‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 8 sur 123 · LÉO · texte numérisé non relu

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la base d'un Gouvernement qui avait été érigé sur les ruines de l'esclavage et du despotisme; qu’il allait faire une guerre terrible aux Anglais et aux autres ennemis de la République, aux émigrés, qui n’aspiraient à revenir sur des propriétés, auxquelles ils n’avaient plus de droits, que pour y porter la désolation et la mort; qu’il réprimerait avec sévérité la ‘paresse et le vagabondage; qu'il voulait rejeter de la société les hommes oisifs, de mème que le cultivateur écarte de son champ les plantes parasites; que, toutefois, avant de mettre à exécution les lois promises, il avait besoin de connaitre les hommes et les choses de la colonie; qu’en attendant, il conserverait ce qui était.

Victor Hugues était absent; mais il semblait encore poursuivre son successeur de son ombre. Desfourneaux était tourmenté de la crainte que la colonie hésität à croire que le grand despote des Antilles ne fût plus debout. Pour l’en convaincre, il donna l’ordre à toute administration municipale de faire partir deux de ses membres, décorés de leur écharpe, à l'effet de parcourir toutes les propriétés de la commune, et, sur chaque habitation, les cultivateurs étant assemblés, de leur lire et expliquer, tant l’arrèté du Directoire relatif à la nomination du nouvel agent, que la proclamation de ce dernier.

Cette promenade des officiers municipaux, pour éclairer les citoyens, ne rassura pas complétement Desfourneaux : appréhendant que ces premiers envoyés ne comprissent pas bien la pensée et le but de leurs tournées, il chargea de la même mission trois hommes de confiance, appartenant à l’administration municipale de la Basse-Terre, les citoyens Lamiral, Robinson et Vauchelet. Ils avaient ordre de commencer leur lecture et leurs explications dans les communes sous le vent, de voyager toujours ensemble, sans pouvoir se séparer pour aucune raison el dans aucun cas. Màis voilà que, les missionnaires rendus aux Habitants, Robinson et son cheval se quittent, mais si brutalement, que le cavalier, par terre et meurtri, déclare ne pouvoir plus se rémettre en selle. Grand embarras! Comment poursuivre la mission en présence de l’ordre. de ne :

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passeséparer? Cependant, aprèsdiscussion , Lamiralet Vauchelet demeurèrent d'accord que Desfourneaux , dans ses instructions, n'avait pu prévoir ce qui arrivait à Robinson. Alors, après avoir dressé procès-verbal de la chute, ils continuèrent leur route.

Fidèle à ce qu’il avait annoncé dans sa proclamation, Desfourneaux alla faire une tournée dans les différentes parties de la colonié afin de connaitre, par lui-même, les choses et les personnes. Dans les derniers temps de l'administration de Victor Hugues les femmes des émigrés n'avaient plus été parquées' dans les villes. On leur avait permis de résider là où elles voulaient. Desfourneaux les trouva plongées dans la plus profonde misère : on leur avait refusé un logement sur les habitations appartenant à leurs maris, et sur lesquelles elles avaient des droits; manquant d'aliments, elles n’avaient pas même de mauvais haillons pour couvrir leurs enfants. Si elles ne mouraient pas de faim, c’est que les unes recevaient la charité de certaines dames des villes, et les autres de quelques femmes noires, leurs anciennes esclaves. Cette situation était une conséquence de la législation et des idées de l’époque. C'était comme un article de foi : les gouvernants ne devaient avoir pour tout ce qui touchait aux émigrés ni cœur ni pitié. Desfourneaux lui-même, tout en s’apitoyant sur le sort des infortunées si inhumainement traitées par son prédécesseur, était entrainé par le torrent, et il avait annoncé à la colonie, comme une bonne nouvelle, /a Pere terrible qu'il comptait faire aux émigrés.

