‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 112 sur 123 · CHAPITRE NI · texte numérisé non relu

CHAPITRE NI

Résidence du Capitaine-général. — Arrêtés consulaires touchant les hommes de couleur et les noirs. — La voie ouverte dans la métropole suivie par l'autorité locale. — Jugements iniques. — Nouvelle division di territoire de la Guadeloupe. — Les Commissaires-commandants. — Organisation des tribunaux. — Noms des juges. — Attribution d’un traitement. — Arrêté du 16 décembre 1802 sur les dettes

anciénnes. — Surséance aux poursuites judiciaires. — Injustice. — Nouvel arrêté sur le sursis. — Résiliation, par acte législatif, des baux relatifs aux biens des émigrés. — Arrêté sur les enfants naturels. — Suspension des lois sur le divorce. — Minutes des notaires et des tribunaux. — Commission pour en faire la recherche. — Rareté de la monnaie. — Gourdes coupées. — Fixation des valeurs d’or. — Le doublon. — Erreur de Lescallier. — Le culte catholique. — Réorgänisation. — Serment du préfet apostolique. — L’impôt. — De-

‘mande d’un subside. — Mécontentement. — Projet d’une réunion pour faire entendre des réclamations. — Arrêté des Trois-Magistrats sur l’illégalité des réunions. — Menaces qu’ils font du tribunal spécial. — Cessation des fonctions de ce tribunal. — Condamnations prononcées.— Décisions singulières. — Les hommes envoyés aux Saintes. — Leur vente en pays étrangers. — Le capitaine Narcisse. — Accusation. — Poursuites. — Acquittement. — Anciens soldats envoyés à Brest. — Le commandant Irénée Delacroix. — Spéculations commerciales. — Arrestation du général Ménard. — Déportation. — Proclamation des Trois-Magistrats. — Nomination du général Ernouf aux fonctions de Capitaine-général. — Son arrivée à la Guadeloupe.

Lé Capitaine-général, à son retour de la Grande-Terre où l'avait appelé les affaires de Sainte-Anne, fixa sa résidence à Monrepos, alors spacieuse et agréable maison de plaisance, située à cinq minutes de distance de la Basse-Terre. Cette habitation continua à servir de demeure aux gouverneurs jusqu’en 1812, époque à laquelle lord Cochrane, gouverneur anglais,

Et —

alla prendre possession d’un hôtel.en bois qu’il avait fait cons-

truire à grands frais et au compte de la colonie, dans le bas du Champ-d’Arbaud. La présence du premier chef attirant les autres chefs du pays, on avait vu s’élever, dans le voisinage de Monrepos:et sur les côtés de la route qui y conduit, de délicieuses habitations. Ces constructions comblant la distance, Monrepos s'était rapproché de la ville. Il en avait été pour ce quartier ce qui est pour le Champ-d’'Arbaud. On croit que près du soleil ses rayons sont plus fructifiants. Depuis que le gouverneur s’est établi au Champ-d’Arbaud, la ville s’y transporte. Le coup de vent de 1825, l’émigration de la population et la misère des temps ayant passé sur Monrepos et ses environs, là où furent de somptueuses demeures et de coquettes villas, on ne voit que quelques ruines.

Les arrêtés consulaires, qui arrivaient successivement dans les colonies, montraient quelle était la voie dans laquelle le. Gouvernement de la métropole voulait marcher à l’égard des choses et des personnes de ces pays lointains. L'un de ces arrêtés avait déclaré supprimées et comme non avenues toutes les listes locales d’émigrés; un autre avait donné l’ordre aux propriétaires de retourner sur leurs biens. Enfin, l’arrêté du 16 juillet 4802 portait : « La colonie de la Guadeloupe et « dépendances sera régie à l'instar de la Martinique, de. « Sainte-Lucie, de Tabago ef des colonies orientales, par les « mêmes lois qui y étaient en vigueur en 1789. » Ce n'est pas tout : on alla jusqu’à revenir aux principes de la déclaration du 9 août 1777 : par arrêté du 2 juin 18092, il fut défendu d'amener sur le territoire continental de la République aucun noir, mulâtre, ou autres gens de couleur, de lun et de l’autre sexe. Le nègre ou de mulâtre, qui se rendait de lui-même en France, était arrèté et détenu jusqu’à déportation. On rétrograda encore plus loin. Le 19 février 4805, une circulaire du grand juge, ministre de la justice, nous ramena jusqu’au Code de la Louisiane, en défendant à tout officier de l'état civil de recevoir aucun mariage entre blancs et négresses ou entre nègres et blanches.

