‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 111 sur 123 · PILLET · texte numérisé non relu

PILLET

SANS TL NEA

exécuter les uns et renvoya les autres au tribunal spécial, alors siégeant à la Basse-Terre. Ce commandant n'avait pas encore subi l'arbitraire. S'il fût dejà de retour des pontons anglais, d'où il a rapporté un livre, il est probable qu'il eût tenn une conduite beaucoup plus réservée. |

Jean Barbet n’atténdit pas sa condamnation. Il devait comparaître au tribunal le 51 octobre. Lorsqu'on ouvrit sa prison pour le conduire devant ses juges, on le trouva mort. Il s'était dérobé au supplice par le suicide. Les deux pieds enferrés, les bras liés, mais d’une facon assez lâche pour qu'il ne füt pas à la torture, une corde lui passant autour du corps afin qu'il ne püût ni se retourner ni toucher avec la main les nœuds de la corde, il trouva le moyen d'ôter ses bretelles et de se pendre en se servant de l’anneau en fer fixé à la muraille, et auquel ses liens étaient attachés. Pour accomplir ce suicide, il fallut une force inouïe de volonté, car il ne put l’opérer qu’étant accroupi, les pieds touchant la terre.

Ce fut le 2 novembre que Barsse et Millet de la Girardière parurent devant le tribunal. Avant l'audience, Gaterau écrivait au commissaire du Gouvernement de la Pointe-à-Pitre

« Le tribunal vous invite à faire dresser de suite un échafaud « sur la place de la Victoire, propre à faire rompre des assas- « sins qui vont être incessamment exécutés à la Pointe-à-Pitre. « Il convient aussi que vous vous munissiez de quelques cordes « de bois pour en faire brûler quelques autres. »

Barsse fit un aveu complet de sa participation à la révolte. Mais Millet de la Girardière, malgré les témoignages qui l’accablaient, se renferma dans un système absolu de dénégation. L'un et l’autre furent déclarés coupables et condamnés, Voici la condamnation. Destinée à punir le crime, elle ressemble à un crime.

« Considérant que ce nouvel attentat, supposant un système « suivi d’égorgement général de tous les blanes de la colonie,

«< est de nature à provoquer un genre. de supplice qui donne « l'exemple le plus terrible d'un châtiment qui RUN en im- « poser aux brigands de toute couleur , | « Condamne Pierre Barsse à être rompu et brûlé vif sur la

« “he de la Victoire à la Pointe-à-Pitre; ordonne qu'il sera à « cet effet dressé un échafaud sur ladite place , où il sera exposé « pendant trois heures sur la roue.

« Condamne Millet de la Girardière à être exposé vivant « dans une cage en fer qui sera à cet effet dressée sur la même « place de la Victoire, de la Pointe-à-Pitre, jusqu à ce que « mort s’ensuive. » |

. Le révoltant supplice de la cage de fer.avait été imaginé par les Anglais comme moyen d'intimidation et de terreur contre ceux de leurs esclaves coupables de grands forfaits. Mais peu importe l'inventeur des supplices inhumaïins et barbares, les coupables sont ceux qui s’en servent. Le supplice de la cage de fer, peu connu, mérite d’être décrit.

Une cage en fer dé sept à huit pieds carrés, à claïre-voie, est exposée sur un échafaud. On y renferme le condamné placé à cheval sur une lame tranchante, les pieds portant dans des étriers. Des liens, disposés d’une certaine façon, en maintenant le corps et chacun des membres du patient, empèchent qu'il ne puisse tomber autrement que perpendiculairement, à cheval sur la lame. Pour éviter les atteintes de la lame, le malheureux, voué à ce supplice, est obligé de tenir les jarrets continuellement tendus. Bientôt le défaut de nourriture, la privation de sommeil, la fatigue des jarrets toujours tendus font que le patient tombe sur la lame; mais, selon la gravité de la blessure et l'énergie du condamné, il peut se relever pour retomber encore. Afin de rendre cette mort pluseruelle, on place devant celui qui doit la subir une petite table sur laquelle on pose un pain et une bouteille d'eau auxquels, nouveau Tantale, il ne peut toucher. Cette affreuse torture n’a pas une limite fixe et peut durer un jour ou deux.

