‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 109 sur 123 · NE V · texte numérisé non relu

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vraie, on les avait fait descendre de cette haute région pour les proscrire en masse. Une fois lancé sur cette pente, on ne s’arrêta plus : on renouvela contre eux, en faveur des blancs, cette vieille ligne de démarcalion, qui les condamnait à un ilotisme perpétuel aussi injuste qu’impolitique. Pourtant parmi les hommes de couleur il y avait à faire d'honorables exceptions. Pourquoi faut-il que ces exceptions n'aient pas. été des motifs assez puissants pour déterminer les hommes du pouvoir à se maintenir dans les idées dont la révolution paraissait avoir fait la conquête à toujours! Rétablir des castes, c’était raviver des haines mal éteintes et semer un antagonisme qui devait croître et porter des fruits amers. Les gens de couleur, en général, orgueilleux et vains, profondément jaloux des blanes, peut-être parce que l’on accordait aux blancs ce qui leur était refusé, devaient nourrir dans leur cœur le désir de recouvrer ce qu’ils avaient perdu, et même de profiter de la première occasion. Cela est conforme à la nature de l’homme.

En dehors des noirs et des mulâtres, on pouvait compter quelques blanes auxquels le nouvel ordre de choses avait ravi des positions acquises au milieu du trouble et du dévergondage des idées, partant regrettant le passé. De ce nombre était Barsse, créole de la Guadeloupe et ancien commissaire du Gouvernement à Sainte-Anne. Bientôt vint se joindre à lui Millet de la Girardière, colon de la Martinique, ancien militaire et chevaiier de Saint-Louis. L'âge n’avait pu calmer les passions de ce vieil officier, qui semblait se complaire dans le trouble et l'agitation. Presque septuagénaire, il venait de se faire chasser des lieux de sa naissance. Réfugié à la Guadeloupe,

la communauté des idées le rapprocha de Barsse, et bientôt :

s'établit entre eux une intimité fâcheuse pour l’ordre public. Barsse et Millet de la Girardière unis, s’associèrent Jean Barbet, natif d’Antenac, en Gascogne, laboureur, par cela touchant au peuple chez lequel il avait de nombreux amis et une grande

influence. Il put promettre tout d’abord le soulèvement à jour |

fixe des communes du Moule et de Saint-François. Cependant la partie de la Guadeloupe proprement dite était

paisible, surtout dans le voisinage de la Basse-Terre. Là, il y avait eu une lutte acharnée et des crimes qu'on avait cru devoir punir d’une facon à glacer d’épouvante. Ceux des révoltés qui n'avaient pas péri dans les combats, avaient-été déportés ou livrés aux bourreaux. Le tribunal spécial, par ses exécutions de chaque jour, continuait à répandre la terreur. Il n'était donc pas à redouter que de ce côté la population songeàt à se mettre en état de rébellion. Mais la Grande-Terre était placée, dans d’autres conditions. Là, en dehors de laffaire du camp Leroux , et sauf les noirs en petit nombre qui s'étaient joints à la bande d’Ignace, la population n’avait pris aucune part à la révolte. Éloignée des événements accomplis, elle ignorait les châtiments terribles infligés à la rébellion et aux crimes. Elle était donc entière, avec tous ses regrets, rien jusqu'alors n'étant venu comprimer avec violence le sentiment qui devait vibrer au fond de son cœur, en comparant ce qu'elle était avec ce qu’elle avait été. Elle se taisait toutefois, mais il ne fallait qu’une étincelette pour l'enflammer et allumer une conflagration générale.”

Le moment d'ailleurs paraissait parfaitement choisi pour le succès d'un soulèvement. Les hôpitaux étaient encombrés de malades, et une effroyable mortalité décimait chaque jour les restes de la petite armée d'expédition de Richepance. Comme Toussaint-Louverture, les partisans de la révolte comptaient sur le climat pour vaincre nos valeureux soldats. Pour eux, la bataille se livrait et devait se gagner dans les ambulances. Les militaires le savaient et s’en indignaient. Aussi ,.après les manifestations armées de la Baie-Mahault et, de Fleur-d'Épée, voyant à l'hôpital de la Pointe-à-Pitre la mortalité prendre des proportions encore plus formidables, ils ne voulurent plus l’attribuer à une cause naturelle, ils crurent au poison! Mais comment constater la présence d’un poison, peut-être végétal, administré à des hommes déjà atteints de la fièvre, de maladies inflammatoires? Entre l'absence d’une preuve et une conviction intime, entière, profonde, que faire et à quoi se résoudre? Grande devait être l'anxiété de ceux qui se croyaient empoi-

sonnés, où supposaient devoir l'être bientôt, à la première entrée à l'hôpital. |

