‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 43 sur 123 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Les colonies soumises à toutes les lois de la métropole. — Constitutiori de l’an x. — Changement de système. — Constitution de l’an var. — Arrêté des consuls du 19 avril 1801. — Lacrosse fait Capitaine-général. — Son arrivée dans la colonie. — Les sentiments du pays à son égard. — Proclamation. — Réception faite à la Dame de la Nation.— Sourdes rumeurs.— Déportation d'anciens fonctionnaires. — Arrestation de militaires. — Mesures financières. — Mécontentement général. — Difficultés de la situation. — Lacération d’un arrêté pris en faveur des émigrés. — Empoisonnement. — Commission militaire. — Arrêté barbouillé d’excréments humains. — Population des villes. — Mort du général Béthencourt.— Lacrosse garde pour lui le commandement des troupes. — Murmures de l’armée. — La générale battue à la Basse-Terre. — Indiscipline de la troupe sous les armes. — Offres de Pélage. — La Basse-Terre mise en état de siége. — Conseil de guerre. — Le conscrit Joseph Lagarde. — Curieuses questions soumises au conseil de guerre. — Convocation des hommes de couleur

à l'hôtel du Gouvernement. — Menaces du Capitaine-général. — Effroi des hommes sages. — Les émigrés rentrés s’éloignent de nouveau. — Lettre de M. Budan. — Conduite de Lacrosse. — Projet

d’une administration intermédiaire entre le planteur et le travailleur. — Complot découvert à la Pointe-à-Pitre. — Pélage chez le chef d’étatmajor Souliers. — Insurrection à la Pointe-à-Pitre. — Attitude de Pélage. — Assemblée tenue à la municipalité. — Résolutions prises. — Proclamation de Pélage.

Dans le creuset révolutionnaire, tout étant en fusion, tandis que surgissaient de grandes et d’utiles vérités, d’autres vérités acquises, quisemblaient pouvoir défier la contestation, avaient été transformées en erreurs. Ainsi, il n’était plus vrai qu’une

loi n’est bonne qu'autant qu'elle est appropriée au génie ail peuple pour lequel elle est faite. Dans leurs transports égalitaires, oubliant les enseignements de l'histoire, nos faiseurs de décrets croyaient qu’il est possible de changer, en un moment, les mœurs et la coutume d’une grande nation ; que, pour qu’un Spartiate soit fait Sybarite, et réciproquement, il suffit de le : dire dans une loi; qu’aussitôt celui-ci doit manger le brouet noir avec délices, et l’autre entrer, sans indignation, dans un hit de roses. Malheureusement pour les.novateurs, et peut-être heureusement pour l'humanité, le monde n’étant pas peuplé d’Alcibiades, les choses se passent autrement : les meilleures lois, lorsque le temps n’est pas venu de les appliquer, lorsqu'elles blessent la coutume et les mœurs, sont repoussées comme une calamité. Certes la civilisation. romaine était plus avancée, la loi du Peuple-roi meilleure que la civilisation et la loi du royaume de Pont; et, cependant, le levier le plus puissant: employé par Mithridate pour soulever ses soldats contre les Romains consistait à Jeur dire que si ces étrangers s’emparaient du royaume ils y introduiraient les formalités de leur justice. Dans l'histoire, de semblables traits fourmillent. Maïs entre tous il en est un qui montre avec éclat cette répugnance des peuples à changer leurs habitudes, à faire autrement que leurs pères, et combien ik faut de prudence pour les amener à adopter des choses évidemment bonnes, mais nouvelles : dépouilléz le christianisme de son origine divine, ses prescriptions ne restent pas moins une sublime institution que tous les peuples, à l'envi, auraient dù se hâter d'adopter ; et pourtant n'est-ce pas avec fureur que la grande loi de la fraternité fut d’abord repoussée? On croyait adonnés à tous les vices, capables de tous les forfaits ceux qui la suivaient : on les faisait mourir dans d’effroyables tourments. Un jour viendra ou cette loi gouvernera le monde; mais ae de peuples encore qui refusent de. la recevoir !

