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auraient dû ètre accueillis avec louanges; on n'’épargnait pas uon plus les mesures qui, évidemment, n’étaient que le résultat dés instructions reçues de la métropole. Lacrosse, par exemple, avait donné l’ordre de ne plus rechercher les émigrés qui se présenteraient dans la colonie. En cela il ne faisait que suivre une direction partie de France. Le Premier Consul, qui, bientôt, imposera aux colons émigrés l'obligation de rentrer sur leurs propriétés, devait commencer par faire cesser toute persécution à leur égard. Mais, alors même que Lacrosse n’eût agi que d’après ses propres inspirations, il semble que le spectacle de vieillards, de femmes et d’enfants, arrivés dans la colonie dans le plus grand dénüment, jetés dans les prisons ou rembarqués sur le mème bord, n’était pas assez- récréatif pour qu'on dût en faire un crime à celui qui le faisait cesser. Cependant ceux qui s’étaient chargés de l'éducation du peuple de la Guadeloupe avaient donné à cette éducation une telle direction, que ce peuple placait la rentrée des émigrés au nombre des calamités publiques. Le 48 février 1799, le commissaire du Directoire près l’administration municipale de la Basse- Terre écrivait à l’agent Desfourneaux :
« Des bruits sourds cireulent ici et dans les iles neutres qui « nous avoisinent. On dit hautement que les émigrés qui n’ont « à se reprocher que l'indifférence, la peur ou Lx faiblesse, « peuvent rentrer sans crainte sur le territoire de la Guade- « loupe et dépendances.
« L'arrivée hier de plusieurs bâtiments de Saint-Barthélemy, « chargés de passagers, et d’autres encore qui sont annoncés « devoir les suivre, semblent donner de l'inquiétude aux ci- « toyens. » É
Si la rentrée possible des personnes qui s'étaient éloignées de la colonie par indifférence, peur ou faiblesse, donnait de l'inquiétude, on peut juger de l'effet produit par la rentrée des autres, des véritables émigrés, des personnes qui s'étaient rendues coupables de faits contre-révolutionnaires !
Continuant sa lettre, le commissaire du Directoire demandait des instructions à Desfourneaux sur la conduite à tenir à
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l'égard des émigrés de la peur, qui, jusqu'alors, lorsqu'ils n'avaient pas été livrés à une commission militaire qui les condampait à mort, avaient été emprisonnés et chassés.
La conduite de Lacrosse envers les émigrés, conduite qui - aurait dù être hautement approuvée par tous les hommes honnètes, donna naissance, au contraire, contre lui, à une nouvelle source de récriminations et de haines. Les malveillants, les hommes du désordre, s’efforçaient de faire accroire aux fermiers qu'ils allaient être expulsés des propriétés qu'ils possédaient en vertu d’un bail, aussitôt la rentrée des émigrés. On ne pourrait supposer une situation plus tendue. Comme signe d’un mécontentement général, le poison s’était montré sur un grand nombre d'habitations, tant sur les bestiaux que sur les personnes. Et il n’y avait pas un mois que Lacrosse était à la tète du Gouvernement de la colonie! Voulant rassurer les fermiers, il fit paraître sa proclamation du 26 juin. Dans cette proclamation, on lisait : « Considérant que la malveillance se . « plait à répandre des doutes sur les intentions du Gouverne- « ment lorsque, par un acte de justice, il rappelle les habi- « fants, trop longtemps absents de cette colonie, que la presque « certitude d’êlre victimes des événements révolutionnaires en « avaient éloignés. .
Dans le reste de la proclamation, le Capitaine-général déterminait les formalités à remplir par l'émigré pour qu'il put rentrer dans la colonie. En méme temps, il rassurait les fermiers,-en leur faisant savoir que le Gouvernement n’entendait que substituer à ses droits les personnes qu'il remettrait en possession de leurs biens.
La pensée de cette proclamation était vraie, juste, morale. Elle n’avait qu'une choseæegrettable, c'était de faire contraster le nouveau langage de Lacrosse avec celui qu'il avait tenu autrefois. Cependant cette proclamation exeila une telle explosion de mécontentement, qu'ayant été affichée, toutes les affiches, dans la nuit du 28 au 29 juin, furent arrachées et lagérées.
La rentrée des émigrés était traitée de monstrueuse réaction.
