‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 5)Chapitre 104 sur 140 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

\ Circonstances remarquables de l'administration de Victor Hugues. — Lettre du citoyen Désir Lacaze. — Nombre des déportés de la Basse- Terre. — Chiffre comparé de la population en 1790 et en 1795. — Les officiers de la division Duchène. — Scène sur la place de la Victoire. —

- Protestation. — Le deuxième bataillon des sans-culottes. — Établissement d’une garde nationale. — Refus de Victor Hugues de mettre à exécution la constitution de l'an rir. — Calomnies contre les blancs et les noirs. — Arrêté sur le vagabondage. — Confiscation du décret du 4 février au profit de la République. — Insurrection à Marie-Galante. — Révolte au Lamentin., — Répression. — Défense aux séquestres d’infliger des peines aux eultivateurs. — Suppression de la peine des fers en matière de vagabondage.

Parmi les faits de l'administration de Victor Hugues, il en est deux qui sont plus particulièrement dignes de remarque. Le premier, c’est que, pendant la plus grande fureur égalitaire, tandis que les choses à cet égard étaient poussées jusqu’à la démence, les éléments de la population coloniale demeurèrent distincts et séparés : dans les actes publics, un blanc était dit

“un citoyen blanc; un nègre, un citoyen noir; un mulâtre, un citoyen de couleur.

L'autre fait, c’est que Victor Hugues, tout en peuplant l’armée de nègres et de mulâtres, n’en éleva aucun au-dessus du grade de capitaine ; et, sauf une exception en faveur du citoyen Corneille, qui fut délégué à Sainte-Anne, il ne convia ni les uns ni les autres aux emplois civils : ils ne furent ni maires, ni commissaires délégués dans les communes, ni membres d’aucun des tribunaux de commerce ou d'exception de la colonie.

À part cette observation de fait, il y avait égalité pour tous

les citoyens, en exceptant cependant ceux qui appartenaient à |

l’ancienne classe des nobles. Ceux-là étaient entachés d’un péché: originel ineffacable, qui les excluait de toutes fonctions publiques. Quelle que fût l'opinion politique par eux professée, quelques gages qu'ils eussent donnés aux idées du jour, ils ne pouvaient entrer dans la clässe des sans-culoites pour jouir des priviléges accordés à ceux-ci.

Le citoyen Desconlombre de Jarlan, commandant, sous Collot, de la force armée des Trois-RivibEin avait été déporté par l'administration anglaise, à cause de ses principes révolutionnaires. Revenu dans la colonie avec les républicains, il pensait pouvoir reprendre ses fonctions, et le commissaire de la commune l'avait autorisé à les reprendre. Mais peu de jours après, à la date du 22 décembre 1794, ce même commissaire lui écrivait : F

« Ayant été instruit, citoyen, par le citoyen Victor Hugues, « commissaire national, qu'il y avait un décret qui interdisait « tout homme en place tenant à la noblesse, et que l’on m'a « assuré que tu avais le malheur d’être de cette classe si dé- « testée; en conséquence de ce tu es démi de ce moment, et“ «s je l’engage à te rendre à l'armée républicaine pour y faire « un service quelconque.

« Le commissaire, Désir LAcazE. »

Ainsi on ne refusait pas d'employer les nobles absolument. On aurait même été bien aise d’en tirer un service quelconque, selon l'expression du commissaire Désir Laeaze. Saint-Just voulait, lui, qu'après les avoir dépouillés, on les fit travailler aux grandes routes. Les places qu'on leur interdisait étaient celles qu’ambitionnaient les sans-culottes.

Au surplus, dans la colonie, a classe si délestée des nobles avait cessé d’exister. L’émigration d’abord, la guillotine ensuite; puis la déportation, l'avaient complétement anéantie. Ce ne furent pas les nobles seuls que le proconsul déporta, mais aussi tous ceux qui pouvaient lui porter ombrage, soit par le carac=« tère, la fortune ou les lumières, soit même par les services rendus. Pélardy lui-même ne put se soustraire à cet ostracismen

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Le 2 juillet 4795, il était renvoyé en France, La dénonciation n’épargnant aucune tête, ce général, la veille de son départ, crut nécessaire de se faire délivrer, par le comité de surveillance révolutionnaire, un certificat constatant que pendant son séjour dans la colonie il n’avait été l’objet d'aucune dénonciation.

