‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 53 sur 123 · CITOYENS · texte numérisé non relu

CITOYENS

« D'après les dépèches que j'ai reçues du général Pélage, « d’après le bon ordre qui règne dans toute la colonie, il est « étonnant de voir des esprits continuellement disposés à in- « quiéter la confiance et la tranquillité publiques. Ces hommes « sont nécessairement les ennemis de ‘tout gouvernement, de « toute autorité; ils voudraient, à chaque instant et sous des « prétextes différents, voir naître le désordre pour se livrer à « des brigandages, qui seraient le désespoir du général qui ne « se trouve à la tête de la colonie que pour la sauver, et qui « n'a pas fait cesser le règne de l'arbitraire pour souffrir le ré- « gime encore pire de l'anarchie et de la licence.

« Non, certes, je ne le souffrirai pas! Le général Pélage m'a « donné des ordres; je les exécuterai. Malheur à celui qui y « contreviendrait! » |

Remarquons, en passant, que Bernier, avec tout le monde,

glorifiait Pélage des événements, lui attribuait tout l'honneur des journées qui avaient enlevé le pouvoir aux mains de Lacrosse. |

Les mouvements observés n'étaient pas dirigés contre le nouveau gouvernement : loin de là, ils prenaient naissance dans un excès de zèle de la part d’une partie de la population. Tous les habitants sans distinction avaient accepté les faits accomplis. Lacrosse tombé n'avait pas trouvé un seul champion pour défendre sa cause. Cependant la veille de son arrestation, le 23 octobre, Bernier lui écrivait : « La tranquillité la plus grande « règne à la Basse-Terre; la sécurité la plus parfaite règne dans « tous les cœurs; depuis, comme avant votre départ, les ci- « toyens ne cessent de manifester leur attachement à l'autorité « du Gouvernement et des consuls de la République. Le service « se fait avec zèle, activité et confiance. »

On dit cela à tous les gouvernements ; ils se le persuadent, vont de l'avant, en pensant marcher sur un terrain uni, rencontrent un précipice et tombent. Le moyen qu'il en soit autrement! En général, le pouvoir se croit trahi par ceux qui lui crient : gare ! Il éloigne de lui le fonctionnaire assez osé pour l’avertir, attire près de lui, entoure de faveur celui qui le trompe en le flattant.

Pélage voulait couvrir de sa protection toutes les classes de la société coloniale ; sans excepter même les émigrés rentrés.

Dès le 26 octobre, il adressait une circulaire aux commissaires du Gouvernement dans les divers cantons, dans laquelle on lisait : « Je vous recommande particulièrement de donner « vos soins à assurer la protection que vous devez à tous les « citoyens paisibles, et notamment aux Français dernièrement « rentrés en cette colonie, que des malveillants pourraient « chercher à inquiéter, en jetant des doutes injurieux sur mes « intentions et sur celles des personnes qui m’entourent. « Qu'ils se rassurent et soient persuadés que les ordres des « consuls français, à leur égard, n’éprouveront jamais aucune « atteinte de ma part. Ne souffrez pas qu'il leur soit fait aucune « insulte , et punissez sévèrement celui ou ceux qui manifeste-

« raient, ne füt-ce que par des propos, l'intention de les in- « quiéter. Je vous prie encore de communiquer aux personnes « de votre commune qui y seraient récemment rentrées ce * paragraphe de ma lettre, et de leur dire que je ne négligerai « rien pour assurer leur repos personnel, auquel tiennent la tranquillité et la sûreté de la colonie, dont je veux le bon- « heur. »

Cependant, malgré ses intentions les plus pures, Pélage était obligé de sacrifier quelque chose aux idées de son entourage. Le chef de bataillon Bure, commandant de place à la Basse- Terre, fut remplacé par le capitaine Massoteau, le plus grand partisan de l’indépendance de la colonie. Le commandement du fort Saint-Charles fut donné à Delgrès. On arrêta aussi de renvoyer de la colonie les officiers blancs venus de France avec Lacrosse. Kirwan et Nicolo furent désignés pour prendre le commandement des deux compagnies blanches. Ce fut le 7 novembre qu'on assembla la troupe, sur le Champ-d’Arbaud, à l'effet de faire reconnaître les nouveaux chefs. Les soldats, voyant qu’on leur enlevait leurs officiers, firent entendre quelques murmures. On les apaisa en leur donnant l'assurance que c’étaient ces officiers eux-mêmes qui avaient demandé à repasser en France. Les exaltés de la ville, en apprenant le mécontentement des soldats, firent entendre contre eux des paroles menaçantes. 11 fut question de les désarmer et de les chasser de la colonie.

