CITOYEN
« Personne n’est plus sensible que moi aux maux où notre . « cher pays peut être livré. Cependant, je vais vous parler par « l’organe d’un vrai républicain, qui préfère mille fois la mort « à l'esclavage, — et c'est aussi les vœux de tous mes compa- « triotes. — Enfin, le bonheur peut renaître encore dans cette « colonie. Il ne dépend que de l’envoyé de notre cher Gouver- « nement consulaire de faire cesser nos malheurs et les hos- « tilités qui désolent aujourd’hui notre malheureuse colonie. « La paix paraïitra de suite par lembarquement des troupes, « qui sont maintenant à alimenter la guerre civile en ces flo- « rissantes contrées : ou plutôt elles règneront sur les cendres « et sous les ronces dégouttantes de notre sang.
« Vous n’ignorez pas, citoyen, que nos sentiments ont été
« d’être fidèles à la mère patrie. Nous sommes ses enfants ; « nous ne levons point contre elle une main téméraire: mais « elle nous oblige aujourd’hui à méconnaitre ses droits, ou « plutôt ses interprètes, avec peu de respect, oublient ses « nobles principes en agissant arbitrairement, en dépit de sa « sagesse et de la justice qu’elle accorde à ses enfants. | « La paix, l’heureuse paix, je vous le répète encore, re-
« naitra par l’embarquement des troupes, et nous traiterons « avec sécurité avec l’envoyé du Premier Consul.
Vive Bonaparte! Vivre libre ou mourir !
Je vous salue fraternellement.
e LS. DELGRES. » :
Cette lettre ne disait pas bien ce que voulaient Delgrès et ses compagnons. Il en résultait cependant qu'ils souhaitaient abriter leur situation actuelle sous la garantie d’un traité, traité qu'ils supposaient ne devoir être exécuté qu'autant qu'on n’aurait pas le pouvoir de le violer. Ils exigeaient done, comme condition préliminaire, le renvoi des troupes.
Ce que demandait Delgrès n'était pas possible. Comment supposer que Richepance püût adhérerà.la proposition d'é- Joigner ses soldats et de se mettre à la discrétion des révoltés ! Il y a plus : tout disposé qu'était le général en chef à faire des concessions pour arrêter l’effusion du sang dans une lutte impie, où des Français combattaient contre des Français, il aurait rejeté au loin la pensée de consigner ces concessions dans un traité. Il voulait bien octroyer, mais non discuter les conditions de la soumission.
Cependant, ne voulant pas avoir à se reprocher d’avoir rien négligé pour apaiser la révolte, il consentit à employer ; un dernier moyen que crurent avoir trouvé Lescallier et Coster; moyen consistant à faire accroire aux insurgés que toutes fonctions avaient été retirées à Lacrosse, et que Richepance lui avait succédé dans la dignité de Capitaine-général. Dans ce but, le 44, une proclamation fut rédigée au nom des Trois Magistrats composant le gouvernement de la
Guadeloupe et dépendances, à savoir : Richepance, Capitainegénéral, Lescallier, préfet colonial, et Coster, commissaire de justice.
La proclamation du 14 renfermait outes les promesses de celle du 12, et fut comme elle envoyée à l'agence municipale pour être transmise à Delgrès. Dés cinq membres composant cette agence, nous l’avons vu, l’un, Artaud, avait été se cacher, et l’autre, Mondésir Grippon, s'était fait émeutier. Les trois qui restèrent à leur poste Bernier, Edouard Lamode et Boniface (1), furent admirables de zèle et de dévouement. Dès les premiers moments, ils s'étaient déclarés en permapence. Leur tâche grandissant avec les événements, le 45, n’en pouvant plus de fatigue, succombant au sommeil, ils avaient appelé à eux des hommes de bonne volonté. A cet appel s'étaient empressés de répondre les citoyens Benoît, Gillet, Beauvarlet, Denormandie, Barbat, Jean-Georges, Espitallery père et Carpentier. L'ancien président du tribunal révolutionnaire avait l'art de s'introduire partout et de servir tous les pouvoirs avec une activité fiévreuse: Chassé par Lacrosse, il était revenu - dans la colonie aussitôt DepRee les événements du mois d’oc-
tobre. ï Richepance, témoin des services que rendait l’agence municipale, alla, dans une visite, ‘offrir des LORRAINE à chacun de ses membres. .
