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de son autorité; il consent à devenir le drapeau et le point de ralliement de tous les mécontents. Sous cette influence, l’insurrection se développe et s'organise ; les officiers rebelles achèvent d'entraîner le soldat, en lui montrant Pélage, le chef en qui il a toute confiance, marchant avec eux et à leur tête. Eh quoi! Pélage veut conserver Lacrosse dans son autorité et il ne néglige rien pour que cette aulorité lui soit ravie!
Mais, dira-t-on, c’eût été exiger de Pélage quelque chose de ‘surhumain que de lui demander de donner son appui à ceux qui voulaient l'arrêter contre ceux qui cherchaïent à le délivrer! Soit; mais alors il ne faut pas prétendre qu’il a donné cet appui, et que les événements ont été plus forts que lui.
Dans tous les cas, les moins clairvoyants devaient savoir ce que les émeutiers feraient de Lacrosse lorsqu'ils l’auraient en leur pouvoir : il ne fallait donc pas le leur livrer. Les promesses et les instances qui lui furent faites, toutes les espérances dont ou le berça pour qu'il vint à la Pointe-à-Pitre, et, lui venu, son emprisonnement, constituent un fait dans lequel ïl n est
pas facile de ne pas voir de la surprise. Nous aurions mieux aimé la manière d’'Ignace : marcher contre le Capitaine-général, l’attaquer dans son camp du Petit-Bourg, le prendre ou le tuer; c'eüt été de la guerre.
[n'est pas non plus vrai que Pélage ait ramassé un pouvoir
qui était à terre. Il s’en est saisi alors qu’il était encore entre les mains de l’envoyé des consuls. L’arrestation de Lacrosse ne fit que délivrer le commandant de l'arrondissement de Ja Grande-Terre d’un compétiteur. Pélage resta ce qu’il était, le commandant en chef de l’armée, gouvernant la colonie avec une espèce de conseil privé.
C'est dans ce rôle que sa conduite sera noble et belle et ne laissera place qu’à des éloges.
Le jour même de l’emprisonnement du Capitaine-général, le nouveau chef de la colonie fit publier la proclamation suivante :
CITOYENS, C'est en vain que je m'étais flatté de parvenir, par des voies
de conciliation, à rétablir la tranquillité dans la colonie; c’est en vain que j'ai pris toutes sortes de mesures pour que le Capitaine-général fût reçu ce matin au Port-de-la-Liberté avec la soumission due à son caractère; sa présence a réveillé dans le cœur des militaires un mécontentement malheureusement trop fondé: mon autorité n’a pu le soustraire à un sort qu'il ne doit imputer qu’à lui seul.
Citoyens, le contre-amiral Lacrosse est détenu au fort de ‘a Victoire : cette mesure a été commandée par la circonstance la plus critique : le salut public l’a rendue indispensable.
« Chargé du indement en chef par la confiance dont m'a investi la force armée, j'ai nommé les commissaires provisoires désignés dans l’assemblée du 21 octobre pour administrer la partie civile, jusqu’à ce qu’il me soit possible de consulter le vœu de toutes les communes de la colonie. Je les ai autorisés à appeler auprès d’eux les citoyens dont les lumières et la sagesse peuvent les seconder dans leurs
travaux.
Le temps ne me permet pas de m'étendre davantage; mais, Citoyens, comptez sur les dispositions que je vous ai garanties dans ma première proclamation.
« Je recommande de nouveau à toutes les autorités civiles et militaires dé rester à leur poste, et de contribuer de tous leurs moyens au maintien de l’ordre public. ?
« Que les habitants des campagnes n’abandonnent point les travaux de la culture, et qu'ils maintiennent les ateliers avec la plus exacte surveillance.
«. Enfin, que tous les citoyens coopèrent à seconder mes vues, et la colonie est sauvée.
« Vive la République! Vive le GoivoeRo consulaire, auquel nous serons constamment fidèles! »
Lacrosse désarmé et pris, Pélage aurait voulu s'arrêter, mais
beaucoup de personnes de son entourage brülaient de marcher en avant. Le mot d'indépendance avait résonné plus d’une fois
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à ses oreilles. Aussi, dès ses premiers pas, le voit-on s’étudier à combattre cette propension, à montrer le Gouvernement de Ja métropole comme celui sous lequel il faut se rallier.
