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une mauie. Griffonner un arrêté sur un sujet quelconque, inutile ou absurde, était pour eux gouverner, montrer qu'ils s’occupaient de la chose publique. Ils croyaient leur journée perdue s’ils allaient se coucher sans avoir formulé un arrété. Indépendamment du code des délits et des peines de 1791, promulgué dans la colonie, et qui s’exécutait, vingt autres lois et tout autant d'ordonnances, d’édits, de règlements et de décrets prononçaient la peine de mort contre toute personne convaincue d’un fait d'assassinat; mais, le 3 janvier 1861, il fallait aux agents un arrêté, et ïls faisaient publier et afficher: « A dater de ce jour, il y aura peine de mort pour tous individus « qui seront convaincus d’assassinats ou de tentatives d’assas- « sinats, soit dans les maisons, soit sur les habitations. »
= Cependant Jeannet, Baco et Bresseau n'étaient pas des hommes dépourvus de tout mérite. Mais l'administration d'un pays demande autre chose. On ne gouverne pas sans volonté, ordre et suite dans les idées, et un but à atteindre.
Le despotisme n’a pas à rendre compte de ses actes : il agit, parce que {el est son bon plaisir. Aussi le despotisme que nous souffrons avec le moins de répugnance est celui qui a des allures franches et dégagées, qui coupe et tranche par cela même qu’il est le despotisme. Mais le pire de tous les despotismes, celui que nous ne supportons qu'avec gène, malaise et dépit, est le despotisme raisonneur, qui veut trouver à ses actes une raison d’être. C’est que ce despotisme ne fait pas apparaitre seulement l'hypocrisie du despote, mais encore nous blesse,
nous humilie dans notre dignité d’être intelligent, en supposant |
que nous n’aurons pas assez de bon sens pour démèêler Finanité ou la fausseté de ses raisons.
Les gouvernants de la Guadeloupe étaient des despotes raisonneurs. (
Pour suspendre la constitution de l’an nn et la loi organique du 4° janvier 1797, les agents avaient invoqué une disposition de la constitution de lan vur, constitution qui ne devait jamais régir la colonie; maintenant, ils vont arguer de ce que la constitution et la loi-organique sont suspendues ; afin d'établir
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leur droit à tout réglementer par des arrêtés, même prononçant
peine de mort, conformément, disaient-ils dans un arrêté du 15 juillet 1800, à l’article premier de l'arrêté des consuls du 16 janvier, portant : « qu'il pourra être fait, pour les lieux où « la constitution est suspendue, des règlements, même portant « peine de mort. »
Après avoir ainsi établi leur droit de tout faire, ils ordonnèrent d'arrêter par tous les moyens possibles, même à coups de fusil, les individus qui chercheraient à s’embarquer ou à débarquer sur des points de la côte autres que les ports ouverts. Estimant un émigré juste au prix d’un embaucheur ou d’un : espion, ils promirent une récompense de cinquante gourdes par tête de tout espion, émigré ou embaucheur qui leur serait amené. La prise d’un déserteur de la troupe, de la marine ou de la culture, valait beaucoup moins : elle n’était payée qu’une gourde. S'il s'agissait d’un cultivateur, le propriétaire de l’habitation où ce cultivateur était attaché devait faire l'avance de la prime et des frais de geôle, sauf à les retenir sur les premiers salaires à payer. Les agents accordaient au cultivateur un mois pour rentrer de lui-même, ou pour se faire prendre, sans encourir d'autre peine que celle de rembourser à son propriétaire les frais par lui avancés pour la capture. Ce mois expiré, les choses changeaient de face : le cultivateur arrêté était conduit -au tribunal correctionnel le plus voisin, qui le condamnait à six mois de fers. C'était pour la première fois. À la seconde désertion, qui n’était autre chose que le marronnage au temps de l'esclavage, la peine était quadruplée, et décuplée à la troisième. Le travailleur subissait sa condamnation sur la propriété où il était attaché ; il était contraint à tous les travaux de l’atelier, avec privation de salaire pendant toute la durée de la peine. Le propriétaire ou le fermier ne lui devait que des aliments en vivres du pays.
On voit que si par l'arrêté du 48 mars des modifications heureuses avaient été apportées à la condition du cultivateur, cette condition était rendue intolérable par l'arrêté du 18 juillet. En suspendant la constitution et les autres lois, et
en s'attribuant toute l'autorité, les agents avaient pourtant dit aux citoyens de la Guadeloupe « de se reposer entièrement sur « eux de la conservation de leurs libertés. »
Durant l'esclavage, le maitre qui en eût usé à l'égard de son esclave comme en usaient Jeannet, Baco et Bresseau envers des hommes libres, aurait eu bien du bonheur d'éviter la cour d'assises.
