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Les juges répondirent en renvoyant à leur lettre du 6 avril, par laquelle ils demandaient le jaugeage du navire.
Alors Hugues, comme toujours, effaçant ses collègues, et se présentant seul, écrivit au tribunal, à la date du 15 avril, la lettre que voici :
« Victor Hugues, commissaire délégué, au tribunal de com- « merce.
« Mes collègues viennent de me faire passer une lettre dudit « tribunal. Je pensais qu'une autorité ne pouvait s'exprimer « que par l'organe de son président.
« Il ne m’a.pas été difficile de deviner le motif étinet des « deux signataires, ayant en ma possession une vingtaine de « lettres portées par le capitaine à la Dominique, lors de son « dernier voyage, où il est fortement recommandé par Darlue, « Roussignol, Larue, Rafet, Cadiot (tous émigrés) à Messieurs ‘« Pénicaut et Saint-Gassies, etc., au cas que les scélérats sans- « culotles l’arrêtassent. Mes principes n’ont jamais été de chere cher des criminels, mais de punir séverement le crime.
«< Néanmoins je voulais, dans cette occasion, en laissant aller « celte affaire à sa fin, convaincre mes collègues de ce que je « leur ai dit si souvent : que nos plus grands ennemis étaient « dans l’intérieur. Mais l’arrivée d’un de mes collègues m'a « fait rompre le silence sur cette affaire. II est étonnant que le « tribunal puisse demander un jaugeage lorsque, pour frauder « des droits ou pour gagner des primes, jamais aucun bâtiment « n’a été jaugé au juste. C’est ce que peut juger le tribunal non « pas en jaugeant la prise, mais tous les américains qui sont « dans le port et qui ne sont pas en contravention. D'ailleurs, « il n’est nullement besoin de décharger le bâtiment pour le « jauger.
« Vous suspendrez votre jugement jusqu’au remplacement « de ces deux juges. Vous vous conformerez en tout aux lois, « et vous devez prononcer en votre âme et conscience sans « jamais avoir recours à nous, car les scélérats ne manque- « raient pas de dire que nous influençons vos jugements.
Vous enregistrerez ma lettre au tribunal et déclarerez à ces
« deux juges qu'ils sont indignes de la confiance de la nation. « Nous nous réservons de faire constater leur délit par un tribu- « nal compétent etleur appliquer la peine due à leur forfaiture. .
« Vous appellerez les citoyens Normandieet Laudeville pour « remplir provisoirement les deux places de jnge.
« Salut et fraternité.
« Victor HuGuEs. »
Le proconsul ne veut pas peser sur les décisions du tribunal, et lorsque ce tribunal marque de l’hésitation pour prononcer une confiscation, qu’il cherche à s’éclairer, il en menace les membres d’un tribunal compétent ; il les destituera en masse, il changera le lieu des séances; il prononeera lui-même la confiscation des navires relàchés !
Ce que Victor Hugues disait des relations des juges Pénicaut et Saint-Gassies avec des émigrés n’était qu’un moyen de les effrayer afin de s’assurer pour l’avenir de leur parfaite docilité. Cinq jours après la terrible lettre, qui avait dû faire trembler les juges pour leur tête, le tribunal en recevait une autre non moins étrange, à cause du démenti que celle-ci donnait à l’autre.
« Liberté, égalité.
« Les commissaires délégués par la Convention nationale « aux lles-du-Vent,
« D'après l'examen de l'affaire du brick le Pruth, enjoignent « au tribunal de commerce de biffer sur ses registres la lettre « relative aux citoyens Saint-Gassies et Pénicaut, lesquels sont « réintégrés dans leurs fonctions, tant audit tribunal qu'au Co- « mité de surveillance. '
u « Victor HuGues. »
On remarquera que cette lettre, quoique écrite au nom des commissaires de la Convention, est signée par Victor Hugues seul. Il est probable que, dans l'intervalle, les juges, redoutant le {ribunal compétent, s'étaient expliqués et avaient promis, pour l'avenir, de ne plus voir des neutres dans F navires Cap- ‘{urés.
Pendant assez longtemps, les choses marchèrent au ‘gré du proconsul. Mais enfin on déféra au tribunal un navire améri-
cain, dont les pièces parurent si conformes au bon droit que la majorité des juges penchaient pour un acquittement. Victor Hugues , en apprenant cetté hésitation, écrivit au tribunal :
A la Basse-Terre, le 15 juillet 1795.
__ « Ce n’est pas sans étonnement, citoyens, que nous appre- « nons que la majorité du tribunal refuse de prononcer la « condamnation en faveur de la République de la goëlette « Polly.
« Nous ne taxerons ici les juges que de défaut d'attention, « car ce bâtiment est si suspect que, dussent les juges en pro- « noncer l'élargissement, nous sommes décidés à le détenir.
