‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 61 sur 123 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sentiments des administrateurs de la Guadeloupe à l'égard de la France. — Lettre écrite au commandant de la frégate la Pensée. — Rapport de quelques officiers à Pélage sur les propos des soldats à l’occasion de la paix avec l'Angleterre. — Embarras du Gouvernement. — Pressentiment du peuple et de l’armée. — Publication de la paix. — Administration intérieure. — Députation du Gouvernement à Lescallier et à Coster. — Résultat. — Soulèvement de noirs à la Pointe-à-Pitre. — Les chefs Noël-Piron, Fafa et Ballas. — Députés élus par les communes pour être envoyés au nom de la colonie, les uns au préfet et au comunissaire de justice, les autres au Premier Consul. — Adresses des communes. — Retour de la députation. — Son rapport. — Réflexions sur la conduite de Lescallier et de Coster. — Réponse au Manifeste des Trois Magistrats. — Lettre de Bernier. — Nuances entre les partis existant à Ja Guadeloupe.

Le Gouvernement provisoire saisissait toutes les occasions de montrer qu'il ne nourrissait contre la France aucun sentiment hostile. Dans chacun de ses actes il prenait le plus grand soin de distinguer Lacrosse des autres envoyés de la métropole. Aussitôt qu’il eut connaissance de l’arrivée, dans les parages de la Guadeloupe, de la frégate la Pensée, il s'était empressé de députer près du capitaine Valteau, son commandant, les citoyens Darboussier fils, président du tribunal civil, et Pierre Merlande, lieutenant adjoint à létat-major, pour l'inviter à conduire son navire dans l’un des ports de la colonie. Dans la dettre dont les députés étaient porteurs on lisait : < Venez « dans une possession que nous avons juré tous de conserver « et de remettre intacte à la métropole. Déjà nous avons pris « les moyens de lui faire parvenir l’assurance de notre sou:

Le ABS ENT | < mission... » L’Administration avait envoyé également une députation au préfet et au commissaire de justice, pour les inviter à venir exercer leurs fonctions. Dans sa lettre au préfet, elle lui faisait observer qu'aux termes de l'arrêté des Consuls, le CIDHANIERAER étant absent, c'était à lui qu'était dévolue l'autorité.

Ces démarches n’eurent aucun succès. Les députés, de leur conférence avec Lescallier et Coster, ne rapportèrent que la preuve certaine de la conclusion de la paix. Le Gouvernement provisoire prit la détermination de faire connaitre sans retard celte bonne nouvelle à la colonie. Tandis que Pélage et ses collèques étaient occupés à arrêter le programme de la fête, plusieurs officiers se présentent à l’hôtel du gouvernement et demandent à parler sur l’heure à Pélage. Introduits, ils disent qu'une grande fermentation règne dans l’armée; qu’on y traite de fable une paix avec l'Angleterre; qu’on dit hautement qu'en supposant qu’elle eût été signée il faudrait la repousser comme. le présent le plus funeste, parce que, pour le noir et l'homme de couleur, cette paix c’est l'esclavage; que les soldats déclarent qu'après avoir porté l’uniforme pendant huit ansils ne le quitteront pas pour reprendre la houe sous le fouet d’un commandeur ; que leurs propos étaient pleins de menaces contre les propriétaires. Ces officiers ajoutaient que c'était au nom de l’ordre, de la sécurité publique, et aussi par la crainte de grands malheurs, qu'ils venaient supplier le Gouvernement d'ajourner Ja publication de la paix.

Dans les moments suprèmes, il semble que les peuples aient le don de seconde vue. Rien encore ne faisait soupçonner Pintention de la métropole de revenir pour les colonies à l'ordre ancien, et pourtant le noir, instinctivement, avait compris que si la France venait à jouir de la paix intérieure et extérieure elle songerait à remettre les Africains dans l'esclavage.