Les faits d’' empoisonnement devenant de plus en plus fré-
quents, menaçant l'existence même de la colonie, Lacrosse, voulant effrayer les coupables par une justice prompte et terrible, institua, le 28 juin, une commission militaire pour les juger.
Mais les empoisonnements étaient un fait politique : c'était Ja menace de ce que les émigrés devaient attendre dans le cas où ils rentreraient sur leurs propriétés. Aussi, l’arrèté du 28 juin fit crier, comme si le Capitaine-général eût attenté à la plus chère des libertés publiques.
= Lorsque l’on apprit à a Basse-Terre que la commission militaire présidée par Pélage, avait condamné à mort, au Petit-Bourg, plusieurs empoisonneurs, et que ces malfaiteurs avaient été fusillés, l’exaspération fut au comble; preuve que les méfaits de la campagne s’inspiraient de la pensée des villes ! L'arrêté du 28 juin, affiché sur la grande porte de l’église, servant de maison commune, ainsi que sur les portes latérales, fut barbouillé d’excréments humains pendant la nuit.
Comme nous l’avons laissé entrevoir, les villes, sous l’admipistration déplorable des agents Jeannet, Baco et Bresseau, étaient devenues un foyer de passions mauvaises. Tous les hommes chassés des autres îles s’y étaient donné rendez-vous et avaient été recus. Saint-Domingue surtout avait vomi sur nos rivages une masse d'officiers et de soldats, qui, après avoir levé létendard de la révolte et combattu Toussaint-Louverture, fuyaient son courroux. Parmi tous ces fuyards étaient les trois frères Rigaud, André, Augustin et François. Les deux derniers étaient d’abominables scélérats. En 1796, Sonthonax de retour à Saint-Domingue, une nouvelle révolte éclate. Aux Cayes, Augustin Rigaud fait massacrer tous les blancs qui sont rencontrés dans les rues. André, général commandant dans la ville, voulant soustraire à la mort le reste de ces infortunés, leur'donne l’ordre de se réunir chez lui. Il suppose que sous son toit ils seront à l'abri de la fureur de ses parents et de ses amis. Augustin viole la consigne, fait prendre les hommes que son frère veut protéger et les envoie à l'Ilet, où ils sont fusillés. Sorti des Cayes, il parcourt la campagne, accompagné
de Pinchinnat. Ensemble, ils s'efforcent d’insinuer aux noirs que les blancs nouvellement arrivés d'Europe n’étaient venus que pour les remettre aux fers; que pour .n’en avoir rien à craindre il fallait les exterminer; que les blancs n'avaient jamais voulu sincèrement la liberté des noirs et des hommes de couleur, véritables habitants et vrais propriélaires des colonies ; que tout appartenant à ces derniers , les blancs devaient être exferminés ou chassés. Augustin et André étaient partis récemment pour la France, mais il nous restait François. A la Guadeloupe, dans les événements qui. ne tarderont pas à s’accomplir, il ne faillira pas aux principes qu’il ne à Saint-Domingue.
Les agents Jeannet, Baco et Bresseau étaient persuadés que
. les hommes qui avaient dans la tête de semblables idées, qu'ils
s’elforçaient de propager, étaient moins dangereux que les-habitants honnêtes, mais'peureux, qui avaient quitté la colonie dans la crainte d’être guillotinés. En conséquence, ils accueillaient les uns et chassaient les autres.
La situation, déjà trop tendue, se compliqua des suites d’un événement malheureux. Le 5 août, Béthencourt succombait, à la Pointe-à-Pitre, à la fièvre jaune. Cette mort occasionna un deuil public. Niue conquérir l'estime et l'amour de toutes les classes de la population, le valeureux guerrier n’avait eu besoin que de se montrer. La Guadeloupe placée sous la main d’un homme de ce mérite et de ce caractère, les événements qui vont s’accomplir auraient-ils été détournés de leur cours? De semblables questions se posent, mais ne se résolvent point. Quoi qu'il en soit, Béthencourt mort, le commandement des troupes devait passer hiérarchiquement au chef de brigade Pélage, officier le plus élevé en grade dans la colonie. Mais, soit qu'à raison des circonstances cet officier n’inspirat pas confiance au Capitaine-général, soit qu’en présence de l'agitation et de la tendance des esprits le chef de la colonie jugeàt nécessaire, pour commander aux événements, de réunir dans une seule main toute l'autorité, il garda pour lui-même le commandement des troupes. Cette détermination, connue d'abord
à la Pointe-à-Pitre, y causa une vive émotion. Les hommes
de couleur crurent ou feignirent de croire à un parti pris de
les mettre à l'écart. D’un autre côté, ce fut une grande décep-
tion pour l’armée, qui s'attendait à voir Pélage à sa tête et qui en aurait été fière.