La cruauté dans les exécutions n’atteint jamais le but auquel

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on tend, tout au contraire elle efface l'effet moral de la condamnation, en changeant en pitié pour le condamné le sentiment de juste indignation que l’on doit éprouver pour le criminel. Les juges savent cela et pourtant, longtemps encore, lorsque le délit ne sera pas parfaitement défini et que la peine sera laissée à l'arbitraire du magistrat, les tribunaux commettront de semblables méprises.

Selon le vœu du jugement, Barsse fut exécuté le 3 novembre 4802, à cinq heures après midi.

Mais l'exécution de la condamnation prononcée contre Millet de la Girardière n’était pas chose aussi facile. Le jugement avait ordonné l’exécution dans les vingt-quatre heures, non-seulement, dans ce court délaï, il était d’une impossibilité matérielle de confectionner l'instrument du supplice, mais encore il ne se trouvait pas, dans la ville de la Pointe-à-Pitre, d'ouvriers assez habiles pour construire la cage dont il n’y avait pas de modèle. Cependant le temps pressait, car Millet de la Girardière, âgé de 69 ans, déjà affaibli par près d’un mois d’un genre de détention qu’on trouverait barbare s’il w’était comme perdu au milieu de faits plus barbares encore, voulait se soustraire à l'horrible supplice qu’on lui préparait. Ne pouvant y parvenir autrement, il avait pris la résolution de se laisser mourir de faim. Plus de quarante-huit heures s'étaient écoulées depuis la condamnation, on était au 4 novembre et on ne savait encore à quoi se résoudre. Le général Ménard, consulté, conseillait aux juges de changer le dispositif du jugement, de se contenter, comme pour Barsse, de la roue et du büchér (1). Une circonstance vint tirer tout le monde

(1) Le commissaire du Gouvernement Gaterau, par la nature de ses fonctions, ne pouvant se déplacer, l'exécution de la condamnation touchant Barsse et Millet de la Girardière fut confiée à deux juges du tribunal, les capitaines Aubert et Travest. Le lendemain de leur arrivée à la Pointe-à-Pitre, ils écrivaient au tribunal :

« Pointe-à-Pitre, le 4 novembre 1802.

« Aux membres du tribunal spécial, siégeant à Sainte-Anne. « Nous sommes arrivés hier sur les neuf heures du matin, et les con- INT. 27

d'embarras : le 6, Millet de la Girardière fut trouvé mort dans sa prison. On a cru généralement que d'anciens amis, des personnes alliées à sa famille, avaient réussi à lui faire passer du poison. Mais le peuple, toujours ami du merveilleux, donna carrière à son imagination; parce que Millet de la Girardière portait un nom pompeux et qu’il était de Ja Martinique, on voulait qu'il fût parent des de la Pagerie. Ce point établi, on disait que le Gouvernement local n'avait pas pu souffrir qu’un allié du Chef de l'État périt sur l’échafaud et d’une manière si ignominieuse; comme si, dans cette supposition, il n’aurait pas été beaucoup plus simple d’ensevelir la poursuite et d'empêcher la condamnation! Les absurdités, les impossibilités n'arrêtaient point. On annonçait, comme une certitude, que la mort de Millet de la Girardière était le fait de l'Administra-

« damnés Barsse et la Girardière ne l’étaient point encore. Ils n’ont été transférés du bord de la goélette à la geôle qu’à une heure après midi. L’exécution de Pierre Barsse a eu lieu sur la place de la Victoire sur les cinq heures.

« Nous croyons devoir vous faire part des difficultés qui se présentent et qui feraient trainer en longueur l’exécution de Millet de la Girardière. Sur le rapport du commissaire du Gouvernement, qui a mis en réquisition les ouvriers pour travailler à la cage de fer, elle n'est pas encore commencée, attendu qu'il ne s'en trouve pas un qui puisse diriger cet ouvrage. Nous avons fait part de ces inconvénients au général Ménard , qui nous a engagés à vous en instruire , et nous croyons devoir y joindre ses observations. La première, que Millet de la Girardière, déjà d’un âge avancé et ne voulant rien prendre, pourrait éviter vivant l’exécution de son jugement ; que d’ailleurs la cage de fer ne peut être faite que dans deax jours au plus tôt, et les jugements doivent être exécutés dans les vingt-quatre heures. Il eroït que la roue et le feu font une impression assez forte, et que, sans inconvénient, le dispositif et le prononcé du jugement relatifs 4 à la Girardière peuvent être changés.