Il fallait sortir de cette situation intolérable. L'on s’arrêta à un acte qui fait tressaillir, — manifestation d’une justice terrible ou d’un crime épouvantable : tous les infirmiers furent appréhendés et fusillés! Ces malheureux venaient-ils en effet en aide à la fièvre Jaune au moyen du plus lâche des crimes? Le doute est tout ce qu’il est possible de se permettre. Quoiqu'il en soit, le nombre des morts qui était journellement de sept à huit, tomba, immédiatement après cette cruelle exécution, à trois, à deux et souvent à un seul!!! |

Nous tirons l’assertion de cette diminution dans les décès d'une proclamation du général Ménard, expliquant à l’armée les événements de Sainte-Anne. Ce général disait :

« Chacune de ces époques a démontré un plan qui n’appar- « tient point à des idées communes, telles que celles qu’on « peut supposer à des hommes peu instruits et auxquels on a « laissé KR ressource du pardon, s’ils veulent se rendre. Ce « n’est qu’à un génie implacable, cruel, mais prévoyant, qu’il « est possible d'attribuer ces approvisionnements de munitions « de guerre trouvées en abondance, et de fabrication toute « récente, dans les bois et les marais de la Baie-Mahault; ces « uniformes neufs avec lesquels les brigands ont paru sous « Fleur-d'Épée; cette différence du nombre dés morts à l’hô- « pital militaire de la Pointe-à-Pitre, avant ou après que les « infirmiers ont été fusillés : il était journellement de sept à « huit; il n’a plus été depuis que de deux ou trois, souvent < d’un seul... »

Une autre circonstance enhardissait les conspirateurs.L'homme est ainsi fait : il croit toujours pouvoir triompher de celui qu'il a vaincu une première fois. Richepance n’était plus: Au héros de Hohenlinden avait succédé Lacrosse, emprisonné le 24 octobre et renvoyé de la colonie le 6 novembre. » Ne tenant pas compte des faits accomplis, les conspirateurs

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pensaient pouvoir renouveler ce qui avait été tenté avee succès il n’y avait pas une année entière.

C'était chez Barsse qu'avaient lieu les réunions des chefs du complot. Fermier de l'habitation Gassien, appartenant aux . héritiers de Vipart, sa demeure, placée sur les confins de Ja commune de Sainte-Anne et touchant aux communes du Moule et de Saint-François, était admirable comme point central pour qu'il püt agir sur les trois communes à la fois. Depuis plusieurs semaines les conspirateurs préparaient leurs moyens. A force de soins et de persévérance, ils étaient parvenus à rassembler, en quantité suffisante, des armes, de la poudre et des balles. Pour ne pas éveiller les soupçons, les fusils étaient apportés un à un, en plein jour, à la suite d’une chasse; ils étaient plutôt laissés qu'apportés; les balles venaient dans de petits sacs, la poudre dans des bouteilles.

Peu de personnes étaient initiées dans le secret de la conspiration. Redoutant une indiscrétion, les chefs avaient seuls tout combiné, tout préparé, certains d’ailleurs d’avoir assez d’adhérents le jour. où ils lèveraient l’étendard de la rébellion. Avec les trois chefs blancs, on comptait les mulâtres Yves, Louis Bureau, Jean Gautier, René Gayan et Louison Bourk ; les nègres Hippolyte, Édouard et Jean, celui-ci domestique de Barsse. Les autres nègres de l’habitation ne furent prévenus qu’au dernier moment.

Le nègre Édouard, du Gosier, exercçait une influence énorme sur lés nègres et même sur les mulàätres de sa commune. C'était le même qui avait contribué à faire soulever le Gosier le 12 mai. IL avait une agilité, une force corporelle et une résolution de caractère qui imposent tout d’abord et ne manquent pas de placer à la tète des autres l’homme qui les possède et qui veut

- en user.

La levée de Hondiers de la Baie-Mahault et de Fleur-d'Épée, arrivée peu de jours avant Ja grande manifestation de Sainte- Anne, et qui fut aussitôt comprimée, n’était-elle qu'une ramification de ce qui se tramait à Sainte-Anne, ou bien ces différentes affaires furent-elles le résultat de conspirations distinctes

et séparées, marchant parallèlement et à l'insu les unes des autres? L'instruction faite hâtivement, par les membres d’un tribunal spécial, n’a rien révélé à cet égard. Le fait cherché n'était que celui de la révolte matérielle, et aussitôt qu'il était trouvé les juges s’arrêtaient., Quoi qu’il en soit, dans ces révoltes, tout a indiqué une organisation, un plan, des moyens de succès préparés à l'avance.

