‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 17 sur 123 · LA AOT SE · texte numérisé non relu

LA AOT SE

quitta la Pointe-à-Pitre el se rendit à la Basse-Terre. Là, pas une démarche, pas un mot duquel on pût induire son intention de conserver le gouvernement de la colonie, malgré le Directoire et par le renvoi des nouveaux agents.

D'abord une révolte contre la métropole, en supposant qu'une telle pensée pût germer dans la tête d’un homme qui n’était pas privé de sa raison, ne pouvait avoir aucune chance même momentanée de succès, sans le concours de l'armée. Or, cette armée avait des chefs auxquels elle était soumise, des généraux , des chefs de brigade; il aurait fallu, avant tout, s'entendre avec ces chefs, les gagner. C’est done à eux, où du moins à quelquesuns d’entre eux que Desfourneaux se fût ouvert sur ses projets, s’il avait eu des projets. À cet égard, il n’y eut de sa part nulle tentative. Sans préparation, sans avoir rien ‘sondé, publiquement en quelque sorte, il serait venu annoncer à quelques capitaines et à d’autres fonctionnaires d’un grade correspondant sa résolution d'entrer en hostilité contre le pouvoir duquel lui et ces mêmes fonctionnaires dépendaient! Une conduite si peu sensée ne serait pas croyable, alors même que tous les faits ne viendraient pas concourir pour laver Desfourneaux de l'absurde accusation portée contre lui.

Cependant les paroles du diner rapportées ‘au dehors, les hommes formant la queue de Vietor Hugues, et qui n'auraient pas été fâchés de voir revenir le bon temps de la terreur, les ramassèrent, et, après commentaires, les élevèrent à toute la hauteur d’une trahison du chef de la colonie envers la France. Ces hommes peuplaient les administrations civiles, et surtout l’armée, dont presque tous les chefs tenaient leurs grades de l'ancien proconsul. Les meneurs du parti arrêtèrent qu'il fallait se saisir de la personne de Desfourneaux et en débarrasser la colonie.

Le 5 octobre, les conjurés, au nombre de 46, dont 2 chefs de bataillon, 22 capitaines, 12 licutenants, 9 sous-lieutenants et 4 officier de santé, s'assemblent chez Pélardy. Ce général, brave comme un vieux grognard de l'empire, mais incapable de rien empêcher comme de rien conduire, se laisse circonvenir

Ar den

et se prète à tout ce que veulent les révoltés. D'accord sur leurs faits, les conjurés envoient chercher Padministration municipale. Ils lui déclarent leur résolution de renvoyer en France l'agent Desfourneaux ; et, en attendant les ordres du Directoire, de faire régir la colonie militairement par Pélardy. C'était dans la colonie comme en France : le militaire voulait dans l’Administration substituer l'épée à la toge.

En présence de cette soldatesque en révolte, dietant ses volontés, que pouvait faire l'administration municipale, si non courber la tête et paraitre adhérer au mouvement, afin de le diriger, si e’était possible? Telle fut la conduite de la municipalité. Cette administration, composée d'hommes habitués à la règle, commença par consigner dans un procès-verbal tous les griefs des militaires contre le chef de la colonie. Ce procès-verbal qui est, en quelque sorte, l'acte d’accusation, doit ètre rapporté en entier.

« Aujourd'hui 5 octobre 1799...., à une heure de relevée, « par-devant le conseil de l'administration municipale du can- « ton du Port-de-la-Liberté, extraordinairement convoqué et « réuni sur le vœu du peuple et de la force armée;

« Sont comparus les citoyens Bonnaventure Caillou, ‘eapi- « taine de la compagnie des chasseurs du second bataillon ; « Charles Dandieu, capitaine de la compagnie des chasseurs du « premier bataillon ; Pierre Frontin, capitaine de la compagnie « des grenadiers du premier bataillon, faisant fonctions de « commandant de la place ; Jean Descadillas, capitaine des gre- « nadiers du second bataillon: et Claude Henri Vabe, comman- « dant du second bataillon ; | . « Lesquels ont déclaré que le 98 septembre dernier ils furent « invités à diner, de la part de l’agent du Directoire Desfour- « neaux, par le commandant de la place.

