‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 38 sur 123 · III · texte numérisé non relu

III

ÉLAQDEE

depuis six mois, lorsque d'ailleurs il était engagé sur une habitation de même culture, il ne pouvait être ramené sur l’ancienne propriété ; la mère de famille de six enfants, sans perdre sa part dans l'association, était dispensée du travail de l'atelier : le cultivateur ou l’ouvrier, actuellement en activité de service dans la force armée de terre ou de mer, ne pouvait, dans aucun cas possible, après avoir obtenu son congé, être contraint de rentrer à l'atelier dont précédemment il avait fait partie.

Au milieu des autres actes de l’administration des agents, ces restrictions morales et justes rappellent ce que disait l’orateur romain des mauvais livres : il n’en existe point où l’on ne trouve encore de bonnes choses.

Cependant les caisses ne restaient pas moins vides. L’administration centrale, pensant que sa parole serait plus écoutée que celle des agents, fit à la population, à la date du 7 avril, une longue proclamation, à l'effet de lui démontrer qu’en échange du bonheur dont ele jouissait elle devait donner de l'argent. Les premières phrases de cette proclamation sont précieuses, car elles peignent avec vérité le régime introduit dans la colonie au nom de la liberté. Les administrateurs disaient:

« CITOYENS, « Vous avez longtemps crie à l'arbitraire; vos cris ont retenti - « jusques en Europe. A la vérité, depuis cinq ans, aucune loi « n'était connue, aucune loi n’était en vigueur; le caprice seul « servait de guide. Si vous invoquiez une loi ancienne, on vous « répondait qu'elle n’était plus suivie en France; et si vous « citiez une loi nouvelle, on vous disait qu’elle n’était pas pro- « mulguée dans la colonie. Par ce moyen, on éludait de vous « rendre justice. Ceux mêmes qui l'ont obtenue ne sont pas à « l'abri peut-être de produire de nouveau leurs titres, parce « qu'on n’a suivi aucune forme légale; parce qu'il n'existe pas « même de décision écrite en faveur de quelques-uns d'eux. « Aujourd’hui tout est changé. Déjà vous avez dans le départe- « ment de la Guadeloupe une administration centrale, dont le « zèle et les travaux sont connus; déjà vous avez des juges de

paix, des tribunaux civil et criminels, et des municipalités « constitutionnelles..... »

Enfin, l'administration centrale disait tout ce qu'elle avait fait et le fruit que la colonie devait en recueillir. Malheureusement les administrateurs, en mettant au jour leur proclamation, ne s'étaient pas concertés avec les agents, qui, dans le moment même, travaillaient à enlever aux citoyens tout ce qu'ils avaient, suivant les administrateurs. |

Les révolutionnaires Jeannet, Baco et Bresseau, habitués parler beaucoup et toujours des libertés du peuple, sans lui en accorder aucune, à crier contre le despotisme, tout en exerçant une effroyable tyrannie, pensaient qu’il en pourrait ètre toujours de même, que le nom remplacerait la chose. En promulguant la constitution avee toutes ses suites, ils s'étaient flattés qu’elle ne vaudrait que comme des paroles, qu'ils ne resteraient pas moins les maitres. Es ne tardèrent point à s’apercevoir de leur profonde erreur. Le peuple ne fut pas plus tôt en possession de la constitution qu'il voulut en jouir à sa manière. Ce n’était pas tout. Le tribunal civil, installé le 4 février, était devenu , en deux mois , un embarras pour le despotisme. Puisant dans la constitution , il trouvait des raisons pour ne pas appliquer certains ar- rêlés des agents; il leur déniait le droit d’avoir décrété la peine des fers contre le fermier en retard de payer le prix de son fermage. Lesagents voulaient que toutes Les ventes publiques fussent faites par l'entremise d’un encanteur de leur choix: le tribunal, invoquant la loi, autorisait les parties intéressées à y faire procéder par le premier notaire ou huissier requis. Cette résistance était pour Jeannet, Baco et Bresseau toute une nouveauté. Ils ne voyaient pas qu'on ne peutéviter la conséquence des choses. Renfermant la liberté dans le droit pour eux de tout faire, ils s’avisèrent de réformer par arrêté les décisions du tribunal. La population jeta de hauts cris. Tout le monde s’agita. ILy eut des réunions dans lesquelles on s’éleva contre l’intolérable despotisme des chefs. Chacun tirait à soi et voulait faire son lot. Abrités sous la lutte des autorités constituées, le vagabondage reparut, l’indiscipline de la troupe se montra. On faisait des moqueries de

ceux des agents dont on avait découvert le côté faible. Au nom de Bresseau, on avaitajouté un sobriquet rappelant les penchants qu’on lui prêtait: on l’appelait Valet-Bresseau. Pour distinguer: ” les deux frères Jeannet, on nommait le militaire Jeannet-Cognac. Pris collectivement, les agents étaient dits, Jeannet et C*. L'autorité n’imposait plus; quelques semaines avaient suffi pour lui faire perdre son prestige. Alors les agents firent leur me culpa, demandèrent pardon à Dieu et aux hommes; et, comme ils ne savaient pas se tenir dans les limites du vrai et du juste, ils passèrent d’une extrémité à une autre. Il ne s’arrétèrent point à la pensée d'enlever ce qui était en trop: ils retirèrent tout ce qu’ils avaient donné.

Le 15 avril, huit jours après la proclamation de l’administration centrale, paraissait un arrêté des agents. En tête, et sur la gauche était le mot Liberté; sur la droite le mot Égalité ; au milieu, encadré dans une vignette, on lisait: Vivre libre, ou mourir. Cet arrêté était précédé des considérations suivantes : -

Page 1