Les agents avaient eu leur raison pour défendre aux tribu- naux de connaitre des affaires antérieures à l’arrivée de Victor Hugues; c'était pour n'être pas tenus de payer les créances hypothécaires inscrites sur les propriétés confisquées. Mais les tribunaux n'étaient pas dans le secret. Forts des termes absolus de l’arrèté du 45 avril, ils se refusaient à statuer sur toute contestation prenant naissance dans des faits antérieurs à la reprise de la colonie sur les Anglais. Il importait peu à Jeannet; Baco et Bresseau que les tribunaux connussent ou ne connussent pas des contestations dans lesquelles n'existait point un intérêt administratif. Par arrêté du 5 août, ils expliquèrent l'arrêté du 45 avril. Ils disaient : « Lorsque nous avons interdit « aux tribunaux de la colonie la connaissance des affaires an- « térieures à la rentrée des Français, des vues d'intérêt et « d'ordre public, et l'attente d’une détermination de la métro- « pole sur les questions importantes que le nouvel état des: « choses présente, ont nécessité notre décision.
« Nous n'avons pu entendre que des enfants entrés dans leur « majorité; que des veuves dont les droits sont liquides et « reconnus; que des rentiers à simple concession de deniers, « par billets sans stipulation de valeur, fussent repoussés du « sanctuaire de la justice et dussent périr auprès de leurs « débiteurs et des détenteurs infidèles de leurs propriétés... »
Continuant, ils expliquaient, en termes même assez ambigus, que les tribunaux pouvaient connaître des contestations de tous genres, pourvu que direetement ou indirectement, de près ou de loin, ils ne touchassent pas aux biens confisqués. Désormais, le saneluaire de la justice ne fut fermé qu'aux seuls créanciers de l'État : seuls ils durent périr auprès de ceux qui s'étaient
emparés de leur gage. Cette classe de créanciers n'avait aucune part dans Ja sensiblerie des agents.
La frégate /a Vengeance devant retourner en France, les Anglais avaient augmenté leurs croisières et veillaient sa sortie du port de la Pointe-à-Pitre. Cependant, trompant la surveillance de l'ennemi, elle avait pris la mer le 51 janvier 1800, ayant à bord le général Pélardy, qui rentrait en France par suite de l'arrêté du Directoire du 3 septembre 1799, par lequel il était * prescrit aux généraux divisionnaires employés à la Guadeloupe de repasser en France pour servir dans les armées de la République. La Vengeance avait évité les premiers périls; mais, rendue au débouquement, elle fit la rencontre de la frégate la Constellation. Là s’engagea un combat acharné, meurtrier ; la lutte s’étant prolongée jusque pendant la nuit, les deux frégates s’abandonnèrent, chacune croyant avoir coulé son adversaire. Mais, dans l’état où l'avait réduite ce combat, {a Vengeance ne pouvait plus continuer sa route. Elle relâcha à l’île de Curaçao, afin de se radouber et de réparer son gréement. Elle était dans cette colonie depuis six mois, ne pouvant reprendre la mer sans courir le risque de tomber dans ies croisières anglaises et de se faire prendre presque infailliblement.
La siluation de ce navire va devenir pour les agents le prétexte de la plus étonnante agression. |
Dans les derniers jours du mois d'août, au milieu de la saison de l’hivernage, on les vit mettre en réquisition les corsaires des particuliers, réunir ceux du Gouvernement, assembler des troupes et préparer un armement. Le public faisait des conjectures. Il se demandait quelle était la puissance qui allait être attaquée ? A l'exemple de Victor Hugues, Jeannet, Baco et Bresseau vont-ils porter dans les colonies anglaises la terreur du nom français ? Il n’en est rien. Leur ardeur belliqueuse est excitée contre un allié de la France. Ils vont à la conquête de l'ile de Curaçao, pour empêcher que cette colonie ne se livre aux Anglais et avec elle la frégate la Vengeance. L'expédition met à la voile de la Basse-Terre. Bresseau dirige le conseil, et Jeannet-Cognac commande les troupes.
Le gouverneur de Curaçao , informé de l’orage qui va fondre sur sa tête, et craignant que {a Vengeance ne devienne un auxiliaire pour l'ennemi, l'oblige à lever l’ancre et à quitter le port. Ce qué redoutait le commandant de cette frégate $’accomplit : elle tomba au pouvoir des Anglais. |
Pélardy était resté à terre. Il a affirmé que la frégate avait appareillé avec tant de hâte, qu’il n'avait pas eu le temps de se rendre à bord. Mais le public de la Guadeloupe n’en crut rien : on supposa que, d'accord avec les agents, il avait demeuré à Curaçao, afin d’aider à la conquête.
Rendu à Curacçao, Bresseau trouva environ deux cents auxiliaires sur lesquels il n'avait pas compté. C’étaient des citoyens de Saint-Domingue, qu’une tempête politique avait jetés sur les côtes de l'ile hollandaise. À Saint-Domingue, le blanc avait à peu près disparu. On n’y voyait guère plus que des nègres, dont le chef était Toussaint-Louverture, et des mulâtres, qui marchaient sous la bannière d'André Rigaud. Ces deux chefs ne tardèrent pas à se brouiller. Toussaint-Louverture a prétendu plus tard qu'il s’était méfié de Rigaud dès leur première entrevue, parce que celui-ci lui avait proposé le renvoi d'Hédouville, la destruetion des blancs et l'indépendance de l'ile :
Je ledétournai, dit le général noir, de ces horribles projets. »
Toussaint-Louverture entendait suivre une politique toute différente de celle de Rigaud. Non-seulement il ne voulait pas se défaire des blancs qui se trouvaient à Saint-Domingue, mais encore il ce hautement qu'il était nécessaire de SMpRelR ceux qui s’en étaient éloignés.
