LE IV
de déprédation, d'injustice et de terreur qui avait été érigé pour
que ce système ne comptàt pas encore de longs jours. Quant à la manière de faire des administrateurs, elle se révéla par des tracasseries et par une susceptibilité excessive pour tout ce qui touchait à leur pouvoir et à leur autorité. L'administration centrale, pour faire luire le règne de la loi, pensait devoir traiter avec les autres administrations de maitre à esclaves. Elle cassa avec brutalité un arrêté de l'administration municipale de la Basse-Terre sur la farine de manioc, et força cette même administration à reprendre un secrétaire greffier qui s'était conduit à son égard avec irrévérence et qu’elle avait renvoyé.
Il faut que l'autorité soit bonne à garder, puisque les agents municipaux restèrent en place; mais ils ne tardèrent pas à se venger d’une manière éclatante. IL: y avait à peine cinq semaines que l’administration centrale était en fonctions : tout à coup un fait se révèle à la charge de l’un de ses membres; on apprend que l'administrateur Nison a des goûts dépravés, qu’il aime à jouer avec les enfants; que, notamment, ayant causé avec une petite fille de six ans, il était résulté de l'entretien qu’à un esprit immoral l'administrateur joignait un cérps malsain, Ce fut une bonne fortune pour l'administration municipale. Le moment des représailles était venu. Loin de chercher à assoupir l'affaire, elle fit sonner les cloches, emboucher la trompette et battre la grosse caisse. Jamais tant d'activité et de soin n'avait été apporté à la constatation d’un délit. Le 18 avril, un mandat d'amener fut décerné contre l’administrateur naguère si fier et si hautain. Le zèle malicieux de la municipalité n’empèêchait point d’ailleurs que l'accusation dirigée contre Nison ne fût parfaitement fondée. 11 fut obligé de faire l'aveu de sa faute, comme aussi de ses tentatives pour acheter, à prix d'argent, le silence de la mère de l'enfant.
Une si sale affaire en tous lieux jette de la déconsidération.. et tué dans un pays où, comme à la Guadeloupe, l'esprit est éminemment frondeur. Aussi, à partir de cette époque, ladministration centrale s’enveloppa dans le silence; elle n'eut
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qu'un soin, celui de cacher son existence, afin de conserver à ses membres un titre nominal qui que permit d’émarger d’assez riches émoluments.
Desfourneaux, après avoir procédé à l'installation de l’administration centrale, fit, à la date du 14 mars, une proclamation pour appeler le peuple aux élections. D’après ce document on pouvait croire que les élections avaient une importance bien autre que celle que nous avons fait connaitre ; la colonie allait être sauvée ou en péril, suivant le choix des électeurs.
Les proclamations de Desfourneaux ont, en général, tant d’étendue, qu’il n’est pas possible d'en rapporter une dans son
entier. Voici quelques passages de celle du 14 mars :
« La souveraineté du peuple n’est plus un problème ; les plus « grands philosophes l’ont démontrée, la raison l'a sanction- « née, la constitution l’a proclamée. Près d'elle, et sous l’em- « blème de l'arbre qui croît sous vos yeux, s’élève la liberté. « Ne vous y trompez pas, ce n’est plus cette licence qui ne peut « enfanter que des désastres; c’est la liberté de n’obéir qu’à la « loi, de faire ce qu'elle ne défend pas; c’ést la faculté de « contribuer immédiatement à la formation des lois et à leur « exécution, par le choix de représentants passés au creuset « d'élections épuratoires les unes des autres...
« Agrégés formellement à la Grande-Nation par la communi- « cation qui vient de vous être faite de sa charte constitution- « nelle, par la soumission que vous lui avez jurée, c’est pour « la première fois, sans doute, que vous vous pénétrerez de « l’objet important de la fête de la souveraineté, que vous sai- « sirez le motif des législateurs pour la placer à cette époque.
« .…, C’est dans la pompe d’une fête publique, dans ces réu-
« pions touchantes où se confondent les affections, que les.
« Français, le même jour, à la même heure, et sur tous les « points de leur immense territoire, pourront se rappeler, les « uns aux autres l’article 576 de la constitution, et s’écrier à « Ja fois : C’est de la sagesse des choix dans les assemblées pri- « maires el électorales principalement que dépendent la durée , la « conservation ef la:prospérité de la République.