« Après un nouvel examen de l'affaire de /a Polly, si la com- « damnation n’en est point prononcée par le tribunal, nous « demandons le motif de chacun des juges par écrit, pour être « envoyé au Directoire exécutif à l’appui de l’arrêté de con- « dampnation que nous avons pris de ladite goëlette. »
« Lepas, Victor HUGUES. »
Que penser après cela de ce que Victor Hugues disait aux juges dans sa lettre du 15 avril : < Vous devez prononcer en « votre âme et conscience sans jamais avoir recours à nous, « car les scélérats ne manqueraient pas de dire que nous « influençons vos jugements. »
Cette velléité du tribunal de juger d’après son âme et conscience fit que Victor Hugues en renouvela tout le personnel. Les nouveaux juges, instruits de ce qui s'était passé à l'égard de leurs collègues révoqués, n’osaient relâcher aucun navire, alors qu'ils n’apercevaient pas un motif de condamnation. Avant de statuer, ils consultaient le proconsul, et son avis était le jugement.
Lettre du 20 octobre 1796. (Il s'agit du navire le Rébecca.)
« Nous vous invitons à nous aider de vos lumières pour « asseoir un jugement qui ne puisse porter atteinte aux droits « des parties intéressées.
« LAUDEVILLE, MATHEï, Pons. »
“y lettre du 6 décembre 1796.
. Il résulte de ces interrogatoires, ainsi que de l'examen « cu nous avons fait des papiers que vous avez envoyés au « tribunal, que nous ne trouvons aucun motif de condamnation « du bâtiment pris …. Nous avons cru, citoyens agents, devoir « vous faire part du résultat de notre délibération sur cette . « prise, avant de porter un jugement qui la relàche. »
« MATHEÏ, POHL, LAUDEVILLE. »
Victor Hugues avait l'hypocrisie de la probité. La manière de faire des nouveaux juges était justement ce qu’il ne voulait point. IL voulait que les juges condamnassent toujours, mais sous leur propré responsabilité, et sans que lui eût l’air d’avoir dicté leur jugément. Les demandes d’avis du tribunal avant de prononcer une condamnation injuste lui valurent d’être destitué en masse; le lieu de ses séances fut en outre transféré à la Basse-Terre.
Le nouveau tribunal, constitué par arrêté du 17 décembre 1796, était composé comme suit :
Croisier, président; Romain, Bonjour, Costes, juges; Ribaut, Bazin, Fabry, suppléants ; Sérane, commissaire du Directoire; Latrière, greffier.
Le tribunal ainsi composé se permit de relâcher quelques prises. Hugues, furieux, lui écrivit, à la date du 10 novembre
« Nous venons de nommer de nouveaux juges pour vous « remplacer. Aïnsi, à compter de ce jour, vous voudrez bien « vous abstenir de connaître d’aucune affaire quelconque. »
L'homme essentiel du tribunal était le commissaire du Diréctoire. Donnant des conclusions verbales, discutant, commientant les pièces, l’acquittement ou la condamnation dépendait en grande partie de son habileté. Hugues crut avoir trouvé ce qu'il cherchait dans Carpentier.
Le proconsul ne prenait pas garde qu’à force de Het des juges sans conscience il finirait par en rencontrer qui auraient intérêt à acquitter, comme lui avait intérêt à faire condamner.
Le corsaire le Scævola avait capturé un navire américain chargé de peaux d'ours et d'huile de poisson. Le tribunal relàcha cette prise. Aussitôt la prononciation du jugement, Hugues écrivit au tribunal :
14 juin 1798.
° « La clameur publique est, citoyens, que le tribunal a reçu « cinq cents moëdes pour relàcher le bâtiment pris par Le « Scœvola, chargé de peaux d’ours et d'huile de poisson ; « comme il m'importe essentiellement de faire cesser ces « bruits, je vous engage à m'envoyer un extrait de toute la « procédure. » |
Le tribunal, justement blessé d’une pareille missive, envoya au despote la procédure suivie contre le navire américain, et lui fit demander en même temps les noms des auteurs de la calomnie, afin de les poursuivre et d'exiger la réparation düe
à sa probité, à son honneur outragé. Hugues répondit à Car-
pentier délégué près de lui : « qu'il avait vu les lettres de
« change qui avaient servi à l’acquittement; que les juges
« devaient porter la honte de l’infamie de la justicevendue. »
Cette réponse portée au tribunal, les juges accusés, Morin, Toulouzan, Négré et Benoist, écrivirent à Hugues que, sous le coup d’une accusation si énorme, ils ne pouvaient plus se permettre de monter sur le siége.