Les conventionnels, nouveaux Procustes, poursuivant l'idée de tout soumettre à un mème niveau, hommes et choses de la mu

République, ne tinrent aucun compte des qualités et des‘apti="

tudes différentielles. Is voulurent que le mois de nivôse, dans les contrées où règne une perpétuelle canicule, fût aussi le temps des neiges. D’une main, ils abattaient les châteaux et les clochers, afin qu’ils n’eussent pas plus d’élévation que la

chaumière; de l’autre, ils burinaient des décrets dans lesquels

Phabitant du midi était censé avoir les mœurs de l’habitant du nord et celui-ci les goûts de l’autre.

Cela étant, dans uné constitution qui déjà ne valait pas grand”-

chose pour la France, bien que faite pour elle, il avait été dit :

« Les colonies françaises font partie intégrante de la Républi-

« que et sont soumises à la même loi constitutionnelle. » Ce

principe posé, et ceux qui étaient chargés de l'appliquer aidant, Saint-Domingue avait vu la barbarie venir s’asseoir à la place de sa civilisation, et la Guadeloqpe , toute meurtrie, était pen-, chée sur un ahîme. Une telle situation ne pouvait échapper à l’homme appelé à donner à la France cette organisation forte et vigoureuse qui dure encore malgré trois révolutions, et il avait fait écrire dans la constitution du 13 décembre 1799,

ou de l'an VII: « Le régime des colonies est détermimé par

« des lois spéciales. »

. L'arrêté du 19 avril 14801 fit connaître le nouveau régime. Il portait : « La colonie de la Guadeloupe et dépendances sera. « régie par trois magistrats, savoir : un Capitaine-général, un.

« préfet et un commissaire de justice. » |

Bien que les fonctions de chacun de ces trois magistrats fussent distinctes et séparées, le Capitaine-général avait la haute main sur toutes choses. Chargé exclusivement de la défense intérieure et extérieure de la colonie, il avait, sous ses ordres immédiats, les troupes de terre et de mer; il communiquait seul avec les autres gouverneurs établis au dehors, neutres, alliés où ennemis. C'était à lui de pourvoir, provisoirement, à tous les emplois militaires jusqu'à celui de chef de bataillon inclusivement, comme aussi de nommer aux places vacantes dans toutes les autres parties de l’Administration. Il pouvait surseoir, en fout ou en partie, à l’exécution e lois et des règlements existants. |

Le préfet avait dans ses attributions tout ce qui avait rapport à l'administration proprement dite. Au commissaire de justice appartenaient l'inspection et la grande police des tribunaux et des officiers ministériels qui en dépendent. L'un et l’autre, chaçun en ce qui concernait ses attributions, avaient le droit de faire des règlements, après toutefois en avoir conféré avec le Capitaine-général et obtenu son assentiment.

En cas d’absence hors de la colonie et dépendances, ou de mort, le Capitaine-général était remplacé par le préfet, celui-eï par l'officier d'administration le plus ancien en grade, et le commissaire de justice par le commissaire du Gouvernement près le tribunal d'appel. |

Étaient nommés : Lacrosse Capitaine-général ; Lescalier préfet; et Coster commissaire de justice.

Le choix de Läcrosse était malheureux. Puisqu'il s'agissait d'établir un système nouveau, de renverser ce qui était, il fallait placer à la tète del’Administration des hommes nouveaux, ou du moins dont les antécédents ne fussent pas de nature à

exciter ni crainte chez les uns ni folle espérance chez les autres, Lacrosse devait voir s'éloigner de lui tout le monde : d’abord les hommes qui ne s'étaient pas jetés corps et âme dans le torrent révolutionnaire et qui avaient vy à l’œuvre en 95 le commandant de la Félicité; puis les partisans de la démagogie. Ceux-ci ne se contenteront pas de s'éloigner : ils emporteront avec eux de la haine, haine d'autant plus furieuse qu’elle prendra naissance dans une grande déception, car les démagogues se rappelant le passé, commenceront par saluer la venue du Capitaine-général comme devant réaliser le plus doux de leurs rêves. «ù = Lacrosse n’était donc pas l’homme de la circonstance: Il

