‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 47 sur 123 · HAE · texte numérisé non relu

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que, la nuit étant venue, l’entreprise fût renvoyée au lendemain. | EI

Cependant Pélage avait écrit à Lacrosse pour le prévenir de son empêchement de’ se rendre à la conférence de la Gabare. A cette conférence, il substituait la proposition d’une entrevue sur mer, hors de la portée du canon. Le Capitaine-général aurait dû s’apercevoir qu'on se jouait de lui. Sa position au Petit- . Bourg était fort délicate. Il lui était aussi difficile d'avancer que de reculer. Sa petite armée se fondait par la désertion. Les soldais noirs abandonnaient le drapeau, en disant qu'ils ne voulaient pas se battre contre leur couleur. Ces déserteurs rendus à la Pointe-à-Pitre, avec armes et bagages, se montraient les plus chauds partisans de la révolte. Si la Pointe-à-Pitre avait marché contre le Petit-Bourg, le dernier soldat de Lacrosse eût passé à l'ennemi, et le chef de la ‘colonie n’eût plus été qu'un général sans armée. Lacrosse, n’étant plus libre dans le choix d’une détermination, accepta la proposition d’une entrevue sur mer. Là encore il allait se heurter à une déception. ;

Le projet d'attaque contre le Petit-Bourg n'avait pas été abandonné, mais remis au lendemain. Les soldats, pour être prêts à marcher, avaient passé la nuit en plein air, couchés à côté de leurs armes en faisceaux. Ce jour, pour modérer l’ardeur des officiers et des soldats, qui demandaient à entrer en campagne ,*Pélage leur annonça que Lacrosse allait se rendre à la Pointe-à-Pitre. Aussitôt la trou,,e laissa éclater la plus vive joie. Elle voulait aller prendre le Capitaine-général dans son camp et il venait de lui-même se livrer! Était-il possible de se méprendre sur les sentiments de l’armée, de croire que ses acclamations frénétiques prenaient naissance dans le plaisir de saluer Lacrosse et de se ranger sous sa loi? Le refus de laisser. partir Pélage pour le Petit-Bourg, l'opposition mise à la conférence du passage de la Gabare, la fureur des officiers et des soldats au seul nom de Lacrosse, les ruses auxquelles on avait été dans la nécessité de recourir pour empêcher qu’ilsne marchassent à l'assaut de son camp, tout cela n’était pas un ensei-

gnement! On disait au Capitaine-général de venir, que sa présence allait tout calmer, tout faire rentrer dans l’ordre! Qu'aurait-il donc fallu pour que les yeux de Pélage et des commissaires civils s’ouyrissent à la lumière? Ils avaient autour d'eux un autre fait non moins significatif que celui de l'attitude menaçante de l’armée. Au premier bruit de la révolte, tous les hommes de couleur des communes voisines se donnèrent rendez-vous à la Pointe-à-Pitre. Nul n'avait voulu rester étranger au grand événement qui s'accomplissait. Les plus sages, ceux qui, jusqu'alors, ne s'étaient fait connaître que par une grande réserve, trouvaient de l’ardeur pour se lancer dans la mêlée. François, du Petit-Bourg, propriétaire, homme paisible, de mœurs douces, déjà avancé en âge, qui, d'ordinaire, ne quittait jamais sa demeure, est rencontré dans les rues de la Pointe-à-Pitre ! Le lieutenant Duperron, connaissant ses habiiudes, l’accoste et lui dit : — Qui diable vous amène ici! — ia caste est attaquée ; tous les gens de bien doivent se réunir pour la défendre. — Telle fut la réponse du citoyen François.

- Dans le moment, les meneurs avaient trouvé un nouveau thème pour exciter encore plus.le peuple et l’armée: c'était l'arrêté par lequel le Capitaine-général, avant de quitter la - Basse-Terre, avait mis Pélage hors la loi. Pour montrer toute la déloyauté de Lacrosse, on faisait accroire que cet arrêté avait été pris depuis qu’il avait fait entendre des paroles de paix et annoncé son intention de tout oublier. Pélagé lui-même . feignait de croire à cette duplicité.