Le Conseil se trouva fort embarrassé. Publier la paix, c'était peut-être provoquer le soulèvement de la troupe et des ateliers: s'abstenir, c'était donner des armes à Lacrosse, en faisant supposer que la colonie était véritablement en révolte contre

la métropole. Ayant à opter, il aima mieux courir les chanees d'un soulèvement. : |

Une proclamation fut rédigée et tous les ordres furent donnés pour que la paix avec l'Angleterre fût publiée avec pompe le 1°" décembre. Ce jour, à quatre heures du matin, Pélage et ses collègues se rendent au fort de la Victoire. La diane battue, Pélage fait former la troupe en bataillon carré, sans armes. Les membres du gouvernement se placent au milieu. L'un d’eux, Frasans, fait lecture aux soldats de la proclamation, puis en commente tous les termes, les met à la portée de toutes les intelligences, s'efforce enfin par les raisonnements les plus sensibles de dissiper les inquiétudes qui s'étaient emparées des esprits. Dans ce moment le soleil se levait; Frazans frappe, par une vive image, l'imagination de ses auditeurs : e Les hommes, « dit-il, qui veulent vous tromper et vous perdre, en vous « écartant de vos devoirs, cherchent toujours l'ombre, les « ténèbres, et ne vous parlent qu'à l'oreille et à voix basse; « comme c’est la vérité que nous vous annonçcons, que c’est « votre honneur, vos intérèts que nous prétendons conserver, « nous venons vous parler à haute voix, devant toute l’armée, « et en présence de ce soleil radieux dont l'éclat déconcerte « les imposteurs. » ref

Il: arriva que les imposteurs, les hommes qui croyaient tromper, étaient dans le vrai, tandis que c’étaient ceux qui étaient de bonne foi et qui criaient « défiez-vous, on vous trompe, » qui étaient dans l'erreur.

Le lever du soleil était aussi le signal des salves d'artillerie. Comme Frasans terminait son allocution, on entendit gronder le canon, les navires du port se pavoisèrent, tout prit un air de fête. La joie remplaça l'inquiétude dans le cœur du soldat; il cria: Vive la paix! Le soir, les deux villes de la Pointe-à- Pitre et de la Basse-Terre furent illuminées.

Les actes du Gouvernement pour montrer à la France et à ses envoyés que l'événement du 24 octobre n'avait été dirigé que contre Lacrosse ne le détournaient pas du soin de l'administration intérieure de la colonie. Ses efforts pour maintenir

l’ordre et pour porter la culture à son plus haut point de développement étaient de tous les instants. Protection était accordée à toutes les classes de la société. Les colons qui avaient fui le régime de la terreur n'avaient qu'à se présenter et à demander, pour obtenir Îa radiation de leurs noms sur la liste des émigrés.

Dans le trouble des journées qui suivirent celle du 24 octobre, la geôlée de la Basse-Terre avait été ouverte et l’on avait mis en liberté tous les prisonniers sans distinction. De grands coupables étaient sortis confondus avec les hommes que l'on pouvait considérer comme de simples détenus politiques. Parmi les premiers, on comptait trois condamnés à mort, qui s'étaient pourvus en cassation, Achille, Anatole! et Henriette; deux prévenus d’assassinat, Honoré et Jean; et un condamné à vingt ans de fers, Auguste Cabou. Un arrêté du 6 décembre promit une récompense de 20 gourdes (108 fr.) à quiconque réintégrerait dans les prisons chacun de ces hommes dangereux.

L'Administration, tout en faisant disparaître du code rural celles de ses prescriptions qui avaient transformé les cultivateurs en esclaves, avait rappelé et promulgué à nouveau les sages dispositions des arrêtés de Victor Hugues et de Desfourneaux sur la culture. En montrant aux propriétaires leurs droits, elle leur faisait aussi connaître leurs devoirs. Des mesures étaient prises pour que les soins ne manquassent pas aux travailleurs en état de maladie, et pour que la part des produits qui leur était attribuée fût payée à des époques fixes et sans détournement possible. |

