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CHAPITRE IV

Départ de Rochefort des agents Jeannet, Laveaux et Baco. — Leur arrivée dans la colonie. — Delgrès et Pélage. — Proclamation. — Caractère des agents. — Administration. — Institution d’une régie des biens nationaux. — Organisation du service des douanes. — Le tribunal civil. — Dépenses excessives. — Pénurie des caisses publiques. — Arrêté contre les fermiers. — Révision de la liste des émigrés. — Moyens employés pour empêcher les émigrés de rentrer. — Nicolas Levanier. — Les prévenus d’émigration déportés à la Désirade. — Les émigrés véritables. — Opinion de Bresseau sur les demandes en radiation.

Jeannet, Laveaux et Baco, nommés agents du Directoire par

arrêté du 51 août 4799, étaient à Rochefort, attendant le

moment de leur départ, lorsque parvint à leur connaissance la révolution du 9 novembre, si connue sous le nom de 18 brumaire. Craignant que les agents du Directoire ne cessassent d'être les agents du Gouvernement qui lui succédait, et ne

voulant pas être arrêtés en chemin par de nouveaux choix, ils

se hâtèrent de s’embarquer et de s’éloigner du port, dans la pensée de s’abriter sous un fait accompli. En ce qui concernait Baco, c’eût été jouer de malheur que d’avoir été désigné deux fois pour administrer une colonie sans pouvoir poser le pied sur le sol confié à son administration. Montés sur la frégate /a Vengeance et la corvette le Berceau, les agents mirent à la voile le 16 novembre. Ces navires, après une traversée aussi heureuse que courte, jetèrent l’ancre, le 41 décembre, dans le port de la Pointe-à-Pitre.

Jeannet, Laveaux et. Baco menaient avec eux une compagnie d'artillerie et l’adjudant général Jeannet, frère de l’agent.

Sur les mêmes navires étaient deux hommes qui, à diffé-

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rents titres, allaient marquer avec éclat dans lhistoire de la Guadeloupe. C'étaient Delgrès et Magloire Pélage. Tous deux, hommes de couleur, étaient nés à la Martinique. L'un et l’autre avaient acquis leurs grades dans l’armée pendant la tourmente révolutionnaire. Delgrès arrivait dans la colonie avec les épaulettes de chef de bataillon, et en qualité d’aide de camp de l'agent Baco. |

Ce fut à l'attaque de la Martinique par les Anglais en 14794, et à l’assaut du Morne-Verpré, que le général Rochambeau distingua Pélage, et, pour premier grade, le fit lieutenant. Dans cette affaire, l’oncle de Pélage avait été tué à ses côtés et luimème blessé à la cuisse gauche. Peu de temps après, le nouveau lieutenant inspirait assez de confiance à Rochambeau pour qu'il placât sous son commandement la défense de la redoute du fort de la République, alors assiége. La confiance du général ne fut pas trompée: voyant la manière dont se comportait le commandant de la redoute, il faisait écrire sur le journal du siége: « La conduite ferme et le courage du commandant de la « redoute, homme de couleur, est susceptible des plus grands « éloges, et de l’attention particulière de la République. » Cependant, après une défense qui avait émerveillé l'ennemi luimême, les assiégés, réduits à une poignée de braves, durent se rendre, mais non sans avoir obtenu une capitulation honorable. Pélage fut compris dans la capitulation. Arrivé en France, il fut

nommé capitaine des grenadiers dans le bataillon des Antilles

qui se formait à Brest. En janvier 1795, venu à la Guadeloupe avec son bataillon, il fit partie de l'expédition qui marcha à la conquête de l'ile Sainte-Lucie. Après le combat du 23 avril, où il fut blessé au bras droit, son intrépidité, son sang-froïd et son intelligence de la guerre lui valurent le grade de chef de bataillon. Sainte-Lucie redevint une colonie française. Mais l’année suivante elle dut succomber sous la formidable expédi=« tion conduite par le général Abercromby: toutelois, dans cette lutte du nombre contre le courage et la constance, les Français n’avaient cédé qu'après des prodiges de valeur. Pélage prit part à presque tous les combats que livrèrent nos valeureux soldats:

Dans le dernier, une blessure au bras gauche, lui en fit perdre V'usage pour toujours. Fait prisonnier et conduit à Portsmouth, il y resta dix-huit mois. Échangé en 1798, il servit à Fécamp et à Morlaix. Promu récemment au grade de chef de brigade, il suivait Jeannet en qualité d’aide de camp.