Au fait d’une mesure qui allait provoquer le mécontentement, Lacrosse ajouta l’imprudence de l’annoncer à la Basse- Terre avec un éclat inaccoutumé. Le 8 août, jour ‘de décade,
— c'était le dimanche d'alors, — on entend battre là générale !
Les uns croient à un débarquement des Anglais, d’autres à une révolte des noirs. Tout le monde est troublé. Les femmes ont des paquets de ce qu’elles ont de plus précieux, appellent leurs enfants, les réunissent, et se tiennent prêtes à prendre
la fuite; les hommes s'arment. La troupe sort des casernes,
équipée comme lorsqu'elle entre en campagne; les gardes nationaux quittent leurs parents en pleurs. Garde nationale et troupe de ligne arrivent sur le Champ-d’Arbaud, lieu de réunion de la force armée dans les moments de danger. Là, on leur fait lecture de l'arrêté du Capitaine-général. La troupe s'attendait à tout autre chose. D'abord, il y eut dans les rangs un sentiment de surprise, qui, bientôt, fit place à des mouvements de mécontentement. Une sourde rumeur parcourut toute la ligne. La compagnie dite des conserits, moins fa-
connée à la discipline, quitte ses rangs, en faisant entendre
des paroles qui semblent renfermer un appel à la révolte : : Nous avons été bien sots d’avoir livré le Gouvernement *« d’une colonie qui nous appartient. » C’étaient les idées de Rigaud. Rentrés en ville, ces conserits se mêlant à d’autres
citoyens, on tint de nouveaux propos capables, disait le com-
missaire du Gouvernement Bernier dans une lettre à Lacrosse, d'opérer un bouleversement.
Lorsque la connaissance de ces faits parvint à la Pointe-à- Pitre, où se trouvait le Capitaine-général, Pélage lui proposa de se-rendre à la Basse-Terre, avec promesse de rétablir l’ordre sans éclat. La manifestation ayant été faite à cause de Pélage,
il est hors de doute que cet officier parlant aux soldats, les
réprimandant avec des paroles, mais, .de fait, laissant impunis les actes dont ils s'étaient rendus coupables, aurait obtenu qu'ils parussent rentrer dans le devoir. Lacrosse refusa les offres de Pélage et il eut raison. En révolution, lorsque déjà un nom est un drapeau, s’en servir pour apaiser l’émeute est . un moyen sûr de le grandir aux dépens de l’autorité légitime. En pareille circonstance, le pouvoir qui a recours à un tel intermédiaire prononce son abdication ; il disparait, et l’intermédiairé devient le pouvoir. E’autorité doit agir directement et parelle-même, mais à la condition de ne faire que ce qui est juste et raisonnable.
Lacrosse mit la ville de la Basse-Terre en état de siége et suspendit de ses fonctions l’agence municipale.
Ces actes n'étaient que le préliminaire de ceux qui allaient suivre : on fit incarcérer les conscrits et les autres hommes de couleur dont les discours avaient paru renfermer des sentiments hostiles à l'autorité ; on fit chez eux des visites domiciliaires; les armes des suspects furent saisies; enfin on institua un conseil de-guerre pour juger les coupables.
Kirwan , capitaine rapporteur, ne trouvait pas les conserits coupables. IL écrivait au Capitaine-général : « Tous les in- « terrogatoires que j'ai faits jusqu'à présent n’ont pu me « fournir aucun éclaircissement capable de mettre le conseil « à même de pronôncer contre les individus mentionnés dans « votre lettre au président : veuillez me faire passer les pièces « de conviction que vous »ouvez avoir, afin que j'accélère. « mon travail. » :
Un délit qui consiste en des propos ne se constate que par le témoignage des personnes qui les ont entendus. Il est évident qu'en semblable matière les pièces de conviction n’ont rien à faire et qu'il ne peut en exister. La demande qu'en faisait le capitaine rapporteur, tout en témoignant de son mauvais vouloir, montrait que cet officier voulait, en forçant Lacrosse à s'expliquer, rejeter sur lui tout l’odieux de la poursuite.