- Pour se former une idée de l'échelle sur laquelle s’exerça la déportation, il suffit que l’on sache qu'après l’émigration, qui avait enlevé à la Basse-Terre tout ce qu’il y avait d'hommes un peu marquants, on put encore Wouver dans cette petite ville cent quatre-vingt-une personnes à déporter. Aussi l'élément

européen de la population avait à peu près disparu de la colonie, à la campagne surtout. Les villes renfermaient encore quelques blancs, par trois raisons : 1° parce qu’un arrêté avait fait une loi aux femmes, aux filles et autres enfants impubères des émigrés de résider à la Basse-Terre ou à la Pointe-à-Pitre ; 2° parce que quelques petits planteurs qui n’avaient pas émigré, ne pouvant plus vivre à la campagne, étaient venus dans les villes demander au commerce et à d’autres professions la subsistance de leur famiile ; 5° parce que c’est dans ces centres de population que s'étaient donné rendez-vous les flibustiers des autres iles, les chercheurs de fortune et d'aventures, transformés pour l'instant en démagogues, et quelques jacobins,

queue de Robespierre, qui ne trouvaient pen France à exercer leur industrie.

… Cependant ces différentes sources, dans les villes, d’augmentation de population , n’avaient pas été suffisantes pour combler

les vides faits par l’émigration, la guillotine et la déportation.

Dans un de nos précédents chapitres, nous avons montré combien, avant la révolution, les dénombrements étaient loin de donner le chiffre exact de la population, surtout à l'endroit des blancs et des libres. Toutelois, malgré les lacunes, les omissions évidentes, nous avons vu que les paroisses de la Basse-

Terre avaient présenté, en 1790, un chiffre de 9,571 individus

dont 1,645 blancs. Un recensement des mêmes paroisses,

érigées alors en communes, fait le 22 décembre 1795, n'accusa

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plus qu’une population de 5,223 têtes, dont 1,092 blancs. Dans ce dernier chiffre, on comptait 255 hommes; le surplus était composé de femmes, de filles et d'enfants. Ainsi les bienfaits de la révolution avaient réduit de près de moitié la population totale de la Basse-Terre et de ses environs. Et quant aux blancs spécialement, si l’on tient compte de ce que nous avons dit des causes de leur affluence dans Jes villes, on pourra apprécier ce qui devait rester des 1,645 individus dont la présence avait été constatée en 1790.

Il eût été intéressant de faire le même rapprochement pour les autres parties de la colonie, mais nous n'avons pu nous procurer, pour 14795, que le recensement de la Basse-Terre et de ses environs. L'année d'après, au mois d'août, Victor Hugues évaluait la population blanche de toute l’île à 3,000 individus.

Le même esprit de cupidité qui avait guidé Victor Hugues dans ses arrêtés sur les travaux des champs, prévalut dans son conseil à l’égard de l’administration des propriétés urbaines. Pour tout avoir, il compromit tout. Il avait refusé tout salaire aux Cultivateurs: il défendit de faire aucune espèce de réparation aux maisons confisquées. Les champs restèrent en friche, et les maisons ne fardèrent pas à tomber en ruines. C’est qu'aux colonies on ne peut défendre les propriétés contre les effets du climat qu'à l’aide de soins et de travaux sans cesse renouvelés.

Aussi les cent quatre-vingts maisons confisquées à la Basse-Terre «

sur les émigrés étaient tombées dâns un.tel état de délabrement

que, le 24 mars 1797, elles ne furent estimées que 1,972,630.

livres argent des îles, correspondant à 1,065,120 fr. 40 cent. On doit expliquer le fait du petit nombre de maisons confisquées,

eu égard au nombre des émigrés, par la circonstance que, lors

de la prise de la colonie par les Anglais, la moitié de la ville ou à peu près avait été détruite par l'incendie. Les terrains dont le Gouvernement s'était emparé n'étaient pas classés au rang des maisons. Au temps du despotisme paraissait à la Basse-Terre

un journal intitulé les Follicules Caraïbes : ce journal, soumis:

à la censure, ne jouissait pas d’une grande liberté, mais enfin | il donnait les nouvelles de l'extérieur et faisait connaître cer

tains actes de l'administration locale. La liberté venue, les presses du journal avaient été brisées et ses rédacteurs forcés de prendre la fuite. Victor Hugues n'avait donc pas de contradicteur ; autour de lui tout étant muet, il pouvait en toute liberté parler à la France de la prospérité de la colonie et du bonheur des habitants sous les PEL LAAES lois de la Républi- que une et indivisible.