revenait dans le pays à la faveur de la grande et belle politique du Premier Consul, politique de conciliation et de fusion, sur laquelle il s’appuyait pour pousser devant lui les hommes de l’ancien régime, de 89 et de 95, et-pour les faire tous concourir à l'honneur, à la gloire et à la splendeur de la France. Mais = la pensée du Premier Consul, toute noble et toute généreuse”

qu'elle était, aurait dù être mitigée dans la pratique. Exécutée sans exceptions, elle créait des situations dans lesquelles cer- {aïns personnages élaient placés dans la nécessité de faire et de dire le contraire de ce qu'ils avaient dit et fait dans la révolution. Il est vrai que c'était un procédé admirable pour stigmatiser les affreux temps de 95; car comment croire désormais à des principes que venaient renier ceux qui en ‘avaient été les premiers apôtres? Il avait aussi pour conséquence de donner raison à Napoléon dans ses idées de mépris pour l'espèce humaine. Plus tard, le lion terrassé, et le sénat venant lui donner un coup de pied, il pourra.se relever par ce foudroyant ordre du jour dont chacun sait la dernière phrase par cœur : « Si l’empereur avait méprisé les hommes, « comme on le lui a reproché, le monde connaïtrait aujour- « d'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son mépris. » Tout cela était vrai, et pourtant le génie du grand empereur aurait dû l’avertir qu'il ne pouvait obtenir un tel résultat qu’en sacrifiant la dignité de l'homme et du fonctionnaire. Et puis, de ce que les ambitieux consentaient à faire route selon les vents, était-ce une raison pour confondre tous les hommes dans ke même mépris? Napoléon serait peut-être revenu de sa prévention, s’il avait médité sur la réponse que lui fit un jour le célèbre Volney : « Le pouvoir est un aimant qui attire toutes « les ordures. »

Le 29 mai 1801, au point du jour, on signala deux frégates françaises, qui manœuvraient pour entrer dans le port de la Pointe-à-Pitre. C’étaient la Cornélie et la Cocarde. Elles amenaient l’ancien lieutenant de vaisseau Lacrosse, devenu contreamiral et Capitaine-général de la colonie. Sur l’une d’elles était le général Béthencourt. Il venait remplacer, dans le commandement des troupes, le général Paris, qui rentrait en France. Avec beaucoup de bravoure, d'instruction et de loyauté, le général Béthencourt avait une aménité de caractère qui le faisait . aimer tout d’abord. 11 se présenta à la colonie et tous les cœurs furent à lui. Mais les hommes ainsi faits ne font que passer. | Dieu les montre et les rappelle à lui.il ne reste ra à la Guade-

loupe que juste le temps nécessaire pour que sa mortsoitpleurée.

Lacrosse n’amenait avec lui que cent quatre-vingt-huit hommes de-troupes dont dix-huit canonniers. Le préfet et le commissaire de justice, restés en France, ne devaient se rendre à. leur poste que plus tard.

Contrariées par les vents, les frégates ne purent entrer dans le port de la Pointe-à-Pitre qu'à quatre heures après-midi.

Sauf quelques exceptions, les colons qui auraient pu voir : avec répugnance. l’arrivée du nouveau chef étaient absents. Dans le. pays, Lacrosse ne comptait donc que des partisans.

: L'armée surtout, composée aux neuf dixièmes de noirs et de

mulâtres, se rappelant que le commandant de la Félicité avait dit que les hommes de couleur étaient le vrai, le seul peuple des: colonies, laissa éclater toute sa joie. Le Copeseneral descendit à terre le lendemain.

Son débarquemext fut un triomphe. Conduit sur la place de

la Victoire, ses pouvoirs furent proclamés en présence de toutes

les troupes et des autorités civiles, au bruit des saives d’artil-

lerie, de la musique et des vivats de la population. tee soir, il

y eut une illumination générale.

