma santé l'exigent. Mon <( absence sera au moins de deux ans. Il est vraisem- « blable que pendant ce temps l'ordre judiciaire éprou- « vera ici les mêmes changements qu'en France, sauf « les modifications commandées par les localités ; mais <' quelles que soient ces modifications, il paraît difficile « d'éviter l'application de la loi constitutionnelle qui « établit que les juges seront électifs et temporaires. Il « peut s'en suivre que vous ne serez plus, Messieurs, « comme vous êtes, ce corps ou plutôt cette famille de « magistrats dont tous les membres, enfants de la « colonie, dévoués gratuitement à son service, sont encore <( unis par les liens précieux de l'estime, de la confiance « et de l'amitié. C'est ainsi qu'il m'eût été doux, en abré- <( géant le temps de mon absence, de vous retrouver et « de continuer en la Cour les fonctions du ministère « public. Je ne dois pas l'espérer. Souffrez donc que je « vous prie de regarder ma place comme vacante : à mon « départ, je donnerai ma démission.

« Ce départ cependant est subordonné à un devoir <( auquel je sens qu'il m'est impossible de me soustraire. « Un colon propriétaire est défenseur obligé de la colonie, « et ce n'est pas tant qu'elle peut courir quelque danger « qu'il doit s'en éloigner ; en ce cas, je resterai fidèle à « l'engagement honorable et généreux que nous avons « pris de tenir à nos fonctions jusqu'au nouvel ordre de « choses. Je le ferais d'autant plus volontiers qu'ayant <( fait à la colonie l'abandon des droits du sceau, qui « étaient attachés à ma place comme le juste dédom- « magement d'un service pénible, continuel et coûteux.

« il me répugnerait de ne pouvoir plus laisser que Toné- « reux de la charge à celui qui la remplirait.

« Je vous parle, Messieurs, d'une longue absence, pen- « dant laquelle je prévois, — puissé-je me tromper ! — « que le conseil supérieur pourra subir le même sort que « toutes les autres cours souveraines du royaume : j'y « compte quatre-vingt-sept ans de services par mon père

« et par moi ; j'en réclame trente-cinq Il fau-

« drait avoir une âme bien stoïque, une âme que je n'ai « pas pour résister au sentiment douloureux que « j'éprouve en offrant à la Cour, pour la dernière fois « peut-être, l'hommage de mon respect, et à vous tous « celui de ma parfaite estime et de mon sincère atta- « chement. »

Dans les premiers mois de 1792, la colonie jouit du calme le plus parfait. Nul incident ne vint troubler son repos. D'après les décrets et les instructions que l'assemblée nationale avait fait parvenir aux colonies elles devaient établir elle-mêmes leur régime intérieur, fixer l'état politique des hommes de couleur et nègres libres, et, pour le surplus, préparer une constitution à soumettre à l'approbation de l'assemblée nationale et à la sanction du roi. Les assemblées coloniales des îles de Sainte-Lucie, de Tabago, de la Guadeloupe et de la Martinique, voulant s'entendre pour faire un travail uniforme, envoyèrent des commissaires dans cette dernière colonie. Réunis en assemblée générale à Fort-de-France, sous la présidence du baron de Clairfontaine, les commissaires, après plusieurs mois de travaux, arrêtèrent, le 14 mars, la double constitution. L'article final de la constitution relative au régime intérieur portait :

« Le présent Code ayant été adopté par les assemblées « coloniales des îles françaises du Vent, la Martinique, « la Guadeloupe, Sainte-Lucie et Tabago, il ne pourra y « être apporté aucun changement que du consentement « des quatre assemblées ; en conséquence, chacune de « ces assemblées aura, dans le cas d'un changement « proposé par une ou plusieurs d'entre elles, le veto sur « les trois autres. »

L'assemblée coloniale de la Guadeloupe s'était prorogée

pour tout le temps que durerait le travail des commissaires. Ce travail lui étant apporté elle se réunit et l'approuva dans la séance du 5 mai.

Jusqu'au moment de la révolution, les hommes de couleur avaient été deshérités de tous les droits civils et politiques. Voici quels sont ceux que les assemblées coloniales pensaient devoir leur accorder pour former la transition à des droits ahsolus.

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