L'agence municipale imagina d'envoyer au fort la procla- mation des Trois Magistrats par une députation composée des mères, des épouses et des sœurs des insurgés. A la proclamation, l’agence avait joint la lettre que voici, adressée à Delgrès : | | <
(1) Boniface était un nègre: Sous Ernouf, il ne put supporter la pensée d’avoir été dépouillé de tous les droits du citoyen. Il en perdit la raison. Sa folie étant furieuse, on était obligé de le tenir enchaïné. Il ne voulait souffrir aucun vêtement. Il mourut dans l’état le plus misérable.
. « Citoyen commandant,
« Dans les différentes communications officielles que nous « avons eues avec vous avant l’époque fatale de votre scission « avec nous, nous avons cru voir que le principal motif qui « vous a porté au parti que vous avez pris, est provenu des « incertitudes où vous étiez de la présence réelle du général « Richepance en cette colonie, et de sa qualité de mandataire « du Gouvernement, comme Capitaine-général.
« Aujourd'hui qu’il est en notre pouvoir de lever vos doutes « à cet égard, nous nous empressons de vous'offrir la certi- « tude de la présence de ce brave chef parmi nous, ainsi que « vous pourrez vous en convaincre par la proclamation ci- « jointe, émanée de lui.
« Vos femmes, vos mères et vos sœurs, qui ont entendu « l'expression des intentions bienfaisantes de ce brave chef, « ont demandé à vous porter elles-mêmes ce gage qui doit « dissiper vos erreurs. Nous vous garantissons l'authenticité « de cette proclamation. Nous nous en portons personnelle- « ment les garants. Fiez-vous aux dispositions bienfaisantes « et paternelles du chef du gouvernement en cette colonie. « Demandez, et vous le trouverez prêt à exécuter son mandat, « à coopérer de tout son pouvoir à notre bonheur et à la tran- « quillité générale.
« Nous sommes vos frères et vos amis. »
… La proclamation du 14 arrivait trop tard. La défiance avait eu le temps de s'emparer complétement de tous les esprits. Les promesses furent reçues comme une machine de guerre employée pour vaincre sans de nouveaux combats. Delgrès ne répondit pas à la lettre de l’agence municipale. Ce chef avait-il tort de ne pas montrer de la confiance? A ce moment, s’il eût déposé les armes, les assurances qu’on lui donnait seraient-elles devenues une réalité ? On peut en douter, lorsque l’on sait que Pélage, qui a combattu à côté de Richepance, a langui dix-huit mois dans une prison, et que Bernier fut payé de son dévouement par la déportation. D'ailleurs, les insurgés
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ne furent pas les seuls qui eussent reçu des promesses. A toute la population on avait dit : les rebelles vous trompent en s’efforçant de vous faire croire au rétablissement de l'esclavage ; ne les écoutez pas; l’esclavage est à jamais aboli... et l’esclavage fut rétabli! Richepance en prenant le titre de Capitainegénéral, avait fait supposer que Lacrosse ne l'était plus, et aussitôt que la chose devint possible, Lacrosse reprit ses fonctions.
