‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 4)Chapitre 88 sur 123 · CR A · texte numérisé non relu

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que devait leur causer un système de rébellion et de résistance au Gouvernement.

« Les noirs cultivateurs ont attiré plus particulièrement notre sollicitude, par la facilité qu'ont les agitateurs, dans leur moins d'instruction et leur plus grande simplicité, à les tromper et à les entrainer avec eux à une perte certaine. « Comment pourraient-ils douter de l'intérêt particulier que le Gouvernement prend à eux? Qu'est-ce qu'une colonie sans culture? Et n’est-ce pas les bras qui la cultivent qui en font la richesse et la prospérité? N'est-ce pas l’agriculture qui est le fondement de toute société; et les agriculteurs ne sont-ils pas partout heureux, lorsqu'ils savent l'être, et ne sont-ils pas les premiers à jouir des bienfaits de notre mère commune ?

« Nous leur avions fait dire, dès que nous avons paru sur ces parages, qu'ils ne se laissent point égarer par de fausses insinuations et par des mensonges perfides; que ceux qui leur donnaient de mauvais conseils étaient leurs ennemis encore plus que les nôtres. Eh! quand ces brigands incen-

dient une habitation, ne détruisent-ils pas essentiellement

tous les moyens d'existence, de subsistance et de prospérité des cultivateurs eux-mêmes, réduits, dès ce moment, à jouer le rôle de bêtes fauves et à périr misérablement.

« Nous avons prédit tout ce qui est arrivé. C’est en gémissant que nous voyons, dans les succès complets de l’armée, un nombre de victimes qui auraient pu, en suivant nos salutaires avis, jouir d’une existence heureuse sur leurs habitations respectives, en se conservant à la société, à leurs femmes et à leurs enfants.

« Le général en chef, au milieu de ses succès, n’a pas perdu un instant de vue la bienfaisance et l'esprit de modération. Le moment même où le fort Saint-Charles et le camp de Dolé ont succombé, il a encore présenté le pardon et l'espoir de rentrer dans la société aux hommes égarés et séduits. Quoique de nouveaux succès obtenus dans ce voisinage mème, et la mort des meneurs principaux de ces

« bandes révoltées, Otent plus que jamais tout espoir et toute « ressource aux rebelles, le Gouvernement ne variera pas dans « le système de bonté qu’il a adopté.

« Déjà, à la Basse-Terre, un grand nombre d'hommes des « troupes rebecHes sont venus se confier à ses offres généreuses « de pardon, et ont été accueillis; un très-grand nombre de « leurs blessés, que les rebelles avaient abandonnés dans le « fort, à la merci du vainqueur, sont soignés et traités avec « humanité.

« Que ceux qui seront à portée d'entendre ces paroles ren- « {rent donc sans crainte dans leurs habitations; que tous re- « tournent à leurs occupations respectives; qu'ils réparent les « maux qu'ils ont eux-mêmes éprouvés, et qu’ils reconnais- « sent enfin les bienfaits d’un Gouvernement paternel et con- « servateur, qui voit à regret ses indignes opposants porter par- « tout, où il pensent échapper à ses coups, le feu et le pillage.

« Les ateliers et les chefs d'ateliers spécialement, peuvent « et doivent, pour leur propre intérêt, s'opposer à tout projet « d’incendier les propriétés, et arrêter les auteurs de ces cri- « minelles entreprises. |

« Ceux qui se seront montrés attachés à l’ordre social et « au Gouvernement légitime, seront, par nous, récompensés « suivant leur mérite; et nous invitons les agents municipaux, « les commissaires du Gouvernement, les propriétaires d’ha- « bitations et tous les citoyens, en général, de nous faire con- « paitre les actes de bonne conduite qui mériteront l'attention « du Gouvernement. |

« Le Capitaine-général, Le Préfet colonial, « RICHEPANCE. LESCALLIER. »

Lescallier, qui, évidemment, était l’auteur de cette proclamation au style doucereux, ordonna qu’elle fût lue à l'atelier de chaque habitation, et qu’on ne négligeàt rien pour en faire bien comprendre le sens aux cultivateurs. La municipalité, pour entrer dans les vues du préfet, la traduisit en. langage créole.

