DE VERMONT
Cette guerre, ou cette chasse, dans laquelle, au milieu de beaucoup de fatigué, on allait rencontrer deë dangers sans la compensation de la gloire, stimulant si actif chez les Francais,
souriait peu aux colons. M. Huard Lanoiraix, croyant pouvoir -
se couvrir du motif que ses affaires personnelles souffriraient
de son absence de la Basse-Terre, refusa l’honneur qu’on lui :
faisait des épaulettes de lieutenant. Si les personnes qui étaient désignées pour servir en qualité d’ officiers ne montraient aucun
zèle, on peut juger de ce qu'il en était de celles qui étaient re-
quises pour marcher comme simples soldats. Chacun avait un prétexte pour ne pas répondre à l’appel du chef de bataillon. Le corps des Chasseurs des bois était menacé de ne pouvoir se former. L'arrêté suivant vint forcer toutes les résistances :
LE CAPITAINE-GÉNÉRAL DE LA GUADELOUPE ET DÉPENDANCES, « Considérant qu’à la destruction du dernier des brigands « tient la tranquillité de la colonie, la prospérité de la culture
« et la confiance du commerce; que tout citoyen, vu l'état de
« guerre, doit un service pour concourir aux mesures actives « que Ie Gouvernement adopte pour arriver promptement à « cet important résultat ;
« ÂARRÊTE : LM
« Article 1%. Tout citoyen blanc qui sera requis pour former « les compagnies des Chasseurs des bois et qui s’y refuserait,
« sera de suite arrêté et conduit au Petit-Bourg, où il sera in-…
« corporé dans un des corps de la ligne, pour y faire son « service.
… <« Tout homme de couleur, ayant reçu du commissaire du « Gouvernement l'ordre de se rendre au Petit-Bourg pour faire « partie du corps des Chasseurs des bois et qui, sous quatre « jours, ne sera point arrivé à sa destination, sera arrêté et «.mis à la geôle pour être pris à son égard telle mesure qui .« sera jugée convenable.
« Art, 2. Il sera accordé une récompense à la fin de la guerre « à tous ceux qui-auront fait partie du corps des Chasseurs des « bois.
« Art. 3. Le général de brigade Ménard, commandant « l’armée de la Guadeloupe, donnera les ordres nécessaires « relatifs à l'exécution de cette mesure.
« Art. 4. Les commandants militaires ‘et les commissaires « du Gouvernement sont personnellement responsables de « l'exécution du présent arrêté, chacun en ce qui le concerne.
« Kaït au palais de la Capitainerie-générale, le 22 septem- « bre 1802. ;
© LACROSSE
Cet arrêté fut mis à exécution. Le 25 septembre, AE r'ecevait l’ordre que voici :
« Veuillez bien, Citoyen commissaire, faire arrêter et con- « duire au fort, pour être incorporés dans les bataillons de « ligne, les dix conscrits ou chasseurs de la garde nationale « ci-après, pour avoir refusé de RE Que sur un troisième « ordre qu'ils ont recu.
« Duchène, caporal; Massy, fusilier ;
« Monsigny fils, fusilier ; Godefroy, idem ;
« Jacques Boirard, idem ; Jean Horty, idem ; « Vouloumard, idem; Vernier, idem ;
« Firmin, tdem ; Ride, idem.
É « Je vous salue,
« Pour et par ordre du Commandant de place « et d'arrondissement,
B. DuBois, capitaine »
Les émigrés nouvellement rentrés croyaient pouvoir se dis-
penser du service des Chasseurs des bois, et les commandants militaires ainsi que les commissaires du Gouvernement hésitaient à user à leur égard des dispositions de l’arrêté du 22 septembre, Par une circulaire du 28 ,'adressée aux commandants militaires et aux commissaires du Gouvernement, Lacrosse vint lever tous les doutes. Entre autres passages de. la cireulaire, on lisait :
Que mon arrêté du 22 septembre, qui incorpore dans les demi-brigades tous ceux qui se refuseraient à faire leur ser-
vice dans les compagnies des bois, s’étende à tous les rentrés;
que tous, selon leur âge et leurs moyens, soient compris dans les diverses organisations de la garde nationale, des conscerits et des compagnies des bois. Il est parmi eux des jeunes gens dont le courage et l'activité, fortifiés par l’intérêt et l’'amour-propre de ne pas devoir la fortune et la vie à leurs concitoyens, serviront avec succes dans la guerre que la colonie en masse fait contre les brigands; qu'ils soient en conséquence incorporés, à la réception de cette lettre, dans les diverses organisations citées, certain qu’ils ont vu avec peine qu’ils n'avaient pas été mis à même de rendre à leur patrie tous les services dont ils sont susceptibles, exemple précieux que nous donne le citoyen Vermont, à la tête de ses braves et dévoués compatriotes.