Ces tentatives de conciliation n’empêchaient point les hostilités de suivre leur cours. On se battait avec rage dans tous les environs de Ja Basse-Terre. Nous savons que Merlen était parti de la Pointe-à-Pitre pour se rendre à la Basse-Terre à la tête du 5° bataillon de la 15° de ligne et de quelques autres troupes. D’un autre côté, Richepance, après le combat du 10, prévoyant la résistance qu’il aurait à vaincre, avait envoyé au général Sériziat l’ordre de ne laisser à la Pointe-à-Pitre que juste ce qu'il fallait de forces pour assurer la tranquillité de la ville, et de venir le joindre avec tout le reste par la voie de terre. Le 41, Sériziat s'était mis en route, en se faisant suivre du bataillon expéditionnaire et de quelques compagnies composées d'hommes du pays. s
Le 10, au moment même où Richepance effectuait son débarquement à la rivière Duplessis, Merlen s’élait présenté à Dolé avec sa colonne. Ce poste était défendu par le nègre Palerme et l’homme de couleur Jaquet. Contre l’avis des officiers colons qui servaient sous ses ordres et qui connaissaient les lieux, Merlen, excité par le canon de Richepance que l'écho des montagnes répétait en bruit sourd, voulut emporter la position de front. Les hommes qu’il engagea sur le chemin pour aller prendre non le pont qui n’existait point alors, mais le gué de la rivière, furent écrasés par un feu de mitraille, Plusieurs tentatives furent renouvelées sans plus de succès. Il fallut renoncer à cette entreprise pour revenir à ce que les officiers colons avaient conseillé tout d’abord, tourner la position et déboucher sur le Palmiste par les bois. La nuit venue, Merlen revint sur ses pas, déposa ses blessés dans l’église des
Trois-Rivières, et, se confiant aux guides Geanty et Jospite, se jeta dans les bois en passant par l'habitation caféyère Pautrizel. Pour amuser l'attention des ennemis et masquer son mouvement rétrograde, il avait laissé, dans la position qu’occupait le gros du bataillon, le capitaine Crabé avec quatrevingt-trois hommes et une pièce de canon. Le lendemain, il était au Palmiste, et, après en avoir chassé un faible détachement de rebelles, s’établissait à l’Anglet.
Palerme et Jaquet n'avaient pas tardé à être informés du mouvement de Merlen. Le chemin, sur lequel Crabé était campé, est adossé, d’un côté, à un morne, et, de l’autre, est borné par un ravin. Palerme se chargea de le chasser de cette position. Il fit filer des tirailleurs sur le morne, et, lui-même, à la tête d’une partie des siens, conduisit sur le chemin une attaque de front. Crabé, attaqué de front et sur le flanc par des forces numériquement trois fois supérieures, n’eut que le temps de jeter sa pièce de canon dans le ravin, pour qu’elle ne {ombât pas au pouvoir de l’ennemi, et de battre précipitamment en retraite. 11 fut poursuivi jusqu’au Frou-au-Chien.
Palerme, revenant sur ses pas, laissa Jaquet à Dolé et courut au Palmiste par la grande route, avec l’espérance d’y arriver avant Merlen. Mais on a vu que ce chef de bataillon, après avoir chassé le détachement noir qui se trouvait au Palmiste, s'était établi à l’Anglet. Palerme n’en fut pas troublé. Tout fier d’avoir arrêté les Français au passage de Dolé et d’avoir fait prendre la fuite à Crabé, il marcha résolument contre Merlen. Sa présomption fut châtiée par une déroute complète. Battu et poursuivi, il changea les armes de ses soldats: il mit entre leurs mains des torches, et l'incendie s’alluma sur les habitations.
Crabé, continuant à battre en retraite, ne s'était arrêté qu’à la Capesterre. Là, dans la soirée, arriva le général Sériziat, qui, pour se rendre aux ordres de Richepance, avait fait dans la journée trente-deux kilomètres sur les chemins qui existaient alors et sous le soleil brülant de la Guadeloupe. Le lendemain, se remettant en route, il arriva aux Trois-Rivières. Les soldats
trouvèrent dans l'église un spectacle qui souleva tous leurs sentiments de pitié, el fit naître dans leur cœur l’indignation et la-colère: Les blessés de Merlen, laissés dans cet édifice, avaient été égorgés et horriblement mutilés. On leur avait coupé
. les pieds, les mains, le nez, les oreilles. Des cartouches étaient
placées dans leur bouche. Cette barbarie, à laquelle le soldat français n'était pas habitué, qu'il n'avait encore vue sur aucun champ de bataille, le rendit cruel dans les premiers noments. Eransporté de fureur, il passa par les armes tous les nègres qu'il rencontra.
