DATES
qu’on a accusé l’Angleterre de vouloir la ruine de nos colonies des Antilles, au prix même du sacrifice des siennes.
Nous savons qu’on avait interné aux Saintes non-seulement les hommes pris les armes à Ja main, mais encore tous les esclaves qui avaient servi dans la force armée depuis l’arrivée de Victor Hugues. Ainsi, avoir aidé à chasser l'ennemi du territoire de la République, constituait seul le crime de plusieurs. Cependant l’opération d'envoyer vendre en pays étrangers ces anciens défenseurs de la patrie ayant eu lieu régulièrement, en vertu des ordres de l'autorité, il n’y avait que la morale, le sentiment du juste et les lois de Dieu qui pussent en être blessés. Mais le public était très-persuadé que le capitaine Narcisse, commandant des Saintes, en dehors de la traite autorisée, en avait fait une clandestine et pour son compte personnel. Ce militaire avait lui-même, par l’imprudence de ses propos, donné de la consistance à l'accusation. Un jour, dans un magnifique festin donné à de nombreux amis, jouant sur les mots noir, — nègre, — et noir, — pièce de monnaie de la valeur de sept centimes et demi, aux félicitations de ses convives il avait répondu : « Pourtant cela ne me coûte qu'un noir. »
D'un autre côté, quelques-uns des noirs vendus avaient été reconduits à la Guadeloupe par leurs nouveaux maitres, au grand mécontentement des anciens qui ne voulaient pas admettre que ces esclaves, dangereux avant leur voyage aux Saintes, fussent devenus inoffensifs après avoir passé par les mains du capitaine Narcisse. Les hommes qui composaient l’Administration de la colonie pensaient autrement : ils croyaient qu’il y aurait danger de remettre ces.esclaves à leurs maîtres, mais qu'eux, administrateurs, pouvaient s’en servir sans aucun péril pour la chose publique. Aussi, ils ne s’en faisaient pas faute : ils tiraient tous leurs valets de la chaîne ou des prisons. Voici une lettre de Bertolio, commissaire de justice, éerite le 25 mars 1803, à Négré, commissaire du Gouvernement :
« Je vous prie, Citoyen Commissaire, de me procurer, parmi « les nègres qui sont à ia geôle ou à la chaine, deux individus
-< qui entendent bien la culture du jardin potager. Je les en- « verrai sur l'habitation des Pères-Blancs.
« Je désirerais aussi en avoir un qui sût bien panser les che- « vaux. S'il s’en trouvait un qui fût dans le cas de me convenir, « je le prendrai chez moi. Je m'en rapporterai entièrement à « votre choix, et vous en aurai bien de l'obligation. »
A l'arrivée du Capitaine-général Ernouf, Narcisse fut poursuivi comnie coneussionnaire. Devant le tribunal spécial, le commissaire du Gouvernement conclut : « À ce que l'accusé « fût condamné à payer la somme de cent mille livres par « forme d'amende, si mieux n'aimait le citoyen Narcisse jus- « tifier par le rapport de toutes les pièces de sa comptabilité, « et des ordres qu’il prétend avoir reçus du contre-amiral « Lacrosse que les nègres qui existaient aux Saintes, lorsqu'il « en a quitté le commandement, fussent les seuls qu’on eût le
« droit d'exiger de lui. »
Narcisse fut acquitté par jugement du 25 juin 1805.
Pour prononcer cet acquittement, le tribunal s'appuya : 1° sur ce que le capitaine Narcisse avait rendu ses comptes au Capitaine-général Lacrosse, qui les avait approuvés; 2 sur ce que le témoignage des esclaves ne pouvait être reçu en justice; 3° enfin sur ce que la déposition des témoins libres n’était pas assez concluante.
IL est des condamnations qui ne flétrissent point et des acquittements qui n'absolvent point. Le public, qui juge toujours. en dernier ressort, n'a pas confirmé la sentence rendue dans l'affaire du capitaine Narcisse. Il a pensé que la première raison donnée par le tribunal n’en était pas une, car dans les comptes qu'avait approuvés le Capitaine-général Lacrosse, il n’a pu être question que des noirs vendus légalement, en vertu des ordres de l'autorité; sur la seconde raison, lui qui ne juge pas d'après des axiomes, mais avec le bon sens, il est resté per-
* suadé que des esclaves qui avaient été vendus et qui venaient rapporter toutes les particularités de cette vente , étaient des témoins sérieux, capables d’entrainer la conviction; quant à