Cependant, les premiers actes de Desfourneaux montrèrent son intention de faire marcher l’administration dans une voie autre que cellé‘qu'avaitsuivie le gouvernement de Victor Hugues. Le sieur Féraud, chirurgien et propriétaire dans la commune des Habitants, étant averti que, dans une des cases de son habitation, deux hommes noirs, les citoyens Noël et Guillaume, se battaient à outrance, accourt, et, pour faire lâcher prise aux combattants, frappe l’un et l’autre d’un bäton. La paix rétablie, les deux athlètes remercient Féraud de son intervention. Le lendemain, Féraud et Guillaume se voient, se parlent, et rien

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n'indique chez-le dernier qu'il garde dans le cœur un ressentiment, mème léger, des faits de la veille. Mais Guillaume, soldat dans la garde nationale, a la mauvaise pensée de conter à son commandant ce qui s'était passé. Ce commandant était un nègre du nom de Gabriel. Il s'emporte, et déclare au soldat qu'il le chassera de la garde nationale, s’il ne rend à Féraud les coups de bâton qu’il en a reçus. Le malheureux Guillaume, ainsi poussé, s'’arme d’une trique, et trois jours après, le 9 septembre 1798, va attendre Féraud dans un séntier écarté. Bientôt le chirurgien se présente et tombe demi-mort sous les coups de Guillaume. Plainte de Féraud. L'affaire ne fut pas jugée assez grave pour provoquer même une instruction contre l'assassin, qui continua paisiblement son service dans la garde nationale.

Desfourneaux arrive. Quatre mois et demi se sont écoulés depuis l'attentat. Le 24 janvier 1799,-nouvelle plainte de Féraud. Aussitôt un conseil de guerre est assemblé à la Basse- Terre : Guillaume, condamné à mort, est fusillé sur la place du bourg des Habitants le 16 février 1799!

D’autres exemples d’une justice prompte et terrible enseignèrent à la population que désormais on ne souffrirait plus, comme autrefois, les attentats de bas en haut. Un soldat, à la Pointe-à-Pitre, ayant frappé son capitaine sous les armes, fut déféré à un conseil de guerre et fusillé. Un cultivateur de l'habitation Dano, accusé d’avoir assassiné le géreur de sept coups de couteau, fut livré aux tribunaux et condamné à mort. Desfourneaux voulut que tous les ateliers voisins assistassent à l'exécution.

L'un des premiers soins de Desfourneaux, en prenant possession du gouvernement, fut d'établir la situation financière de la colonie. Les dépenses s’élevaient à environ neuf cent mille livres ou quatre cent quatre-vingt-six mille francs par mois. Les ressources variaient, mais étaient considérables et supérieures aux dépenses, par suite des revenus des propriétés confisquées, dont l'Administration disposait. Les deniers publics étaient, toutefois, maniés de telle sorte que la dépense excédait la recette. Desfourneaux ne trouva que douze mille

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cent soixante-trois francs dans la caisse de la Basse-Terre: il n'y avait rien dans celle de la Pointe-à-Pitre. Les magasins ne renfermaient qu'un mois d'approvisionnements pour les rations de la troupe. Victor Hugues avait, en outre, disposé d’une caisse formée des parts de prises des marins absents, déserteurs ou morts. Les fonds de cette caisse avaient de l’importance et constituaient, entre les mains de l'Administration, un dépôt à la disposition des ayants droit. Il fallut, pour faire face aux dépenses journalières, recourir à un emprunt de cent soixante-deux mille francs, qui fut négocié par l’intermédiaire du chef d'administration Bresson. Cet emprunt, joint aux acquisitions faites à crédit avant et depuis l’arrivée de Desfourneaux, éleva la dette courante à huit cent dix mille francs. Dans cette somme n'était pas compris l’arriéré, qui, selon l'ordonnateur Devers, était ëmmense.

Avec les denrées déjà fabriquées, on aurait pu acquitter le montant de la dette courante, mais il aurait fallu en trouver le placement. Depuis la guerre, les navires français ne fréquentaient plus les ports de la Guadeloupe; cette île n’avait de commerce qu'avec les neutres, et le grand marché des États-Unis lui était à peu près fermé par suite des démêlés de Victor Hugues avec cette puissance. Les denrées restaient donc en magasin, faute de débouchés. Desfourneaux , sentant cette fâcheuse situation, fit tous ses efforts pour rétablir au plus vite les anciennes relations entre la colonie et les États-Unis. Aussitôt son arrivée, les citoyens américains détenus furent mis en liberté, secourus de vêtements et d'argent, puis transportés à New-York aux frais de la colonie; tous les navires capturés furent relàchés. Une goëlette de guerre, la Revanche, prise sous l'administration de Victor Hugues, fut renvoyée au président avec une lettre du nouvel agent marquant ses bonnes dispositions à l'égard des états de l’Union américaine. Ces actes d'une politique éclairée, si propres à faire renaître l'harmonie et les bonnes relations entre le gouvernement des États-Unis et celui de la Guadeloupe, furent au contraire la cause indirecte d'une rupture plus profonde.