Quoi qu'il en soit, le conseil de guerre étant assemblé pour statuer sur une catégorie de cinq conserits, deux furent ac-
quittés, un fut condamné à cinq ans de fers, et les autres à deux années de la même peine. AE Le 10 septembre, le conscrit Joseph Lagarde dit Josie, étant au fort Saint-Charles, exaspéré de ce que l'officier de garde Dupont s’était opposé à ce qu’on lui portàät du tafia, fit entendre, dans sa colère, des propos semblables à ceux reprochés aux conserits sur le Champ-d'Arbaud. Josie et six de ses camarades . composèrent une nouvelle catégorie d’accusés, qui furent jugés le 8 octobre. Josie, condamné à mort, fut fusillé. Deux autres conscrits furent condamnés à la déportation, et quatre ren-
voyés au Gouvernement pour qu'il prit à leur égard des me--
sures administratives. Un fait étrange se produisit dans la décision du conseil de guerre; ce conseil se rendit Juge des actes administratifs du Capitaine-général, prononça entre l’Admi-
nistration et les administrés. Il va sans dire que l’Administration eut gain de cause. L’autorité ne descend à un tel rôle
qu'après s'être assurée que le jugement lui sera favorable. Avant de passer aux questions relatives aux. accusés, le conseil de guerre posa les suivantes :
1" Question. « Y a-t-il eu, depuis l’arrivée du Capitaine- :
« général Lacrosse, des propos, des complots, des concilia- « bules, des projets et des menaces tendant à renverser le a Gouvernement actuel de la colonie ?
2% Question. « La colonie. doit-elle l’inexécution de ces
« funestes projets à à la volonté des prévenus ou aux moyens *« coërcitifs qui ont été employés pour les arrèter ?
Voici Ja réponse à ces deux questions :
« L'opinion du conseil entier a été que la tranquillité dont «“ on jouit aujourd’hui est due à l'énergie qu'a manifestée le « Gouvernement, dans ces circonstances, pour réprimer les « ennemis de l’ ordre. »
Ces actes de rigueur, qui ne portaient que sur les hommes
de couleur, frappèrent de consternation ceux qui ne laissaient pas éclater leur indignation. L’indignation rend imprudent. Les propos de quelques personnes indignées rapportés à Lacrosse
lui firent croire que tous les hommes de couleur ourdissaient
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des trames contre le Gouvernement de la colonie. II les convoqua à son hôtel, à la Basse-Terre. La multitude remplit les salles, les cours et les jardins. Le Capitaine-général parla à Ja foule, lui reprocha ses menées, ses projets, son état permanent de conspiration. Puis, joignant la menace à l’insulte, il déclara : « Que puisque les hommes de couleur étaient les « ennemis du Gouvernement, il allait les faire tous déporter…
« Si quelques-uns de vous, ajouta-t-il, sont conservés dans la « colonie, ce ne sera que par un reste de pitié. Les autres se- « ront vomis sur des terres étrangères, et cette fois on aura « soin de fermer à jamais les portes du retour. »
Lacrosse traitait de la sorte les hommes de couleur, et l’armée, sauf de minimes exceptions, était composée d'hommes de couleur et de noirs! Il déclarait la guerre à la seule force dont il pût disposer !