Les chefs de la conspiration pensant avoir tout disposé pour la réussite de leur audacieuse et barbare entreprise, Barsse ne voulut pas que sa femme assistàt au drame qui allait s’accomplir. Le 6 octobre, dans l'après-midi, il l’envoya avec son enfant passer la nuit dans le bourg de Sainte-Anne. Le soir, Barsse assemble les hommes de l'atelier de l’habitation de Vipart et leur fait part du complot. Tous l'embrassent avee enthousiasme et se montrent prêts à marcher. On les arme. On confie le drapeau au nègre Hyacinthe et l'on part. Barsse, un blanc, est à la tôte de cette bande, qui, élevant les fusils, brandissant les sabres, marche aux cris de : — Mort aux blancs! Mort aux militaires français!

Elle se rend d'abord sur l'habitation Arsonneau. Les propriétaires égorgés , la bande se recrute des assassins de l'atelier. Après avoir ainsi parcouru quelques habitations, massacrant les proprictaires ou les géreurs, se grossissant des malfaiteurs

de chacune de ces habitations, la bande principale se divisa en

plusieurs afin d'étendre la révolte avec rapidité et d'en finir plus vite avec les blancs. Cependant avant de se séparer, les insurgés s’élaient donné rendez-vous au Poirier de l'habitation Gissac. Ces différentes bandes visitèrent vingt habitations, massacrant, égorgeant sans pitié tous les blancs qui leur tombaient sous la main. Vingt-trois de ces infortunés, parmi lesquels on comptait quelques femmes, tombèrent sous les coups des assassins. Dans cette nuit terrible, les meurtriers ne se contentèrènt

pas d’égorger leurs victimes : ils exercèrent sur leurs cadavres

des actes qui tenaient de la sauvagerie ou de la rage: Les corps des époux Liard furent hachés en morceaux si menus que le lendemain, pour leur donner la sépulture, on fut contraint

= Aie

d'en rassembler les parties éparses et de les déposer dans des paniers. M. Beauvallet portait des anneaux , selon l'usage de ce temps : afin d'avoir ces bijoux, le nègre Timothée lui coupa avec son sabre le bout des oreilles. Rendus sur l'habitation Bourgoin, les assassins se mettent à l'œuvre pour enfoncer la porte de la maison principale. Réveillé par le bruit, M. Boursoin entr'ouvre une fenêtre du premier étage, et, à la vue des brigands, comprend le sort qui l'attend. Pourtant au milieu d'un groupe, ayant aperçu le mulatre Diondon, son chef d’atelier, il lui crie de sonner la cloche, afin d'appeler du secours. — Oui, oui, répond Diondon, attends. — Diondon va chercher une pince en fer pour enfoncer la porte. M. Bourgoin est massacré. Son fils recoit de nombreuses blessures, il tombe. Les assassins le croyant mort se retirent. Après leur départ, quelques noirs, qui n'avaient pas voulu s’incorporer dans la bande des brigands, se transportent dans la maison et remarquent que le jeune Bourgoin respire encore. Dans l'impossibilité. où ils sont de le secourir, de panser ses nombreuses et profondes blessures, ils prennent la noble et courageuse résolution de le transporter au bourg de Saint-François. Le plaçant sur un brancard, ils se mettent en route. Par malheur, il fallait passer sur l'habitation des héritiers de Vipart, demeure de Barsse et foyer de l'insurrection. Rendu là, le cortége est arrêté par une bande de cannibales. Ces forcenés, apercevant le blessé, l'arrachent de son brancard et achèvent de l'égorger, Une courageuse fille, nommé Christine, faisant partie du cortége, s’oppose à cet abominable assassinat et paie de sa vie sa noble et vaine résistance. s

Durant le cours des assassinats, le nègre Hippolyte se faisait distinguer par sa férocité. Il sollicitait la faveur de porter les premiers coups. Un fait digne d’être noté, c’est qu'il n’y eut sur les habitations nul dégât, nul incendie. Après le massacre des blancs, on enlevait l'argent, les bijoux et les armes ; on enrolait les nouveaux assassins, on sellait les chevaux et l'on partait pour aller renouveler sur une autre habitation les mêmes scènes, les mêmes horreurs. Mais les demeures ctaient respectées,

comme si de nouveaux hôtes dussent venir bientôt bee és place de ceux qu’on égorgeait.