Jeannet et Laveaux étaient censés connaître les personnes et les choses coloniales. Ni l’un ni l’autre n’étaient encore venus à la Guadeloupe, mais tous deux avaient habité les colonies. À deux époques différentes, bien que rapprochées, Jeannet avait fait un assez long séjour à Cayenne, d’abord comme commissaire délégué.de la Convention, puis comme agent du Directoire, après l'expulsion de la colonie du misérable Burnel par la troupe et les habitants réunis. IL n’y avait même que peu de mois qu'il avait quitté la Guyane pour faire place à Victor Hugues. Ne prévoyant pas qu’il serait envoyé à la Guadeloupe, en homme de précaution, pour ne pas rester sans emploi, il

s'était fait élire au Corps Législatif. A son arrivée à Paris, une commission, nommée pour examiner ses titres, avait fait d’abord adopter une résolution par laquelle il était admis au conseil des Anciens; mais bientôt on reconnut que l'élu n’avait pas encore atteint l’âge qui donnait accès à ce conseil. Les Anciens, ne pouvant garder Jeannet, auraient voulu-le céder aux Cinq-Cents. Une commission en avait fait même la proposition. Mais le candidat au Corps Législatif n'avait pas de chance avec les examens sérieux : vérification faite du tableau des députés à nommer par Cayenne, il fut constaté que les élus déjà admis aux Cing-Cents étaient au grand complet. Le 4 juillet 1799, le conseil des Anciens avait donc été forcé, à regret, d'annuler les opérations de l'assemblée électorale de la Guyane. Jeannet, en disponibilité, fut choisi pour lun des gouvernants de la Guadeloupe.

Pour Laveaux, il avait assisté, plus encore, il avait pris une part active aux grandes scènes de Saint-Domingue. C'était

| même à sa belle conduite dans cette colonie, livrée à toutes les | horreurs, qu'il devait le haut grade de général de division.

Quant à Baco de la Chapelle, ancien constituant, ce qu'il savait

des colonies élait de nature à inspirer quelque crainte, car il devait avoir dans l'esprit une fâcheuse prévention contre les colons. Envoyé comme commissaire de la Convention à l’île de France, rendu au lieu de sa destination, il s'était vu, après le long et pénible voyage de l’Europe dans l'Inde, repousser par les habitants, qui ne voulurent recevoir ni lui ni le décret du 4 février, dont il était porteur. Ce ne fut pas tout : non-seulement il ne put débarquer sur une terre où il pensait venir dicter ses volontés, mais encore on ne voulut pas lui laisser le choix du lieu de son exil: il fut déporté à Manille. Rentré en France, le Directoire le consolait de sa première mésaventure coloniale en l’associant de compte à à tiers dans le HONSTEUER de la Guadeloupe.

Les nouveaux agents, venant mettre fin à une situatien provisoire, furent accueillis comme une espérance. On eut foi, d’ailleurs, dans leur proclamation. Le 16 décembre, ils disaient aux colons :

« Notre premier soin, après celui de faire connaître nos « pouvoirs, doit être de vous témoigner combien nous avons « été touchés de l'accueil que nous avons reçu à notre débar- « quement de la part des autorités et des citoyens qui nous « entourent.

« Sans doute nous retrouverons dans les autres parties de -« la colonie ces mêmes dispositions, gage précieux de son at- « tachement inaltérable à la mère patrie, et nous y répondrons. « d'avance, au nom de la République, par des efforts cons- « tants pour procurer au département tout le ROTABUE auquel « il a droit de prétendre.

« Les principes seuls et leur exécution rigoureuse, HOT « peuvent assurer ce bonheur.