Voyant les élans de la joie publique, Jeannet, dans son dis-

cours de réception, avait dit à Lacrosse : «- Vous trouvez la

« colonie calme, paisible; vous la trouvez dans un état qui < annonce la prospérité et qui donne les plus belles espérances : «vous ne les rendrez point vaines.. Pour mous, privés, par « l'effet des temps, de correspondance, d’encouragements ; de « secours, départagés, et livrés à une lutte que les-crises anté- «-rieures avaient rendue plus difficile, nous n'avons. pu que « nous faire respecter. Vous pourrez de plus vous faire aimer. »

Jeannét disait vrai en une chose : c’est que lui etses. collègues

ne s'étaient pas fait aimer. Pour le reste, le: lestenrs sait à quai

s'en tenir. à Le même .jour, Lacrosse faisait paraitre la. proclamation | suivante :

«, CITOYENS, | «le, ae est enfin venu où les colonies vont jouir,

«+ comme la métropole, des bienfaits que la RER de « l'an vin garantit à tous les Français.

« Avant que de porter ses regards au dehors, que de maux le «: Gouvernement consulaire n’avait-il pas à réparer ! C'est après « avoir triomphé de tous ses ennemis, donné la paix conti- « nentale, récompensé ses alliés, apaisé les dissensions inté- « rieures, qu'il s'occupe des colonies.

« Honoré de sa confiance, c’est sous le titre de Capitaine-ge- « néral qu'il me subordonne les autorités militaires et civiles, « etme confère le droit de nommer à toutes les places. Une si « grande autorité ne m'est départie que pour opérer le bien « avec plus de facilité, et assurer le bonheur des habitants de « la Guadeloupe.

« Qui pourrait douter de la grande importance que le Pre- « mier Consul attache à cette colonie? IL se plait à répéter que « c’est par la valeur et la fidélité des braves républicains qui l'habitent qu’elle a été arrachée aux Anglais. Il est persuadé que c'est par ces mêmes hommes qu'elle serait encore conservée, si l'ennemi osait l’attaquer. Les liens qui vous unissent à la métropole doivent être indissolubles, Il est si beau d’être Français ! |

« Je serai aidé, dans mes travaux, par un énéral qui a par- Hé gloire de la dernière campagne d'Italie; par des officiers, des soldats de ces braves demi-brigades qui ont fixé, par la victoire et leurs triomphes, nos destinées et les vô- « tres. Réunis à leurs frères d'armes qui, dans cette colonie, « ont mérité les plus grands éloges, ils seront avec eux les appuis et les colonnes. du Gouvernement. Ici, comme en° « Europe, ils sont destinés à assurer l'exécution de lois, celle «de la justice, et à protéger l'égalité, la liberté de tous, .sur lesquelles le Gouvernement consulaire a POSE: les bases de la « prospérité nationale.

. « Celle d’une colonie repose plus essentiellement encore sur « la culture et le commerce. C’est donc vers ces deux. objets « que doivent se diriger les vues d’une sage, administration. « Pour remplir les intentions du Gouvernement, je dois pro-

téger, encourager le cultivateur et le négociant, faire des lois et des règlements qui tendent vers ce double but. Pour marcher d’un pas assuré dans la carrière que j’ai à parcourir, j'appellerai auprès de moi les hommes recommandables par leurs lumières et leur moralité, dignes de la confiance générale. Les intérêts de chacun, à quelle classe de la société qu'il appartienne , seront pesés avec équité; ses droits et ses propriétés seront respectés ; et du bonheur individuel résultera nécessairement la félicité publique. |

« La marche tracée par le Gouvernement français vous indique assez qu’il est temps de jouir des bienfaits de la révolution; qu’il faut oublier les déchirements qu’elle a causés, les torts que chacun peut avoir eus; et les vrais amis de la République doivent les premiers donner l'exemple de cette générosité qu'assure la victoire. Le Gouvernement est déjà assez fort pour ne plus craindre de faire justice, dans toute l'étendue que l’homme sage peut donner à ce mot.