« Vous enverrez au citoyen Vermont, et de suite, les jeunes gens que vous aurez jugés éapables de servir, sous ses ordres, dans les compagnies des bois. »
Pour seconder les opérations des Chasseurs des bois, 1l fut
créé, à la date du 21 septembre, un corps de trente dragons. Cette cavalerie était chargée d’escorter et de conduire les prisonniers que l’on réservait dans la pensée qu’en faïsant luire à leurs yeux l'espérance de la vie, ils fourniraient des renseignements sur la force et la situation des camps des rebelles; comme aussi sur la route à suivre pour y parvenir.
Il nous reste à faire connaitre la manière dont se faisait la
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chasse aux brigands. Une ligne avait été tracée autour des montagnes que l’on supposait devoir leur servir de refuge. Elle avait été indiquée ici par un fossé, là par des piquets ou des abattis d'arbres, partout enfin par quelque chose de matériel qui füt pour la vue l'indice d’une limite. Au delà de la ligne, les champs ou les bois étaient dits ferres des rebelles. Toutes les plantations qui s’y trouvaient avaient été ravagées, détruites. Les hommes chargés de l'opération du tracé y avaient procédé géométriquement : ils s'étaient refusé à lui faire faire une courbe, afin de sauver des champs de cannes ou de manioc. Tout individu trouvé sur la terre des rebelles était censé rebelle luimême : arrêté, il était immédiatement fusillé ou pendu, au gré des chasseurs. 11 y avait des communes où l’on fusillait, d’autres où l’on pendait. Aux Trois-Rivières, dans les hauteurs du Trou-au-Chien, il est encore un fromager tristement célèbre pour avoir servi de potence dans ces temps malheureux.
Le tracé étant gardé par des détachements de troupe de ligne, afin que les insurgés ne pussent, après l'avoir franchi, trouver un refuge dans les champs cultivés, les chasseurs s’enfonçaient dans le bois et le fouillaient.
Cette guerre sans pitié était hérissée de difficultés et d’obstacles. IL fallut plusieurs années pour en voir la fin. Elle n'était pas non plus sans péril pour les Chasseurs des bois. On comprendra que les insurgés, qui savaient le sort qui les attendait en tombant entre les mains de ceux qui les poursuivaient, ne se laissaient pas prendre sans opposer une défense qu’excitait le courage du désespoir. Elle a été l'occasion d'épisodes sans nombre. D'un côté, si Jes rebelles pris étaient fusillés ou pendus, de l'autre, il ne fallait pas qu'un chasseur tombât en leur pouvoir. Les représailles étaient terribles! M. de Moyencourt, officier dans les Chasseurs des bois, ayant eu l’imprudence d’entrer dans la forêt, accompagné de deux hommes seulement, fut immédiatement entouré et fait prisonnier. Conduit dans le camp, il eut à subir d’effroyables tortures : on Jui coupa le nez, les oreilles, les doigts des pieds et des mains; on lui creva les yeux, puis on finit par le pendre par les pieds,
après l'avoir lié à son chien, qui ne l'avait pas abandonné. Les insurgés, transformés en véritables sauvages, se repurent de ces cruautés, non durant quelques heures, mais pendant trois longs jours. | |
Cette guerre était surtout fatig sante. Les rebelles se tenaient dans des lieux presqu’inaccessibles, et, lorsqu'ils ne croyaient pas pouvoir résister, fuyaient, comme des daims, au travers des précipices. Un rapport du capitaine Dabel, en date du 5 ociobre 1802, montrera toutes les difficultés qu’il y avait à vaincre pour arriver à joindre les insurgés.
« Dabel, capitaine de la 5° compagnie des chasseurs, au tte: ÿen Pirot, commandant la ligne.
Citoyen commandant,
« Je vous envoie le rapport de la journée. Trop fatigué pour « entrer dans de longs détails, je vous dirai seulement que je
« n'ai pas fait tout ce que j'aurais voulu. Une autre fois je serai
« plus heureux.
« Je suis parti de mon poste à trois heures après minuit,
« sans autre renseignement que ceux que moi-même avais cru « apercevoir par des traces. Je suis tombé dans un camp aban- « donné. Poussant plus loin , j'arrivai à grimper sur lesommet « dé la Madeleine. Ni chemin, ni sentier, partout des préci- « pices : il fallait, pour avancer, s’accrocher de branche en « branche. J'arrivai à un camp, mais les brigands avaient fui.
« Je les ai poursuivis. Un a été tué, un autre pris. J'étais si près .
