LE GÉNÉRAL EN CHEF
» Étant urgent, dans la pénurie totale des caisses et la mul- « tiplicité des dépenses occasionnées par l'état de guerre, de « pourvoir aux besoins de l’armée et du service publie ;
« D’après les pouvoirs dont il est investi ;
« Attendu que les moyens des impositions offriraient des « longueurs et des inconvénients dans la perception et seraient « onéreux dans la circonstance présente ; |
« Attendu que les domaines ci-devant appartenant aux reli- « gieux sont dévolus de droit et en toute propriété à l'État, « qui né peut suppléer à cette surveillance active et intéressée « des propriétaires, dont il a senti l’importfance et la nécessité « pour l'amélioration et la conservation des individus qui y « sont attachés. »
En conséquence, ces cinq propriétés furent mises en vente. Elles devaient être criées l’une après l’autre, à des époques successives , et à l’aide d'enchères publiques tenues par le commissaire du Gouvernement de la Basse-Terre.
Le préfet se tut pendant dix jours, Le 19, il se réveilla pour signifier au commissaire du Gouvernement son opposition à la vente, attendu qu'elle ne pouvait s’opérer que par une loi et par les ordres du Gouvernement de la métropole. Craignant toutefois que Négré, qui allait être embarrassé entre deux ordres si contraires, ne füt tenté d'exécuter celui du général: en chéf de préférence à celui du préfet, Lescallier crut pru-
dent d’éloigner le public des enchères par l'avertissement suivant :
« Le préfet... Avertit ses cancitoyens qu'aucun laps de « temps ne peut couvrir l’irrégularité des aliénations faites « sans les conditions requises par les lois, et que toutes per- « sonnes qui auraient concouru à vendre ou à acheter lesdits « biens se rendraient responsables, envers la nation, de tous « dommages et intérêts, et sujets même à telle peine qu'il ap- « partiendra. »
Ainsi, Lescallier donnait au pays ce scandale du préfet défendant d'exécuter un arrêté du général. |
A ce moment, Richepance était déjà frappé de la maladie qui allait l’enlever à la colonie, et qui avait moissonné le commissaire de justice, le général Sériziat et tant d’autres braves de l’armée. Revenu à la santé, il est probable qu'après le procédé administratif du préfet, Richepance se. serait refusé à gouverner la colonie de concert avec lui, et qu'il eût fait ce qu'Ernouf fit plus tard, l'envoyer en France en congé de convalescence. Ce dénouement était tellement dans l’ordre naturel des choses qu’on se demande s’il'est possible qu'il n’ait pas été aperçu par Lescallier. Pour montrer cette hardiesse de tenter d'arrêter la marche du guerrier alors chef de la colonie, en se jetant résolument à l'encontre de ses actes, notre débile préfet aurait-il compté sur la fièvre jaune comme auxiliaire? Richepance étant mort, la victoire resta à Lescallier et les habitations des religieux ne furent point vendues.
Le préfet avait un autre plan pour se procurer del’argent.. Lui qui ne croyait pas qu'un général en campagne eût des pouvoirs suffisants pour aliéner quelques morceaux de terre, afin de nourrir ses soldats, ne se fera nul scrupule, en foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines, de vendre des hommes libres, sortis de l'esclavage, après avoir payé leur rançon à prix d'argent ou par leur bonne conduite.
Richepance, dès les premiers symptômes du mal, sur les
conseils de Grémillet, son-médecin, s'était fait transporter au . Matouba, sur l'habitation Lasalle. Là , après dix-sept jours de maladie, il suecomba le 5 septembre, à cinq-heures de l’aprèsmidi. Grémillet, atteint du même mal peu de jours après le général en chef, mourut le même jour, dans la matinée.
+ Richepance était né à Metz le 25 mars 1770. IL n'avait donc. que trente-deux ans! Officier dans.le régiment des Dragons- Boufflers, la révolution lui ouvrant la carrière, il s’y précipita, et, par son courage et par ses talents, arriva à former l’un des rayons de cette auréole de gloire militaire qui n’avait pas de modèle et qui luira éternellement sur la France.
Il fut inhuminé au grand cavalier du fort Saint-Charles, qui, par arrêté des consuls du 30 mars 1805, prit le nom de fort Richepance. |
Cette mort. plongea la colonie dans un deuil profond. Avec Richepance, on craignait de voir s’évanouir tout ce qui avait été fait pour l'ordre; la peur de retomber dans les troubles d’où l’on sortait à peine était dans tous les cœurs.
Bien que le Gouvernement provisoire eût rendu au culte l’église de Saint-François, cependant aucun ecclésiastique n’y . avait encore officié. Il y avait à la Basse-Terre un abbé du nom de François qui disait la messe tantôt dans une maison située dans la ruelle qui conduit de la rue du Sable à la place du Clocher, tantôt chez la dame Capdeville dont la maison, placée à l'angle de la Grande-Rue et de la rue du Sable, porte de nos jours le n°52. Dans l’une et l’autre de ces maisons avait été érigée une chapelle,
, L'église était dans un état complet de dégradation. Elle fut nettoyée des immondices ; l’abbé Foulquier la bénit et les obsèques du général s’y firent avec toute la pompe possible.
Pour annoncer cette perte, le préfet Lescallier fit une pro- - clamation à-tous les citoyens et fonctionnaires de la colonie, le général Gobert en fit une à l’armée, et Lacrosse, lui, s’adressa à l’armée et aux habitants. Ces trois pièces roulent sur le même fond d'idées. Ne devant en rapporter qu'une nous donnons la préférence à celle de Lacrosse, parce qu'en même
temps qu'elle paie le juste tribut de regrets au guerrier mort elle annonce et désigne son successeur. C'était Lacrosse qui succédait à Richepance. Voici sa proclamation :
« Citoyens, < La mort vient d'enlever le général Richepance, qui avait
« arraché la colonie de la Guadeloupe à des rebelles, et ajouté « de nouveaux lauriers à ceux qu’il avait cueillis dans les « champs de Hohenlinden; les braves qu’il a commandés et « qu’il a constamment menés à la victoire, regrettent en lui < un ami qui leur avait donné l'exemple de toutes les vertus « militaires; et les habitants de cette colonie qui avaient été « si longtemps malheureux sous le régime des usurpateurs, « ont à pleurer celui qui voulait les rendre à la prospérité. « Rappelé par le Premier Consul à mes fonctions de Capitaine- « général de la Guadeloupe, j'étais plus que satisfait de la ré- « paration faite à l'autorité légitime, et j'allais remettre mes « pouvoirs au général Richepance, lorsque la mort l’a frappé. « Dans cette situation pénible et ne consultant que mes devoirs, « je me suis déterminé à garder l'autorité que le Premier « Consul m’a confiée; avec le secours de l’armée, j'ai la cer- « titude de remplir ses vues et de consolider le bonheur de la « colonie. Elie n’est plus en état de siége. Le citoyen Lescallier «-exercera toute la plénitude de ses fonctions de préfet co- « lonial, conformément à l'arrêté du 19 avril 4804, qui fixe « ses attributions : il maintiendra l’ordre et la règle dans « toutes les parties de l’administration. Ainsi, que tous les « citoyens se rassurent : la valeur de l’armée leur garantit leur « repos et leur tranquillité; une organisation sage réparera les « maux d’un état de guerre que nos succès ont fait cesser, et « moi-même je ne serai satisfait que IurqUeE ralliant tous les . « esprits et tous les cœurs à la concorde, j'aurai fait chérir les « principes Le Gouvernement qui m’a délégué.
« LACROSSE