Quittant la Basse-Terre, il se rend à la Pointe-à-Pitre. Là, il renouvelle les mêmes scènes; il donne aux habitants de la Pointe-à-Pitre le spectacle offert à ceux de la Basse-Terre : rassemblement des hommes de couleur à l'hôtel du Gouvernement, paroles injurieuses, menaces. :
Sur la foi de la proclamation du 26 juin, beaucoup d’émigrés étaient rentrés. Mais ils n’eurent pas plus {ôf vu la situation de la Guadeloupe que plusieurs se hâtèrent de s’expatrier de nouveau, effrayés des malheurs qu'ils croyaient devoir fondre sur la colonie. Une lettre de M. Budan, émigré rentré, écrite à un ami avant de s'éloigner, fait connaitre l'état des esprits des colons à cette époque. « Je vois, lui disait-il, que l’homme qui « a été si funeste à la Guadeloupe en 1795 lui prépare de nou- « veaux malheurs. Ce n’est pas son injustice à mon égard qui
« me détermine à m'’expatrier une seconde fois : j'aurais pu
« entrer en arrangement avec le fermier de mes biens, qui m'a « proposé de me céder son bail à des conditions réciproque- « ment avantageuses; j'aurais pu attendre aussi le moment où « Ja justice du Gouvernement de la métropole se prononcera « en faveur des trop malheureux colons. Mais j'entends l'orage « qui gronde et je vais chercher un abri. Tout ce qui vient de
« se passer à la Basse-Terre et à la Pointe-à-Pitre prouve que le « citoyen Lacrosse n'a pas plus de politique que d'humanité. « Où sont ses forces pour se permettre toutes les violences qu'il , exerce? Les noirs et les hommes de couleur non proprié: « faires composent les sept huitièmes de l’armée, et il leur « déclare la guerre sans motif! N’est-il pas à craindre qu’ils ne « finissent par se révolter, et qu’ils ne répètent à la Guadeloupe « toutes les scènes de dévastation et de carnage dont Saint-Do- « mingue a été si longtemps le théâtre? Je ne vois point de « süreté à rester dans un pays gouverné par un tel homme, « qui ne trouve pas de milieu entre ses anciens excès et les « excès de sa prétendue conversion. »
Les murmures, les plaintes, les cris d’effroi n ’enseignaient rien à Lacrosse. Il s’avançait sans rien voir, sans rien entendre. Les conscrits qui n'avaient point été jugés par le conseil de guerre furent déportés à Marie-Galante, au nombre de quinze. Le Capitaine-général voulait, sans retard, en finir avec tous les mécontents. IL écrivait à Bourée, lieutenant de justice et police : « Investissez les séditieux; entourez la maison dans « Jaquelle le malintentionné pourrait former des complots, « et assurez-vous des personnes que vous croirez coupables : « un exemple sévère de justice en sera fait, et j'emploierai « cette sévérité dans toute sa force. »
A des actes vexatoires. contre les personnes, le Éatins général, peut-être à l’instigation de son secrétaire général, mèlait des plans financiers que le pays considérait comme des spoliations. Dans une réunion de planteurs et de commerçants tenue à la Basse-Terre, et dans laquelle ces plans furent dévoilés, le secrétaire général, aux justes réclamations des habitants, avait répondu : « Si vous ne pouvez manger de la « volaille, vous mangerez de la morue; et si vous n'êtes pas « contents du Gouvernement, envoyez un mémoire en France.»
De tous ces plans, le plus curieux consistait dans une administration intermédiaire entre les propriétaires et les travailleurs. Par lui, était enlevé à l'employeur le droit de faire aucune avance, aucun payement à ses ouvriers. Des percep-.
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teurs élaient créés pour reccvoir le quart des denrées revenant aux travailleurs, pour en opérer la vente et en verser le produit dans la caisse d'un receveur général, chargé de la répartition. Cette administration, dont les travailleurs devaient faire les frais, exigeant un personnel nombreux, aurait été nécessairement coûteuse. Toutelois, elle était proposée au nom d’une pensée philantropique : on disait que c’était pour mettre la elasse si intéressante des travailleurs à l’abri des infidélités des employeurs. Il n’est pas impossible que parmi les planteurs et les fermiers on comptàt des voleurs. Sur tous les échelons de l'échelle sociale existent des hommes honnètes et des fripons. Mais l'administration proposée obviait-elle au mal? Son premier résultat aurait été de prendre 5 francs aux travailleurs pour les empêcher d’être frustrés de quelques centimes. Et puis on pouvait se demander si parmi les nombreux employés entre les mains desquels allaient passer les deniers des travailleurs, il ne se rencontrerait pas des fripons?
En présence des faits qui s’accomplissaient, l’absence de tout complot, pour essayer de se débarrasser de lAdministration , aurait été la seule chose surprenante.