« Notre confiance doit être sans bornes dans un Gouvernement que nous avons fondé, que nous chérissons, et sans

«lequel était perdu pour jamais le prix de tant de sang versé

pour la liberté. Comme la colonie de la Guadeloupe sera la première à apprécier ses bontés paternelles, elle sera aussi la première à lui donner des garanties de sa fidélité et de sa reconnaissance, par l'énergie que tous les fonctionnaires publics et tous les habitants doivent déployer, pour concourir à l’exécution des mesures qui assurent sa prospérité et son bonheur. » | Cette proclamation était bien. Elle était de nature à satisfaire

tout le monde, et tout le monde fut satisfait. En effet, après la tempête révolutionnaire, le vaisseau revenu au port, quels pouväient être les souhaits de chacun et de tous? Ceux-ci voulaient conserver leurs conquêtes, ceux-là être aidés dans le pan-

sement de leurs blessures, et les autres abriter leur conduite du-

rant la tourmente sous un voile d’oubli. Pour réconcilier les temps anciens avec le moment présent, et, par suite, éviter

foute crise, tout grand froissement , le Capitaine-général n'avait

done qu'à mettre en pratique les promesses de sa proclamation. Malheureusement, Lacrosse était de ceux qui se laissent emporter par le désir d'obtenir à l'instant le résultat qu'ils poursuivent : pour abattre le monstre démagogique, il ne voudra pas employer plus de temps en 1801 qu'il n’en avait mis en 95 à le déchaïner. II montrera, pour proscrire la dé- ‘ magogie, la même ardeur qu'il avait fait paraïtre en se constituant le prometteur des félicités révolutionnaires. Mais le bien n’a ni le ‘levier, ni la puissance du mal: Il faut de longues heures de calme pour apaiser les flots soulevés en un moment par la tempête. Pour atteindre au bien, il faut remonter le courant avec efforts, tandis qu'on n’a besoin que de s’y jeter et de se laisser entrainer pour arriver au mal. Lacrosse, si puissant pour mettre en mouvement les mauvaises passions, sera étonné de sa faiblesse lorsqu'il voudra leur donner un frein. HU s’irritera de la résistance, ouvrira la lutte, combattra et sera vaincu.

Il n’avait pas fallu deux jours complets pour que le Capitainegénéral fût brouillé avec ses chauds amis de 95. Le lendemain de son arrivée, une députation d'hommes de couleur se rendità l'hôtel du Gouvernement pour offrir des félicitations à l’ancien commandant de la Félicité. Le Capitaine-général l’accueillit fort mal. La Dame de la Nation, celle-là qui l’avait couronné au club, s’avança, les bras ouverts, pour lui donner le baiser fraternel ; mais Lacrosse, la repoussant de la main : « Éloignez- « vous, je ne suis plus le Lacrosse de 95. »

Tout le monde s’éloigna, en effet, mais en grondant. De sourdes rumeurs ne tardèrent point à se faire entendre. Elles s’en allèrent grossissant, jusqu’à prendre aux yeux du Capitaine-général le caractère d’une conspiration. Ces choses se passaient moins d’une semaine après son arrivée. 1] n’attendit pas davantage, et déclara la guerre à la démagogie, en faisant arrêter, dans la nuit du 4 au 5 juin, quinze de ses représentants. Ces représentants appartenaient à toutes les classes de la population. C’étaient deux ex-commissaires du Gouvernement, deux ex-consuls, un ex-délégué à Marie-Galante, deux

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marchands, trois propriétaires, un capitaine de corsaire, un boulanger, un peintre, un juge et un perruquier (4).

Ces arrestations faites, il annonça, dans une proclamation du 5, que les individus arrêtés menaçaient la tranquillité de la colonie, et qu'il les envoyait en France. IL ajoutait : « Si, à « l'avenir, il se trouvait encore quelques hommes dangereux «et qu'on ne püt ramener aux principes de justiee et de mo- « dération, j'en userai de même. Je me plais à croire qu'il « n’en existera plus. Que chacun se repose sur les bonnes in- « tentions et la parole du délégué du Premier Consul. Je ne « vois désormais dans la colonie que des hommes à y con- - «. SEPVET. -»

Malgré l'assurance donnée par Lacrosse qu'il ne voyait plus dans la colonie que des hommes à conserver, le surlendemain, 7,° il fit encore arrêter d'autres particuliers, au nombre desquels étaient Carpentier et plusieurs militaires, notamment le capitaine Fraise et les chefs de bataillon Frontin et Dandieu.