Par l'arrèté du 22 octobre 1809, les consuls disaient ensuite quels étaient leurs sentiments sur les événements accomplis dans la colonie. Cet arrêté portait : « La Guadeloupe s'étant « mise en rébellion contre la métropole par le renvoi du « Capitaine-général Lacrosse, le 21 octobre 1801, aucun in- « dividu qui y a été employé, ne peut, depuis cette époque « jusqu’au jour où il a été rétabli dans ses fonctions par le « général Richepance, compter ses grades, emplois ou services « dans cette colonie, soit pour traitement d'activité, soit pour « retraite ou pension de retraite. »

Dans la colonie, on ne néëligea rien pour élargir et consolider la voie que la métropole avait ouverte et dans laquelle on voyait qu’elle voulait s’élancer. La ligne de démarcation entre les hommes de couleur et les blancs que les temps révolutionnaires avaient presque effacée, que Richepance avait commencé à retracer, fut marquée en traits profonds. On montra aux libres, par des actes, que, s'ils formaient une classe intermédiaire entre les blancs et les esclaves, ils touchaient cependant à ceux-ci, tandis qu’une distance infranchissable les séparait de ceux-là. Le blanc fut une arche sainte : malheur à qui y portait la main ! De la part d’un homme de couleur ne pas saluer un blanc était un délit, qui se transformait en crime si cette irrévérence avait été faite à un personnage. On infligeait aux libres, en outre, des châtiments qui, jusqu'alors, n'avaient été réservés qu'aux esclaves. Des propriétaires, pères de famille, étaient condamnés au fouet. Ce fut aux tribunaux spéciaux que l’on confia le soin de mettre à exécution le nouveau code politique et moral. Ils ne faillirent pas à leur mission. Ces tribunaux furent de véritables tribunaux révolutionnaires retournés. |

La demoiselle Batilde Ramsay était une de ces femmes, comme on en rencontre beaucoup aux colonies , au cœur compatissant et bon, qui semblent éprouver un doux plaisir à rendre service, même aux personnes qu'elles ne connaissent point, qu’elles voient pour la première fois. Lors de la révolte contre Lacrosse, la plupart des fonctionnaires blancs de la

Pointe-à-Pitre avaient été arrêtés et jetés en prison. Batilde, sans autre but que de soulager des infortunes, brave le danger dont ést menacé quiconque parait compatir au sort des détenus, se soumet, chaque fois qu'elle entre au fort, aux actes de brutalité et de violence des soldats, et, comme une Providence, arrive dans le cachot. Elle encourage, console les prisonniers, leur apporte des aliments, des fruits, les entoure de tous ces petits soins qu’une mère prodigue à ses enfants. Malades, elle les soigne, les arrache à la mort. Ils étaient privés de toute communication avec le dehors. Batilde ose leur procurer ce qui est nécessaire pour écrire, prend leurs lettres et revient avec les réponses (1). | L'ordre rétabli, les prisonniers furent relaxés. Bien que dispersés, ils gardaient chacun un souvenir reconnaissant des bienfaits de Batilde. Bourée, devenu président du tribunal de Marie-Galante, lui écrivait, à la date du 19 octobre 1802 :

« Je vous envoie, ma chère Batilde, un petit panier d’o- « ranges. Je désire qu’elles vous semblent aussi bonnes que « celles que vous nous apportiez dans notre fétide cachot. »

Batilde Ramsay, marchande à la Pointe-à-Pitre, devait un petit compte au citoyen Jarry, négociant. Giraud fils, son commis, se rend chez cette débitrice, ne la trouve pas et se fâche. La rencontrant dans la rue, il lui montre sa mauvaise humeur et exige le payement immédiat. Sur les observations de Batilde,

(1) Voici une pièce qui fut remise à Batilde par Souliers, le 7 juin 1804. « Je, soussigné, chef d’escadron et commandant militaire à Marie- Galante, certifie que, pendant ma détention dans les cachots de la Pointe-à-Pitre, après l’insurrection du 21 octobre 1802, la nommée Batilde Ramsay m'a donné les soins les plus généreux; qu'elle a procuré à moi ainsi qu'à tous mes compagnons d’infortune des moyens de subsistance ; que son zèle et son humanité l’ont portée à tromper souvent la vigilance des sentinelles, pour nous procurer des secours, « et, notamment, après notre empoisonnement, auquel nous aurions tous succombé sans les remèdes qu’elle parvint à nous procurer.

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