Se he
… « .. Ne manquez pas de vous y rendre — dans les assemblées < primaires; — c’est moins une pure faculté qu’un devoir, et « le négliger est un crime. Si la chose publique va mal, de « qui aurez-vous à vous plaindre, si vous avez dédaigné de « concourir vous-mêmes aux choix des membres des grandes « autorités. |
. «.Usez-donc de ce droit, citoyens, en ne déposant dans « ce vase, d’où sortiront les électeurs, que des noms dignes « d’en sortir. Et ces noms, qu'ils ne soient pas ceux des roya- « listes qui ne rèvent que le retour d’un roi et de leurs privilé- « ges, ceux des fanatiques qui brülent de s’agenouiller devant « des images et des prêtres, ceux des amis de la licence et de la « désorganisation, tous prêts à ramener la monarchie par les « oscillations.
« Écartez avec soin du corps législatif et du tribunal suprême « ces hommes de partis disposés à tout bouleverser; les uns « sous le prétexte de rétablir la royauté et la religion; les autres « sous celui d'un nivellement universel dont ils auraient soin « de s’excepter ; et tous pour s'emparer des trésors, du crédit « et de la puissance... »
Peu de personnes répondirent à l’appel de Desfourneaux ; le plus grand nombre des citoyens ne montrèrent de zèle que pour ne pas se rendre aux assemblées primaires, et en voici la raison : aux termes de la Constitution, pour être électeur dans les assemblées primaires, il fallait payer une contribution directe, foncière ou personnelle. Or, à la Guadeloupe, à l’exception d’un impôt extraordinaire levé par Victor Hugues en l'an vr, les citoyens, depuis 1794, n’avaient payé aucune sorte de contribution. Il fallut donc, pour le premier vote, recourir à un moyen transitoire. La loi du 1° janvier 14797 décida que tout citoyen qui voudrait voter dans les assemblées primaires serait tenu, lors de la formation du tableau de population, de déclarer qu’il était prèt à payer une contribution personnelle égale à trois journées de travail agricole. Ce n’était pas tout. Dix jours au moins avant le vote, il devait, sous peine d’être privé de son droit de suffrage, présenter une quittance , prou-
ver que le montant de la contribution avait été versé au trésor. Ce moyen était admirable pour exclure de l’urne électorale la grande majorité des électeurs. Aussi obtint-il un plein succès : il n’y eut que peu ou point d’électeurs. Que ceux qui se constituent les mandataires du peuple viennent donc prétendre qu'il tient essentiellement à ses droits politiques! A la Guadeloupe, il se refusait à les acquérir moyennant quelque chose comme trois fois quinze sous.
Le fait du petit nombre des électeurs qui avaient pris part
au vote était celui de la loi; mais Desfourneaux avait veillé:
pour faire écarter de l’urne électorale les hommes qui voulaient s'emparer des trésors, du crédit et de la puissance. Tous les am-
bitieux, tant de la colonie que de la France, qui comptaient
voir leurs noms sortir de l’urne, décus dans leurs espérances, jetèrent de hauts cris contre le chef de la colonie; on mit à sa charge tous les faits électoraux, aussi bien ceux qui lui appartenaient que ceux qui étaient la conséquence forcée de la législation et de la nature des choses. Au conseil des Cinq-Cents, on l'accusa « d’avoir outragé la souveraineté du peuple à l’époque
des élections, d’avoir foulé aux pieds les lois tutélaires de la « liberté publique et civile, et enfin d’avoir dicté des choix qui « ont été les produits de la violence et du despotisme. »
Cette accusation , qui relevait au fond et en la forme de l’école des clubs, n'eut pas de suite au conseil des Cinq-Cents, sur l’assurance que donna un membre de la commission que le ministre de la marine allait proposer au Directoire, si déjà il ne l’avait fait, le rappel de son agent à la Guadeloupe, sous le motif principal de ses actes arbitraires et tyranniques Dot peser sur les élections.
En effet, Desfourneaux fut révoqué de ses fonctions le 14 août
1799, et remplacé par les citoyens Jeannet, Laveaux et Baco.
Mais ce qui peut offrir matière à méditation, c’est que les mêmes hommes qui deslituaient Desfourneaux à cause de ses actes tyranniques, se déclaraient dans le même temps satisfaits de la conduite de Victor Hugues à la Guadeloupe, et, pour l'en récompenser, lui confiaient la direction d’une autre colonie.
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A la Guadeloupe, la masse du peuple se souciait peu et des élections et des élus. Ce qui la fit crier, ce fut un arrêté de Desfourneaux du 25 avril, portant promulgation des lois relatives aux patentes et à l'établissement de la régie du timbre et de l'enregistrement. L'émotion causée par l’apparition de ces lois fut si vive que l'agent du Directoire jugea prudent de prendre
un second arrêté pour suspendre l'exécution du premier.
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