III
taines en faisant place à des sous-lieutenants. On donna même des grades dans l’armée à des hommes qui n’en faisaient pas partie. |
Le Conseil avait levé l'état de siége mis sur la ville de la Basse-Terre à l’occasion de l'affaire des conscrits. Il eut, pour réorganiser l'agence municipale, à surmonter des difficultés sérieuses. Les gens sages, pour ne pas paraître avoir trempé dans l'insurrection, se tenaient à l’écart et se montraient peu jaloux d’accepter des fonctions. Par contre, les agitateurs se présentaient en foule pour occuper tous les emplois vacants. Le Conseil, tout en souhaitant que le contraire existât, était tenu à des ménagements. Il ne pouvait, sans risquer sa popularité,-repousser ouvertement ceux-ci pour n’accepter que ceux-là. Après beaucoup d'efforts, il ne put composer l'agence municipale qu'avec des éléments mixtes. Lamode fut nommé Agent. Il eut pour adjoints Artaud, Boniface et Mondésir Grippon. Bernier fut maintenu dans ses fonctions de commissaire du gouvernement. rl
La Basse-Terre, placée sous l'influence de Delgrès, qui se laissait entrainer par Massoteau, était plus agitée que la Pointeà-Pitre, qui subissait l’action de Pélage. Le chef du gouvernement venait quelquefois se montrer dans la première de ces villes; sa présence ramenait l’ordre, mais c'était le calme d’un instant: lui parti, l’agitation renaissait. Pautrizel était, à la vérité, commandant de l'arrondissement; mais il n’avait qu’une autorité nominale. Sa qualité de blanc le rendant suspect, on agissait sans lui, ou malgré lui. |
Lacrosse était parvenu à lier une correspondance avec quelques citoyens de la Guadeloupe. Il écrivait à Négré: « Mille nouvelles, citoyen, se font, et se sont faites sur la « Guadeloupe depuis le malheureux événement qui est arrivé. « Votre précis, que m'a remis le citoyen Dupont, me donne « uné idée exacte de ce qui s’y est passé. J'ai toujours eu de « la Basse-Terre, en général, la meilleure idée. Quelques-uns, : « comme vous, donnent des preuves de leur attachement au « Gouvernement. Un jour, il pourra récompenser ses vrais
« amis. La Basse-Terre a une belle occasion de’se signaler « encore. Les membres du gouvernement sont disposés à y « fixer leur séjour. |
« Mais qu'on ne pense pas nous y avoir avant l'arrivée des « forces des Français, sans une soumission qui pourra obtenir « de grands pardons à plusieurs. Elle doit être entière par la « remise du fort Saint-Charles aux troupes blanches, et qu'on « dépose les armes. Sans cela nous attendrons les troupes.
« Dites à ceux qui pensent bien et que je connais qu’ils « peuvent être tranquilles. »
C’est à ces correspondants que Lacrosse adressait les écrits qu'il voulait répandre dans la colonie. Les fonctionnaires les trouvaient sur leur bureau comme si ure main invisible les y avait placés. Ce rôle d’intermédiaire avait ses dangers. Le soupçon de relations avec la Dominique suffisait pour déterminer une arrestation suivie de déportation. Quelques personnes, dans l'espérance d'obtenir les récompenses promises, déployaient pour le gouvernement de la Dominique un zèle imprudent. De ce nombre était un sieur Jusselain, sous-chef des mouvements du port de la Basse-Terre. Ce Jusselain, ancien marin, avec de l’ambition, était un homme de peu de valeur, dépourvu d'instruction, ne sachant pas même mettre l'orthographe. IL rêvait les épaulettes de capitaine de frégate d’abord, et pensait que: le reste viendrait après. En correspondance avec Lacrosse, il lui rendait compte de tous les mouvements de la rade. Il imagina qu’à l’aide de signaux il pourrait lui faciliter la prise du fort Saint-Charles. Il en dressa un tableau de sa façon. Jusselaïn ayant affrété un bateau pour envoyer au Capitaine-général cette pièce si utile, demanda à Pautrizel ses commissions pour la Dominique. Celui-ci lui donna une lettre pour le médecin Amic, son parent. Blanchenoë, chef des mouvements du port, était complétement étranger aux menées de son subordonné. L'occasion de Jusselain part, mais éveille les soupcons de Massoteau, qui envoie une embarcation à sa poursuite : le bateau ramené sur rade, la correspondance est saisie avec le tableau des signaux. Sans perdre un instant,