Fait remarquable! pendant tout le cours de l’administration si brutalement tyrannique de Victor Hugues, il ne s’est produit contre elle qu'une seule protestation. Tout à l'heure nous aurons à mentionner des dispositions à la révolte de la part de la force armée, des soulèvements de noirs à Marie-Galante et dans d’autres communes; mais ces différents mouvements ont eu pour objet moins de réclamer la réforme des faits existants que de se prémunir contre des faits imaginaires.

Les officiers de la division Duchène, partis de France après la réaction contre les terroristes, furent surpris, en arrivant dans la colonie, d'y trouver la guillotine en pleine activité et les principes de Robespierre les seuls en faveur. Ils se demandèrent si les lois de la métropole ne régissaient point les possessions coloniales? Le commandant de l’Hernoux ne s'était pas caché pour faire entendre des paroles de blâme, et se voix avait trouvé de l’écho dans I'élat-major de la frégate l'Hercule, que montait Duchène. Victor Hugues, ayant eu connaissance des propos tenus, saisit, pourefaire une sortie contre les officiers de la division, l'occasion du 10 janvier 1795, jour où il faisait reconnaître Leissègue comme contre-amiral.

C'était sur la place de la Victoire, en présence de la force armée et des marins de la division.

Il dit : que les officiers de marine devraient savoir que les lois de la France ne sont pas faites pour la colonie; que professer une opinion contraire, c'était émettre des idées contrerévolutionnaires; mais qu’il n’était pas étonnant que les officiers de la division fussent contre-révolutionnaires, puisqu'ils arrivaient d’un pays livré à la contre-révolution ; aussi que son parti était pris de renvoyer en Europe le capitaine Du-

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chène avec tous les autres officiers commandants de la division. Il termina son allocution par ces paroles : « L'administration « de Brest n’est composée que de coquins. Il n’y avait à ex-. « cepter qu’un seul homme, et il est mort! On a bien fait de « me renvoyer de Brest, car je les aurais fait tous guillotiner, € à commencer par Villaret. » |

Puis, marchant derrière le commandant de l’Hernoux.il le saisit par le bouton de l’habit, et l’arrachant, ils’écria : « Voilà « un de ces coquins! » Le commandant se retourna vivement et Victor Hugues mit la main à la poignée de son sabre.

Le même jour, l’ancien accusateur public prit, ab irato, un arrêté par lequel il déféra Duchène à une commission spéciale. Cet arrèté avait pour motifs : « Le commissaire de la Convention, considérant que la conduite du ‘citoyen Du- « chène, commandant de la division venant d'Europe, lui «- parait extrèmement criminelle, arrète qu'il sera nommé « une commission, pour juger des faits et des manœuvres « dudit citoyen. »

La commission n'ayant pu constater que la conduite de Duchène fût exfrémement criminelle, Victor Hugues, à la date du 15 février, prit un nouvel arrêté par lequel, attendu que le commandant de la division ne pouvait avoir sa confiance, il l'exila-au Port-Libre, d’où il le fit partir pour la France.

Cependant la scène du 10 janvier avait profondément im= pressionné les officiers de la division. Retournés sur leurs navires, ils se communiquèrent les sentiments qui les agitaiente Legenty, instituteur à bord de l’Hercule, voulant rendre la pensée de chacun et de tous, rédige un écrit dans lequel il rappelle, pour les flétrir, les actes les plus saillants de l'admi-. nistration du proconsul. Cet écrit, soumis à la plupart des officiers de la division, reçoit leur approbation. Descendu à terre le 8 février, le lieutenant Barada l'affiche à la porte du café du citoyen Méy, café situé sur les quais, dans le lieu le. plus apparent de la Pointe-à-Pitre. Cette pièce était signée : f L'homme libre. |

Ce fut tout un événement. La ville en fat remet On ne

pouvait croire à tant de hardiesse. Les témoins appelés pour constaler le crime déclarèrent qu'ils ne pouvaient rapporter ÿ contenu de l'affiche, parce que dès les premiers mots ils