La position était semée de difficultés et d'obstacles. Le Capitaine-général tombé, chacun, s'attendant au règne de la licence, voulait profiter du moment pour obtenir l’objet de sa convoitise. La campagne était agitée; les travaux des champs abandonnés. Il fallait reconstituer l’autorité, réprimer les mouvements d'indépendance, renvoyer à la culture tous les noirs qui s'étaient jetés sur les villes; rassurer ceux-ci, imposer à ceux-là, rappeler l’ordre partout. Pélage et son conseil furent admirables d'activité, d'énergie et de prudence. Dans les moments les plus difficiles, ils sauront se maintenir à la hauteur de leur tâche. :
L'un de leurs premiers actes eut pour objet la moralité publique. Les maisons de jeux étaient patentées par l’Administration : ils les supprimèrent; la fourniture du Gouvernement cessa d’être un privilége accordé à un particulier contre l'Administration. Saint-Gassies dut également rendre compte de. la ferme des douanes, laquelle lui.fut enlevée. Pendant toute la période révolutionnaire, les objets d'importation, étant fort rares, n'avaient pas été soumis à l'impôt. Le fermier des douanes, usant des conditions de son contrat, les avait frappés d’un droit d'entrée, ce qui avait soulevé des réclamations générales. Ce droit fut supprimé. Un nouveau système fut introduit pour la perception des droits de douane. On arrêta qu'à l’avenir ils seraient payés directement au trésor. Le droit n'étant perçu qu’à la sortie, la surveillance de la quantité des denrées et marchandises embarquées fut confite aux employés de la douane, sous la garantie d’une pénalité sévère. L’employé de la douane convaincu de prévarication était puni de six années de fers. Le nom du vendeur ou de l'acheteur complice de la prévarication était placardé, en lettres rouges, au coin des rues, avec ces mots : Voleur de deniers publics.
Le commandant Pautrizel, qui avait suivi Lacrosse au Petit- Bourg, en apprenant son arrestation, avait levé le camp et
ramené à la Basse-Terre ce qui était resté de troupes sous les
drapeaux. |
Par suite d’une déclaration d’embargo à la Pointe-à-Pitre, . ?
la nouvelle des événements ne pouvant se transmettre que par la voie de terre, ne parvint à la Basse-Terre que le lendemain 25. Elle excita dans la population une agitation tumultueuse.
La garnison se débanda. Mêlée aux hommes de couleur et aux
noirs de la ville, se jetant dans des embarcations, elle alla faire le siége du brick les Trois- Sœurs. Les prisonniers que Lacrosse y avait envoyés, mis en liberté, sont ramenés à terre en triomphe. La geôle ayant été en quelque sorte prise d'assaut, Rigaud et tous les autres détenus, mème des malfaiteurs condamnés à mort, sont élargis. Tous ces prisonniers, chantant victoire, suivis de leurs amis et de leurs
partisans, parcouraient les rues, ayant à la pouche tantôt des
cris de joie, tantôt des menaces contre les personnes qu'ils supposaient avoir été dans le conseil de Lacrosse lors de leur arrestation. La partie paisible de la population, peu rassurée, s'était mise à l’écart pour laisser passer la tempête.
Les autorités de la Basse-Terre, n’ayant reçu aucun avis officiel, ignorant la nature et le but de la révolution opérée à la Pointe-à-Pitre, n’osaient pas prendre la responsabilité de donner des ordres, qui pouvaient être en contradiction avec les tendances du nouveau pouvoir. C’élaient les anciens détenus de la geôle et les prisonniers du brick les Trois-Sœurs qui s'étaient constitués Gouvernement. Ils commandaient, prescrivaient des formalités, avaient mis dehors des patrouilles.
Cependant quelques hommes sages, blancs et homies de couleur, s'étaient réunis à Bernier, commissaire du Gouvernement. Après avoir délibéré sur la situation de la ville, ils arrêtèrent d'envoyer des députés à Pélage pour s'informer
de l'état des choses et prendre le mot d'ordre. Ces députés
furent les citoyens Delrieu, Plet, Jude et Girard. De leur côté, Pélage et les commissaires provisoires, ayant compris la nécessité d'expliquer et de justifier les événements de la Pointe-à- Pitre, avaient fait partir pour la Basse-Terre les citoyens Méy,