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Massoteau, se faisant accompagner d’un fort détachement de troupe, se rend au port et arrête Jusselain et Blanchenoë. Ils sont conduits au fort. Cette arrestation se fit avec un éclat et une brutalité qui jetèrent la ville dans l’épouvante. Avec les procédés dont on usait à l’égard des prisonniers de Massoteau, on pensait qu'ils n’arriveraient pas vivants dans la prison. Dans le paquet de Jusselain avait été trouvée la lettre de Pautrizel. Elle n'avait aucun rapport avec les faits qui excitaient la colère de Massoteau. Mais Pautrizel employait pour sa correspondance un conspirateur, donc il était dans la conspiration. Massoteau, simple chef de bataillon, commandant de place, sous les ordres du commandant de l'arrondissement, voulut le faire arrêter. Il fallut l'intervention du commissaire du gouvernement pour le détourner de ce dessein. L’un des membres du Gouvernement provisoire, Frasans, étant venu à la Basse- Terre, prit connaissance des faits, démontra à Massoteau et à Delgrès l'innocence de Blanchenoë et obtint sa mise en liberté. Toutefois ses fonctions ne lui furent pas rendues; il fut remplacé par Jean-Louis-Charles, mulâtre de la Dominique. Massoteau et Delgrès ne furent pas satisfaits de cette première concession ; il fallut encore leur sacrifier Pautrizel. Destitué, ses fonctions de commandant de l’arrondissement furent données à Delgrès. Celui-ci fut reconnu en cette qualité le 41 janvier, sur le Champ-d’Arbaud, en présence de toutes les troupes. Par cette nomination, le parti de la résistance avait fait un grand pas. L'arrondissement de la Basse-Terre tout entier se trouvait sous sa main. Peu à peu, à chaque occasion, Massoteau mettait à exécution le plan qu’il n’avait pu faire adopter tout d’abord, de renvoyer les fonctionnaires blancs. Ses moyens étaient l’intimidation et les vexations. IL suffisait qu’un fonctionnaire ou tout autre individu füt momentanément absent de sa demeure pour que Massoteau, sous prétexte qu’il avait fui, se transportèt chez lui avec la force armée, fit des perquisitions et enlevât ses papiers.
Il fallait voir ces faits, les supporter sans se plaindre, sans oser surtout les critiquer. Dans les villes de la Guadeloupe il
n'y à ni bourse de commerce, ni aucun autre lieu de réunion pour parler affaires. Il s'ensuit que l’on adopte une maison où l’on s'assemble le soir et le matin, pour se passer les nouvelles. C’est ordinairement uné pharmacie, qui a l'avantage d’être éclairée jusqu'à une heure assez avancée dé la soirée. A l’époôque dont nous écrivons l’histoire, le lieu de réunion s'était fixé dans la boutique du sieur Ladmiral, marchand tailleur, située Grande-Rue-du-Cours, dans la maison portant actuellement le n° 41. Delgrès sut que dans les réunions quelquesuns de ses actes et de ceux de Massoteau avaient été blàmés. IL fit mander Ladmiral. « J'apprends, lui dit-il, que dans « votre boutique on ose critiquer les actes du Gouvernement. « Qu'êtes-vous pour décerner l’éloge ou le bläme?.…. Vil « ailleur! s'il arrive jusqu'à moi de semblables bruits, je « vous fais pourrir dans les casemates du fort... Allez! »
En présence de ces faits matériels, c'était en vain que le Gouvernement provisoire, par ses proclamations, s’efforçait de calmer les esprits, promettait à toutes les classes de la population secours et protection. Les blancs, qui voyaient bien que le Gouvernement serait impuissant pour tenir ses promesses, saisissaient toutes les occasions dé fuir et d'aller soit à la Dominique, soit aux Saintes, attendre la fin de l'orage. Les fonctionnaires ne montraient pas moins d'ardeur à s'éloigner que les particuliers. Couturier Saint-Clair, administrateur général de la régie des biens nationaux, Amic, médecin ins- pecteur des hôpitaux, avaient déjà pris la fuite.
Cetteémigration, qui s’exécutait sur de légères embarcations, non pontées, que l’on ne parvenait à se procurer qu’au poids de l'or, avait ses risques, ses périls. Les hasards de la mer ne constituaient pas les seuls dangers. Il se trouva des hommes assez pervers pour concevoir l’horrible projet de passer par un crime pour s'approprier les dépouilles des exilés.