La frégate américaine la Constellation croisait dans la mer des Antilles. Sir Truxton, son commandant, rencontrant la frégate française l'Insurgente, qui croisait dans la même mer, frégate bien inférieure en force, l'attaque, et, après un combat inégal, l’oblige à amener son pavillon.

Desfourneaux, précisément parce qu'il s'était ingénié pour complaire aux Américains, fut vivement blessé de cet acte d'hostilité. Son irritation ne lui laissa pas le loisir de rechercher si le commandant de /a Constellation avait agi d’ordre de son gouvernement ou de son propre mouvement, par suite de l'ignorance dans laquelle il était de la nouvelle marche suivie par l’administration de la Guadeloupe : faisant usage d’un article de ses instructions, portant : — « Dans le cas où vous « auriez la certitude que les puissances neutres agiraient hosti- « lement, vous prendrez les mesures nécessaires pour faire res- « pecter le pavillon républicain, sans avoir besoin d'attendre « les ordres officiels du directoire exécutif » — le 44 mars 1799, après avoir rappelé sa conduite à l’égard du gouvernement de l’Union et l’acte d’hostilité dont elle avait été suivie, il prit l'arrêté suivant :

« Les capitaines et officiers commandant les navires de la « République et ceux armés sortant de la Guadeloupe et dépen- « dances sont autorisés, à compter du jour de la publication du « présent arrêté, à courir sur tousles bâtiments américains, tant « du gouvernement que du commerce, à les saisir, capturer « sans exception ni distinction, et les conduire dans les ports « dela Guadeloupe et dépendances. »

Aussi bien, c’est en vain que Desfourneaux eût montré de la longanimité et souffert en silence les actes d'hostilité des États-Unis d'Amérique : cette république était en guerre avec la France. Aussitôt que la guerre eut éclaté entre l'Angleterre et la République française, Washington avait proclamé la neutralité de l’Amérique. Cependant le cabinet de Saiïnt-James avait donné ordre à ses vaisseaux de capturer tous les navires qui portaient des vivres et des munitions aux colonies francaises, et, aux autorités britanniques, de forcer ceux qui par-

taient des îles anglaises à déclarer, sous caution, qu'ils déposeraient leur chargement dans des ports anglais ou neutres. C'était ainsi que l'Angleterre entendait le droit de neutralité : les neutres pouvaient venir chez elle, mais non aller chez les autres nations. La puissance en guerre avec la Grande-Bretagne n'avait qu'à exiger la même chose, et il n’y avait pas de neutralité possible. Pour soutenir sa première prétention, l'Angleterre en avait élevé une autre, celle de visiter les navires de commerce des puissances neutres, afin de s'assurer qu'ils n’entretenaient pas de relations commerciales avec la France. Les États-Unis souffraient ces visites. Parunsystème de représailles, le Directoire avait déclaré que la France trailerait les neutres comme ils se laissaient traiter par l'Angleterre.

La République avait contre le gouvernement de l’Union américaine un grief plus sérieux : par le traité d'alliance du 16 février 1778, auquel les États-Unis devaient leur existence, cette république s'était engagée à n’accorder à personne des avantages commerciaux qui ne fussent en même temps communs aux Français ; malgré ce traité, elle avait accordé à l’Angleterre des avantages particuliers et exclusifs. Ce procédé montre ce que l’on doit attendre de la reconnaissance des gouvernements. Il est vrai que la Convention, en proie à une fièvre chaude, saisieide vertige, avait eu l'étrange folie d'écrire aux États-Unis de se tenir pour ‘bien avertis que tout ce qu'avait fait la France pour leur indépendance n’avait été que mensonge et perfidie.