« d'eux, je les suivais avec tant d’acharnement, quoique n'ayant « que dix hommes avec moi et des précipices pour chemin, « qu'ils ont abandonné leurs bagages et leurs fusils. Enfin; après « avoir souvent fait feu sur eux, nos coups ratant presque « toujours, nous avons perdu entièrement leur trace.
« Je suis retourné à leur camp, où j'ai fait ouvrir les sacs « des soldats au nombre de dix. J'y ai trouvé du linge très-,
«< mauvais; mais dans un il y avait du beau linge de femme qui
« entourait les papiers dont je vous envoie copie. C’est'une
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«: très-bonne trouvaille. Elie prouve que nous sommes au « milieu de scélérats. Je vais faire arrêter les hommes de la « Capesterre désignés, les autres sont des Trois-Rivières. « Ainsi, mon cher commandant, vous allez faire un petit coup « de filet. Donnez-moi un de ces scélérats : je veux le faire « pendre devant ma compagnie.
« Les effets pris sont en grand nombre et consistent en trois « fusils et trois gibernes en bon état, un mauvais sabre, cinq « douzaïnes de balles, trente livres de bœuf, un cabri vivant « qui a été amené; puis encore environ cinquante livres de « farine manioc; vingt-cinq autres, qui n’est point préparée ; « du sel, de la graisse, du beurre; toutes sortes d’ustensiles de «< Cuisine et pour préparer de la farine ; du tabac; enfin, beau- « Coup d’autres choses.
« Le mulâtre que je fais pendre à l'instant sur l'habitation, « devant les ateliers, m'a donné des renseignements que je « vous enverrai demain. Ïl a quitté Palerme depuis quelques « jours. Demain, j’enverrai au général en chef Ménard la lettre «que j'ai trouvée et j’enverrai mon rapport à mon comman- « dant. Excusez la rapidité avec laquelle je vous écris; mais je « suis abimé, j'arrive, il est dix heures et demie. Depuis ce « matin, j'ai toujours été en marche.
« J'ai l'honneur de vous saluer.
« DABEL. »
Les papiers trouvés dans l’un des sacs abandonnés dans le camp de la Madeleine, enveloppés dans du linge de femme, consistaient en’une lettre portant l'adresse de François Felet. La voici :
Mon cher ami, | « Je vous ferai savoir que je crois que notre commission- « naire est un traître, parce que vous m’aviez mandé dans « votre lettre dix pobans de 5/4 de poudre et je n’ai reçu que « six. J'ai reçu aussi le petit sac de balles contenant trois cents « balles, et vingt-cinq paquets de cartouches. Vous direz à nos
« amis Silvain Gaspard, Batoche, Moësse, Jean-Louis Paclet, « Césaire Bananier et nos autres camarades que nous les avons « attendus assez au bord du bois, comme notre rendez-vous « avait été donné. Nous avons vu que vous ne pouviez pas « tourner vos armes, parce que les blancs étaient en plus grand « nombre. Tàchez cette fois de ne pas manquer notre coup. « Dites à notre ami Silvain de ne pas manquer ce qu'il sait « bien, chez Vermont.
& Vos AMIS CONNUS.
« Au deuxième Camp-Décidé. »
Le malheureux Césaire Bananier, cité dans la fatale lettre,
servait dans la 2° compagnie des Chasseurs des bois. IL s'était plusieurs fois battu contre les rebelles. Le chef de bataillon Vabe, qui commandait à la Capesterre, transmit les pièces au général Ménard et lui demanda ses ordres. Dans les guerres civiles on est défiant, et la défiance rend cruel. La lettre trouvée
fut une preuve suffisante de la culpabilité des cinq individus
qu’elle désignait. ls furent tenus pour des traiîtres, et l’ordre vint d’en user à leur égard comme s'ils avaient été pris dans les rangs des rebelles. Arrètés, ils furent conduits au lugubre Fromager du Trou-au-Chien.