« Une liberté inséparable- du travail et de l’industrie doit « en être la plus ferme base, la République française ne re- « connaissant pas de droits sans devoirs. |

« En activant la culture et en protégeant les cultivateurs, « nous n'oublierons pas les encouragements que réclame le « commerce, lié de si près au succès de l'exploitation du sol

« Les nationaux, les alliés et les neutres sont admis, en ce moment, dans tous vos ports. Nous maintiendrons soigneusement cette concurrence favorable aux colonies; et, loin d’obstruer les canaux de limportation et de l'exportation, nous mettrons notre étude à les multiplier et à les étendre. ;

« Ilest un genre de spéculations guerrières, qui, sagement dirigé, n'est pas moins utile au commerce, qu’il supplée, que redoutable à l'ennemi, qu'il ruine : nous voulons parler de la course. Elle sera protégée par nous, citoyens, mais de manière à l'utiliser pour la eulture et non à l’opposer à elle.

« Terribles aux seuls ennemis de notre pays, les corsaires

qui sortiront de nos ports n’inquièteront jamais ni les alliés

ni les neutres : fidèles observateurs des traités et des lois sur lamawvigalion, car la République ne veut pas être moins attentive à cultiver ses amis qu’à punir ceux qui ne le sont pas.

« Dans les changements qu’il serait indispensable d’ordonner dans l’intérieur, nous ne serons guidés que par le sentiment de l'intérêt public, et nous aimerons toujours à nous environner des lumières du patriotisme et de l'expérience.

« Loin de nous toute préférence individuelle, toute partialité, toute atteinte aux droits inviolables des personnes, au droit sacré de la propriété.

« Si, au milieu de nos travaux, l'ennemi osait menacer votre liberté et votre sol, nos braves défenseurs se ressouviendraient des prodiges de l’an 11; ils sauraient conserver la terre qu'avec une immense disproportion de forces ils ont su conquérir; et s’il fallait des exemples à ceux qui en ont donné de si beaux, ils suivraient les exemples récents de leurs frères d'Europe, dont le courage, croissant avec les obstacles, vient de terrasser sur tous les points les armées de la nouvelle coalition , et rendre la République plus triom-

. phante que jamais.

« Mais comme les militaires, et chaque citoyen, en sa qua-

« lité de soidat-né de la patrie, seront toujours prêts à repous- « ser l'ennemi extérieur ou à l’attaquer , il faut que chacun de « vous, dans la sphère de ses moyens, soit également toujours « préparé à seconder nos opérations au-dedans.

« Il faut que tous les partis, s’il en existe encore, se confon-

« dent dans celui de la République. Lai A Consommer ou entretenir ce rapprochement désirable , « resserrer les liens des citoyens de toutes les couleurs, réunir « toutes les idées, tous les sentiments dans la passion du bien « public, sans lequel il n’est pas de bien particulier durable, « tel est le but vers lequel nous marcherons sans dévier, et « que vous concourrez à nous faire atteindre. »

Certes, ce programme était beau. En le suivant, on eût satisfait tous les intérêts. Malheureusement, les actes de tarderont pas à montrer ce que valaient les promesses des agents.

Leur premier soin fut de s’ occuper de la question des finances, des moyens d'augmenter les revenus de la colonie par l’établissement d’un grand système d'impôts. C’est qu’en effet, avec les idées qu’ils apportaient, ils avaient besoin d’une source abondante de revenus.

Desfourneaux, usant de la faculté que lui avait donnée la loi organique du 1” janvier 1797, de ne mettre à exécution que successivement les différentes parties de la Constitution , s'était . gardé d’en décréter le tout. Ce bon sens que les militaires puisent ordinairement dans les camps, où ils s’habituent à conduire les hommes, l'avait averti qu'une semblable machine, montée par le mécanicien le plus habile, ne fonctionnerait pas sans froissement, ni à la Guadeloupe, ni dans aucune autre colonie. Jeannet et Baco en jugèrent autrement. Ces deux administrateurs appartenaient à la catégorie des hommes de bureau : méticuleux, esclaves de la règle et de la symétrie, ils n'auraient pas compris une constitution à laquelle ont eût retranché quelque chose, ce quelque chose fût-il impraticable ou absurde.