‘étaient enfuis épouvantés. Legenty, Barada et les autres offi- ‘As qui avaient approuvé l'écrit, ceux qui l'avaient lu, ou même entendu lire, furent déférés à la commission militaire. Legenty se défendit carrément : il soutint les faits par lui

- avancés et se retrancha derrière l’article 7 de la déclaration

des droits de l'homme, permettant à tout citoyen de mani-

fester librement sa pensée par la voie de la presse ou autre-

ment. Soit que cette manière si nouvelle de se défendre én

imposät aux juges, soit, ce qui est plus probable, que Victor

Hugues, qui dictait toutes les décisions du tribunal, reculât devant l'envoi à l'échafaud de tant de jeunes militaires, la commission s’abstint de statuer, et renvoya les accusés à la disposition du maitre, pour qu’il prononcât sur leur sort disciplinairement. Victor Hugues se contenta de renvoyer en France ceux qui, comme Duchène, n'avaient pas sa confiance, c’estäsdire qui n'étaient pas franchement sans-culottes.

Après l'affaire des officiers de marine vint celle du deuxième bataillon des sans-culottes, commandé par Bures. Ce bataillon, composé au neuf-dixième de noirs, était animé d’un mauvais esprit. Il n’était pas révolté, lui, comme les jeunes officiers de la division, des iniquités de l'Administration : il poursuivait

un-autre but, et, pour l’atfeindre, appelait à son aide le

mensonge et la calomnie. Il était en garnison à la Pointe-à-

-Pitre. On crut, en l’arrachant à ses habitudes, qu'il serait plus

facile deffaire naître dans son sein des idées d'ordre et de discipline.

Dans les premiers jours de novembre 1795, on le ft: venir à la Basse-Terre. Ce changement de garnison offrit au bataillon un texte de plus à sa propagande anarchique. Les soldats, divisés par petites bandes, se répandent à la campagne et font accroire aux cultivateurs que Victor Hugues, de concert avec les municipalités de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre, avait arrêté la vente de la colonie aux Anglais; que le marché

devait se conclure à la Pointe-à-Pitre, et que c'était pour cela qu'on avait éloigné de cette ville le deuxième bataillon, parce que l’on savait que ni officiers ni soldats n'auraient sonner, une pareille trahison:

D'autres militaires allaient plus loin. Ils disaient que l'argent, prix de la trahison, était déjà rendu au bord de mer, prêt à être porté sur un navire, lorsque Lebas, instruit de la perfidie de son collègue, l'avait fait arrêter et le fenait prisonnier à bord de {Hercule ; que, quant à eux, ils étaient bien déterminés à faire main basse sur tous les blancs, grands et petits, comme à Saint-Domingue.

Ces soldats montraient leur mauvais esprit dans toutes les . circonstances. Ils ne se cachaïient point pour dire : « qu'on“ « avait tort de croire qu’on les menerait comme on avait « mené le premier bataillon ; qu’ils avaient leurs sabres, et

« qu’ils sauraient en faire usage. » Les factionnaires, sans motif, brutalisaient, maltraitaient les passants blancs.

Les Anglais à la Guadeloupe, c'était le retour à l'esclavage. Aussi les bruits répandus, faisant craindre aux cultivateurs pour leur liberté, déterminaient à la campagne une vive agitation. Les noirs, désertant les champs, se réunissaient pour se concerter sur les résolutions à prendre. |

Le trouble jeté dans les esprits par le deuxième bataillon était d'autant plus redoutable- qu’il se produisait précisément

au moment où la colonie était menacée d’être envahie par le formidable armement conduit par le général Abercromby et le commodore Hugt Christian. Il fallait arrêter les meneurs dans leur propagande anarchique. Aux fausses nouvelles répandues,

Victor Hugues répondit par l’arrété suivant, du 24 novembre. 1795. 5.

« ARTICLE 4°. Toute personne qui publiera une fausse nou»

.< velle, tendant à corrompre l'esprit publie, à désorganisers « les ateliers, à fomenter l'insurrection, à ébranler la fidélité des officiers, soldats, marins et autres citoyens, sera traduite devant la commission militaire et punie de mort. à

Arr. 2. Tout atelier qui, par suite du délit prévu dans l'ar-.

