‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 31 sur 123 · TS CE · texte numérisé non relu

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cheval, de la Pointe-à-Pitre, voyagent toute la nuit, et arrivent inopinément à la Basse-Terre au point du jour. Là, ils mandent le général Paris. On se concerte. Le général accepte la mission d'arrêter Laveaux et de le conduire immédiatement à bord d’un navire sur rade. |

Laveaux n’était pas sans avoir eu connaissance de ce que tramaient contre lui ses confrères en gouvernement. Il alla chercher un abri dans le sein de la municipalité, qui alors, comme on sait, tenait ses séances dans l’église de Saint-François. Il était huit heures du matin. Laveaux, à la tribune, haranguait un auditoire d'hommes de couleur et de noirs. Paris arrive à la tête d’une compagnie de grenadiers. Rendu sur la place, il fait battre là charge et croiser la baïonnette. Au pas de charge et la baïonnette en avant, les soldats entrent par la grande porte. Au bruit des tambours, à la vue des uniformes et des fusils, l’auditoire de Laveaux se disperse et n’a pas assez de jambes et d’agilité pour se sauver par les portes et les fenétres opposées. Resté seul, Laveaux est arrêté. Il est conduit avec brutalité jusqu’à la calle de l'Hôpital, où un éanot lattendait. Un grenadier le tenant au collet lui criait : Marche! Son fils, encore enfant, suivait le cortége en versant des larmes. « Tu pleures, lui dit Laveaux, de ce qui fait ma gloire! »

Cet embarquement de l’un des membres du Gouvernement s'opéra sans que la colonie , habituée à ces sortes de coups d’autorité, en fût vivement émotionnée.

Jeannet et Baco, pour justifier cet acte de violence et d'abus de la force, prétendirent que Laveaux s’efforçait de pousser les hommes de couleur de la Guadeloupe à imiter ceux de Saint- Domingue; que, déjà d'accord avec les ambitieux d'ici, il voulait fortifier son parti en nouant des relations avee les chefs et les meneurs de l’autre colonie. Les agents, afin que la population crût à cette seconde partie de l’accusation, adressèrent, à la date du 7 mars, une lettre-circulaire aux commissaires du Gouvernement dans toutes les communes, portant défense de laisser descendre à terre aueun passager, où autre individu embarqué sous une qualification quelconque, venant de Saint-

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Domingue. La mème lettre renfermait l’ordre d'arrêter, parfout où il serait rencontré, Guillermin, beau-frère de Laveaux.

Ainsi, selon Jeannet et Baco, Laveaux conspirait au profit des idées de Saint-Domingue : il voulait, sans se préoccuper s’il n’aurait pas fallu renouveler iei les assassinats , le pillage, les incendies et l’effroyable guerre civile de là-bas, que homme. de couleur eût une suprématie exclusive sur l’homme blanc.

L'accusation adressée à un autre qu'à Laveaux pourrait être douteuse. L'histoire coloniale nous montre quelques blancs qui, pour donner satisfaction à leur vues ambitieuses, ont excité, poussé les noirs ct les mulâtres contre l'Européen et le Créole, en léur prêchant des idées de suprématie et d’indépendance: tel fut Rodrigue à Saint-Domingue. Pour se créer des partisans, et, avec leur appui, monter au premier rang, ce chef de brigade allait partout répétant : « La colonie ne sera « en paix que lorsqu’elle sera gouvernée par un mulâtre. » Le” mulâtre que Rodrigue avait en vue, cela est clair, n’était autre que lui-même. Sa pensée transpirait dans cette autre phrase qu'il jetait à la foule : « Mon seul regret est d’être né blanc! » En affichant de la haine contre les blancs, il pensait se faire mulâtre ; il comptait qu'on allait lui répondre : la couleur ne fait rien; vos sentiments vous ont transformé en l’un de nous. Mais on n’efface pas son origine. Dans la mémorable nuit du 4 août, les nobles, en renonçant à toutes les prérogatives de la noblesse, avaient cru, eux aussi, s'être faits plébéiens: ils furent dépouillés de leurs priviléges, mais ils restèrent nobles pour n'avoir aucune part dans le gouvernement, pour se voir ravir leur patrimoine et pour monter à l’échafaud. Rodrigue, au moment où nous écrivons, ne pourrait acquérir un coin de terre pour se chauffer au soleil de Saint-Domingue (1).

(1) Constitution de la République Haïtienne, article 8 : « Aucun « blane ne pourra acquérir la qualité d’Haïtien, ni le droit de posséder « aucun immeuble en Haïti. »

: En signalant la conduite de Rodrigue à Saint-Domingue et en invoquant la grande nuit du 4 août, pour en lirer une conséquence, per-

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Tels furent encore Polverel et Sonthonax ; Sonthonax surtout. Ce commissaire avait reçu la mission d'aller confondre dans l'égalité les privilégiés et les déshérités de Saint-Domin-

gue. Grande et belle était cette mission : à qui l'aurait accom-.

plie serait revenue une gloire durable, mais sans éclat. Sonthonax ambitionnait une autre gloire : il voulait que son nom retentit dans la foule et lui revint en écho. 11 eut une manière à lui d'entendre la liberté et l'égalité : à son arrivée, les blancs étaient tout et les hommes de couleur rien; pour effacer cette injustice, il fit que les hommes de couleur fussent tout et les blancs rien. Après cela, Sonthonax s’étonnait que les blancs ne fissent pas apparaître un excessif:amour pour le régime qui avait été substitué à l’ancien! C'était comme si on eùt demandé, aux hommes de couleur une adhésion pleine et entière, sans arrière-pensée, au système colonial que la Révolution venait de coucher par terre.

Les hommes de la Révolution professaient un profond mépris pour toutes les institutions qui émanaient de la monarchie. Cependant, le général Galbaud ayant été fait gouverneur de Saint-Domingue, voilà Sonthonax et son collègue, hommes d'égalité, qui se prennent d’un grand zèle pour une ordonnance royale, pour celle-là précisément qui créait une incapacité. Ils refusent de recevoir le nouveau gouverneur, sous le motif qu'une ordonnance du roi Louis XV exeluait tout colon de cet emploi. On lui répond que les principes nouveaux ne se bornent pas à détruire des priviléges, qu’ils relèvent aussi des incapacités. Les commissaires de l’école des sans-eulottes en- * tendent les choses autrement. Ils ont la force, et Galbaud est obligé de se rembarquer. Cette injustice révolte, exalte les es-

sonne assurément ne supposera que nous confondons le fait de l’hornme

qui est assez grand citoyen pour se dépouiller volontairement de ses priviléges et le fait de celui qui, poussé par un'intérêt personnel, sort de sa classe et sejette dans une autre afin d’en exploiter les passions. Si . nous avions à comparer les deux aclions, nous ne trouverions assez de paroles ni pour exalter la première , ni pour condamner la seconde avec indignation et mépris.

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