Richepance arréta de pénétrer au Matouba en forçant simul-

: tanément les deux passages qui y donnent accès. Le chef de

bataillon Cambriels, ayant sous ses ordres le 2° bafaillon de la 66° demi-brigade, auquel on avait adjoint quelques troupes indigènes, eut pour mission de partir de l’habitation l'Espérance, de gravir le Morne-Houël et le morne Colin, d’arriver au passage «le la Rivière-Noire, de le franchir et de se porter sur l'habitation Lasalle, après avoir renversé tous les obstacles qui lui seraient opposés. Le chef de bataillon Irénée Delacroix, ayant sous ses ordres le 5° bataillon de la 66°, auquel on avait également adjoint quelques compagnies de troupes indigènes, eut pour instructions de partir de l'habitation le Grand-Merigot, de franchir la Rivière-Saint-Louis, à la prise d’eau , d’enlever le morne Fifi-Massieux, lequel était défendu par du canon, et de se porter sur l'habitation Limonon. Les deux troupes arrivées à Lasalle et à Limonon devaient marcher sur le Presbytère. Bien qu'elles ne fussent éloignées l’une de l’autre que de trois kilomètres au plus en ligne directe, séparées qu'elles étaient par les rivières qui coupent toute communication, elles ne pouvaient se prêter aucun appui avant d’arriver au Matouba. Chacune conséquemment avait à triompher seule des. obstacles qu’elle rencontrerait sur sa route. Les colonnes allaient traverser des lieux affreux, sans aucun sentier frayé : il leur fallait des guides qui joignissent au courage une parfaite connaissance des localités : Cambriels se confia au sieur Tonton Michaux, et Delacroix au sieur Dupéré Dourneaux (1).

Le 28, avant le jour, les deux colonnes se mirent en mouvement. Delacroix, après avoir délogé l'ennemi de la prise d’eau, arriva au pied du morne Fifi-Massieux et engagea un combat très-vif avec Sans-Peur. Le brave Delacroix, bien que blessé, se portant toujours au plus fort du feu, faisait des ef-

(1) Au moment où nous mettons sous presse, ces deux colons vivent encore. L'un et l’autre sont pleins de santé et de vigueur. Ruinés tous deux par l'émancipation, manquant de ressources pour payer des cultivateurs, âgés de plus de quatre-vingts ans, ils bêchent la terre pour se procurer leur subsistance.

forts inouïs pour emporter la formidable position de Sans- Peur. Dans ce moment, déboucha Cambriels qui, après avoir chassé les nègres de tous les lieux où il les avait rencontrés, marchait sur Lasalle. Cambriels, sans s’arrèter dans sa marche, détache une compagnie de son bataillon et l’envoie faire une diversion en faveur de Delacroix. Cette compagnie, attaquant Sans-Peur par derrière, cause de l’hésitation dans les rangs des troupes noires. Delacroix ne laisse pas échapper la eirconslance : montrant à ses soldats leurs compagnons qui gravissaient le morne sur un autre revers, il les anime, les enlève, en

marchant à leur tête; les nègres sont culbutés à la baïonnette

et la position emportée. Le sergent Ducanchez, arrivé lun des premiers sur le plateau, se saisit du drapeau rouge de Sans- Peur et le porte en triomphe.

Delgrès, de son côté, apprenant que Cambriels s’avançait, avait levé son camp de d’Anglemont et marchait à sa rencontre. Les deux troupes se heurtèrent sur l'habitation Lasalle et engagèrent une vive fusillade. Dès les premiers coups de fusil, Delgrès fut blessé près du genou. Le sang qui coulait de sa blessure ne tarda pas à tacher le pantalon de nankin dont il était vèlu. L’un de ses aides de camp s’en étant aperçu, lui dit : « Colonel, vous êtes blessé! » « Ce n’est rien, répondit- < il; que l’armée ne le sache pas : cela pourrait la décou- « rager. » Les Français, ennuyés de la fusillade, foncèrent à la baïonnette, culbutèrent les nègres et les poursuivirent jusqu’au Presbytère. Là, Cambriels fit faire halte pour attendre la colonne de Delacroix.

Richepance avait placé sur l'habitation Ducharmoy une réserve de ses meilleures troupes, composée des grenadiers de l’armée. Au bruit de la fusillade, comprenant que la lutte était engagée au Matouba et voulant faire une diversion utile à Cambriels et à Delacroix, il confia cette réserve au capitaine Crabé, l’un de ses aides de camp, et le chargea de tenter de forcer le passage de Constantin. Crabé partit avec l’ardeur et la résolution qui animent toujours les militaires français. Mais les grenadiers qui se présentèrent sucessivement à l'entrée de

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Pétroit passage furent aussitôt fusillés, avant mème d’avoir vu l'ennemi : Crabé lui-même , s'étant approché pour mieux juger des difficultés à vaincre, eut son cheval tué sous Iûüi. I fallut renoncer à une entreprise dont le succès n’aurait pas été garan{i au prix même de la mort de tous nos braves grenadiers. Cette tentative eut pourtant un résultat : ce fut d'assurer à Richepance que Delgrès ne pourrait effectuer sa retraite par le Constantin , puisque Crabé gardait ce passage, qui est aussi facile à défendre sur la rive gauche que sur la rive droite de la rivière.