… Le 15, Sériziat, ayant passé par Florestal, fit sa jonction au Palmiste avec Merlen. Le capitaine de sapeurs Anicet, homme noir, rendit de grands services à la colonne, en frayant, avec les hommes qu'il commandait, des chemins dans les bois presqu inaccessibles qu’elle avait eu à traverser.
Sériziat, après avoir balayé le Palmiste de tous les insurgés, quitte cette position le 14, traverse les Galions au Gommier, arrive au Morne-Houël, culbute les nègres et s'empare de leur batterie. De là, il fond sur ceux qui étaient établis à l'Espérance et où commandait le mulâtre Iceris, dit Grand-Bâton, et les met en déroute. Dans la soirée, chassant les rebelles de VIlet, il fait sa jonction avec Gobert.
Les nègres n'avaient pu résister à l’impétuosité française, mais ils s'étaient défendus. Ils làchaient pied, mais pour recommencer la lutte plus loin. Ayant une connaissance parfaite de tous les sentiers, ils s’y jetaient, faisaient des détours et venaient attaquer l’armée par derrière. Dans une de ces attaques, ils enlevèrent tous les bagages de Sériziat. Ce général arriva à la Basse-Terre complétement dépouillé. L'agence municipale fut obligée de recourir à une réquisition pour lui procurer des vêlements.
Richepance, dès les premiérs moments, avait arrêté le siége du fort Saint-Charles; mais, ne pouvant l’entreprendre avec les forces dont il disposait, il avait attendu l’arrivée de Sériziat pour en commencer les travaux. Cependant, afin de ne pas perdre de temps, il avait fait toujours débarquer des vaisseaux tout
” — 986 — | | l’attirail nécessaire. Mais Richepance n'avait pas à s'occuper que du siége du fort. Les révoltés, battus dans toutes les rencontres, n'étaient soumis nulle part. Les Français ne s'étaient pas plus tôt éloignés d’une position d’où ils avaient chassé les rebelles que ceux-ci revenaient l’occuper. C’est ainsi qu'ils s'étaient remis en possession du Palmiste et du Morne-Houël. Dans les hauteurs, ils occupaient, en outre, le Matouba, Ducharmoy et Dolé. Ce dernier poste était en et ie avec le fort par la rive gauche des Galions.
Richepance, pour commander à la situation, fut obligé de diviser ses forces. Il chargea Sériziat avec le bataillon de la 45° et le bataillon expéditionnaire, de garder toute la ligne de la Rivière-des-Pères à celle des Galions. Ce général, qui avait pour mission spéciale d’empècher que les travaux du siége ne fussent inquiétés par les nègres établis dans les hauteurs, prit position à l’Espérance, à Bélost et à Monrepos. A Gobert, avec les deux bataillons de la 66°, fut confiée la direction des travaux du siége.
Dans la journée du 14, Richepance, après le rejet de ses offres de pardon et d’oubli, comprenant que la force seule lui donnerait raison des révoltés, déploya, pour marcher au but, la plus grande activité. Il fut énergiquement secondé par tous les chefs et agents sous ses ordres. Ce jour, une partie des matelots des vaisseaux, organisés en compagnies d'ouvriers, fut mise à la disposition du génie militaire; on requit tous les ouvriers charpentiers, menuisiers, forgerons et macons de la Basse-Terre, pour le service de l'artillerie; on forma aussi une compagnie d'ouvriers avec les nègres des environs, qui n'avaient pas été entraînés dans la révolte. D'un autre côté, Gobert fit un appel à toute la population. Dans RARE AU du 14, il écrivait à l’agence municipale :
« Voici le moment, citoyens administrateurs, où tous les « citoyens et les amis de la France et de la colonie doivent se «< montrer. Faites une proclamation dans laquelle vous ap- « pellerez à prendre les armes tous les citoyens du pays. Qu'ils
« viennent, nous leur donnerons des fusils et des cartouches, « et nous les admettrons dans les rangs des vainqueurs de « l'Allemagne et de l'Italie. «
Ceux des colons, qui ne furent pas incorporés dans l’armée active, furent organisés en garde nationale, qui eut pour chef le citoyen Marchand fils. On imprima aux travaux de siége un tel mouvement d'activité que, dans la nuit même du 14 au 1, la tranchée fut ouverte à six cents mètres du fort, devant le front des cavaliers.