Le 20 octobre, dans la soirée , à la Pointe-à-Pitre, le lieutenant Augier, faisant l’office d’un faux frère, vint dénoncer à Régis Leblanc, commissaire du Gouvernement, et à Bourée, lieutenant de justice et police, un complot ourdi contre le Capitaine-général par des officiers de la troupe. Ce complot, qui n’attendait que le moment d’éclater, consistait à user à l’égard de Lacrosse du moyen qu'il employait contre ceux qui le gênaïient, c<’est-à-dire à l'arrêter et à le chasser de la colonie. Augier disait que c'était poussé par le remord qu’il dévoilait une conspiration dont il avait fait partie, et dans laquelle se trouvaient les militaires Ignace, Gédéon, Lecœur, Caillou, Escadillas, Lebreton, Danois, Monroux, Villette, Creugnier et Troquereau. |
Cés officiers comptaient trouver des adhérents dans toutes les parties de la population. see
Bourée et Régis Leblanc courent chez Souliers, chef d’état-
Ro VO Ho
Major. Après s'être concertés, ces trois personnages croient suffisante pour agir, sans attendre de nouvelles instructions, la lettre du Capitaine-général à Bourée, renfermant l’autorisation de s'assurer des personnes qu'il jugerait coupables de
conspiration. Ils se déterminent à faire arrêter Gédéon et
Ignace, qui semblaient marcher à la tête des conspirateurs. Le lendemain, de grand matin, le commandant Titéca dit
au quartier-maître Duperron de se tenir prêt à apposer les
scellés sur les papiers du capitaine Ignace, aussitôt son arres- ‘
tation. Duperron, qui ne se souciait point de jouer un rôle dans une affaire qui avait ses dangers, alla trouver le juge de paix et lui persuada que le capitaine Ignace ayant une boutique, tenue par sa femme, c'était à l’autorité civile qu'il appartenait d’apposer les scellés.
Gédéon avait été arrêté à neuf heures du matin. Mais Ignace, instruit que l’on était à sa poursuite, au lieu de se laisser prendre, cherchait à faire arrêter ceux qui voulaient le saisir. Il parcourt les casernes, exeite les soldats, parle aux officiers et trouve partout des cœurs disposés à la révolte.
Il est un fait qui parait incroyable, c’est que le 21 octobre,
à dix heures du matin, le chef de brigade Pélage n'avait été informé ni du complot des officiers sous ses ordres, ni de
l’ordre donné de grand matin de les arrêter, ni des menées
d’Ignace pour soulever la troupe.
Quoiqu'il en soit, à ee moment, dix heures, le chef d’étatmajor Souliers fit prier Pélage de passer chez lui. Celui-ci se rendit à l'invitation en habit bourgeois. Il trouva Souliers en conférence avec Bourée et Regis Leblanc. Tous trois étaient fort animés. Souliers, prenant la parole, annonce à Pélage qu'il vient de découvrir un complot des officiers pour l’arrestation du Capitaine-général. Ce n’est pas possible, dit le chef de brigade, qui vous l’a fait découvrir! — Augier, répond le chef d'état-major. — Au même instant, et comme si au dehors
on s'était chargé de démentir la dénégation de Pélage sur :
l'existence d’un complot, un grand tumulte se fait dans la. rue, on entend les cris : aux armes! Pélage, Souliers, Bourée
ét Régis Leblanc demeurent un instant interdits, dans l'attitude dé gens surpris, étonnés, qui, ne comprenant point, cherchent à deviner. Pélage le premier prend la parole : il demande à Souliers ce que signifient ce bruit et ces cris. |
Le chef d'état-major pouvait adresser la même question à Pélage, car chacun croyait son adversaire d'intelligence avec ce quise passait dans la rue. Au lieu done de répondre à l'interrogation du chef de brigade, Souliers, voulant l'avoir pour otage, lui dit : Vous êtes mon prisonnier!
— Votre prisonnier! Par quel ordre?
— Par mon ordre! | : |
M'arrèter, moi, votre supérieur en grade!
