CHAPITRE IL
Effet produit à la Basse-Terre par la nouvelle des événements de la Pointe-à-Pitre. — Arrestation d'hommes de couleur. — Lacrosse marche contre la Pointe-à-Pitre. — Les députés des commissaires civils provisoires rencontrés à la Capesterre. — Lettre du Capitainegénéral à Pélage. — Proposition d’une conférence au Petit-Bourg. — Opposition des meneurs. — Projet d’une conférence au passage de la Gabare. — Nouvelle opposition. — Pélage proclamé général en chef de l’armée de la Guadeloupe. — Les révoltés veulent marcher contre Lacrosse. — Ruses de Pélage. — L'attaque du camp du Petit-Bourg remise au lendemain. — Projet d’une entrevue sur mer. — Déception. — Députation à Lacrosse. — Promesses. — Scène sur mer. — Le Capitaine-général se décide x se rendre à la Pointe-à-Pitre. — Joie causée par cette nouvelle. — Scènes sur les quais. — Effroyable tumulte à la municipalité. — Les jours de Lacrosse menacés. — Conduite de Pélage. — Ignace. — Lacrosse au fort de la Victoire. — Son emprisonnement. — Conciliabule des conjurés. — Conditions de Delgrès. — Il passe à la révolte.
Le mème jour, dans l'après-midi, la nouvelle de l’insurrec- {ion, portée par la voix du peuple, parvint à la Basse-Terre. Le récit que l’on faisait de l'événement était conforme aux apparences : on disait que les faits, préparés par Pélage, avaient été accomplis sous sa direction. Trompé comme le public, Lacrosse déclara ce chef de brigade traitre à la patrie, le mit hors la loi et ordonna de lui courir sus. En même temps, il faisait battre la générale à l'effet de rassembler les troupes. Ces troupes réunies au Champ-d’Arbaud, le Capitaine-général, dans une allocution, leur rapporta ce qu’il savait des événements, et leur annonça son dessein de marcher contre les
rebelles. Il ne dissimula pas les difficultés de l’entreprise, à cause de la bravoure et des talents militaires de Pélage; mais, ajouta-t-il, je saurai du moins mourir à votre tête.
Le lendemain, avant le jour, il se mit en marche pour la Pointe-à-Pitre, suivi de quatre cents hommes de. troupe de Hgne, d'une partie de la garde nationale et de quelques pièces d'artillerie. Ces forces devaient ètre grossies de celles des communes qu'on allait traverser: Des ordres, en conséquence, avaient élé donnés pour les tenir prêtes à marcher. :
Avant de quitter Îa Basse-Terre, Lacrosse avait fait arrêter et conduire à bord du brick Les Trois-Sœurs, capitaine Régis, ceux des hommes de couleur qu’il supposait partager les sentiments des révoltés de la Pointe-à-Pitre. Là, ils furent mis aux fers. Le Capitaine-général parti, Bernier, commissaire du Gouvernement, jugea également prudent de s'assurer de la personne de Francois Rigaud. Cet homme dangereux fut déposé à la geôle.
Rendu à la Capesterre, Lacrosse fit rencontre avec les citoyens Courtois et Méy, chargés de lui porter une dépèche des commissaires civils provisoires. Dans cette dépêche, les commissaires donnaient au Capitaine-général l'assurance que le mouvement de la Pointe-à-Pitre n'avait pas une autre cause que les arrestations faites le matin. Ils disaient que si l’ordre avait été un instant troublé, la force armée, à la voix de Pélage, était rentrée dans le devoir; que le vœu du soldat, du commandant de l'arrondissement et des ‘officiers sous ses ordres était de rester soumis à l’autorité locale. et d’être à
jamais fidèles au Gouvernement auquel ils avaient fait le ser- . ment d’obéir; que la religion du chef de la colonie avait été trompée; queiles: militaires dont l'arrestation avait été ordonnée réclamaient la justice d’être entendus , ES de démontrer leur innocence. | uv
Mème à titre provisoire, Lacrosse ne pouvait bite dns la colonie un gouvernement qui’ ne füt pas le sien. Aussi sa répouse à la dépêche ne fut pas adressée aux commissaires civils. I fit une distinction. I} s’adressa à Pélage comme au ..
commandant de l'arrondissement de la Grande-Terre, et aux
autres commissaires comme à de simples particuliers.