Dans les journées du 16 et du 17, on acheva d’armer les batteries. Cette opération coûta des peines et des efforts inouis, obligé qu'on était de trainer de l'artillerie sur des affüts marins, en passant tantôt sur des mornes, tantôt dans des ravins.
Richepance n'avait ni bombes, ni mortiers. Le gouverneur anglais Cochrane Johnston lui en préta. Ce fut la frégate La Ro- . maine qui alla les chercher.
Les insurgés, voyant qu'ils allaient être cernés, voulurent tenter un effort suprême par une attaque des troupes des hauteurs combinée avec une sortie du fort. Le bataillon expéditionnaire, commandé par Pilet, était cantonné sur l'habitation l'Espérance. Les soldats bivouaquaient dans les établissements. El n’y avait dehors que des sentinelles. Pilet Iui-mème couchait dans la maison principale, au milieu des troupes. Le 18, sur les trois heures du matin, ators qu'il régnait un silence absolu, on entendit un cri étrange, qui fit frissonner les plus intrépides : c'était un râle et en même temps un avertissement, un cri d’alarme. Les soldats, saisissant leurs armes, se précipitent aux portes. Pilet, qui conservait son sang-froid : « Doucement, « mes amis... ne vous pressez pas. un à un. » Le cri avait été poussé par une sentinelle avancée. Dans l'obscurité de la nuit, un nègre, dépouillé de ses vêtements, s'était approché de lui en rampant et lui avait plongé une baïonnette dans le dos. Ce brave, en recevant le coup de la mort, avait eu encore la force d’avertir ses camarades du danger. Une nuée de rebelles, descendus du Morne-Houël, venaient attaquer la po-
sition de l’Espérance. Pilet rangea sa troupe en bataille, en l’appuyant sur les établissements de la sucrerie. Alors commença du côté des noirs un combat furieux. Avec un courage et un acharnement dignes de la pensée qui les animait, la défense de leur liberté, vingt fois ils se ruèrent contre les Français, et vingt fois ils furent repoussés, en jonchant le sol de leurs morts. Ils n'avaient pas assez l'intelligence de la guerre pour tourner la position de Pilet et pour conduire simultanément une attaque de front, de flanc et par derrière. ls s’obstinèrent à se heurter de front contre le sang-froid de vieilles troupes et la discipline européenne; leur masse s’y brisait comme les Rois de la mer sur le rivage.
Dés que le jour se fit, et tandis que le combat contre Pilet durait encore, une sortie du fort s’avanca sur la garde de la tranchée, que commandait le chef de bataillon Cambriels. L’ennemi fut attendu avée impassibilité jusqu’à son arrivée à la tête des travaux. Alors les soldats de Cambriels, sautant par-dessus les épaulements, courent à la rencontre des insurgés, les combattent, tuent François Dugommier, commandant de la sortie, ainsi qu'un grand nombre des siens et obligent le reste à rentrer au fort dans le plus grand désordre. Le nègre Henry, dit Yanyan, qui combattait dans les rangs des troupes européennes, Francois Dugommier étant mort, se saisit de son chapeau carré, s’en coiffe, et revient à la tranchée avec cette dépouille.