IH souffrait les émigrés qui rentraient. Il avait écrit à l'abbé Grégoire « de lui envoyer douze prêtres soumis aux lois de la
République, pour répandre et prècher sa doctrine immuable « dans les communes qui en sont privées. » Aux douze prêtres, Grégoire avait ajouté un évêque. Le citoyen Mauviel, curé de Noisy-le-Sec , élu à cette dignité, avant de se rendre dans son | diocèse, avait écrit à Toussaint. I lui disait: « Tous les amis de « la liberté se réjouissent en voyant des noirs siéger parmi les
législateurs de la France; bientôt tous les chrétiens se ré-
«'jouiront également en voyant des hommes de toutes les « couleurs servir et monter à l'autel. »
Toussaint, du haut de la chaire de l’église de Port-au-Prince,
* avait proclamé une amnistie. IT faisait ouvrir les temples, dire des messes, chanter le Te Deum.
Les agents de la Guadeloupe se seraient levés contre la politique du vieux Toussaint; car, dans le même temps, le 25 mars 1800, ils permettaient que l'église du Baillif fût divisée et convertie en une salle pour l'administration municipale, en corps de garde et en maison d'arrêt.
Rigaud, s’étant prononcé contre la messe et les blancs, fait une adresse à ses concitoyens pour annoncer la guerre contre Toussaint-Louverture. Les deux partis se heurtent. Rigaud, vaincu, quitte le pays avec ses partisans. Les uns, ayant ce chef avec eux, s'embarquent sur un navire danois etarrivent à Saint- Thomas; les autres, au nombre desquels se trouvait le président futur de la république d'Haïti, Pétion, prennent passage sur le : corsaire le Bonaparte, et débarquent à Curaçao.
* M. Saint-Remy, dans son livre Pétion et Haïli, prétend que le gouverneur hollandais, M. Lauffer, avait offert du service à Pétion et à ses compagnons, mais. qu’ils aimèrent mieux se ranger sous la bannière de Bresseau.
Quoiqu'il en soit, descendu à terre, Bresseau dit à Lauffer qu'il est venu pour protéger l'ile de Curaçao contre les entreprises des Anglais. Le gouverneur hollandais se réerie contre un secours qu'il n’a pas demandé, dit qu’il saura se défendre lui-même, si l’occasion s’en présente, et prie l’agent des. consuls en termes polis, mais formels, d’avoir à s ‘éloigner avec sa flottille et ses troupes.
Bresseau se rembarque, en déclarant qu’il retourne à la Guadeloupe. En effet, la flottille met à la voile et semble s'éloigner. Tout à coup, elle vire de bord et jette ses hommes à terre, lesquels s'emparent, plus par la surprise que par la force, du fort Saint-Michel, qui commande l’entrée de la baie. Cependant le gouverneur de Pile, inquiet du mouvement qu'il avait vu faire à la flottille, fait tirer le canon d’alarme, et, à
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la tète de toutes les troupes dont il peut disposer, sort de la ville
à neuf heures du soir. I se dirige sur le point menacé. Arrivé
près du fort, il apprend que les Français s’en étaient déjà rendus maîtres. Revenu à la ville, il signifie au délégué des agents, le citoyen Joubert, d’avoir à se retirer dans le camp des Français, changés alliés en ennemis.
Le lendemain, après avoir confié à Pétion le commandement de l'artillerie, Bresseau marcha sur la ville aux cris de: Vive la liberté! L'agent des consuls, comme s’il avait voulu rendre son expédition aussi grotesque dans la forme que dans le fond, he pouvant se procurer un cheval, était monté sur un âne. L'un des quartiers de la petite ville de Curaçao eut beaucoup à souffrir du feu des Français: plusieurs maisons furent percées
par les boulets. Entrés dans la ville, les soldats mélés à des :
esclaves qui s'étaient ralliés à eux aux cris de /a liberté y commirent de regrettables excès.
Pendant l'échauffourée de Bresseau, disparut de Curaçao une dame Pierre Gautier. Trois ans après, son mari la cherchait encore, et venait la demander à la Guadeloupe. Il savait que sa maison avait été pillée; mais il ignorait si les pillards, avec les bagages, n’avaient pas aussi enlevé sa femme.
Bresseau était à Curacao depuis sept jours, lorsqu’ il apprit qu’une frégate anglaise, la Néréide, rôdait dans les environs, et qu’une division navale de la même nation, appelée par le gouverneur Lauffer, était sortie de la Jamaïque. Lui, qui avait dit et fait imprimer que, « de la part d’un Français, avouer qu’il « s’est éloigné par peur est d’un ridicule que rien n’excuse, » ne fut pas très-rassuré, et se rembarqua en toute hâte, le 22 septembre 1800.
Après avoir erré pendant plus de trois semaines sur les mers, manquant d’eau et de vivres, il reläch& à Cumana avec une