L'édit du 24 octobre 1781, en instituant des curateurs aux successions vacantes, avait eu en vue principalement de conserver aux héritiers absents l'héritage de leurs parents morts aux colonies. Le curateur, sous la surveillance des magistrats, gérait la succession , la liquidait, et le net produit était déposé au trésor, pour être tenu à la disposition des héritiers. Ce dépôt devait être sacré, et parce que c'était un dépôt, et parce que le plus ordinairement ïl était fait au profit de familles

très-nécessiteuses. Mais les hommes de la révolution, qui procédaient par la violation de tous les droits, ne pouvaient être arrêtés devant un dépôt. Les biens des successions vacantes, considérés comme biens nationaux, furent dépensés par les différents agents auxquels avait été confiée l’administration de la Guadeloupe. D’un autre côté, les prescriptions de l’édit avaient cessé d’être observées. Au moment du renvoi de Lacrosse, les successions vacantes étaient confiées à l’administration d’un sieur A. Cougouilhe, avec le titre de curateur receveur général des biens vacants. De grands abus s'étaient introduits dans cette administration non contrôlée, Le Conseil les fit disparaitre en replaçant les choses sous les dispositions de l’édit de 14781. Le curateur receveur général fut remplacé par trois curateurs, dont un à la Pointe-à-Pitre, un autre à la Basse-Terre et le troisième à Marie-Galante. Ils furent soumis à un cautionnement fixé à 50,000 francs pour la Pointe-à-Pitre, 25,000 francs pour la Basse-Terre et 15,000 francs pour Marie- Galante. Pour plus de garantie, le Conseil voulut que les fonctions de curateur fussent exercées par des notaires. Pénicaut reçut la curatelle de la Pointe-à-Pitre, Saint-Martin celle de la Basse-Terre, et Faucon celle de Marie-Galante.

Nous avons dit que Pélage et ses collègues avaient envoyé une députation aux citoyens Lescallier et Coster. Elle était composée des citoyens Delrieu, Benoit, Blanchenoë, Bovis, Léonard, Dano, J.-B. Roux, Collin, J. Georges et Duc aîné. Le citoyen Sirey, envoyé dans la colonie par la maison Dupont (de Nemours), venait d'arriver. On savait que des liens d’amitié existaient entre lui et le préfet Lescallier. Voulant mettre cette circonstance à profit, on le pria et il accepta avec em-. pressement de faire partie de la députation. Elle quitta la Guadeloupe. Le Conseil espérait beaucoup de cette démarche. En lannoncant à la colonie, il lui disait: « .….. Nous croyons « pouvoir vous assurer que ces Magistrats, consultant leur «sagesse, se rendront à nos prières, et que sous peu de jours « vous allez les voir venir se jeter dans vos bras; d'autant « plus que l'un d'eux, le citoyen Lescallier, est autorisé à

tr. es

remplacer le Capitaine-général par l’article 42 du titre FE de l'arrêté des Consuls, en date du 19 avril 1801, ainsi conçu : « En cas d'absence hors la colonie et dépendances, ou de mort, le Capilaine-général sera remplacé par intérim, et dans la plénitude des mêmes pouvoirs, par le préfet colonial.

« Nous recommandons à nos concitoyens de continuer à vivre dans la concorde et l'amour du nom français, et de persévérer dans la confiance qu’ils nous ont promise, qu’ils nous doivent pour tous nos efforts, pour tous nos soins, pour notre sincère attachement à leurs personnes, pour notre entier dévouement à la colonie. » | La lettre remise à la députation pour le préfet et le commis-

saire de justice était pressante. Elle renfermait'les passages suivants: « Venez, nous vous tendons les bras; c'est à vous

de consolider le bonheur d'une possession importante, et

d'opérer le salut de cent mille malheureux. Quelle tâche

giorieuse! elle est digne de vous... Avec un fil vous conserverez la Guadeloupe: avec la barre de fer vous ne pourriez que l’anéantir.... La force triompherait sans doute; mais quelle peut être cette attente pour des Français de régner sur des débris, sur des monceaux de cendres et de ruines, sur les cadavres encore tout sanglants de leurs frères !..… Si vous ne trouvez pas dans la franchise de notre démarche, si vous ne trouvez pas dans tous nos actes des motifs suffisants d’être rassurés, nous vous offrons en otages, à votre disposition, nos épouses, nos enfants et assez de braves concitoyens pour dissiper le reste de vos doutes... »