Ces combats et d’autres, qui, depuis le 14, avaient été livrés chaque jour, à tous les instants, pour ainsi parler, et aussi la maladie, suite des effets du climat et des excès de fatigue, avaient sensiblement diminué l'effectif de notre petite armée. Tous les lieux transformés en ambulances étaient encombrés de malades et de blessés. Le 15, Gremillet, officier de santé en chef de l’armée, écrivait à Bossant, commissaire de la marine :
J'ai l'honneur de vous prévenir, citoyen, qu'il est d’une « nécessité absolue de nous procurer, sur le champ, soixante « matelas ou paillasses, pour garnir la nouvelle salle destinée « aux blessés. Notre première localité est absolument remplie
« et ne peut recevoir un seul homme. Je requiers done toute « votre diligence. La chose est très-urgente. »
Si l’on s’arrètait à la tradition, il faudrait croiré que Riche-. pance, pendant quelques instants, a désespéré de la conquête, et qu'il ne reprit confiance qu'après avoir trouvé un secours dans ce que d’abord il avait considéré comme un danger trèsgrand. |
Gobert entretenait souvent Pélage sur les moyens de réparer . les pertes de l’armée. A bord des vaisseaux se trouvaient les noirs désarmés à la Pointe-à-Pitre. Gobert demanda à Pélage quel fond on pouvait faire sur cette troupe. Sur ce que lui répondit l’ancien président du Gouvernement provisoire, Gobert l'envoya conférer, sur ce sujet délicat, avec le général en chef. Richepance reçut Pélage avec des égards et une grande bienveillance, causa avec lui de la position de l’armée, des travaux du siége; puis, venant aux soldats noirs, il lui demanda s’il pensait que l’on pourrait, sans danger, leur rendre leurs armes et les employer contre les insurgés. Pélage répondit qu'il osait assurer que ces hommes se battraient avec d'autant plus de fidélité et de vaillance qu’on leur montrerait plus de confiance. Sur cette réponse, Richepance se rendit immédiatement à bord avec Pélage. Là, après une allocution du général en chef, six cents hommes furent choisis et incorporés dans les bataillons français. Pélage avait dit vrai : soldats et officiers noirs ou de couleur rivalisèrent de courage et d’ardeur avec les troupes européennes. Lorsqu'un soldat blanc tombait frappé par une balle ennemie, : on voyait le soldat noir le plus voisin dépouiller Le mort de ses habits et s’en revêtir, afin d’avoir un uniforme semblable à celui des troupes européennes auxquelles les troupes du pays voulaient ressembler en tout.
Depuis le double combat du 18, Delgrès comprenait bien que la cause qu’il soutenait était perdue. Il aurait voulu ne pas assister au dénouement. On s’apercevait qu’il recherchait les occasions de se faire tuer. Un jour, au plus fort d'une canonnade, prenant son violon, il vint s'asseoir devant une em-
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brasure et derrière les artilleurs, puis se mit à jouer un air guerrier. Tout à coup jefantle violon et se frappant la poitrine : « Comment, s’écria-t-il, un boulet n’arrivera pas là! » Il songeait à sortir du fort, mais à la dernière extrémité, et en ne laissant à Richepance que des décombres. Il caressait la pensée de faire sauter cétte citadelle. Pendant quelques instants, il eut le dessein de confier cette mission à Lamouche, l’un de ses lieutenants dans le courage duquel il avait toute confiance. Mais, avant dé s'ouvrir à lui, il eut la singulière idée de tenter le courage de cet officier. Dans ce but, armé d’un pistolet, il vint Jui brûler une amorce sur la poitrine. Lamouche se jeta brusquement de côté, et, en vérité, un tel mouvement se conçoit, même de la part de celui qui fait profession de mépriser la vie. Delgrès, toutefois, en augura mal : « Le malheureux, « dit-il, a peur d’une amorce! Jl n’exécuterait pas mes « ordres, »
