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était accompagné du général Pélardy, qui revenait dans la colonie en qualité de cofnmandant de la force armée. Les seules troupes amenées par les deux généraux se composaient de cent soixante-huit hommes de la 58° demi-brigade.
Le 25, Desfourneaux assista Victor Hugues dans la déclaration de naissance de la fille de celui-ci, Louise Catherine Amélia, née le 20 novembre, conséquemment l’avant-veille de l’arrivée du nouvel agent.
Dès le 24, le nouveau chef avait pris un arrêté à l'effet de porter à la connaissance de toutes les administrations municipales, des officiers généraux et particuliers des troupes de terre et de mer, de tous les fonctionnaires publics, et de tous les citoyensde la Guadeloupe et dépendances, un ordreduDirectoire, du 44 août 1798, de reconnaitre le citoyen Desfourneaux pour agent particulier du Directoire exécutif, et d'exécuter tous les ordres qu’il donnerait en cette qualité, comme s'ils émanaient du Directoire exécutif lui-même.
L'ordre du Directoire, ensemble l'arrêté du nouvel agent, imprimés sous forme de placard, avaient été lus, publiés, affichés et transcrits sur les registres de chaque commune, séns soulever l’ombre d’une opposition.
Desfourneaux avait, en outre, enjoint à tous les délégués, aux chefs d'administration et autres fonctionnaires, de correspondre directement avec lui. E
Cette prescription s’exécutait.
Desfourneaux avait donc entre ses mains l'autorité. Il trouvait partout obéissance et soumission. Mais Victor Hugues était encore dans la colonie, et sa présence gênait son successeur. Rien n’était, en effet, plus propre à former contraste que le caractère, les goûts, la manière d’être äe l’ancien proconsul et du nouvel agent. Ennemi du faste et de toute représentation, fuyant l'éclat, méprisant le clinquant, d’une simplicité exagérée dans sa mise, Victor Hugues ne s’arrêtait qu'aux choses sérieuses, n'avait de considération que pour le fait et la réalité; d’un laconisme brutal , il détestait autant d'écouter que de faire de
longs discours.
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Desfourneaux, lui, courait après tout ce que dédaignait son prédécesseur. Il aimait le monde, la vie‘de société. Le faste, la représentation, la parade, les exercices à feu, tout ce qui était bruit avait sa sympathie, était l’objet de ses occupations premières ; toujours en grand costume, il ne sortait qu’accompagné d’une suite nombreuse; vantard, plein de lui-même, il faisait naître les occasions de se donner en spectacle, de faire des discours d’apparat; prétendant à toutes les supériorités, il était aussi fier, aussi glorieux d'entendre vanter son mérite pour la danse que sa qualité de bon général ou d’administrateur habile.
Ces travers, dont quelques-uns d’ailleurs avaient leur mérite dans un pays où il est bon de parler aux sens, n’enlevaient à Desfourneaux ni ses qualités administratives, ni son courage militaire, ni son désir ardent de développer, par tous les moyens possibles, la prospérité de la colonie, et de procurer à ses habitants repos et satisfaction.
