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Kirwan, homme d'éducation et de formes, que nous avons vu capitaine rapporteur dans l'affaire des conscrits, avait été entraîné, comme tant d’autres, et s'était jeté dans l’insurrection. Pélage, après le renvoi du Capitaine-général, l'avait promu au grade de chef de bataillon. Kirwan était intimement
lié avec le juge Amaury. Le lendemain de l'assassinat, il alla
faire une visite à sa veuve. Sa vue ranima toutes les douleurs de la dame Amaury. Fondant en larmes, elle s’écria : « Ah! « je n'ai plus de mari, vous n’avez plus d’ami, Monsieur Kir- «< wan! Il a été assassiné. »
Kirwan, dans la pensée que la veuve de son ami ne connaissait pas son malheur dans toute sa triste réalité, voulut tromper son chagrin, en essayant de faire naître chez elle l'espérance que son mari n'avait pas été tué, mais qu'il était gardé comme otage. « C’est inutile de chercher à m’abuser, « dit la dame Amaury, j'ai vu son cadavre mutilé. Voici l’an- « meau qu'il portait au doigt. » Le militaire se tut, une larme roula dans ses veux et il baissa la tête. Puis, la relevant tout à coup : « Oui, c’est vrai, votre mari a été égorgé! C’est pour- < tant moi qui ai fait tirer le premier coup de canon sur la di- « vision francaise! Je croyais alors que j'allais combattre des « soldats avec des soldats. Je me suis trompé. Aujourd’hui, je « le vois, je commande à des pillards et à des assassins... ou « plutôt je ne commande à rien... Je suis au milieu d’un mou- « yement que je ne saurais ni suivre ni arrêter. »
Kirwan, en proie au plus violent désespoir, quitta la dame Amaury. 1 se rendit dans sa demeure, accompagné de deux serviteurs fidèles. Là, il fit creuser une fosse, dans laquelle il
descendit, s’y coucha la face vers le ciel, et se brüla la cervelle.
Le soir de ce suicide, une bande d'hommes armés, conduite
par le nègre Firmin, se transporte sur l'habitation de M. La-
fon, et, sous le prétexte de les conduire près de Delgrès, qui les demande, arrète ce père de famille et ses deux fils, dont Pun encore enfant, âgé de quatorze ans. M°° Lafon, qui savait ce que voulait dire conduire près de Delgrès, se hâte d’expédier un émissaire à Sans-Peur, pour l'informer de ce qui se
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passe et des inquiétudes de la famille. Sans-Peur ne perd pas un instant : il commande un détachement, place à sa tête un officier dont il connait les sentiments et le dévouement, et l’envoie à la poursuite de Firmin, avec ordre de lui enlever, de gré ou de force, M. Lafon et ses fils. Mais la fatalité veut que le détachement suive la grande route et ne rencontre pas Firmin qui avait pris un chemin de traverse. Après quelques instants de marche, le nègre Jean-Pierre dit au plus jeune des fils Lafon : « Nous n'avons pas besoin de toi; retourne près de « ta mère. » Le jeune homme hésitait. Alors M. Lafon lui adressant la parole : « Retourne, puisqu'on te le dit. » L’'enfant ne retourna pas, mais s'arrêta, et le cortége passa. A peine trois minutes sont-elles écoulées que le jeune Lafon entend une détonation. Saisi d’effroi, il court rendre compte à sa mère des faits dont il a été le témoin. Guidée par son fils, M°° Lafon vient sur le lieu de la scène; le détachement envoyé par Sans-Peur y arrive presque en même lemps. Tout était consommé. On trouva sur le chemin deux cadavres percés de balles.
Sans-Peur, pour prévenir de nouveaux malheurs, plaça une forte garde sur l'habitation Lafon. Mais, le lendemain, il vint | dire à M°° Lafon que le Matouba étant menacé d’être envahi 4 par les troupes européennes, il avait besoin d'avoir toutes ses forces réunies, afin de défendre le poste qui lui avait été confié; qu’il était donc dans la nécessité de lui retirer sa garde. Il ajouta qu’en présence des événements qui allaient s’accomplir, la prudence voulait qu’elle s’éloignät. 11 finit en lui faisant offre de l'accompagner près de Delgrès, afin d’en obténir un sauf-conduit sous le nom d’un parlementaire.