Le sieur Long, croyant sa vie menacée à la Basse-Terre, voulut aller aux Saintes la mettre à l'abri. Il s’entendit avec Gabriel, Cazimir Bellegarde et Joseph Campêche, ees deux derniers mulâtres, l’autre blanc. Ces hommes avaient une
pirogue à léur disposition, et il fut convenu qu'ils porteraient aux Saintes le sieur Long avec ses effets les plus précieux, moyennant douze moëdes (420 francs). Gabriel vint lui-même aider Long à faire ses paquets. D’après ses conseils, les hardes furent placées dans des barils, afin de faire supposer des marchandises et de détourner tout soupcon sur la fuite projetée. Tous les préparatifs faits, un soir, par une nuit obscure, on pousse la pirogue et l’on part. Mais, auparavant, Gabriel avait donné avis à ses associés du riche butin mis dans les barils, et surtout d’une ceinture remplie d’or dont s'était muni le passager. Entre hommes de cette espèce il ne faut pas beaucoup de paroles pour se comprendre. Ils se procurent chacun un poignard. On est en pleine mer, il fait nuit, Long est sans défiance, les trois brigands couvent leur prôie des yeux : rien ne serait facile comme d’accomplir le forfait, et pourtant ils hésitent , ils n'osent pas! Ils craignent une résistance. Il est donc vrai, lâche est l’homme qui a au fond du cœur une profonde scélératesse. Prétextant la grosse mer, ils relächent au Vieux-Fort, sur le versant de la pointe faisant face aux Trois-Rivières. Ils disent à Long qu'ils vont là passer la nuit et que le lendemain avant le jour'ils se remettront en route. Mais Long n’est pas habitué à coucher en plein air. Gabriel craint qu'il ne gagne du mal; vite Campèche et Bellegarde font des voiles de la pirogue un abri et en même temps une couchette. L’émigré témoigne toute sa reconnaissance, s'étend et cherche le sommeil. Les assassins veillent, assis près de la victime. Lorsqu'ils la voient profondément endormie, ils se lèvent, choisissent la place et frappent. Long pousse un gémissement : il avait vécu: Aux pieds de la victime on attache une corde et à la corde une pierre. On pousse la pirogue loin du rivage, et l’on confie le cadavre aux flots. Revenus à terre, les brigands se partagent les dépouilles de l’émigré.
Pendant plus d'une année ce crime demeüra ignoré. Cependant on savait que Long avait émigré. Il avait écrit son intention à son frère, alors à l'ile de la Dominique. [’ordre rétabli, on voulut savoir ce qu'il était devenu. Un sieur Cay
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fournit les premiers indices. I1 avail entendu Long débattre. avec Gabriel le prix de-son passage. Une fois sur la voie, tout se révéla. On put saisir Gabriel et Bellegarde. Ils firent l’aveu de leur crime et l’expièrent d’une manière terrible. Le 1° mars 1805, le tribunal spécial les condamna à expirer sur une roue, la face tournée vers le ciel, après avoir eu les jambes, les bras, les cuisses et les reins rompus. Cette sentence s’exécuta le len-. demain à la batterie Républicaine. |
A peu d'intervalle du meurtre de Long, il s’en Rte un autre dans les environs de la Basse-Terre, qui causa une grande sensation, parce que l'on cerut y voir le commencement du drame que l’on redoutait, le massacre des blancs par les noirs. Le sieur Salager, fermier de l’habitation Ducharmoy, mécontent de son domestique Alexis, l'avait grondé. S'il faut en croire le dire d’Alexis, son maitre se serait même laissé aller jusqu’à le frapper. Quoiqu'il en soit, Alexis quitte l'habitation et médite la vengeance. IL fait part de son dessein à quatre individus demeurant sur l'habitation ou dans les environs. C’étaient Jean-Baptiste, cuisinier; Hilarion dit Layon, cultivateur; Noël et Jean-Baptiste, charpentiers. Loin de le détourner de son affreux projet, ces misérables l'y encouragent, lui procurent même les moyens nécessaires à la perpétration du crime. Plusieurs autres cultivateurs ou ouvriers avaient eu plus ou moins connaissance de l'attentat que préparait Alexis, et tous avaient gardé le silence. Dans cette’ seconde catégorie étaient Tam, Gédéon, Étienne, Ismaël, François Bologne et la femme Judith.