Le passé de ces militaires n’était sans doute pas à l'abri de tous reproches : hommes de 95, ils en avaient les principes, et l’on sait qu’à cette époque l'insurrection avait été rangée au nombre des devoirs les plus saints. Récemment, ils avaient mis ces principes en pratique en jouant un rôle actif dans l’embarquement du général Desfourneaux. On peut done très-bien accepter que s’il se füt agi d’un complot pour se débarrasser du Capitaine-général, comme on s'était débarrassé de Desfourneaux, les derniers à en faire partie.n’eussent pas été Frontin et Dandieu, qui aimaient mieux le Lacrosse de 93 que le Lacrosse de 1801. Sous ce rapport, leur éloignement de la co- . lonie pouvait être nécessaire. Le tout était de choisir le temps et l’occasion. Il fallait savoir les renvoyer sans les chasser.

(1) Voici les noms des personnes arrêtées : Payerne, marchand; Bigar, ex-consul à Saint-Barthélemy; Fidias, peintre; Berne, boulanger; Brunot, perruquier; Baudrais, juge; Molart, ex-commissaire du Gouvernement ; Gauguery, ex-délégué à Marie-Galante; Gautier, capitaine de corsaire ; Desmars; Michel père, ex-consul à Saint-Thomas ; Michel fils; Mégis, ex-commissaire du Gouvernement; Guillermin.

Les quatre cinquièmes peut-être des officiers partageaient l'opinion de Dandieu et de Frontin, et avaient autant de titres que ceux-ci pour mériter un châtiment ou pour obtenir Pindulgence et le pardon. Recourir à un acte de déportation, c'était mécontenter l’armée, en lui laissant supposer qu'il ne fallait ‘pas compter sur cet oubli du passé qu'avait promis la proclamation. Chacun put croire sa position menacée. Ne pouvant déporter tout le monde, il fallait ne déporter personne. Nous avons dit que l'armée partageait les sentiments des déportés. Cela est si vrai que le général Béthencourt, qui ne faisait que d'arriver et qui ne connaissait encore ni les choses ni les personnes de la colonie, écrivant au Capitaine-général en faveur des proscrits, lui disait : « qu’il avait par devers lui des témoignages particuliers, dignes de la plus grande confiance ; « qu'il n'avait entendu personne les accuser et que plüsieurs « témoignaient en leur faveur, surtout à l'égard du capitaine « Fraise et du chef de bataillon Frontin. »

IL est évident que Béthencourt n'était ici que l'écho de son entourage tout militaire.

Un autre fait, qui prouve combien l’armée était indignée de Vacte de rigueur du Capitaine-général, c’est que Pélage, commandé pour procéder à l’arrestation des officiers, se refusa, dans la crainte de n’être pas obéi, à se charger de cette mission avec les seules troupes du pays : il demanda qu’à ces troupes on ajoulât celles nouvellement arrivées de France, de facon qu'il y eùt moitié des unes et moitié des autres.

Ces avertissements ne furent pas assez forts pour déterminer Lacrosse à rapporter son ordre. Le capitaine Fraise fut seul rayé de la liste des proscrits. Ë

Lacrosse, après avoir blessé les hommes de couleur par la réception faite à leur députation, et déplu à l’armée par la déportation de quelques-uns de ses officiers, allait mécontenter ‘Je commerce par un emprunt.