Le chef de bataillon Delacroix ne tarda pas à faire sa jonction avec Cambriels. Nos. troupes étant postées au Presbytère et le passage de Constantin étant gardé, Delgrès se trouva enfermé et comme prisonnier à d’Anglemont. Il n’aurait pu s’échapper qu'en se faisant jour au travers des troupes françaises. Une semblable tentative ne l’eût conduit probablement qu'à un trépas glorieux. Cette pensée n’entra pas dans son esprit. H semblait nourrir une idée fixe : c'était de se faire sauter, aussitôt qu'il serait acculé dans ses derniers retranchements. A son arrivée au Matouba, plaçant sa défaite dans les chances de la lutte qu’il soutenait, il avait fait miner la belle et vaste maison de l'habitation d’Anglemont. Battu à Lasalle, blessé, toute retraite lui étant fermée, il était rentré avec la résolution de sortir de la scène par un noble suicide, et en précipitant dans sa ruine le plus de Français possible. Il annonça son dessein à ses officiers, les laissant libres de se retirer ou de mourir avec lui. Il voulut aussi qu’on prévint les soldats, afin que ceux qui voudraient survivre à la cause qu’ils avaient défendue pussent s'éloigner.

La détermination de Delgrès bien arrêtée , 1l fit établir une trainée de poudre depuis la mine jusqu’à un canapé qui était dans le salon, au rez-de-chaussée. IL s’assit sur ce canapé, plaçant à sa droite son aide de camp Claude, décidé à mourir comme son chef. Entre eux, fut mis un tas de poudre. Delgrès fit ensuite apporter deux réchauds dans lesquels était du charbon allumé. Il en plaça un près de sa jambe droite et l’autre

près de la jambe gauche de Claude. I fut convenu qu'aussitôt le signal donné de la présence des Français, chacun, par un

coup de pied, renverserait son réchaud sur le tas de poudre.

Par surcroît de précaution, l’un et l’autre étaient armés d’un

pistolet qu'ils devaient tirer sur la poudre. Le signal était un coup de fusil qu’un factionnaire placé à la pôrte du salon avait la mission de tirer lorsqu'il verrait les Français sur la terrasse.

Dans le cours de ses ordres, Delgrès n'avait rien dit touchant le sort de six propriétaires blancs, qui, arrêtés sur leurs habitations, étaient tenus prisonniers à d’Anglemont. L'un de ses officiers vint lui en faire l'observation. « Qu'on les mette « en liberté, dit le chef, il y aura sans eux assez de victimes. »

Delacroix et Cambriels, après quelques instants de repos ac-

cordés à leurs bataillons, les avaient remis en mouvement

pour enlever d’Anglemont. Les soldats de Delgrès , déterminés à mourir, se battirent avec désespoir et rage: mais leur fureur ne put arrêter l’impétuosité francaise. Nos vieilles troupes, après l'échange de quelques coups de fusil, se ruèrent à la baïonnette sur les nègres. Rien ne les arrête. Elles culbutent, poussent devant elles tout ce qui leur est opposé. Déjà le brave

lieutenant Faquiant, à la tête des avant-postes des colonnes,

mettait le pied sur la terrasse de d’Anglemont... Une épouvantable détonation se fait entendre, et l’on voit voler en

éclats la maison d’Anglemont! Delgrès périssait avec trois cents « des siens. Les avant-postes des deux colonnes ef le lieutenant

Faquiant furent tués.

Il y eut un instant de stupéfaction. Le combat avait cessé.

Mais bientôt Delacroix et Cambriels pensèrent à mettre à profit = le désordre occasionné par l'événement pour achever la des=”

truction des révoltés. Très-peu parmi eux purent gagner les

bois. Ceux qui avaient échappé à l'explosion furent tués ou

faits prisonniers.

Pris vivant, Delgrès eût été pendu. Nous aimons mieux le

voir sortir de Ja lutte par un trépas héroïque.

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