M°° Lafon ayant accepté les propositions de Sans-Peur, se rendit avec lui sur l'habitation d’Anglemont, où était établi le quartier-général. Delgrès fit répondre qu'il n’était pas visible. Sur le conseil de Sans-Peur, M°° Lafon insista, et Delgrès consentit à la recevoir dans le jardin. À la vue de ce chef, : M°° Lafon ne fut plus maitresse des mouvements de son âme; elle ne put articuler une seule parole; poussant des sanglots,
elle se jeta à ses pieds. Delgrès parut ému; il releva M°° Lafon avec empressement. Trompé sur les vœux de la solliciteuse, pensant qu'elle était venue demander justice de l'assassinat de son' fils et de son époux, il lui dit : « Je ne peux plus rien ‘< pour vous, madame; tout ce qui était en mon pouvoir, je « laifait: le chef des assassins de votre mari et de votre fils « n'existe plus. »
M°° Lafon, remise de son émotion, remercia Delgrès d’avoir fait punir l’auteur principal d’un crime sans utilité et sans but; mais elle lui fit connaitre que ce n’était pas un sentiment
de vengeance qui l'avait conduite près de lui ,‘et elle lui dit le motif de sa démarche. |
« Je ne me refuse pas, répondit Delgrès, à vous accorder « ce que vous demandez; mais je ne le ferai que si vous le « voulez absolument. Un nouveau malheur me mettrait au « désespoir. Réfléchissez... Je ne puis vous faire escorter et « garantir votre sécurité que jusqu'au pont de Nozières, mais « après... Voyez, l’incendie se promène encore dans la cam- « pagne. Il est à craindre qu'un parlementaire et un sauf- « conduit ne soient pas des garanties suffisantes. Renoncez à « votre projet; restez chez vous. Sans-Peur, qui vous veut du « bien, veillera à votre sécurité. Je donnerai également des « ordres pour que toutes les personnes qui sont sur votre pro- « priété soient respectées. »
M Lafon, persuadée par les paroles de Delgrès, ou plutôt éclairée sur les dangers de la fuite, se décida à ne pas quitter le Matouba.
Delgrès la congédia, en la reconduisant jusqu'à la porte du jardin.
Nous savons que les insurgés avaient établi leur quartiergénéral sur l'habitation d’Anglemont. La vaste terrasse de cette propriété, élevée au-dessus du sol, ayant un parapet, présentait une sorte de fortification. Delgrès y avait fait placer du canon. Ses avant-postes, chargés de défendre le passage de Constantin, étaient campés en avant de l'habitation Guichard, au sommet de l’angle formé par la Rivière-Noire et la Rivière-
Saint-Louis. Le pont de Nozières, que l’on devait couper en cas d'attaque de ee côté, était provisoirement gardé par un détachement placé sur l'habitation Richaud. Les deux autres passages par lesquels on peut pénétrer au Matouba, ceux de la Rivière-Saint-Louis et de la Rivière-Noire, étaient ja nt défendus.
Delgrès, enfermé au Matouba comme dans un fort, croyait être à l'abri des coups de l'ennemi, et attendait avec confiance le moment où, par l'effet de la propagande d’Ignace sur les populations de la Grande-Terre, Richepance étant obligé de diviser ses forces pour aller au secours de cette partie de la colonie, l’armée des insurgés pourrait reprendre l'offensive dans les environs de la Basse-Terre. Delgrès comptait aussi sur un autre auxiliaire, la maladie. Richepance ne voulut pas que le chef des insurgés se berçât longtemps dans ses illusions. Dès qu’il eût connaissance de la ruine d’Ignace et de son parti, il fit des dispositions pour enlever aux rebelles le seul asile qui leur restât. La journée du 26 et celle du 27 furent employées à rallier les troupes et à faire des reconnaissances sur le Parc et le Matouba. Le 28 fut le jour fixé pour donner à Ia révolte le dernier assaut.
Cependant, au moment où le général en chef allait user de la force des armes contre les hommes qui s'étaient montrés sourds à toutes ses propositions, il voulut encore tenter de détacher de leur parti, par la voie de la persuasion, ceux qui s’y étaient jetés plutôt par entrainement que par conviction. Les cultivateurs surtout faisaient l’objet de sa sollicitude. En conséquence, le jour même où il donnait l’ordre à ses lieutenants d'aller en avant, prenant pour la dernière fois le titre de Capitaine-général, il faisait, de concert avee Lescailier, publier la proclamation suivante :
« Depuis longtemps, citoyens, nous avions prévu les suites « funestes de la désobéissance à l'autorité légitime; nous n’a- « vons cessé de prémunir les esprits égarés, par quelques am- « bitieux sans raison comme sans talents, contre les maux