‘C'était le 25 décembre 1792 : le citoyen Genest venait d’être nommé ministre plénipotentiaire auprès des États-Unis d’Amérique. La Convention voulut qu’il fût porteur d’une adresse aupeuple américain. Cette adresse fut votée. C’est dans cette pièce, rédigée:par Guadet et applaudie par la Convention, qu'on lit cesphrases étonnantes « Les États-Unis d'Amérique au- « rontpeine. à le croire : l'appui que l’ancienne cour de France « Meur prêta pour recouvrer leur indépendence n’était que le « fruit d’une vile spéculation, et ses ambassadeurs avaient l'or- « dre criminel d'arrêter le cours de-leurs prospérités. »

Larconduite des États-Unis et les représailles de la France

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avaient amené entre les deux nations, sans déclaration d’hostilités, un état de guerre. La perfidie fut conseillée à la colonie. Le ministre de la marine Stoddet répondit. à un envoyé de Desfourneaux que le gouvernement de l’Union ne voulait pas traiter aveé le Directoire, mais qu'il s’entendrait avec les autorités de la Guadeloupe, si elles voulaient faire ce qu'avait fait Toussaint-Louverture à Saint-Domingue, déclarer la neutralité de la colonie pendant la guerre. Cette proposition fut reçue par Desfourneaux avec indignation.

En guerre avec les États-Unis, n'ayant que des relations ra-

res avec l’Europe, la colonie, pour ses approvisionnements comme pour l’écoulement de ses produits, fut obligée de recourir aux iles neutres de Saint-Thomas et de Saint-Barthélemy. Ce cabotage, qui ne pouvait se faire qu’en traversant les croisières ennemies, était environné de périls. La plupart des armateurs ayant renoncé à armer en course, les navires restés disponibles, naguère corsaires, furent transformés en bâtiments de commerce. Nos braves marins, habitués à braver les dangers de la mer et des combats, aimaient à courir ces nouveaux hasards, consistant à mettre en défaut la surveillance de l’ennemi. À cette époque furent aussi tentées des expéditions pour la France dont quelques-unes furent heureuses.

Laissant au commerce le soin de l’approvisionnement de la colonie et celui de trouver un débouché pour les produits du sol, Desfourneaux, en présence des moyens de défense dont

disposait le pays, sans crainte des entreprises de l’ennemi,

crut pouvoir consacrer son activité aux choses de l’intérieur. Du temps de Victor Hugues, l’administration des revenus des propriétés confisquées avait été déplorable. Ces revenus, qui formaient la branche la plus productive du budget de la colonie , n’arrivaient qu’en partie dans les coffres de l’État. C’était une conséquence des choses. Dans chaque commune, les séquestres fabriquaient les denrées et les livraient au commissaire , qui devait les tenir à la disposition de l'Administration. Le commissaire avait donc entre ses mains toutes les denrées

de la commune. Il n’existait aucun système de comptabilité. On.

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aurait pu contrôler les comptes des commissaires à l’aide de ceux des séquestres, mais ces derniers agents ne sachant, pour la plupart, ni lire ni écrire, étaient dans l'impossibilité de tenir même de simples notes. On se reposait sur le zèle du commissaire pour surveiller la gestion des séquestres, et sur sa probité pour apporter de l'exactitude dans ses propres comptes. Ce procédé simple, qui avait l’avantage de n’exiger qu’un nombre restreint de fonctionnaires, réclamait des employés d’une haute moralité, des employés qui fussent au moins au-dessus du besoin, et on refusait aux commissaires et aux séquestres les moyens de vivre! Les uns et les autres n'avaient un traitement ni suffisant ni fixe. Desfourneaux fit cesser cet état de choses, en établissant des règles de comptabilité pour l'administration des séquestres et des commissaires délégués. Il attribua ensuite aux commissaires un traitement gradué selon les produits de la commune. C'était une manière d'’intéresser ces administrateurs à la prospérité des travaux agricoles. La pensée de Desfourneaux étant d'accorder aux commissaires des traitements à peu près égaux, et toutes les communes n'ayant pas des revenus de la même importance, il dut permettre aux commissaires de prélever moins ou plus, eu égard aux produits ordinaires de la commune. Le tableau de répartition montrera quelles étaient alors les communes les plus riches et les plus pauvres. Le commissaire devait percevoir sur la totalité des denrées fabriquées dans la commune où il était placé, savoir :

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