Le 18 janvier, sur les sept heures du soir, le sieur Salager était à table avec sa sœur et son jeune frère. Alexis, armé d’un fusil, accompagné du cuisinier Jean-Baptiste, se rend près de la salle à manger. Par sa position à table, Salager tournait le dos à Alexis qui passe son fusil par la fenêtre, ajuste et tire. L’arme était chargée de plusieurs projectiles; du même coup Salager est frappé à mort et son frère et sa sœur sont blessés.
Le public de la Basse-Terre fut vivement ému de cet assas-
sinat, qu'il ne savait pas être le résultat d’une vengeance particulière.
Delgrès envoya immédiatement sur l'habitation un détachement de la force armée que Massoteau, commandant de place, voulut diriger en personne. A l’arrivée du détachement, les assassins avaient déjà pris la fuite. Mais trop de personnes étaient dans la confidence du crime pour que les coupables ne fussent pas désignés à la justice. Le Gouvernement provisoire institua une commission militaire pour juger les prévenus, sans appel ni révision, la sentence devant être exécutée dans les vingt-quatre heures et sur le lieu même du crime. Pélage se rendit à la Basse-Terre. On savait que les deux principaux accusés s'étaient réfugiés dans les bois du Matouba. Pélage conçut la pensée de découvrir leur repaire. Lorsque l'on connait les lieux, les falaises, les votes et les précipices affreux qui avaient donné une retraite à Jean-Baptiste et à Alexis, on s'étonne que l’entreprise de Pélage ait été couronnée de succès. IL assembla tous les dragons de la Basse-Terre et de ses environs et se mit à leur tête. On fouille le bois, on passe là où personne n’a passé, on sonde toutes les cavernes. La plupart des voûtes du Constantin avaient été visitées; on n'avait rien découvert. Les forces ne se soutenant plus par l'espérance dé la réussite, on était tombé dans le découra-
sement, et, avec le découragement, se faisait sentir toute la
fatigue d'une marche encore plus difficile que longue. Tandis
que Pélage avec les autres officiers délibéraient pour savoir
s’il fallait rentrer ou poursuivre les fouilles en passant la nuit dans les bois, les dragons s’étaient assis ou étendus çà et là sur la terre ou sur les rochers. Tout-à-coup, on entend crier à moi! au secours! En un clin-d’œil, tout le monde est, sur pied; il n’y a plus de fatigue, chacun est dispos. Ces cris étaient poussés par le dragon Beillert, qui, pendant que ses camarades se reposaient, furetant aux environs, avait remarqué des herbes et des feuilles sèches. Ces feuilles et ces herbes lui paraissant suspectes, avec son sabre, il les écarte et il entend remuer derrière : c'était une voûte dont l'entrée avait été fermée.
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Vingt dragons étaient accourus aux cris. L'entrée de la voûte est dégagée, on y pénètre et Alexis est saisi. Lui pris, il fait connaître la retraite de Jean-Baptiste. Ces deux criminels liés et garottés sont conduits à la ville. Jamais sur le passage d’un nouveau gouverneur la curiosité n’avait assemblé tant de spectateurs : chacun voulait examiner les traits, étudier la physionomie des assassins. La capture de Pélage était regardée comme une victoire; il fut presque porté en triomphe.
“La commission militaire réunie le 43 février, Alexis, Noël, Hilarion dit Layon, et les deux Jean-Baptiste, sont condamnés à mort; Gédéon et Tam à vingt ans de fers; Étienne à dix ans de fers; Ismaël, âgé seulement de douze ans, à trois ans de détention sur l'habitation Ducharmoy; François Bologne, à un an de fers sur l'habitation dont il dépendait; la femme Judith à trois ans de travail à l'hospice militaire.
Massoteau, qui, dans le premier instant du crime, avait déployé une grande activité pour tâcher de se saisir des coupables, rentré depuis dans son rôle d'opposition, trouvait que c'étaient bien des noirs livrés à la mort pour un seul blanc.
Aux termes du jugement, les condamnés devaient être fusillés sur l’habitation Ducharmoy. Pélage voulut assister à l’exécution. Il conduisit sur les lieux un détachement de grenadiers. À son arrivée, il trouva une multitude de noirs venus de toutes les communes voisines et un grand nombre de militaires sans armes des compagnies du centre. L’exécution des quatre premiers condamnés se fit dans le plus profond silence. Lorsque le tour d’Alexis arriva et qu’on voulut le
‘mener sur le lieu du supplice, il se mit à haranguer la foule en langage créole. Ce discours produisit un tel effet que, quand on voulut conduire le patient, qui résistait, on entendit sortir de la foule un murmure prolongé, murmure qui fut suivi d'une agitation qui semblait manifester l'intention d'empêcher l'exécution, et d’arracher le condamné des mains de ses gardes.