« Quant à nous, nous attendons votre décision à ce sujet et nous serons toujours d'accord avec ses résultats. Veuillez nous en faire « part de suite.

« Nous vous saluons avec respect.

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« J.F. TRAVEST, AUBERT.. »

tion. On faisait mieux : on désignait le genre de mort et l'homme qui avait été employé à l'exécution dans le cachot. On disait que Riffaut, commissaire du Gouvernement à la Pointe-à-Pitre, avait, pendant la nuit, étrangle le condamné avec une servietle. Causant avec des vieillards, nous n'avons pu leur retirer de la tête cette étrange pensée. C’est en vain que nous leur expliquions que le cadavre de Millet de la Girardière avait été exposé, vu par tout le monde; que s’il avait existé extérieurement des traces de mort violente, d’une strangulation, on s’en serait aperçu; que les hommes de l’art, appelés pour constater le genre de mort et l’état du cadavre, n’ont trouvé aucune lésion extérieure ni intérieure; que, conséquemment, Millet de la Girardière n'avait pu mourir que par suite de la privation de nourriture, ou à l’aide d’un poison végétal, qui n’a laissé aucune trace; le raisonnement n'a pu les convaincre : il a fallu les laisser dans leur folle-erreur (1).

On ne continua pas moins la confection d’une cage en fer ; mais elle ne fut pas faite sur le modele que nous avons décrit. On lui donna la forme d’une guérite, deux mètres de hauteur

(1) Voici le rapport du docteur Le Blanc :

« Aujourd'hui 6 novembre 1802, moi, Louis Le Blanc, chirurgien en chef de l'hôpital militaire de la Pointe-à-Pitre, appelé par le commissaire du Gouvernement près le tribunal spécial, à l'effet de constater la mort d’un détenu dans un des cachots de la geôle, et requis en même temps de rechercher les causes de cette mort, ai procédé à l'ouverture du cadavre de la manière suivante. Après un examen soigneux de l'extérieur du corps sur lequel je n’ai irouvé aucune trace de violence, et qui était gisant sur le plancher, la face contre terre, les mains menottées derrière le dos, les fers aux pieds, j'ai ouvert le crâne et trouvé tous les vaisseaux du cerveau dans un « état d’engorgement manifeste; deux cuillerées de sérosité sanguino- « lente remplissaient les ventricules latéraux. Les capacités de la poitrine et du bas-ventre, ouvertes et examinées, ont été trouvées dans l’état suivant : les poumons volumineux et gorgés de sang ; l'estomac et les intestins vides et sains.

« D’après l'exposé ci-dessus, on peut attribuer la mort de cet individu à la raréfaction de l’air du cachot dans lequel il était enfermé et au méphytisme qu’y occasionnait le voisinage des latrines de la geôle. »

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sur un mètre de largeur et autant de longueur. Elle était traversée au milieu non par une lame tranchante, mais par une barre de fer de forme ronde. Dans le système de cette cage} le . patient devait être placé à cheval sur la barre de fer et mourir simplement d’inanition. Afin de la faire servir d'épouvantail, on l’exposa au haut d'un mät planté sur la place du Marché.

Ainsi, des trois blancs qui avaient pris une part active au complot un seul put être exécuté. Quant au jeune Pierre Brevet, on trouve dans le jugement qui le concerne le considérant suivant :

« Considérant que Jean-Pierre Brevet, blanc, quoique con- « vaincu d'avoir marché avec les rebelles à l'attaque de nuit « du bourg de Sainte-Anne, dans la nuit du 6 au 7 octobre « dernier, est néanmoins excusable, étant suffisamment prouvé « que le condamné Barsse, son tuteur, a abusé de la faiblesse « de son àäge, en le forçant à marcher avec les brigands; « qu’il est de notoriété publique qu’il s’est échappé aussitôt « qu'il l’a pu de leurs mains, et qu’il s’est présenté le lende- « main au jour chez le commandant militaire pour lui déman- « der des armes contre les brigands. »

Cependant il fut placé sous la surveillance du commissaire du Gouvernement, avec défense d’habiter jamais la commune de Sainte-Anne. Indépendamment du reproche qu’on lui faisait de s'être trouvé à l'attaque du bourg de Sainte-Anne, on l’accusait encore d’avoir eu connaissance des conciliabules tenus chez Barsse et de ne les avoir pas dénoncés.