La députation revint comme elle était partie. Sous le pré-

texte qu'on était en temps de paix et que la députation se présen{ait Sur un navire portant pavillon parlementaire, Cochrane Johnston ne voulut pas permettre qu’elle descendit à terre. Ce gouverneur oubliait que c'était lui-même qui, de concert avec Lacrosse, avait rendu nécessaire la formalité du parlementaire en proclamant la Guadeloupe en état de guerre et de rébellion, et en ordonnant d'arrêter comme pirate tout batiment qui sortirait de l’un des ports de cette colonie. Si les membres de la

Des à LAURE

députation se fussent présentés à la Dominique sans avoir arboré le pavillon parlementaire, er supposant qu'ils n’eussent pas été retenus comme prisonniers, Cochrane Johnston aurait eu bien d'autres raisons à alléguer pour ne pas les recevoir. Dans de pareilles circonstances, les prétextes ne manquent pas, et les plus futiles sont invoqués comme de solides raisons. Les rôles vont changer, et le gouverneur de la Dominique subira, lui aussi, la loi du plus fort, lorsque la cour d'appel prononcera la nullité du mariage qu’il avait contracté avec une riche veuve de la Guadeloupe. |

Les députés furent violentés; un officier anglais prit au collet le citoyen Collin; on plaça une garde à bord du parlementaire pour empècher toute communication avec la terre. Cependant Lescallier ayant appris que Sirey était parmi les députés, obtint qu'il fût conduit à terre; quelques instants après, la même autorisation fut accordée à Bovis et à Benoit. On était au mois de décembre, et il était cinq heures; Cochrane Johnston commença par déclarer à Bovis qu'il fallait que le parlementaire repartit avant le coucher du soleil. Bovis réclama, sollicita une conférence avec le préfet et le conmmissaire de justice pour le lendemain. Le gouverneur fut inflexible. Bovis n'eut donc que le temps de faire connaître en quelques mots la mission de la députation. Lescallier répondit que ce serait se rendre juge entre Lacrosse et la Guadeloupe que de consentir à prendre les fonctions de Capitaine-général. Coster trouva que les garanties offertes n'étaient pas suffisantes. Le soleil allait se coucher. Une discussion n’était pas possible. On fit rembarquer les trois envoyés sans même vouloir les laisser prendre quelques rafraichissements dont ils avaient besoin. Dans le rapport que les députés firent de leur mission, on lisait: < Ne craignons pas de le dire: c’est le gouverneur de « la Dominique qui a principalement fait manquer le succès « de notre mission. » |

L'insuccès de cette députation causa une impression pénible dans la colonie tout entière. Les meneurs, ces hommes inquiets et pervers comme il en existe toujours, pensant pouvoir,

à la faveur des troubles, saisir les choses qu'ils convoitaient, s'étaient emparés du refus fait par le commissaire de justice et Je préfet colonial, et surtout de leur arrêté du 26 novembre, pour agiter la population et la pousser dans les derniers excès. La nuit et quelquefois même le jour, ils se mettaient sans motif à courir les rues, criant aux armes! comme pour s’assurer si le peuple répondrait à leurs cris. Les nouveaux chefs ; marchant derrière Ignace et Massoteau, trouvaient que ces pre: miers apôtres de l'indépendance n’aaient pas assez vite. Pour le moment, Ignace et Massoteau se seraient contentés de l’expulsion des blancs; Noël-Piron, Fafa et Ballas voulaient leur extermination.