On donne l’ordre aux grenadiers d’entrainer le coupable... ils demeurent immobiles. Pélage n'hésite pas; il court aux
grenadiers, d’un regard et d'un geste leur reproche leur lächeté, saisit lui-même le criminel au collet, l’entraîne, l'oblige à-se mettre à genoux, commande le feu, et force reste à la loi. |
A l'occasion de cette exécution, on lit dans le mémoire justificatif de Pélage : « Sans cet exemple de justice ct de fer- « meté, il est difficile de prévoir jusqu'à quel point la sûreté « des colons eût été compromise. Malgré l'éclat et la sévérité « de la punition des assassins, ils avaient tout à craindre du « ressentiment des nègres, espèce d'hommes extrêmement « vindicative, et accoutumée, depuis la révolution, à croire « que son esclavage ne pouvait cesser que par le massacre « de tous les maitres et de tous les propriétaires. »
C’est précisément parce que les colons savaient que les meneurs entretenaient les noirs dans ces idées, les poussaient à les mettre à exécution, que, voyant plus d’un meneur disposer de la force, ils n'étaient pas rassurés par les proclamations du Gouvernement provisoire, et couraient chercher un refuge dans les iles voisines. Si Pélage avait renoncé à se servir des meneurs, il n’aurait pas eu assez de forces pour résister à Lacrosse. Il les contenait, mais il les avait nécessairement pour alliés. Palerme, commandant de place à la Pointe-à-Pitre, avait un cheval blanc; voulant le monter, il ne le demandait à son domestique que par cette phrase : « Amène-moi mon blane « pour que je le monte. » |
Tout semblait concourir à éveiller la défiance, les soupçons, Ja haine. Le 29 décembre et les jours suivants, on avait trouvé de petits gâteaux dans la plupart des coins de rue de la Basse- Terre. Ne pouvant expliquer cette circonstance, imagination se donna carrière : d’abord les gàteaux devaient être empoisonnés; mais empoisonnés par qui et pourquoi? Chaque parti crut que c'était une invention infernale du parti adverse. Celui donc qui ne pensait pas comme son voisin se persuada que celui-ci était un ennemi qui ne reculait pas devant l'emploi du poison. Sur certains indices, on crut être certain que les gâteaux sortaient du four de la dame Cordia, qui faisait et vendait
ordinairement des gâteaux de la même espèce. Cette femme fut arrêtée et jetée dans un cachot. Une commission, composée des sieurs L'Herminier, pharmacien, Lamaury, médecin, et de quelques autres officiers de santé, fut nommée pour procéder à l'examen des gâteaux. Soumis à une analyse chimique, on n'y trouva aucune substance malfaisante! On se perdait en copjectures, en recherches. Le jeune nègre Pierre voulut bien donner le mot de l'énigme. Au service de la dame veuve Joanis, il s'ennuyait d’avoir à vendre de petits gâteaux : il préférait infiniment passer son temps à vagabonder. Il avait trouvé le moyen de concilier ses goûts avec le métier qui lui procurait la subsistance. Il allait prendre chez Ja dame Joanis le panier de gâteaux, mais, à peine dehors, il le déposait dans une autre maison et employait sa journée à courir. Le soir venu, l'heure de rentrer sonnant, il reprenait le panier, mais il ne failait pas que la dame Joanis vit qu’il . n'avait pas vendu les gâteaux, car elle l'aurait chassé. Pour qu’elle ne s’apercüt de rien, il semait les gâteaux sur son passage, en déposait une certaine quantité à chaque coin de rue. Pourtant la dame Joanis était on ne peut plus satisfaite du service de Pierre; il était toujours censé avoir vendu tous les gäteaux de son panier; il en rapportait un compte exact. Avec l'affaire des gâteaux, la dame Joanis acquit une triste vérité : c’est que Pierre prenait Le matin dans son tiroir l'argent qu’il lui remettait le soir, même un peu plus, car il aimäit le plaisir et le plaisir est coûteux.