Il répond aux juges que, lorsqu'il leur avait écrit sa lettre du 14 juin, il avait de la forfaiture les présomptions les plus - graves; que toutefois avant d’asseoir une opinion définitive, il avait voulu s’éclairer, et que c’était pour cela qu’il leur avait demandé les pièces de la procédure. I ajoute : « Je pensais que « J'examen de ces pièces allait dissiper mes doutes. Mais quel « fut mon étonnement de voir un jugement bassement et ser- . « vilement rédigé, contraire aux principes, aux arrêtés du « Directoire et à ceux de ses agents; jugement rendu avec une « telle partialité, que je me crois obligé d'en donner connais- « sance au Directoire exécutif. » |
Et, sans autrement parler de la démission du tribunal, il
termine sa lettre en disant que le commissaire du Directoire étant destitué, l’un des juges en remplira les fonctions.
Les juges restèrent sur leurs sièges! Quatre jours après Hugues écrivait au tribunal :
« Le citoyen Carpentier, commissaire du Directoire exé- « eutif, est réintégré dans ses fonctions, ou, pour mieux dire, « il est censé ne les avoir point quittées. »
Carpentier, digne à tous égards de servir un tel maître, reprit ses fonctions.
Des hommes chargés de rendre la justice, parvenus à cet excès de l’oubli de leur honneur et de leur dignité, donnent le degré de démoralisation dans lequel se vautrait la population sous un despotisme brutal, sanguinaire et avide de richesses.
Après ce qui s'était passé, et les juges étant restés en place, Hugues a pu leur écrire le 16 août 1798 :
« Liberté, égalité.
« Je vous défends expressément, citoyens, de prononcer « sur la validité ou invalidité des prises qui seront conduites « à Puerto-Rico. »
On cite toujours Louis XIV allant au parlement faire enregistrer un édit, en habit de chasse et un fouet à la main, mais la manière de faire de Victor Hugues vaut mieux. En fait de despotisme, un montagnard n'a pas d’égal.
On a vu que Victor Hugues prétendait ne pas vouloir toucher au pouvoir judiciaire, par les dangers qu'il y avait. Mais lorsqu’il avait besoin d’un tribunal, il le créait pour la cause. On imagine l'espèce de garantie que devaient offrir à la partie « adverse des juges choisis par Hugues. 4
Lorsqu'il ne vouiait pas se donner la peine de créer un tri=M bunal, il jugeait lui-même. L'article 19 de son règlement sur la course portait : « Tout homme embarqué pour une place
qu'il ne sera pas dans le cas de remplir sera réduit à trois
quarts de part, d’après un procès-verbal signé du capitaine, « de l'état-major et des premiers maitres. » |
Le capitaine et les officiers du corsaire le Furet avaient jugé
que quinze hommes de l’équipage, embarqués comme matelots, n’étaient-pas aptes à en remplir les fonctions. Mais personne à bord n'étant pas assez habile pour rédiger le procèsverbal, cette pièce fut dressée à terre à la fin de la croisière, et portait cependant la mention d’avoir été faite en mer.
Victor Hugues, se faisant juge du fait et de la peine; rendit cette décision :
« Considérant que ce procès-verbal contient un faux qui, « conformément aux lois, serait puni de cinq ans de fers, s’il « y ayait des tribunaux; mais que de pareils délits ne peuvent « rester impunis; arrête que le capitaine François Moquet et « Rotureau, commis aux vivres, subiront huit jours de prison, « et seront condamnés à une amende équivalente au quart de « ce qui leur revient; que François Penot et Petit, second, « payeront cent livres, et subiront vingt-quatre heures de « prison. Lesdites amendes seront retenues par le quartier- « maître et remises à la municipalité pour les indigents, et « ce sous-la responsabilité dudit quartier-maitre. Enjoint à la « municipalité de faire dépôt de ladite pièce.
« Basse-Terre, le 22 janvier 1798. 7
« Victor HUGuEs. »
Outre ses spéculations sur la course, Victor Hugues faisait un commerce consistant en marchandises achetées pour être revendues. On comprend avec quel avantage il pouvait faire concurrence aux autres commerçants. Laissons parler Marc
Solier, l'un de ses associés ordinaires.
26 décembre 1796.
« Solier de la Basse-Terre à Solier et compagnie de Mar- « seille.
« J'ai eu le plaisir de vous écrire les 3 et 14 courant par la « frégate la Sémillante, et je vous confirme l’entier contenu de « ces deux lettres. La présente m'a élé suggérée par le citoyen « Victor Hugues, agent du Directoire ici, qui m’a engagé de « vous proposer une expédition de Marseille pour la Basse- « Terre, sous pavillon neutre, de compte à quart entre vous,
« lui, son frère de Marseille et moi. J'ignore si cette proposi- « tion vous conviendra, mais il est certain qu’une cargaison
« de Provence, bien assortie, bien achetée, ayant beaucoup
« d'articles et peu de chaque, offre dans ce moment une belle « perspective. Je pourrai même m'en sortir avec plus d'avan- « tage que tout autre, et vous devez en sentir les raisons sans « que je sois obligé de vous les détailler.