Delgrès n'était pas un homme cruel; loin de là, il avait de la grandeur dans l’âme, de la générosité dans le caractère. Entraîné par des circonstances fatales, il se trouva à la tête d’une situation qu'il avait cru pouvoir dominer, mais qui, plus forte que lui, le forçait à subir ses conséquences. Aimant mieux courir au-devant de la mort que d’accepter la dégradation, il avait levé l’étendard de la révolte, mais en pensant que, dans cette lutte désespérée, il lui serait possible de se battre loyalement, en soldat et non en brigand. Son cœur saignait de toutes les atrocités qui se commettaient autour de lui, et comme en son nom. Trois de ses soldats avaient allumé un inceñdie dans la maison de la dame François Hamel, située près le Pont-de- Fer, rue de l’Arsenal. Il fut vivement contrarié de ce crime mêlé à tant d’autres. Dans son irritation, il voulait faire fusiller les coupables sur-le-champ. On enchaïna sa volonté par cette considération qu'ün tel acte de sévérité était capable d’aliéner l'esprit des hommes dont l’appui était indispensable dans la lutte à mort qui était engagée. Mais, il ne voulut pas que Richepance püt le confondre avec les incendiaires dont ce général parlait dans sa dernière proclamation. II lui fit dire, par un
parlementaire, que s’il voulait suspendre les hostilités, les défenseurs du fort iraient concourir à éteindre l’incendie. Richepance ayant accédé à cette proposition, Delgrès fit sortir du fort un détachement de cent cinquante hommes. La garde de la tranchée s'étant rendue, de son côté, sur le lieu du sinistre, les soldats noirs mêlés aux soldats blancs se rendirent maîtres du feu, qui déjà avait gagné les maisons voisines. L'incendie éteint, les deux troupes se firent le salut militaire, et, retournant chacune à son Le la canonnade j'a enCs d part et d'autre.
Le 19 et dans la nuit qui suivit, on perfectionna les batteries; elles furent approvisionnées. Le 20, le brave capitaine
du génie d’Ambrucère, qui, depuis l’arrivée de l’armée, lui
avait rendu d'importants services, fut tué à la tranchée. Cette mort causa de vifs regrets.
Le 21, au point du jour, toutes nos tte ouvrirent un feu ei , qui dura toute la journée. Le lendemain, le même feu recommenca. Celui du fort, qui, la veille, avait eu une grande vivacité, commença à se ralentir. Le général Sériziat reçut l’ordre de faire passer les Galions à une partie de sa division, et de descendre sur la rive gauche de cette rivière jusqu’à la mer, afin d'achever la contrevallation du fort que le petit nombre des assiégeants n’avait pas permis de terminer plus tôt. Sériziat chargea Pélage de ce soin.
Le soir, toutes les pièces des insurgés étaient démontées ou enterrées sous les débris des fortifications. Les boulets et les bombes allaient chercher les noirs dans tous les coins de la citadelle. Un jeune nègre, mis en faction, avait reçu pour con- signe de crier de temps en temps : Facfionnaire, prenez garde à vous ! Parodiant cette consigne, il disait : Factionnaire, ne
. prenez pas la houe! Tandis qu’il se jouait ainsi, un boulet lui
emporta les deux jambes. On courut le relever. Lui, regardant : ceux qui venaient lui porter secours : « Il aurait pourtant «< mieux valu pour moi n'avoir pas quitté la houe! »
Toutes les dispositions des assiégeants étaient faites pour donner l'assaut. Delgrès ne l’attendit pas. Abandonnant ses
blessés, il sortit du fort à huit heures du soir, par la poterne des Galions. Il était accompagné de quatre cents hommes de troupes soldées , d’une foule de nègres nouvellement enrôlés et armés, et d’une quantité de négresses.
Hors du fort, Ignace et Delgrès se séparèrent pour ne plus se revoir. Celui-ci, avec une partie des troupes, se rendit à la position du Parc, Heu déjà fortifié et dont les siens étaient en possession, et l’autre prit la route de la Pointe-à-Pitre. Tous deux avaient trompé la vigilance de Pélage, qui, établi au Bisdary, avait la mission de garder les passages par lesquels, après être sorti du fort, on pouvait se répandre dans la campagne.