Enfin, pensant avoir suffisamment aguerri leurs soldats par des cris aux armes! et des courses dans les rues, ils les assemblèrent à la Pointe-à-Pitre dans la nuit du 15 au 14 décembre, au nombre de six cents, armés de fusils, de sabres et de piques. La présence de ces hommes armés, leurs cris, les coups de fusil qu’ils tiraient de temps en temps comme pour donner un signal, jetèrent dans le plus grand trouble les paisibles habitants du quartier de la Nouvelle-Ville et de l'Hôpital, où ees malfaiteurs s'étaient d'abord montrés. Saisis d’effroi, arrachés au sommeil, à peine vêtus, ils avaient précipitamment quitté leur demeure et couraient en désordre répandre l'alarme dans les autres quartiers. Dans l'ignorance où l’on est du danger il apparait encore plus grand. Pélage accourt avec les autres membres du gouvernement sur la place de la Victoire. Sur la même place les dragons bourgeois se réunissent. Là,, on apprend que c’est une révolte de nègres. Pour dissiper cette canaille indisciplinée, il suffisait de faire sortir du fort quelques compagnies; la première pensée de Pélage fut au contraire d'y envoyer des officiers dévoués pour empêcher qu'aucun soldat n’en sortit. Pélage se défiait de sa troupe ! Les dragons bourgeois n'étaient composés que de blancs et d'hommes de couleur. Pélage se metà leur tête, charge avec cette cavalerie le rassemblement, l'enfonce, le disperse et loblige à fuir dans toutes les directions et dans le plus grand désordre. Les

insurgés, qui entendaient chaque jour les propos de quelques officiers, croyaient qu'ils n'étaient que l'écho des sentiments de l’armée, et que cette armée se réunirait à eux à la première démonstration. Quelques compagnies du centre parurent seules disposées à s’ébranler, mais elles furent contenues par les compagnies d'élite. Toutefois, le Gouvernement provisoire n osa pas faire un exemple des chefs Fafa, Noël-Piron et Ballas, que des grenadiers, hommes de couleur, lui avaient amenés : il se contenta de les éloigner de la colonie.

L’attitude prise par les Trois Magistrats réfugiés à la Dominique, leurs écrits toujours menacants, répandus par des moyens clandestins, contribuaient pour beaucoup à faire naître les mouvements de la Guadeloupe. La ligue de la’ Dominique aurait été rompue si le préfet et le commissaire de justice avaient consenti à venir prendre leurs fonctions. Aussi le Conseil ne voulut-il négliger aucun moyen pour les y déterminer. Il crut en s’effaçcant, en laissant agir la colonie directement, obtenir plus de succès. En conséquence, il demanda aux cantons de faire choix de trois députés pour être envoyés à Lescallier et à Coster. Prévoyant toutefois un nouveau refus, il dit à ces mêmes cantons d’élire également trois députés, . Qui iraient en France rendre compte au Premier Consul de la situation du pays. Les habitants, qui voulaient sortir d’une situation devenue chaque jour plus intolérable, saisirent avec . empressement la pensée du Gouvernement. On élut pour se rendre à là Dominique : Touluyre-Mahé, Hapel-Lachenaye et Thomy-Lemesle ; et pour aller près du Premier Consul: Hapel- Lachenaye, Thomy-Lemesle et David. Chaque canton rédigea une adresse au préfet et au commissaire de justice, en employant les expressions et les raisonnements les plus propres à les déterminer à se rendre à leur poste. Rapporter l’une de ces adresses c’est donner une idée des autres: les habitants du canton de Bouillante s'exprimaient ainsi:

« CITOYENS MAGISTRATS, « Loin du théâtre où se sont passés les événements qui ont

entrainé le Capitaine-général hors du siége de ses fonctions, étrangers aux causes qui les ont déterminés, nos vœux, nos sentiments parviendront à vous dégagés de toute prévention, de toute partialité. Toute la colonie attendait, avee un intérêt vif et unanime, l'effet de la première députation, dirigée par le Conseil administratif provisoire, qui avait eu pour objet de vous inviter à venir prendre les rènes. du gouvernement, suivant la hiérarchie prévue par l'arrêté des Consuls. Quelqu’extraordinaires, quelqu'illégaux même que pouvaient paraître les motifs de l’absence du Capitainegénéral, le fait n’en existait pas moins; et le temps seul, les circonstances, les volontés et ia puissance du gouvernement consulaire pouvaient y remédier. En vous rendant à votre poste, vous eussiez satisfait aux dispositions de l'arrêté réglementaire des Consuls, sans préjuger sur ce qu’il n’était au pouvoir de personne, en ce moment, d'empêcher; vous eussiez au moins donné à cette colonie une autorité qui, étant émanée directement de la métropole, et attendant de celle-ci sa parfaite intégrité, aurait maintenu l'harmonie des forces et des moyens administratifs, sans laquelle la désorganisation et la dissolution peuvent s’ensuivre. Serait-ce donc là le triomphe ou la justification de l'autorité? Est-ce