A la Basse-Terre, on vivait dans des transes continuelles : on s'attendait "à chaque instant à l’une de ces catastrophes qui ne laissent après elles que ruines et désolation. C’est dans ces moments que l’on pense à la divinité. Les habitants de la ville, désespérant de se sauver par des moyens humains, se tournèrent vers Dieu. Ils prièrent le Gouvernement provisoire de leur rendre leur église. Pélage et ses collègues comprirent cette prière, et l’église de Saint-François fut rendue au culte par arrêté du 27 janvier 1802. L'Agence municipale déménagea et alla sans bruit s'installer au rez-de-chaussée de l’ancien
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palais de justice. On ne savait pas ce qu’étaient devenus les “ornements de l’église; on ne supposait même pas qu'il en restât vestige. On fut tout étonné d'en voir arriver la plus grande partie; dans des maisons différentes on les avait conservés comme de saintes reliques. Celui qui pouvait rendre au temple quelque chose en tirait gloire.
Le Gouvernement provisoire, repoussé dans ses démarches près du préfet et du commissaire de justice, pour les déterminer à venir prendre leurs fonctions afin de concourir avec lui au maintien de l’ordre, se sentant débordé par les professeurs de l'anarchie et les apôtres de l'indépendance, s’efforça de trouver un appui ailleurs. Leclerc venait d'arriver à Saint- Domingue. Le Gouvernement provisoire rédigea un précis des événements, mit les pièces à l’appui et lui adressa le tout en lui demandant conseil, aide et protection. En recevant ces documents, Leclerc, appréciant la situation de la Guadeloupe, se détermina à y faire passer le général Boudet avec deux cents hommes. Boudet, était connu et aimé des habitants de la colonie, qui l'avaient vu grandir; c'était un noble cœur. C’est lui qui, faisant route sur le Port-au-Prince et passant sous le fort Bizoton, disait à ses soldats : « Laïissons-nous tuer sans faire « feu afin de prévenir une collision, et de sauver, si nous « pouvons, nos malheureux compatriotes de la fureur des « noirs. » Il aurait peut-être conjuré la tempête prète à éclater ; Ja Providence ne voulut pas qu’il en fût ainsi. Partie tard et contrariée par les vents, la frégate la Clorinde, sur laquelle il s'était embarqué, n’arrivera à la Guadeloupe que lorsqu'il n’y aura plus possibilité de rien empêcher, après le-débarquement des troupes de Richepance, au milieu des fureurs d’une guerre sans merci.
Tout en députant près du général Leclere, le Gouvernement provisoire ne renonçait pas à se justifier aux yeux du Premier Consul. Le difficile était de faire arriver jusqu’à lui les trois députés élus par les cantons. Les ports de la Guadeloupe étaient bloqués, en quelque sorte, par les croisieres de Lacrosse et du gouverneur de la Dominique, qui empêchaient les navires
d'y entrer et visitaient ceux qui en sortaient. On était bien éonvaincu que ces croisières étaient chargées spécialement d’entraver la mission des députés de la colonie. Le Gouvernement provisoire ayait déjà fait partir pour la France plusieurs avisos avec des dépèches pour Le Premier Consul et les ministres ; mais il doutait que ces bâtiments légers fussent parvenus à leur destination. Son découragement aurait été profond s’il avait su que l’un de ces navires, la goëélette les Deux-Amis, était arrivé à Bordeaux, et que le Gouvernement consulaire, trompé par ce qui était écrit de la Dominique, croyant la Guadeloupe en insurrection ouverte contre la métropole, avait fait-saisir et enfermer au Temple, aussitôt son arrivée à Paris, le sieur Monneron, porteur des dépèches du gouvernement de la colonie. Dans l'ignorance de ce qui se passait au dehors, plein de confiance dans la haute raison du Premier Consul, persuadé que s’il était éclairé sur la situation de la Guadeloupe il la dénouerait avec les moyens convenables, le Gouvernement provisoire attachait le plus grand prix à lui faire parvenir la vérité. | Depuis plusieurs mois la frégate {a Cocarde-Nationale, capitaine Antoine Henry, était sans emploi dans le port de la Pointe-à-Pitre. Ce navire demandait des réparations assez considérables, mais il était possible de le mettre en état de prendre la mer. 11 n’était pas à craindre qu’un bâtiment de cette force püt être détourné de sa route par les croiseurs de Lacrosse et du gouverneur Cochrane Johnston. Le Gouvernement pensa à l’expédier et à confier au capitaine Antoine Henry les députés de la colonie. Mais, avant de rien arrêter, on voulut avoir l’assentiment du capitaine Henry, qui eut l’air d’accepter cette mission toute de confiance avec empressement et satisfaction. La frégate fut radoubée, son équipage complété; on la mit enfin prête à sortir du port. Les députés avaient été prévenus de faire leurs préparatifs et de se tenir prêts. Le capitaine Antoine Henry n’inspirait pas confiance à l’un des députés, Hapel-Lachenaye. Il craignait, en s’embarquant pour la France, de n’aller faire qu’un voyage à la Dominique, Il écrivait à un ami, à la date du 48 janvier: « Je t’écris avec la confiance