Quoiqu'il en soit, Pélage ne devant pas plus se rendre à l’entrevue sur mer qu’à la conférence du passage de la Gabare, on arréta d'envoyer une députation à Lacrosse pour l'engager à venir à la Pointe-à-Pitre. La députation fut composée de quatorze membres choisis parmi les hommes les plus considérables de la ville. Voici leurs noms : Lombard, Méy, Courtois, Darboussier père, Michel-Saint-Martin, Raphaël, Landeville,; Ducoudray, Saint-Omer, Mathëi, Polh, Jean- Jacques Richard , Boisson, Deville. Sur la demande des commissaires provisoires, Pélage avait adjoint à la députation les

militaires Lesage, Semester et Gédéon, le premier capitaine du génie, et les deux autres capitaines d'infanterie. D’autres citoyens, qui n’avaient pas été choisis pour composer la députalion, voulurent, eux aussi, en faire partie. Ce furent les citoyens Darboussier fils, président du tribunal civil; Caussade, juge ; J.-B. Corot, receveur général des contributions; Couturier-Saint-Clair, directeur de la régie des domaines nationaux; Antoine Henry, commandant la frégate {a Cocarde- Nationale; Dupüch jeune, directeur des douanes; Gez, commissaire de la marine; et Laurans, ex-secrétaire du général Béthencourt. |

M. Lombard, paralytique, n'avait pas quitté son appartement depuis dix ans. Ce furent des grenadiers qui allèrent le chercher, et qui le portèrent, dans son fauteuil, sur leurs épaules, jusqu’au bord de la mer.

Tous les membres de la députation étant réunis, ils allaient s’'embarquer, lorsqu'arriva l’aide-de-camp Chevremont, annonçant le départ de Lacrosse du Petit-Bourg pour son entrevue sur mer avec Pélage. Celui-ci voulut s’y rendre, mais il en fut empêché. La députation partit. De son côté, le Capitaine-général avait quitté le Petit-Bourg, accompagné du citoyen Borès, commandant des dragons bourgeois de la Basse-Terre, du sieur Piaud, capitaine-adjoint à l'état-major, et de ses trois aides de camp, au nombre desquels on comptait Delgrès. Lacrosse pensait aller à la rencontre de Pélage, et il se trouva en présence d'une députation. IL s'étonne. Les membres de la députation s'efforcent, à l’envi, d’excuser Pélage et de presser le Capitaine-général de se rendre à la Pointe-à-Pitre. Ils l’assurent qu'en faisant précéder d'une amnistie son entrée dans la ville tout rentrera dans l’ordre et dans le devoir. Ces vieillards, ces pères de famille, ces hommes riches, ennemis, par intérêt et par goût, de toute agitation, redoutant les conséquences d’un conflit, ayant laissé derrière eux leurs femmes, leurs enfants, leur fortune, craignant pour la perte de celle-ci et pour l’existence de ceux-là, croyaient ce qu'ils disaient , et pensaient qu’un pardon désarmerait Ignace et les autres chefs de la rébellion:

Lacrosse voulait bien prononcer un oubli du passé, mais sous la condition que les révoltés remettraient chaque chose à sa place. Il exigeait d’abord que les détenus fussent relaxés et les employés remis en fonctions. Il y eut une première seène de prières et de supplications qui bientôt fit place à une scène de réeriminations et de paroles acerbes. Dans un instant où il fallait tout calmer, Lacrosse eut le malheur d’accuser les députés d’être les auteurs de la révolte; il les menaça de les faire punir. À cette accusation, les députés répondent par des accusations. Le Capitaine-général dut entendre des vérités dures.

Au moment d’une guerre civile, lorsqu'il ne fallait qu'une résolution dans un certain sens pour déterminer sans aucun doute une effroyable conflagration, ce devait être quelque chose de triste et de poignant de voir le chef de la colonie et quelques-ups de ses principaux habitants, à une lieue en mer, sur de frêles embarcations, s’apostrophant, se renvoyant les fautes et leur conséquence, sans que l’on pût saisir le résultat de cette dépense de récriminations. Le paralytique Lombard se fit porter près du Capitaine-général et parvint à changer cette scène de violence en scène d’attendrissement. Le tableau qu'il fit de tout ce qu'on avait à redouter d'une guerre civile, l'assurance qu’il. donna que la présence du Capitaine-général produirait l'effet magique de faire rentrer les choses dans leur cours ordinaire, ses supplications, ses pleurs émurent les assistants : tous les yeux se mouillèrent de larmes. Lacrosse hésitait. 11 semblait avoir le pressentiment du sort qui l’attendait. Il se décide enfin. ll donne l’ordre de nager sur la Pointe-à-Pitre. A cet ordre, les membres de la députation poussent-les cris de : Vive la République! Vivent les consuls! Vive le Capilaine-géncral!

De la Pointe-à-Pitre, on voyait les embarcations. La population tout entière était sur la plage, dans l’anxiété du résultat de la conférence. Lorsque l’on vit les chaloupes voguer vers la ville, chacun respira et laissa éclater sa joie, celui-ci parce qu'il voyait la fin d'une situation pleine de dangers, celui-là parce que,sa proie venait à lui. On poussa une immense acela-

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