« Qu'immédiatement après le repas, il les invita à passer « dans la salle de compagnie, et que là, en présence du général « en chef, des commandants d'arrondissement et de la place, « Nadau et Séguy, et des aides de camp ou officiers attachés « à Pagence, il leur déclara formellement que ses intentions

LRQ

étaient, d'apres la faction qui existait en France, de repousser les agents ainsi que les forces qui seraient envoyés par la République dans la colonie ; qu’il comptait assez sur l'amitié des soldats de la force armée de la Guadeloupe pour y parvenir, et que, dans le cas où il ne serait pas seconde, il irait lui-même les armes à la main les combattre. »

Après la rédaction .de ce procès-verbal, dans lequel les

hommes du métier avaient compris la nécessité de faire constater que Desfourneaux avait formellement déclaré ses intentions, ladministration municipale, ayant un point d'appui, ne craint plus de se montrer; elle confirme le vœu de la force armée, et invite Pélardy à prendre provisoirement les rênes du gouvernement français dans la colonie. Pélardy accepte le rôle qu'on lui donne par la pièce suivante, aisessset à Ja munihonte

« Les circonstances où se trouve la colonie, son salut, le vœu des citoyens exprimé par votre arrêté de ce jour, celui enfin de la force armée, me commandant impérieusement d'accepter provisoirement le commandement de cette colonie, et ce jusqu’à ce qu'il arrive des agents envoyés par la République ; j « Je me rends, citoyens, aux désirs de votre arrêté de ce jour, ainsi qu'à celui de la force armée, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour sauver la chose publique et conserver cette importante possession à la République; c’est le vœu de mon cœur.

« Je vous préviens que mes connaissances dans lPadministration civile ne sont pas assez étendues pour en remplir les . devoirs; je vais proposer de suite à l'administration départementale trois ciloyens, qui formeront provisoirement une commission d'agence, et un quatrième pour secrétaire, pour en remplir les fonctions jusqu’à l’arrivée de la division attendue, et qui doit apporter de nouveaux agents. Veuillez, citoyens, m'indiquer quelques-uns dont la probité, les talents et le patriotisme vous seraient bien connus.

| PÉLARDY. »

La déclaration des militaires, l'arrêté de l'administration municipale portant invitation à Pélardy dé prendre les rênes du gouvernement, et la réponse de celui-ci furent publiés à la Pointe-à-Pitre avec le plus grand éclat. Le peuple, entendant crier la trahison de Desfourneaux, s’en allait répétant que Desfourneaux était un traître. Voilà donc un nouveau gouvernement établi à la Pointe-à-Pitre. Il ne restait plus qu'à le faire adopter par les autres cantons du département, et surtout par celui de la Basse-Terre, où l’on comptait un général et une nombreuse garnison. L'administration municipale de la Pointeà-Pitre, présidée par J. S. Corot, dépêcha à celle de la Basse- Terre, présidée par Robinson, trois agents, Léonard, Lesage et Darboursier fils. De leur côté, les militaires envoyèrent des députés au général Paris. |

La municipalité de la Basse-Terre admit sans contestation Ja trahison de l'agent du Directoire, résolut son embarquement et se déclara en permanence. D'autre part, Paris, donnant dans le mouvement, éhranlait la troupe.

Desfourneaux, en apprenant l'espèce de révolution accomplie à la Pointe-à-Pitre, voulut lui opposer une résistance morale. Il chargea Gairouard, inspecteur des cultures, de parcourir les cantons et de provoquer de la part des habitants des adresses dans lesquelles, protestant de leur fidélité à la République, ils déclareraient ne pas vouloir reconnaitre pour chef de la colonie: une autre personne-que celle qui avait été revèêtue de ces hautes. fonctions par le Directoire. Gairouard devait, en outre, presecrire aux habitants de se rallier à Desfourneaux à la première réquisition. Cette velléité d'opposition fut paralysée par la rapidité de la marche des événements et la complète défection de toutes les autorités -de la Basse-Terre. L’ordonnateur Garnaud défendit de rien payer sur la signature de l'agent; le souscontrôleur de la marine, Bossant, lui dit en face: qu'il avait à se justifier des inculpations des militaires de la Pointe-à-Pitre.

Dans le temps que Desfourneaux conférait avec Gairouard, l'administration municipale convenait de ses faits. Tout étant. arrêté, le », elle se met en marche ayant son président en têle.

Page 1