« que notre ancienne amitié a établie entre nous. Tu sais que « depuis le retour de ma déportation (1), je me suis uni- « quement occupé de me rendre utile à cette colonie... Tu « sais que j'ai sacrifié mes intérêts particuliers à ce pays... « Tu sais enfin, combien en acceptant aujourd’hui la mission < honorable qui m’a été confiée, je comptais sur le bien que « je pourrais faire. Mes intentions sont pures; mais je veux « pouvoir les mettre à exécution avec certitude, et ne point « être exposé aux malheurs qui nous menacent. Je suis per- « suadé, comme tous ceux qui réfléchissent un peu, et peut- « être ai-je plus de raisons que personne de croire que nous « irons à la Dominique. Quel sera notre sort? Quel sera celui « de notre mission? Que deviendra ma famille?.… Si nous arrivons en France, nous serons les meilleures
« gens du monde; car nous ferons le bien: si nous sommes « arrêtés, nous serons des scélérats qui voulaient, dira-t-on, « en imposer au Premier Consul...
«. Une autre crainte me tourmente... Je vais quitter mon « poste et suspendre mes recherches, quoique j'aie promis au « ministre de lui rendre compte des résultats en grand que « je dois obtenir cette année. Si nous sommes arrêtés, permets « que je le répète souvent; si nous sommes arrêtés, on dira, « on écrira même au Gouvernement, que je l'ai trompé dans « mes rapports, et l’on me présentera comme un charlatan.…. « Tu sais tout ce qu'on a fait pour me nuire, et diminuer la « réputation que les savants m'ont fait acquérir, en multi- « pliant les suffrages que j'ai tâché de mériter par mes travaux « pénibles .….
« D'après ce tableau sincère de ma position, je t’engage à « voir le Conseil, à conférer avec lui sur cet objet, et à lui « montrer ma lettre, si tu le juges nécessaire. Et je conclus à
(4) Lachenaye avait été déporté par les Anglais en 1794. Chimiste distingué, à son retour de la déportation, il avait été chargé par le ministre de chercher des procédés propres à l'amélioration de la qualité du sucre.
« te prier de dire à ces magistrats que je m'occupe, sans re- « lâche, à disposer mes affaires pour effectuer mon départ; « mais que la prudence et la raison m'ordonnent d'employer « tous mes moyens pour obtenir d’eux une autre occasion que « celle de la frégate. »
Cette lettre ayant été communiquée au capitaine Antoine Henry, il parut offensé du soupçon qu’elle renfermait et donna sa parole d'honneur de conduire les députés directement en France. ,
Tout étant prêt, le Gouvernement provisoire prit le 3 février l'arrêté suivant, dont une copie fut remise au capitaine Antoine Henry. c
« Considérant que, dans des assemblées de tous les cantons « de la Guadeloupe et dépendances, trois députés ont été « nommés pour aller en France porter au Premier Consul « des adresses de félicitations à l’occasion de la paix générale, « et pour lui rendre compte, ainsi qu’au ministre de la marine, « de la position où se trouve cette colonie ;
« Considérant que la mission confiée à ces députés est de la
« plus grande importance, et que le Gouvernement provisoire « conservateur ne saurait trop les favoriser dans les moyens « de se rendre à leur destination ; + « Considérant que la frégate la Cocarde-Nationale, après « avoir essuyé un radoub dispendieux, se trouve actuellement « en état de faire voile par les soins les plus soutenus, sans « lesquels elle eût été perdue pour la République; et qu’un « plus long séjour au Port-de-la-Liberté pourrait la priver de « son équipage, déjà beaucoup diminué par les maladies, par « la mort d'un officier et de plusieurs timoniers, etc. ;
« Considérant que cette frégate n’est plus nécessaire à la « Guadeloupe, et qu'elle peut sans aucun risque retourner en « Europe, puisque toutes Les hostilités ont cessé sur mer;
«- ARRÊTE : | « Article I". Le citoyen Antoine Henry, capitaine de frégate, « commandant {a Cocarde-Nationale, recevra à son bord les
« citoyens Thomy-Lemesle, David et Hapel-Lachenaye, députés « par la colonie de la Guadeloupe et dépendances auprès du « gouvernement de la métropole.