En énlevant ainsi les chevaux de chaque habitation: es brigands finirent par avoir de la cavalerie. Sur thabititiôn Lasouche, deux bandes se rencontrèrent et présentérent un effectif de quatre-vingts hommes dônt soixante fantassins et vingt cavaliers. Un conseil ayant été tenu, on arrêta d'attaquer à l'instant

le bourg de Sainte-Anne que l’on espérait surprendre. La con-

quête de ce bourg, s’il n’était surpris, offrant des difficultés, Barsse passa prendre Millet de la Girardière, et lui donna, en sa qualité d’ancien militaire, le commandement des forces réunies. Mais le bourg ne devait pas essuyer une surprise, gràce au mulâtre Emmervy Labranche.

Au milieu de tant de scènes d'horreur, l'esprit aime à se reposer sur des actes de courage, de dévouement et de générosité. On aurait compté un bien plus grand nombre de victimes si une foule d'habitants n’avaient été prévenus. M. Labarte Sainte-Foy dut la vie à son domestique Phüippe. Sur l’habitation Lasouche, où presque tous les nègres de l'atelier s'étaient enrôlés sous la bannière des assassins, Pierre-Francois, loin de vouloir suivre cel exemple, a horreur des atrocités qu'il voit commettre. On veut l’entrainer, mais il se sauve et va prévenir M. Saint-Alarv. Ce planteur, en même temps qu'il pourvoit à sa sureté, écrit un billet à M. Claret, son voisin, et c’est Pierre- Francois qui recoit la mission de le lui porter: Au lieu de se rendre directement près de M. Claret, il va réveiller le nègre Goudon dont la bravoure et la belle contre avaient été déjà remarquées à l'affaire de Baimbridge. I1 lui conte ce qui se passe. Goudon aussitôt va réveiller son maître. Le cheval de M. Claret lui est amené; mais, avant de se mettre à l'abri, äl veut avertir les habitants du Port-Land du danger qui:les menace, et c'est encore Pierre-François à qui il donne cette mission de confiance. Mais ce brave citoyen. a déjà fait plu-

sieurs courses à pied, il est fatigué; Goudon a un‘cheval, il

le lui donne, Pierre-François et Goudon, deux nobles cœurs, Pierre-François surtout que nous aurions aimé à voir ré-

compenser par un don encore plus éclatant que celui de la liberté. | Nous l'avons dit : sans Emmery Labranche le bourg de Sainte- Anne-était surpris et ses habitants auraient été probablement égorgés. Quelques chefs des assassins s'étaient rendus chez lui pour tâcher de l'embaucher : il feint de les écouter, d’entrer dans leurs vues, mais trouve le moyen de s'échapper et en toute . hâte va donner l'éveil aux habitants du bourg. Plus tard, des brigands , furieux de. la conduite d'Emmery Labranche, eurent l'extrême audace de le dénoncer comme l’un de leurs complices; d’accuser, en outre, lui et sa femme d’avoir reçu en dépôt tout l'argent enlevé sur les habitations. Le croirait-on ! cette fausse et abominable accusation faillit triompher : Emmervy Labranche fut arrêté! Pour l'honneur de l'espèce humaine, hâtons-nous de dire que la commune de Sainte-Anne tout entière se souleva -etprotesta contre l'arrestation de ce brave et généreux citoyen. Ce n’était pas la prison qui était due à Emmery Labranche, mais une récompense. Il en obtint une qui peut-être alors eut un certain prix à ses yeux. | Prévenus, les habitants du bourg s'arment et se réunissent. Quelques hommes de couleur se joignent aux blancs, notamment Emmery Labranche et Février (de la Martinique), celui-ei ayant servi huit ans dans la force armée de la Guadeloupe. IL s’agissait de la vie ou de la mort. M. d'Estrelan se met à la tête des habitants et organise la défense. Les hommes les moins valides, mais pourtant: bien armés, avec les femmes et les enfants, se placent, après les avoir barricadées, dans les maisons les plus susceptibles d’être défendues. Les autres campent sur la place de l'Église. Dans celte situation, on attend les brigands, chacun résolu. à vendre chèrement sa vie. Ils ne tardèrent point à se montrer. Leur premier soin fut de se rendre à la prison et de relàcher les détenus qu’ils considéraient comme des recrues. Le combat s’engagea. IL durait depuis quelques instants sans grands résultats; l'obscurité de la nuit faisant tirer au hasard, peu de coups portaient. Les rebelles s'étaient postés dans une rue qui débouche sur la place de

l'Église. Février eut l'idée de prendre avéc lui quelques hommes déterminés, de faire un circuit, de s'emparer d’uné rue débouchant dans celle où étaient les brigands, et de les attaquer en flanc tandis que les hommes restés sur la place de l'Église les atfaqueraient de front. Ce mouvement eut un plein succès. Les rebelles ne tinrent point et furent mis en déroute.