À Pélage, il disait :
J'apprends avec plaisir, citoyen commandant, par les députés qui m'ont été envoyés du Port-de-la-Liberté, la conduite que vous avez tenue pour le maintien de l’ordre, lorsque la troupe, séduite et trompée, a méconnu ses .devoirs. Je suis indigné des motifs et des ordres que l’on m'attribue pour votre arrestation et celle de plusieurs citoyens de la ville. Je proteste n’en avoir donné aucun, parce que je n'avais aucune raison d'en donner. Je n'avais eu, au contraire, que de bons témoignages à donner de votre conduite, et je vous l'ai sans cesse écrit. Que tous ceux que l’on a désignés se rassurent, puisqu'il n’y a, à ma connaissance, aucun fait qui les rende coupables. J'espère que la troupe, désabusée par vous, va sur-le-champ rentrer dans l’ordre; que toutes les personnes arrêtées dans le premier moment vont être élargies; que ‘chacun reprendra ses fonctions; et que le Gouvernement consulaire, que vous n'avez jamais cessé de reconnaître, et que je représente, marchera d’un pas plus assuré que jamais dans une colonie dont je veux le bonheur. C’est à ces conditions seulement que je puis oublier ce qui s’est passé, et user d’indulgence pour une faute que l'erreur a fait commettre. Je serai au Petit-Bourg demain matin; venez conférer avec moi; et nous reconnaitrons de qui sont émanés ces ordres arbitraires. »
La lettre du Capitaine-général aux citoyens Delort, Danois, Frasans et Pénicaut était ainsi conçue :
« J'ai reçu, citoyens, une députation de la ville du Port-dela-Liberté, qui m'a appris les circonstances du mouvement
qui a eu lieu dans la troupe séduite et trompée.
« Je vous assure que je n’ai jamais donné d'ordre pour
l'arrestation du citoyen Pélage, ni contre les citoyens dé-
nommés dans votre procès-verbal; mais je saurai celui qui à pu mésuser de son autorité.
« Le Gouvernement que je représente ne sera jamais ; frRpue
« nément avili dans ma personne ; il faut que tout rentre dans « l’ordre, puisque c’est par la plus is calomnie que la « troupe a pu en sortir.
« Je sais que le Gouvernement consulaire est chéri de tous « les bons citoyens, et le nombre en est grand au Port-dé-la- « Liberté. |
« J'ai écrit au commandant Pélage de se rendre auprès de « moi, pour concerter les moyens de ramener la tranquillité « dans une ville où elle n’aurait jamais dû être troublée. »
Si, comme le disaient Pélage et les commissaires civils, l’insurrection de la Pointe-à-Pitre n'avait été qu’un accident causé par les arrestations faites le matin, les lettres de Lacrosse, pleinement rassurantes , auraient tout fait rentrer dans l’ordre. En effet, il protestait n’avoir donné aucun ordre d’arrestation. On lui disait que les militaires n'étaient pas coupables, de les entendre, qu’ils se justifieraient : il les conviait à une conférence. Il est vrai qu’il demandait comme condition du pardon, de l'oubli du passé, la mise en liberté des personnes arrêtées; mais c'était une conséquence de la soumission des troupes qu’on lui annonçait devoir être entière. Le Capitaine-général ne pouvait approuver ces arrestations, à moins de se démettre de son autorité et de marcher à la suite de Fémeute.
Mais Pélage et les commissaires provisoires avaient écrit leurs lettres sans consulter les hommes de la journée du 21 octobre. Un accommodement aurait ruiné leurs projets. Aussi lorsque Pélage leur parla de se rendre au Petit-Bourg, ils ne voulurent pas le laisser partir. Ce chef, qui semblait n'avoir d'autorité qu’à la condition d’obéir, fut obligé d'écrire de nouveau à Lacrosse pour lui faire une autre proposition, celle d’une rencontre au passage de la Gabare, où l’on ne serait suivi que de cinq à six personnes. Là, devait avoir liéu une conférence à la suite de laquelle on rentrerait à la Pointe-à- Pitre où, assurait Pélage, le Capitaine-général « ne trouverait « que des Français attachés à la mère-patrie, soumis à ses
« lois, et pleins de respect pour le chef qu'elle avait envoyé
« pour les gouverner. »