Élisabeth Brevet, femme Barsse, âgée de 24 ans, comparut aussi devant le redoutable tribunal, sous la prévention d’avoir été initiée, sans les révéler, à tous les complots de son mari. Cette infortunée, brisée par la douleur, avait peine à se soutenir devant ses juges. Ils la renvoyèrent acquittée: de l’accusation. En nous exprimant de la sorte nous errons évidemment, et ce sont les termes du jugement qui causent notre erreur. Tout en prononçant son acquittement, les juges la mirent sous

la surveillance du commissaire du Gouvernement à Sainte-

Anne, avec injonction de faire de cette commune sa résidence habituelle. Nous ne concevons pas pour cette jeune femme de châtiment plus cruel que la nécessité de résider là où le nom qu'elle portait était en exécration, où elle ne pouvait faire un pas sans rencontrer une chose, une personne qui dût éveiller chez elle un douloureux souvenir, rappeler l’un des faits qui avaient conduit son mari à un épouvantable supplice.

Le tribunal spécial tint sa dernière séance à Sainte-Anne le 4 novembre, puis s’ajourna à la Pointe-à-Pitre où avaient été conduits tous les prisonniers faits au Gosier. Il rouvrit ses séances le 8. Il y avait eu amnistie pour l'affaire du camp Leroux, dispersé si promptement par le capitaine Richaud, mais les auteurs de la nouvelle conspiration appartenant presque tous à la première, on confondit l'une et l’autre dans l'instruction. On constata que le chef Édouard avait établi son camp sur l'habitation Leroux d’où il mettait des patrouilles en campagne pour lui amener les individus qu’il désignait. Il faisait ainsi comparaître’ devant lui des nègres et des mulâtres qu'il

gourmandait de leur lenteur à se joindre à lui. — Eh! quoi, leur disait-il, il faut que je vous envoie chercher ! Vous savez que je suis ici et vous ne vous hâtez pas d’accourir! — L’une

de ces patrouilles surprit le sieur Bélair Maçon au moment où il se lavaitles pieds et allait se coucher. Conduit devant Édouard, ce chef ordonne sa mort et cet ordre s'exécute.

Édouard fut condamné à être rompu et étranglé. Le tribunal ordonnant généralement l’exécution des noirs sur les habitations respectives de leurs maîtres, celle d'Édouard devait avoir lieu sur l'habitation Houda. Le 12 novembre, un détachement de la marine, commandé par le lieutenant Coulaux, et quelques dragons de la milice, furent chargés de le conduire avec six autres condamnés sur l'habitation Barbasse, où devaient les re- -cevoir un autre détachement de marine et les. dragons du Gosier, sous le commandement du lieutenant de dragons Labarrière. Les armes étaient chargées. Les deux détachements firent en effet leur jonction sur l'habitation Barbasse. Au moment de cette jonction, Édouard brise ses liens et s'enfuit. Les hommes

à pied et les dragons se mettent à sa poursuite, mais il prend de l'avance. On craint qu'il ne s'échappe et on lui tire un, deux, plusieurs coups de fusils... Édouard fuit toujours... Il disparait! On chercha dans les buissons, dans les ravins, partout ; ce fut en vain. Depuis, Édouard ne se montra plus, jamais on n’en entendit parler. qu Philippe et Pierre-Francçois furent déclarés libres. A Février et à Emmery Labranche, Lacrosse accorda l'honneur de partager avec les blancs le service de Ia garde nationale. Sans s’en douter, on était dans la bonne voie; ïl n'y avait qu’à y entrer plus avant. Puisque l’on avait jugé nécessaire de rétablir des castes, on aurait dû se servir de celle des hommes de couleur comme d’une pépinière où l’on aurait puisé pour recruter celle des blancs. La bonne conduite, le mérite étant exigés pour passer de la classe des hommes de couleur dans celle des blancs, on aurait déterminé T'émulation au lieu de créer l’antagonisme; et sans secousse, rien que par la force des choses et du temps, les déux classes se seraient fondues l’une dans l’autre. Mais on aurait dit cela aux administrateurs d'alors qu'ils en auraient trouvé l’idée parfaitement absurde, subversive de l'ordre social. | | |

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