A ce combat, Barsse avait eu le triste courage d’user de son

influence et même de la contrainte pour forcer à le suivre Jean-Pierre Brevet, son beau-frère et son pupille, un enfant n'ayant pas encore quinze ans. À la première décharge, les aissantes des maisons volant en éclats, et un fragment frappant au bras ce jeune homme inexpérimenté, il se crut blessé. Barsse avail reçu une certaine éducation. Sans être riche, il possédait des moyens d’existence. Il avait une jeune femme, un enfant presque nouveau-né ; il risquait tout cela, y compris sa réputation, son honneur; il assistait à des scènes que son cœur, son intelligence du moins devait réprouver, et pourquoi? pour acquérir un peu plus de richesses, ou.un peu d'autorité. Les rebelles comprenaient l’importance d'être maitres de Sainte-Anne, afin d’avoir un point d'appui. Ayant réuni de nou- “elles forces, le lendemain, en plein jour, à dix heures du matin, ils eurent l’audace de venir tenter une nouvelle atta-

que. Mais cette fois ils n'avaient à leur tète ni Barsse, ni Millet

de la Girardière, et cette attaque, moins sérieuse que celle de la nuit, fut repoussée. |

Dans la commune du Gosier, laquelle est limitrophe de célle de Sainte-Anne, Édouard, dans la même nuit, avait levé l’étendard de la révolte. Par une circonstance heureuse pour les habitants, il n’avait mis ses assassins en campagne qu’un peu

plus tard que ceux de Sainte-Anne; de sorte que les proprié-

taires prévenus eurent le temps de pourvoir à leur sûreté. Et puis Édouard dédaignait de faire par lui-même des expéditions qui avaiént pour objet l'assassinat de quelques blanes et l’enlèvement des'armes et des chevaux.

Grâce à l'attitude des milices du Moule et de Saint- Frnçôl

et des forces qui y furent dirigées immédiatement, l'esprit de

révolte fut contenu et ne se propagea point dans-ces deux communes. Cependant, le lendemain de l'affaire de Sainte-Anne et malgré les précautions prises, Jean Barbet espérait encore le. soulèvement du Moule, 11 fut apereu coulant des balles. Le massacre du Moule était si bien arrêté qu'après l'assassinat du sieur Keryves, Sa femme étant cachée dans une case éloignée et se montrant effrayée, des nègres lui dirent : < Pourquoi. « craindre? Tout est fini à Sainte-Anne. A ce soir le tour du « Moule. »

Après le grand assassinat de Sainte-Anne, les révoltés tinrent encore la campagne pendant quelqués jours. On ne put les disperser que par la force. La plupart des chefs furent pris, quelques-ups après avoir été blessés. Ceux qui, dans les premiers moments, purent se soustraire aux poursuites, étaient chassés comme des animaux malfaisants. Barsse était parvenu à se sauver et se tenait caché dans la commune du Moule. Un soir,

succombant de fatigue et de besoin, manquant de nourriture, il se présente sur l'habitation de M. Larmony, l’un de ses amis. Ce propriétaire ayant été averti, saute sur son fusil chargé à postes, en d’autres termes avec des fragments de balles, court à sa rencontre, l’aperçoit et fait feu. Le proscrit, qui venait se rendre, disparait dans l’obscurité. Toutes les recherches pour retrouver sa trace furent infructueuses. On le veilla toute la nuit. Au jour, on le trouva couché sous un arbre. Il se laissa saisir sans opposer la moindre résistance, sans tenter de fuir. Il demanda même, comme une grâce, qu'on voulut bien lui ôter ce qui lui restait de vie. On constata qu'il avait une blessure au poignet gauche, trois à l’avant-bras droit, deux à la cuisse droite, plusieurs au bas-ventre et quelques autres sur différentes parties du corps. Ces blessures peu dangereuses avaient été faites avec des postes. Barsse, lié et garrotté, fut conduit à Sainte-Anne. . Les crimes avaient été grands : le châtiment fut peut-être encore plus terrible. Le Capitaine-général s'était rendu immédiatement de sa personne sur le théâtre des événements. Le 20, étant au Moule, sur l'habitation Maupertuis, il prenait un arrêté pour établir à Sainte-Anne un tribunal spécial. Quel-

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