Ils étaient d’ailleurs de ceux qui croyent que les hommes en société peuvent être rangés comme les casiers d’une biblio-

thèque; que, pour qu'une société fonctionne en perfection, il

suffit de lui tracer, sur du papier, des droits et des devoirs, sans se préoccuper si.ces devoirs et ces droits ne sont pas incompatibles avec son esprit et ses mœurs. Et puis, la Constitution de l'an vus n'ayant pas encore vu le jour, celle de l’an nr restait pour Jeannet et Baco le dernier terme des élucubrations révolutionnaires ; ils étaient convaincus que c’était tout ce que l'esprit humain avait pu imaginer de meilleur pour conduire

l’homme au bonheur. Ils mirent donc à exécution la Constitu-

tion, toute la Constitution, concurremment avec la loi du 4% janvier 1797. Laissons-les faire. Ils ne vont pas tarder à se repentir, et à reculer bien plus loin que le lieu d’où ils sont partis.

Se mettant à l’œuvre, les agents renouvelerent l’administration centrale, et fixèrent à neuf mille francs le traitement de chacun de ses membres. Indépendamment de cinq administrateurs et du commissaire du Directoire, cette administration fonctionnait avec sept chefs de bureau et des commis à l’avenant. Il y eut une régie des biens nationaux organisée avec un personnel luxueux; il en fut de même pour le service des douanes. Rapportant l'arrêté de Desfourneaux du 925 février

4799, les agents déciderent que les commissaires du gouver-

nement dans les cantons seraient payés directement par les caisses publiques. Il en résulta pour la colonie une dépense de 118,160 francs.

La douane n'avait pas été établie pour remplir des fonctions non productives de recettes. Un arrêté du 4 avril 4800 fit connaïître les droits à percevoir à la sortie des produits de la colonie, savoir : 10 fr. 80 cent. par barrique de sucre du poids de 450 à 500 kilogrammes; 16 fr. 20 cent. par 50 kilogrammes de café ou de coton. Ces droits étaient augmentés de moitié à l’égard des bâtiments neutres.

Le même arrêté, dans le but dé prévenir la fraude, introduisit

| deux innovations gènantes pour le commerce. Jusqu'alors les | denrées avaient été embarquées sur les points de la côte les

moins surveillés par l'ennemi. Dans le port de la Pointe-à-

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Pitre, lorsque la passe était gardée, on sortait par la Rivière- Salée. A l'avenir, les navires ne pouvaient prendre un chargement que dans les ports de la Pointe-à-Pitre, de la Basse- Terre et de la Baie-Mahault, et il leur était défendu de passer par la Rivière-Salée sans être munis d’un billet de transit délivré par la douane.

La Constitution avait décidé que chaque département aurait un tribunal civil composé de vingt juges au moins. Jeannet et Baco ne se tinrent pas à ce minimum : ils dotèrent la Guadeloupe d’un tribunal de vingt-deux juges, sans compter le président, l’accusateur public, le commissaire du Gouvernement et un substitut. L’accusateur publie, Le substitut et les juges avaient chacun un traitement de 9,000 francs; le président et le commissaire du Gouvernement recevaient chacun 12,000 francs.

Le lecteur sera peut-être désireux de connaître le nom des juges de ce tribunal, qui, à lui seul, et sans les mille accessoires nécessaires, allait coûter à la colonie la somme annuelle de 240,000 francs. | :

Président : Masséguin; juges : Pons-Martin, Callard, Héricher-la-Chartre, Noirtin, Pénicaut, Verdier, Baudrais, Duc ainé, Coussin-Blanc, Petit, Guérin, Guitton, Prévost, Chovot, Dano jeune, Thomy Lemerle, Langlois, Louvet, Deutche, Gourrand, Guercy, Maupein; suppléants : L'Église, Caussade jeune, Savigny, Buffardin, Frézan; commissaire du gouvernement : Bonnet; substitut : Lignières; accusateur publie : Darboussier fils.

Tous ces nouveaux rouages augmentèrent considérablement les dépenses de la colonie. Les agents eux-mêmes rendaient … le fardeau plus pesant, puisque, au lieu d’un seul au prix de 36,000 francs, il y en avait trois, qui en coûtaient 108,000.

La mise en activité de celles des dispositions de la Constitution qui allaient rendre les ressources du pays insuffisantes, comme de celles qui ouvraient une voie au trouble et à l’agitation, était décrétée avec la même diligence et le même entrain que s’il se fût agi de fonder la paix et la Prosper publiques.

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