Le lendemain, d'ordre de Delgrès, les mêmes officiers qui étaient censés avoir quitté leurs compagnies volontairement, furent àrrêtés et enfermés au fort Saint-Charlés: On arrêta également le commandant de la garde nationale, le citoyen Vatable. Beaucoup d’autres personnes étaient désignées comme devant subir le même sort. Les citoyens qui avaient le malheur de n’avoir pas le teint brun étaient pleins d'inquiétude: Ils allaient en foule demander des passe-ports pour sortir de la colonie. Défense avait été faite d’en délivrer. Ce refus de passeports augmentait les craintes, faisait supposer des intentions qui n'existaient point.

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Les alarmes de la population devinrent assez vives pour que Delgrès crût nécessaire de les calmer. Dans ee but, il adressa à Pautrizel, chef de l’arrondissement de la Basse- Terre, une lettre qui fut publiée, au son du tambour, dans chaque coin de rue. Au nom du Gouvernement, il donnait sa parole d'honneur que les citoyens ne devaient avoir aucun sujet d'inquiétude. IL ajoutait : « Ce Gouvernement, qui est assez

fort pour ne pas employer de demi-mesures, sévira avec « énergie contre tous ceux qui, par des propos ou des actions, « compromettraient la tranquillité publique en alarmant les « citoyens. »

Les hommes qui se-permettaient des actes arbitraires, ou qui se plaisaient à faire naître l'inquiétude dans les esprits, étaient loin de se conformer aux vœux de Pélage. Le 29 octobre, revenant sur ce qu'il avait déjà écrit à Bernier, il lui disait : « Il « faut également ne rien négliger pour que la protection que « nous devons à tous les citoyens ne soit pas vaine; faites que « l’habitant soit respecté dans sa demeure, qu’il ne soit pas «+ troublé dans ses travaux. Sur toutes choses, accueillez les « Français réfugiés qui demandent à revenir parmi nous; .« empêchez qu’ils ne soient inquiétés en aucune manière, « et accordez-leur la faculté de se retirer près de leur fa- « mille. »

Pélage, au milieu de ses soins pour faire sentir au loin la main de l'autorité, avait à veiller près de lui sur un objet important. La plupart des personnes arrêtées dans la journée du 21 octobre avaient été remises en liberté; mais il ne restait pas moins au fort de la Victoire un certain nombre de prisonniers. Celui qui embarrassait le plus le nouveau Gouvernement était Lacrosse. Ignace et d’autres révoltés ne voulaient pas lâcher celte proie. N'ayant pu le tuer le 24 octobre, ils 4vaient actuellement la prétention de le faire juger par un conseil de guerre, avec les complices de sa tyrannie. L'opposition de Pélage mettait en fureur les partisans de la mort du prisonnier. Us disaient qu'un ennemi mort étant toujours moins à craindre, il fallait en finir avec lui sans la formalité d’un juge-

ment. De sa prison, le Capitaine-général pouvait entendre ces menaces proférées à haute voix. |

Pélage, toutefois, était parvenu à-persuader à Ignace qu’il était plus avantageux de se débarrasser de Lacrosse par la déportation que par la mort. Un navire danois, affrété pour le porter en France, n'attendait que le moment de mettre à la voile, lorsqu'une circonstance malheureuse vint faire courir au Capitaine-général de nouveaux dangers. C’était le 5 no- - vembre. De grand matin, le prisonnier avait fait demander le capitaine Gédéon, qui resta longtemps en conférence avec lui. En sortant de la prison, Gédéon dit à ses camarades que Lacrosse l’avait chargé de leur proposer de le replacer dans son autorité ; que pour reconnaître ce service, il se mettrait à leur tête et leur distribuerait toutes les premières places, dans le civil et dans le militaire; qu’ainsi eux et lui se vengeraient sur les blancs de tout ce qui était arrivé, parce que c’étaient ceuxci, et particulièrement les négociants de la Pointe-à-Pitre, qui l'avaient poussé à toutes les rigueurs qu’on lui reprochait.

Cette proposition excita chez les officiers et chez les soldats une violente indignation. Il fallut tout l’ascendant de Pélage sur la troupe pour empêcher que Lacrosse ne füt égorgé à l'instant même.

Les hommes qui à chaque moment laissaient éclater contre leur prisonnier de tels sentiments étaient peu disposés à user envers lui des égards toujours dus au malheur. Les forcenés qui tenaient en leur pouvoir le Capitaine-général l’auraient volontiers laissé mourir de faim. Ils ne prenaient pas même le soin de lui procurer de la nourriture. C'était une personne de la * ville, la dame Ragoudin, qui lui envoyait à manger.

Pélage, ayant calmé la troupe, profita de la nuit pour faire sortir Lacrosse de sa prison et pour le conduire à bord du navire danois. Le 6 novembre, le Capitaine-général n’était plus. à la Pointe-à-Pitre. Le Conseil provisoire annonça cet événement par une proclamation. |

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