L'autorité métropolitaine avait eu connaissance du brigandage de Victor Hugues. Après l'avoir remplacé par Desfourneaux, et avant que ce nouvel.agent eût quitté la France pour se rendre à son poste, le Directoire prenait, à la date du 51 lines 1798 , un arrêté ainsi conçu:
Tout agent, ou tout autre délégué dans les possessions « ur pour y juger la validité des prises faites par les cor- « saires français, et qui serait soupconné d’avoir des intérêts « directs ou indirects dans les armements en course ou en « guerre et marchandises, sera immédiatement rappelé. »
Ce désir immodéré d’acquérir des richesses, qui faisait qu'on
ne reculait devant aucune turpitude, partant d’en haut, s'était »
infiltré, par contagion, dans toutes les couches de la société coloniale. Tous les fonctionnaires, même les militaires, étaient intéressés dans les armements en course, ou faisaient le commerce. Quelques-uns ne craignaient pas d'acheter le succès à l’aide d'actes et de manœuvres que réprouve la morale la plus
vulgaire. Montrons, dans une lettre de Gaterau, Capitaine d’ar-
Mr la morale du temps.
27 avril, à 6 heures du soir.
« Je n'ai que le temps, mon cher Solier, de te donner avis
« qu'il vient d'entrer dans notre port un brick, sous pavillon"
« danois, chargé de vin de Ténériffe, qui a élé pris es le Sans- « Pareil, il y a cinq jours.
« Le citoyen Lebas a envoyé tous les papiers trouvés ail « cette prise à son collègue. Vois-le, et fais de ton côté ce qu'il" « convient de faire pour que cette proie ne soit pas réclamée" « Je ferai de mon mieux pour qu'elle subisse le sort que je
« désire pour ton intérêt.
« J'ai invité le capitaine de prise et le capitaine danois à « venir déjeuner avec moi demain; ef fu ne dois pas douter de « mon empressement à metlre en usage loutes les ruses analogues « à la circonstance.
« Donne-moi tes avis après avoir vu le citoyen Hugues, et « compte sur mon zèle pour tes intérêts.
€ GATERAU. »
On n’a pas encore inventé, que nous sachions, un nom pour l'espèce de vol que le capitaine d’artillerie méditait dans l’intérêt de Solier, qui lui fournissait de l'argent lorsqu'il en avait besoin.
Gaterau, familier avec la ruse, habile à dresser des piéges pour y faire tomber... le coupable, fera un excellent capitaine rapporteur dans une commission militaire. Nous le verrons à l’œuvre.
Disposant, sans contrôle, de la presque totalité des produits de la colonie, Victor Hugues, avec son système d’exaction et ses spéculations à coup sûr, aurait réalisé une fortune fabuleuse, s’il n'avait poussé jusqu’à la fureur la passion du jeu. Beau joueur, il perdait avec un sang-froid imperturbable, et souvent contre des filous, des sommes considérables. Les sociétés dans lesquelles le chef de la colonie se rendait pour tenter la fortune des cartes étaient très-mêlées. L'écume étant montée ‘au-dessus et le nouveau monde n'ayant pas eu encore le temps de s’épurer, on trouvait des escrocs là où en temps ordinaire il n’est pas d'usage d’en rencontrer. C’est ainsi que Jean-Baptiste Riot, natif de Bordeaux, capitaine au 4° bataillon, fut surpris filant la carte. Hugues le dégrada et le renvoya de la
colonie. Des commerçants, des armateurs de corsaires furent également pris sur le fait, jouant à la marseillaise avec des cartes marquées. Hugues condamnait à des amendes les filous appartenant à cette catégorie. Duval et Dutour furent condamnés, pour faits de filouteries, à 38,845 livres d'amende. Ces faits, qui se produisaient fréquemment, n’empêchaient point l’agent du directoire de fréquenter ces tripots avec assi-
duité. 11 y allait seul, et retournait à l'hôtel du gouvernement às une heure très-avancée de la nuit. Comme Sylla, on aurait dit
qu’il pensait que ses crimes mêmes dussent lui servir de bou-
clier. Il ne lui venait pas à l’esprit qu’il püt rencontrer sur sa
route un père, un frère ou un fils de ses nombreuses victimes. Maigré ses pertes au jeu, on a prétendu qu’il lui était resté assez de richesses non-seulement pour faire passer sur sa conduite à
la Guadeloupe, mais encore pour lui faire obtenir le gouver-
nement de Cayenne. | |