Pélage se dispose à quitter l'appartement. Avec son sabre, dont il lui présente la pointe, Souliers veut lui barrer le passage. De la main, Pélage écarte l'arme, se précipite dans l'escalier et gagne la rue. |
Le tumulle, les cris que l’on venait d'entendre étaient une insurrection de toute la garnison de la Pointe-à-Pitre. On bat la générale; les femmes, les enfants effrayés, poussant des cris, courent en sens contraire. On ferme les portes. C'était la veille d'un jour de décade. Le désordre, le brait et le tumulte sont encore augmentés par la présence dans la ville d'un grand nornbre de gens de la campagne. Les soldats noirs et de couleur, mêlés aux cullivateurs, arrêtent et conduisent au fort de Ja Victoire tous les blancs rencontrés dans les rues. Les officiers blancs sont également saisis et mis en prison. |
Pendant ce temps, que faisait le chef de brigade Pélage? Il . s'était rendu au fort en toute hâte, entraînant à sa suite tous les militaires qu'il avait trouvés sur son passage. Là, il prend un-uniforme qu’on lui apporte, saute sur un cheval qui lui est amené, se présente aux troupes, leur parle et s'efforce de faire de l’ordre en se servant du désordre. II était impossible, pous le moment, de faire autre chose.
Cependant, au son du rappel et de la générale, une partie de la garde: nationale sédentaire et un détachement des dragons bourgeois, composés de blancs, étaient venus se ranger devant
la maison du chef d'état-major et lui demander ses ordres. D'un autre côté, les chefs des révoltés avaient prescrit l'arrestation du commandant Souliers, et chargé de ce soin une compagnie de chasseurs, composée de noirs et d’hommes de couleur. Partie du fort, tambour battant, cette compagnie arrive dans la rue où demeurait le chef d'état-major. Apercevant cette troupe, la garde nationale crie : Qui vive? — Au lieu de répondre à ce cri, l’officier commandant la compagnie fait faire halte, range sa troupe en bataille, commande de croiser la baïonnette et d'avancer au pas de charge. La garde nationale s'apprête à repousser les agresseurs. Le sang allait couler. C'était le signal d'une effrovable guerre civile, ou plutôt c'était le massacre général des blancs, car ils n'étaient pas un contre dix. Mais, du fort, Pélage avait vu le mouvement de la compagnie des chasseurs; il accourt à franc étrier, le sabre nu, se précipite au-devant des chasseurs, avec son sabre relève les fusils, et crie : « Qu’allez-vous faire! » La présence, le’ geste, la voix de Pélage arrêtent les chasseurs et désarment la garde nationale. On observe cette différence entre Pélage et les autres révoltés, c’est qu’il obtenait de suite et sans opposition ce que ceux-ci n'auraient pu obtenir sans combat. La demeure du chef d'état-major n'étant plus défendue, les chasseurs l’envahissent et arrêtent Souliers, qui est conduit au fort. Déjà le lieutenant de justice Bourée ainsi que le commissaire du Gouvernement Régis Leblanc avaient été saisis et trainés au fort, celui-ci après avoir reçu un coup de baïonnette à la cuisse. Ce fonctionnaire, placé d’abord dans une chambre du fort, : en est retiré pendant la nuit, pour être jeté dans un cachot, sans avoir reçu de nourriture et sans que sa blessure eût été pansée. | y bé Le logement de Bourée est livré à la fureur des soldats: ses papiers sont enlevés: on y trouve une liste d'hommes de couleur désignés comme devant être déportés, et une lettre du Capitaine-général annonçant au lieutenant de police que les premiers déportés avaient été mis à la disposition du ministre de la marine, afin d’être envoyés à Madagascar. La lecture faite en
D À. land
place publique de cette lettre et de cette liste porte l’exaspération au plus haut degré. On crie vengeance. Les officiers arrêtés le matin, relächés par les émeutiers, actuellement à la tête des révoltés, les excitent et les poussent. A chaqueinstant, on pensait voir commencer le massacre des blancs et le pillage de leurs maisons. Pélage était partout, se multipliant pour calmer les esprits et arrêter le désordre. Ce ne fut que vers quatre heures de l'après-midi qu'il put obtenir la rentrée des soldats dans leurs quartiers et le calme dans la ville.