dans le siège du gouvernement anglais et en otage des condi-

tions d'un traité qui n’est pas encore définitif, citoyens Magistrats, que vous pouvez ressentir le penchant que les douceurs de la paix et du nom français ont si vivement agité parmi nous, que vous pouvez juger el apprécier les dispositions dans lesquelles toute celle colonie vous tend les bras? Seraït-ce donc en faisant peser sur elle tous les maux que votre résistance peut produire, toutes les rigueurs et les calamités que la force même occasionnera, que vous ferez provisoirement le sacrifice d’un peuple innocent et d’une île encore florissante. e « Non, citoyens Magistrats, le cri de la colonie entière ne sera plus vain pour vous; tant de moyens peuvent établir la régularité de vos démarches et les droits de l'autorité,

« et il n'en est qu'un pour nous sauver! Il n'y a que votre « présence qui puisse concilier tous les sentiments, tous les « intérêts, tous absolument: elle seule peut calmer les cha- « grins, les haines, les soupcons, les vengeances, les intrigues « etla malveillance; c’est à vous qu'il appartient d’en faire le - « sacrifice sur l'autel de la justice, de la paix, de la concorde; » et c'est aussi, c'est dans un pays français, c’est dans votre « poste, que vous serez couverts de nos bénédictions; que, « forts d’une énergie au-dessus de toute faiblesse humaine, vous « attendrez avec nous les ordres et les forces d’un gouverne- « ment {rop puissant pour craindre, trop juste pour opprimer, « trop sage et trop bienveillant pour détruire. »

Si la raison était toujours un moyen de persuasion, l’adresse du canton de Bouillante, le plus pauvre de toute la colonie, aurait déterminé Lescallier et Coster à se rendre à leur poste. Une situation dans laquelle on s’est imprudemment engagé pousse quelquefois à des actes singuliers. Coster et Lescallier n'étaient pas des hommes méchants; ils n'étaient pas non plus de grands révolutionnaires; pourtant ils faisaient plus que de prononcer le mot affreux : Périsse une colonie plutôt qu'un principe: ils mettaient le précepte en pratique.

. Nos actions empruntent toujours leur caractère des circonstances. Dans des temps ordinaires, c’eût été san$ doute un devoir pour Lescallier et pour Coster d'agir comme ils l'ont fait, de ne pas séparer leur cause de celle du Capitaine-général. Mais la colonie était dans l’une de ces situations devant lesquelles s’effacent toutes les règles et toutes les lois. Lorsqu'une cité brûle, on ne se demande pas qui doit jeter sur l'incendie le premier sceau d'eau : ce sont ceux qui peuvent marcher qui accourent. Les hommes qui s'étaient emparés de lPautorité woulaient la remettre au préfet: celui-ci ne l'aurait prise que pour la restituer au plus tôt au Capitaine-général, IL est singulier que Lacrosse lui-même n'ait pas compris que le moyen le plus sûr de reconquérir son pouvoir c'était de.le retirer des : mains des usurpateurs, et de le confier à celui qui ne l'aurait reçu que comme un dépôt. Loin donc de chercher à retenir

Lescallier à ses côtés, il devait se hàter de l'envoyer à la Guadeloupe. À {a Dominique, on faisait la guerre lorsque la paix pouvait se signer. |

Les trois députés, porteurs des vœux de la solde partirent le 26 décembre. Les habitants croyaient au succès de leur démarche. Une foule immense était venue sur les quais assister au départ des députés, que l’on vit s'éloigner montés sur une goëlette portant le nom l’Espérance. Ils n’arrivèrent à Roseau que le lendemain soir, au soleil couchant. Nous pensons ne pouvoir mieux faire que de les laisser eux-mêmes rendre compte de leur mission dans le rapport qu'ils firent à leur retour.