Les finances de la colonie, depuis la révolution, avaient été livrées à une dilapidation comparable à la dilapidation des finances de la métropole à la même époque. Jeannet, tout en

disant à Lacrosse : « Vous trouvez la colonie dans un état qui “ annonce la prospérité, » ne laissait pas moins des caisses vides. Toutefois, l'emprunt auquel le Capitaine-général allait recourir était-il nécessaire? Le budget des recettes avait pour base le produit des fermages des habitations et le loyer des maisons dites nationales, les droits de douane, ceux mis sur les prises et sur les jeux publics. Ces différentes branches des revenus de la colonie, d’après des calculs modérés, produisaient une somme de plus de cinq millions sept cent quatre-vingt-seize francs. La dépense générale, établie au contraire sur des prévisions larges, ne devait pas excéder quatre millions cinq cent quatre-vingt-dix francs. La recette payait donc la dépense avec un boni de plus de douze cent mille francs. Bien qu'il n'y eût pas de grandes avances au trésor, la recette de chaque jour, de chaque semaine, de chaque mois pouvant faire face à la dépense courante, il semble que rien ne forçait à recourir à la mesure extrême d’un emprunt. Avec un peu de patience et d'ordre, il ne fallait que quelques mois pour mettre là colonie dans cette heureuse situation de voir ses recettes excéder ses dépenses d’une manière sensible. Cette considération n'eut pas d'influence sur la détermination du Capitaine-général. Peut-être aussi fut-il entrainé par la facilité qu’il aurait à rembourser ce qu'il empruntait.

Quoi qu'il en soit, il exigea une somme de frois cent cinquante mille francs du commerec de la Pointe-à-Pitre, se réservant de demander une somme égale à celui de la Basse- Terre. Le négociant n'aime pas à tirer de l’argent de sa caisse sans entrevoir la réalisation d’un bénéfice certain et prochain. Il livra ses fonds, mais avec des murmures dans lesquels perçaient des suppositions outrageantes pour le caractère du chef de la colonie. Ces suppositions, qui ne prenaient naissance que dans la mauvaise humeur du commerce, acquirent malheureusement une certaine consistance quand on apprit que, sur la somme empruntée, Lacrosse s’était appliqué celle de soixante quatre mille neuf cent vingt-quatre livres huit sous cinq deniers, en vertu d’un compte qu’il avait dressé, et dont l’un des

chapitres mentionnait neuf mille neuf cents livres pour solde d’appointements de ses fonctions de gouverneur provisoire de la Guadeloupe en 1795.

Aussitôt après l'affaire de l'emprunt, le commerce eut un autre sujet de mécontentement. II était en possession de fournir à l'Administration toutes les choses dont elle avait besoin. Lacrosse lui enleva ce droit pour le conférer à un seul négoeiant, le citoyen Mallespine , avec une commission de 10 p. 0/0. Le commerce puisa dans son propre intérêt un zèle sans égal à défendre l'intérêt de la colonie. Il criait à la dilapidation des deniers publics, prétendait et offrait de prouver que Mallespine faisait payer à l'Administration un baril de farine, par exemple, 50 francs de plus que le prix auquel il pouvait être acheté dans le magasin des autres négociants. Par le fait, il fut établi que, sur la fourniture du Gouvernement, Mallespine avail gagné, en quatre mois, la somme importante de plus de 300,000 francs.

Puis vint la ferme de la douane, qui fut donnée au citoyen Saint-Gassies, au prix de 588,800 francs. On soutenait, avec des chiffres, que cette ferme valait bien au delà.

Il est évident que l'Administration, en se privant des avantages de la concurrence, pour ne traiter qu’avec un seul négociant, devait être lésée dans ses marchés. Malheureusement, le public, peu charitable, surtout lorsqu'il est mécontent, ne disait pas que l'Administration se trompait dans le choix de ses moyens; il paraissait convaincu, proclamait bien haut qu'il n'était pas supposable que l'Administration, sans un intérêt caché, consentit à faire jouir deux individus de si gros bénéfices; qu'il fallait donc nécessairement qu'il existät un pacte secret entre les préposés du Gouvernement, d’une part, et le fournisseur et le fermier de l’autre.

Toutes ces causes de mécontentement ne survenaient pas à de longs intervalles, mais coup sur coup : chaque jour, pour ainsi parler, portait à la population son contingent de griefs.

Il est vrai de dire aussi que l’on trouvait matière à récriminations même dans ceux des actes du Capitaine-général qui

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