Aucun fait n'autorise à soupconner Pélage d’avoir pris une part quelconque dans l’organisation de la révolte, mais, la révolte produite, les révoltés avaient obéi à sa voix, l’avaient reconnu pour leur chef. Par lui, de grands malheurs, prêts à fondre sur la Pointe-à-Pitre et de là sur les autres parties de la colonie, avaient été détournés. Il avait donné à l’insurrection la direction la meilleure, mais il l'avait dirigée. Cette conduite, toute belle, toute honorable qu’elle était, pouvait être différemment appréciée. Pélage le comprit, et chercha un appui et des conseils. Il convoqua pour cinq heures, à la maison commune, les habitants les plus honorables de la ville. Deux cent quarante propriétaires ou industriels se présentèrent à la réunion. Pélage vint, expliqua les causes de la révolte, fit connaître dans quel état était l'esprit de la troupe, puis il dit : « Je viens me jeter dans le sein d’une assemblée d’hommes « sages, intéressés au retour du bon ordre ; je leur demande « des conseils; je leur promets d’y déférer et de verser jus- « qu'à la dernière goutte de mon sang pour le salut des per- « sonnes et des propriétés. » |
Dans de semblables circonstances, les délibérations ne sont . pas longues. Une voix proposa de nommer trois membres, pour concourir avec Pélage à correspondre tant avec le Capitaine-général qu'avec les autres autorités constituées, et pour concerter toutes les mesures propres à rappeler la paix et la tranquillité, et à éviter désormais les occasions de trouble. Cette proposition adoptée à l’unanimité, on nomme pour former le conseil de Pélage les citoyens Frasans, avoué; Danois et Courtois, négo-
ciants ; et pour secrétaires : Delort, docteur-médecin, et Pénicaut, notaire. Courlois n'ayant pas accepté la mission fut remplacé par l’un des secrétaires, le citoyen Delort. ‘
Le mème jour, la proclamation suivante, signée Pélage, fut publiée à la Pointe-à-Pitre et adressée à toutes les autres communes.
« Citoyens,
« Des arrestations multipliées, faites depuis quatre mois , et « qui se renouvelaient aujourd'hui, ont occasionné au Port- « de-la-Liberté un mouvement et des mesures nécessaires pour « le maintien de la tranquillité publique. Vous en avez êlé « instruits, et vous aurez peut-être eu des craintes. « Rassurez-vous, Citoyens; si des chefs chargés d'exécuter « ne ordres injustes, surpris à la religion du. Capitaine-gé- « néral, ont été mis en arrestation, j'ai pris aussitôt les pré- « cautions que la prudence m'a suggérées pour ne l'ordre ne « fût pas troublé.
« Ayez tous confiance en mes bonnes intentions et dans « les dispositions de la force armée à mes ordres. Protection « vous est assurée pour vos personnes, vos familles et vos « propriétés. ; | « Et vous qui, récemment rentrés dans la colonie, êtes .« encore incertains sur le sort qui vous y attend, soyez aussi . .« Sans inquiétude; vous n'aurez pas lieu de vous repentir d’a- °« voir cédé au mouvement si naturel qui vous rappelait dans « vos foyers. | Magistrats, officiers publics et employés, restez à vos « postes; continuez vos fonctions et redoublez de zèle dans « leur exercice; vous serez secondés de tous mes moyens. À « ceteffet, des ordres sont donnés pour qu’il soit exercé par « Ja police et par la force armée une surveillance ue laquelle «VOUS pouvez compter.
« Je viens de convoquer une assemblée des plus ROULE de « cette ville pour m’entourer de leurs conseils. Trois d’entre « eux ont été nommés pour travailler, de concert ayee moi, à
« dissiper auprès du Capitaine-général les préventions funestes * qui lui ont été inspirées; ce choix s’est fixé sur les citoyens « Delort, Danois et Frasans. Le citoyen Pénicaut leur est ad- « joint en qualité de secrétaire. Je rendrai public au premier « instant, par la voie de l'impression, le procès-verbal de cette « assemblée. ta
« Si les circonstances ont forcé de mettre embargo sur les « bâtiments qui se trouvent dans ce port, ce n’est qu’une « mesure momentanée, qui ne doit alarmer ni les négociants « niles capitaines étrangers, et qui cessera le plus tôt possible. »
Un chef qui prend l’autorité ne parle pas autrement. L'emprisonnement et conséquemment la destitution des fonctionnaires civils et militaires, les recommandations faites aux magistrats et autres employés de la colonie, les espérances données aux émigrés, la protection promise à tous n’étaient pas des mesures transitoires. Bien fou sera Lacrosse de croire pouvoir reconquérir son autorité première. Il pouvait encore rester Capilaine-général, mais à la condition d’ohéir et non de commander.
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