« .…. Dès que nous eümes jeté l'ancre, une garde militaire « vint à bord et s’opposa à ce que personne descendit du bàti- « ment. Un moment après, un officier major, accompagné de « quelques autres, vint aussi à notre bord, et nous questionna « sur notre venue. Après nos réponses à ses questions, il nous « dit de lui remettre toutes nos lettres, qu'il les porterait aux « deux Magistrats dont nous venons de parler. En lui disant « les raisons de notre mission, nous refusàmes de donner nos « lettres; il insista pour les avoir, en paraissant vouloir y « mettre de la force. L’un de nous (le citoyen Mahé), qui en « avait déjà une partie dans ses poches, voyant l'air de vio- « lence que paraissait prendre cet officier pour les avoir, se « hâta, de crainte de les perdre en les tenant séparées, de les « prendre de nos mains pour les réunir à celles qu’il avait déjà « sur lui. L’officier alors insistant encore plus fortement, nous « persistâmes à refuser de les lui remettre: il continua de les « exiger, en ajoutant des menaces si on en omettait une seule. « Mais enfin, ne gagnant rien par notre refus appuyé sur les « raisons que nous lui avions dites, il céda, et prenant le « citoyen Mahé par le bras. Un seul de vous trois, dit-il, peut « descendre à terre, el puisque c'est vous qui PRE les lettres, « c'est vous seul qui viendrez avec moi. Arrivé à terre, mais < accompagné dé cet officier et de plusieurs autres qui le joi- « gnirent, le citoyen Mahé fut conduit au gouvernement. Il y

trouva les citoyens Lescallier et Coster avec le gouverneur de cette ile et le citoyen Lacrosse. Après les avoir salués tous, il s’adressa au citoyen Lescallier, qu’il reconnut; mais M. le gouvernear s’empressa de le questionner sur sa mission, voulut avoir le nom des trois députés, et connaître de quelle part venait cette mission. Après ce préambule, auquel le citoyen Mahé satisfit, il témoigna au député ses sentiments de considération pour les habitants de la Guadeloupe, et lui faisant les plus grandes honnèêtetés, il l’invita à prendre des rafraichissements, en lui disant qu'il avait une chambre dans son gouvernement; qu'il permettrait aux deux autres députés de descendre aussi; que nous pourrions conférer toute la journée du lendemain avec les citoyens Lescallier et Coster, et que nous partirions quand nous voudrions. Il lui dit'eusuite : Voila M. Lescallier, voila M. Coster ; vous pouvez parler librement avec ces Messieurs; je ne me mélerai pas dans ce qui vous concerne, ne voulant pas être réputé avoir géné ni influencé votre communication.

«.Le député, en leur remettant les adresses de tous les cantons de la colonie et dépendances et les autres pièces que le Conseil l’avait chargé de leur remettre, leur a exprimé la. joie qui fut générale dans la colonie, lorsqu'on apprit leur arrivée dans nos parages, et en même temps la peine que tous des individus qui la composent ont ressentie de leur absence et du retardement qu’ils mettent à se rendre au milieu de nous pour nous faire jouir des bienfaits de leur administration. Le citoyen Lescallier a d’abord témoigné l'intérêt qu'il prenait au bien-être de la colonie, assurant qu’il était dévoué et prêt à se sacrifier pour l'opérer; qu’il avait le plus grand plaisir à assurer le député dé l'estime partieulière que le Premier Consul avait conçue pour les colons de la Guadeloupe, qu'il sait qui ont donné dans tous les temps à la mère patrie et au gouvernement des preuves distinguées de leur fidélité et de leur bravoure, et qui se sont fait remarquer par un caractère de raison dans toutes les circonstances difficiles ; que les recommandations du Premier

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