« II. Ces députés seront traités, pendant la traversée, avec « tous les égards dus au caractère honorable dont ils sont « revêtus.
« III. Le capitaine Antoine Henry fera toute diligence Hour « appareiller ce jour même, au soleil couchant.
« IV. Il lui est enjoint de faire route directement pour la « France, sans se détourner, sous quelque prétexte que ce « puisse être, et malgré toutes démarches qui seraient faites « auprès de lui pour le retenir dans quelqu'une des iles voi- « sines de la Guadeloupe. ù
« V. Toutes observations tendantes à se soustraire à cette « mission lui sont interdites. |
« VI. La colonie le rend personnellement PA « envers le Gouvernement consulaire de l'exécution du. « présent arrêté, dont ampliation lui tiendra lieu de toute « autre expédition. »
La frégate mit à-la voile. Pélage et un autre membre du Gouvernement provisoire accompagnèrent les députés jusqu’en dehors des passes. Ils quittèrent le bord à dix heures du soir, très-persuadés d’avoir lié le capitaine Antoine Henry par leur arrêté et par sa parole d'honneur. La route, pour se rendre en France, était à droite, le capitaine Henry fit tourner à gauche, toucha aux Saintes, et conduisit les députés à la Dominique.
Pélage et ses collègues, comme ils l’ont dit eux-mêmes dans une lettre au Premier Consul, avaient à lutter contre toutes les forces qui tendaient à la ruine de la colonie. La trahison du capitaine Antoine Henry donna encore de nouveaux auxiliaires à la politique d’Ignace et de Massoteau. La Cocarde- Nationale étant allée grossir le nombre des croiseurs de La= crosse, les meneurs en tiraient argument près des indécis pour montrer le Gouvernement provisoire d'intelligence avec le gouvernement de la Dominique. Delgrès était bien près de.
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faire défection. Il disait : « En suivant Pélage, nous ne savons « pas où il nous mènera. Une fois engagés avec lui pourra-t-il « nous délivrer ! » Ainsi Delgres, qui, jusqu'alors ;-avait tenu le milieu entre Massoteau et Pélage, n'avait qu’un pas à faire pour passer dans le camp du premier. |
Nous avons vu que les émigrés et les déportés de la Guadeloupe se rendaient les uns à la Dominique et les autres aux Saintes. Ces émigrés appartenaient à toutes les classes et à tous les états : on y comptait des femmes, des enfants, des vieillards, des jeunes gens, des fonctionnaires. Parmi cette population, il y avaitenviron deux cents hommes propres au sérvice militaire. Lacrosse les réunit tous aax Saintes, les arma et leur donna pour chefs les officiers émigrés ou déportés. Un camp de manœuvre fut établi dont les tentes s'apercevaient de la Guadeloupe. Ce camp, véritable menace contre l’ordre de choses existant à la Guadeloupe, mettait en fureur les hommes qui entendaient perpétuer leur domination. Dans l'attente d’une attaque, ils s'apprêtaient à Ja résistance.
Le général Sériziat, nommé pour remplacer Béthencourt dans. le commandement des troupes, arriva sur la corvette la Diligente, vers les derniers jours de janvier, dans les parages de la Guadeloupe. Rencontrée par les croiseurs de Lacrosse,. la corvette fut conduite d’abord aux Saintes, puis à la Dominique. Toutes ces allées et venues avaient fini par faire naître une certaine fermentation dans la population noire et de couleur de la Dominique. Il est probable aussi qu'Ignace et Massoteau comptaient là des partisans qui n'étaient pas fâchés d'établir une diversion favorable aux idées dont, à la Guadeloupe, on poursuivait la réalisation. Quoiqu'il en soit, dans les premiers jours de février un incendie est allumé à Roseau, les noirs s’agitent, il se forme parmi eux des rassemblements qu'on est obligé de disperser par la force. A la suite de ces événements, des paroles amères sont échangées entre quelques officiers français et anglais. Sériziat, ne voulant pas être plus longtemps témoin de ces scènes, s'éloigne de la Dominique. Il se rend aux Saintes; mais, là aussi, il est sur une terre anglaise,