Les hommes des montagnes n’attendaient pas toujours qu’on vint les chercher dans leur refuge. Lorsqu'ils se croyaient les plus forts, ils n’hésitaient pas à prendre l'offensive. M. Robert Durand commandait un poste au Lamentin. I était campé sur l'habitation Mareuil, située sur la rive droite de la Grande- Rivière-Goyave et non loin de la lisière du bois. Une partie
de ses hommes étant malades, entrer dans le bois, les aban-
donner, aurait été leur faire courir le risque d'être égor-
gés. Depuis plusieurs jours done le chef du poste restait dans l'inaction. N'ayant jamais été inquiété, il était plein de con-
fiance, et de cette confiance était née la négligence. Dans le poste, pendant la nuit, sauf un factionnaire, tout le monde dormait, les portes fermées. M. Durand, le sous-lieutenant Alley de Billon et deux sergents, étaient dans une case à nègre:
Malgré une active surveillance et des exemples d’une justice aussi prompte que terrible, les rebelles avaient dans les ateliers des affidés à l’aide desquels ils savaient tout ce qui se passait dans les postes français. Une nuit, ils pénètrent en silence dans le poste, égorgent le factionnaire, et courent enfoncer les portes des cases dans lesquelles tout le monde était plongé dans le sommeil, officiers, sous-officiers et soldats. Le poste se réveille au bruit, s’arme, et les deux troupes commencent dans l’obscurité un combat corps à corps. M. Durand a avoué que, s’il n'avait su l’affreux sort qui l’attendait, il aurait jugé la défense impossible et se serait rendu. La peur d’effroyables tortures, en donnant un courage surhumain aux moins résolus, fit triompher les hommes du poste du danger de leur situation. ILest vrai de dire que la plupart des rebelles n'étaient armés que de piques, et que ceux parmi eux qui avaient des fusils avaient de la poudre si humide que presque tous les coups faisaient long feu. C’est ainsi que le chef du poste put voir impunément un rebelle lui appuyer sur la face la gueule de son fusil et lâcher le coup, qui fit fausse amorce. Les insurgés furent repoussés , laissant sur la place deux morts et deux blessés. Ne comptant pas l'égorgement du factionnaire, les Chasseurs des bois n’eurent qu’un homme tué et deux blessés.
Le chef du poste, en rendant compte de cette affaire, se garda d'annoncer qu'il avait été surpris endormi dans une fausse sécurité. Elle fut présentée comme une attaque de vive force brillamment repoussée. Alors il fut mis à l’ordre du jour. Un sabre d'honneur fut demandé pour lui, et le Capitaine-général alla faire une visite à M°° Durand pour la complimenter sur la belle conduite de son fils.
M, Durand a été plus d’une fois commandé pour s’enfoncer dans les bois et donner la chasse aux hommes des montagnes. Il avait pour guide un nègre nommé Pierre, qui sentait les marrons à distance et reconnaissait leur trace sur la feuille sèche.
M.de Vermont souhaitait mettre fin à cette guerre impie. Il pensait qu'il serait plus facile d'arriver à soumettre les insurgés
par la politique que par la force. Ce qu'il voulait, c'était d’amener les chefs à demander des passe-ports pour sortir de la colonie. Il était parvenu, à l’aide d'affidés, à en sonder quelquesuns sur leurs intentions. Jude et Jacquet étaient disposés à traiter, mais ils se montraient défiants : ils exigeaient, avant de
se livrer, des garanties autres que celles que leur offrait l’inter-
médiaire dont se servait M. de Vermont. Jacquet fit dire au
chef des Chasseurs des bois qu’il désirait avoir une conférence
avec lui, mais qu'il ne pouvait sortir du bois sans se placer entre deux dangers également imminents : l'un consistait à être pris par les chasseurs et à être fusillé ou pendu; l’autre, venant de ses propres soldats, grandirait encore plus dans la
supposition d’un sauf-conduit qui le mettrait à l'abri du côté des chasseurs, car ce sauf-conduit. éveillerait les soupçons.
de ses compagnons, qui, sans aucun doute, le mettraient à mort, s'ils pouvaient soupçonner son intention de les abandonner, conséquemment d’être traître à leur cause. La conclusion de Jacquet était que, puisqu'il ne pouvait aller à M. de Vermont, la conférence aurait lieu si M. de Vermont voulait venir à lui. En conséquence, il lui proposait un rendez-vous dans le bois, sous la condition que de part et d’autre on S'y rendrait seul, sans suite ni escorte.
M. de Vermont accepta! |
Le lieu du rendez-vous était indiqué, un gros arbre : à l’en-
trée du bois; l'heure, minuit. Arrivé au pied de l'arbre, le,
commandant des ‘chasseurs n’y trouva personne. Après quelques instants d'attente, il commençait à s'impatienter et à croire qu’il s'était trompé sur le lieu du rendez-vous ,! lors-
qu’un homme tomba à ses pieds, en sautant de l'arbre: c'était
Jacquet qui s’y était caché pour s'assurer que M. de Vermont viendrait seul au rendez-vous. Un traité fut conclu sur parole,
par lequel Jacquet consentit à recevoir un passe-port.pour
sortir de la colonie. |
Le commandant des chasseurs avait Dés pendant un moment, pouvoir non-seulement détacher Jacquet des révoltés, mais encore l'employer, comme intermédiaire, pour