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C'est de ce bavardage, comme moyen gouvernemental, que les militaires et la France ne voulaient plus. Les jacobins, au contraire, trouvaient cela charmant. Le beau temps, le moment brillant, l'épanouissement, pour ainsi parler, du bavardage avait été 95. Les jacobins demandaient à y retourner. Ils disaient qu'il n’y avait que les moyens mis en pratique à cette erande époque qui pussent rappeler la victoire sous nos drapéaux et raviver la source tarie de nos finances.
Sous le coup de ces attaques, le Directoire chancelait et allait tomber. Ce qui rendait sa chute plus imminente, c’était son insuceès à la guerre: la victoire ayant déserté nos drapeaux, les fautes du Gouvernement n'étaient plus recouvertes par un manteau de gloire. En effet, les débuts de la campagne de 1799. n'avaient pas été heureux pour les armes de la République. Schérer venait d’être battu par Kray, lorsque Souwarow commença sa grande campagne d'Italie. C’est en vain que Macdonald, par trois jours de combats et d’héroïques efforts, avait tenté d'arrêter le général russe dans sa marche victorieuse; c’est en vain que le jeune et brave Joubert s’était fait tuer en se jetant au-devant de lui, l'illustre barbare avançait toujours. On ne pouvait prévoir que Masséna le battrait à Zurich.
IL est une vérité si incontestable qu’elle peut passer à l’éfat d'axiome : la France calme, les colonies sont paisibles: elles sont agitées, au contraire, aussitôt que la France est troublée.
Les faits qui s’accomplissaient en Europe, en traversant l'Océan, avaient grandi, comme tous les événements lointains. On répandait le bruit que les Russes avaient envahi une partie . du territoire de la République et menaçaient la capitale. A la Guadeloupe, sans transition, on passa d’un état de calme à un état d’agitation : Les partis se montrèrent, les travailleurs désertèrent les ateliers, le vagabondage recommença plus actif que Jamais.
Desfourneaux, ne pouvant supposer que, lui présent, les choses pussent ne pas suivre un cours parfaitement régulier, ne voyait pas ces symptômes d'événements fâcheux et prochains. Selon sa coutume, embellissant de son imagination le présent
et avenir, il se laissait aller à une douce sécurité, charmant ses loisirs de la société d’une jeune et belle créole, la demoiselle Abeil, qu’il venait d’épouser. Il se donnait encore d’autres distractions , entre autres celle d'organiser en une compagnie d’élite tous les anciens esclaves employés autrefois par leurs maîtres au métier de la chasse. IL avait déjà donné des ordres pour les réunir à la Basse-Terre, afin de juger de leur adresse en les faisant tirer à la cible devant lui. | | Il était si plein de confiance que, le 5 septembre, il écrivait au ministre :
« J'ai l'honneur de vous adresser des détails intéressants, « soit sous le rapport de sûreté, soit sous ceux d'économie « politique. Ce travail est d'autant plus doux, que ces détails « sont autant de succès qui ont assuré la tranquillité d’une co- « Jonie où, d’ailleurs, il est dificile d’effacer les traces et les « souvenirs des malheurs qu'elle a éprouvés. | « Pour rendre ce tableau plus frappant j'exposerai l'état de « la colonie à mon arrivée, et son ctat actuel. « Il existait une faction, des esprits de parti; je les ai com- « primés ; jai prévu les dangers et assuré la tranquillité. « Une partie de l’armée avait déserté pour se livrer à la « course et au désordre; l’autre partie manquait d'habille- « ments. Les déserteurs sont rentrés dans leurs corps où /a « discipline est striclement observée...
« Depuis longtemps les citoyens soupiraient après le régime. « constitutionnel, que l’on prétendait ne pouvoir établir sans « causer la ruine de la colonie; cependant la Constitution a « été proclamée, les lois s’exécutent, et la colonie jouit de la « plus grande tranquillité...
Desfourneaux, à la Guadeloupe, voyait tout dans l'ordre et dans le repos, comme , étant à Saint-Domingue, il n'avait vu dans cette île qu’un peuple de frères (4). |
(1) Le 17 mars 1797, Desfourneaux, élant à Saint-Domingue, écrivait au ministre :
« Ilest bien heureux pour mot, citoyen ministre, d'avoir pu ré
La lettre du 5 septembre n’était pas encore arrivée à moitié chemin du lieu de sa destination que déjà l'esprit de parti s'était montré dans loute sa puissance, la tranquillité publique avait été profondément troublée, et à cause précisément de l'indiscipline des troupes.
En traçant le caractère de Desfourneaux, un trait nous avait échappé: ce gouverneur manquait de cette retenue et de cette discrétion qui ne doivent jamais abandonner un fonctionnaire quel qu'il soit, et dont l'absence est surtout regrettable dans un agent d’un ordre élevé.
Le 28 septembre, après un diner offert par Desfourneaux à quelques officiers de la garnison de la Pointe-à-Pitre , on causait des événements du jour dans le salon de l'hôtel du gouvernement. Le Directoire tombé, que mettrait-on à sa place? On passa en revue les hommes des différents partis qui avaient des prétentions au gouvernement de la France. Arrivé au parti qui voulait retourner au temps de là terreur, Desfourneaux dit que si la métropole avait encore à subir le malheur de le voir à sa tête, il faudrait soustraire la colonie à cette calamité, en repoussant les agents qui viendraient au nom d'un tel gouvernement: que dans cette hypothèse, si l’armée lui faisait défaut, il s’armerait seul pour les chasser. |
Il est bien évident qu'il n’y avait rien d’arrèté dans l'esprit du chef de la colonie; que les paroles qu'il avait fait entendre n'avaient ni une autre valeur ni une autre signification que l'une de ces mille suppositions faites dans la conversalion, et qui d'ordinaire ne laissent des traces ni dans la pensée de celui qui parle ni dans celle de ceux qui écoutent.
Quoi qu'il en soit, le lendemain du repas, Desfourneaux
« en moins de six mois, les grandes espérances que je vous ai sans cesse « données d’un sûr et prochain retour à l’ordre; la partie du nord de « Saint-Domingue, livrée en octobre dernier, de l'est à l’ouest, aux flammes et à tous les crimes , n’est habitée, eñ ce moment, que par « des frères, qui ne désirent que diriger vers la terre leurs mains libres, « pour en arracher des produits qui enrichiront plus que jamais par la « suite leur bienfaisante patrie. »