Desfourneaux et Victor Hugues en présence, les actions de lun auraient été nécessairement la critique des actions de l’autre. Et celui-ci avait marqué d’une manière si terrible dans l’histoire de la colonie, on était tellement habitué à s’incliner devant sa volonté, que, simple particulier, il semblait encore une puissance. Malgré soi, on comptait avec les opinions, la critique ou les louanges de cet homme tombé, mais encore imposant comme un grand débris. Il régnait par le souvenir. Desfourneaux voulait donc éloigner au plus vite ce redoutable antagoniste. Mais, à moins de s’'embarquer seul, d'abandonner dans la colonie sa femme en couche et sa fille au berceau, Victor Hugues ne pouvait partir aussi promptement que le souhaitait le nouvel agent. Il demanda l'autorisation de rester à la Basse- Terre, comme simple citoyen, le temps nécessaire pour pouvoir emmener sa famille avec lui. Cette demande si naturelle éveilla des soupçons dans l'esprit de Desfourneaux. Il est vrai que dans quelques parties de la colonie, notamment dans les communes de la Basse-Terre et des Vieux-Habitants, on avait cru apercevoir quelques symptômes d’agitation. Trinchard,
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Ribaut, Nicolas Levanier et quelques autres jacobins de la mème trempe, pensant qu'avec le départ de Victor Hugues cesserait le bon temps du sans-culottisme, avaient manifesté par des paroles tout leur mécontentement. Trinchard, parlant des frégates qui avaient apporté Desfourneaux , avait dit à Ribaut et à Levanier, qui l’avaient approuvé. « Les gens de cette divi- « sion sont tous des chouans; ils viennent pour nous remettre «, dans l’esclavage. » L’esclavage, c'était, pour Trinchard, de ne pouvoir plus envoyer à la mort une reine de France, des religieuses et des jeunes filles ; pour Ribaut, de cesser de détourner, à son profit, les denrées des habitations nationales, dont il avait la surveillance en qualité de commissaire délégué; et, pour Nicolas Levanier, d’être moins écouté dans ses dénonciations contre tout ce que la colonie comptait d'hommes honnètes.
Desfourneaux, mettant un lien entre les propos des partisans de Victor Hugues et la demande de celui-ci de séjourner dans la colonie, crut à l’existence d’une trame ourdie pour ne pas lui remettre une autorité dont il était déjà en possession, et il se détermina à renvoyer en France, de vive force, celui qu’il était venu remplacer. Pélardy, qui se souvenait d’avoir été embarqué par Victor Hugues, et qui lui en gardait rancune, avait poussé un peu à cette détermination. Des ordres furent donnés pour que, dans le même moment, on s’assuràt de la personne des sansculottes qui avaient donné des marques trop publiques de leurs regrets.
Cependant, le temps venu de mettre à exécution cet acte de rigueur contre l’ancien proconsul, on craignit de rencontrer de la résistance de la part de ses partisans, et, pour contourner des difficultés possibles, on crut plus sûr de recourir à la ruse. Un déjeüner fut imaginé à bord du navire destiné à le recqnduire en France. Desfourneaux et Victor Hugues se rendirent à bord dans la même embarcation. Celui-ei était sans défiance : il pensait aller à une fête. Il y eut fête, en effet, sur la frégate ; mais c'était celle que se donne l'animal sauvage en dévorant la pâture qui recouvre le piége où il doit tomber. Le déjeûner
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terminé, et le moment de retourner à terre étant arrivé, Victor Hugues apprit qu'il était prisonnier, et, qu’à moins d’être pris par les Anglais dans le cours du voyage, la seule terre sur laquelle il pût espérer de poser le pied était la terre de France. En descendant du pouvoir, il subissait un acte semblable à ceux dont il avait été si prodigue. Desfourneaux, à son insu, mettait-il à exécution une peine de la loi du talion décernée par la Providence? Quoiqu'il en soit, si l’ancien proconsul eût été plus calme, la situation où il se trouvait était de nature à appeler ses méditations sur ce que les actes arbitraires ont de cruel pour ceux qui les subissent : alors, jetant un - regard sur le passé, comptant les nombreuses victimes de sa tyrannie, peut-être, après avoir maudit la violence, le re- .mords se fût-il emparé de son cœur. Mais lorsqu'il vit qu'il avait été joué par Desfourneaux, la colère dont il fut saisi l'empêcha de se livrer à aucune réflexion. Ne se contenant plus, tel qu'un tigre pris au piége et jeté dans une cage, bondissant de fureur et de rage, il saisit des deux mains les , haubans du navire, et, passant la tête entre les cordages, il lança contre son’adversaire, qui se rendait à terre, tout le vocabulaire d’injures et de malédictions de la langue provençale. Une année ne s’écoulera pas, et Desfourneaux subira le même sort: il ‘sera chassé de la colonie sous une accusation identique, tout aussi peu fondée, celle de vouloir garder l’autorité contre la volonté de la Métropole.
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