« Licle premier, quitterait le travail, en s'attroupant, el qui ne « se dissiperait pas au nom de la loi, les chefs et les trois pre- « miers pris seront punis de mort. »

Victor Hugues ne faisait pas de vaines menaces : on le savait. L'arrêté du 24 novembre fit rentrer dans le devoir les hommes de la force armée. Mais comme il arrive quelquefois, ce furent des innocents qui payèrent la faute des coupables. Le commissaire de la Convention, voulant éloigner de l’esprit des cultivateurs le soupçon du rétablissement de l'esclavage, redoubla de rigueur contre les blancs. II relégua à Saint-Eustache tous ceux que, par mesure de sûreté, on détenait dans les prisons de la colonie. Furent aussi exilés dans la même ile quelques-uns des rares planteurs qui n'avaient pas pris la fuite à l’arrivée des républicains. Parmi ceux-ci étaient MM. Bouscaren père, et Lanaspèze, ancien notaire.

Cependant l'attitude prise par les ateliers et les soldats du deuxième bataillon avait été pour Victor Hugues un sujet de réflexions. Après avoir donné satisfaction aux émeutiers, il songea à prendre contre eux des mesures de précaution, à dresser une batterie que l’on pourrait démasqner dans des circonstances extrèmes : il arrèta la formation d’une garde nationale dans les villes de la Basse-Terre et de la Pointe-à-Pitre. Les officiers furent nommés le 16 décembre 1795. C’étaient, pour la Basse-Terre, Ribaut, commandant; Gilardin, commandant en second ; Borès, Bernier et Blanc, capitaines ; L’Espitalerie, Marc Solier et Joseph Marfin, lieutenants; François Hamel et Louis Jacquin, sous-lieutenants. Ces divers chefs appartenaienñt à la population blanche. Les sous-officiers et soldats furent recrutés également parmi les blancs ou PUR les anciens libres.

L'établissement d'une garde nationale fut précédé d'une mesure très-importante, celle de désarmer tous les citoyens qui ne faisaient pas Partie de la force publique. L'organisation de la

parde nationale venant ensuite, on n’armait que les colons “qui inspiraient confiance. Cet acte ctait sage. Supposons deux | hommes, dans une île, nécessaires l’un à l’autre, mais celui-ci

faible et celui-là fort; que de ces deux hommes le faible seul comprenne le besoin de son compagnon, à ce point que loin de méditer rien contre sa sûreté, son désir ardent soit d’avoir un grand nombre de compagnons semblables, doués de la même force et des mêmes aptitudes; que l’homme fort, au contraire, ne soupeonne point l’utilité de son compagnon; qu’il soit importuné de sa présence, parce que, à tort ou à raison; il craint que le faible ne veuille empiéter sur ses droits ; dans cette disposition des esprits, s’il est un troisième homme chargé de veiller à la conservation des deux autres, convaincu qu’il sera que le faible n’attentera pas aux jours du fort; que s’il possède uue arme il s’en servira pour se défendre et non pour attaquer;: par contre, craignant chez le fort les emportements de la jalousie et les mouvements de la colère, dans sa prudence il devra enlever à l'homme fort les moyens de nuire à son compagnon et mettre celui-ci à mème de résister. À Saint-Domingue, Santhonax marcha dans une autre voie : il désarma le faible et. arma le fort : le faible fut égorgé. | | Depuis la révolution, les idées avaient varié sur la manière de régir les colonies. Au temps du Directoire, on était pour une assimilation à la France. Victor Hugues fut done invité à mettre à exécution à la Guadeloupe la constitution de l’an 11. Mais le montagnard, le jacobin de 95, comme d’ailleurs le vrai jacobin de toutes les époques, ne veut une constitution qu'autant qu’il n’est pas au pouvoir : pour peu qu'il soit le« maitre, qu'il gouverne, il ne connaît qu’une constitution, san volonté. Il rédigera bien toutes celles qu’on voudra; elles seront démocratiques, sociales; la liberté, l'égalité, la frater-« nilé, rien n’y manquera; mais sous la condition de ne pas s’en servir, Tel fut le sort de celle de 93. Nous savons qu’on la laissa dormir et qu’à la place on mit le gouvernement révolutionnaire, c’est-à-dire le bon plaisir des montagnards. Le 9 thermidor venu, et l'autorité arrachée des mains des jacobins, ils#se crampon=« nèrent à la constitution dont ils n'avaient pas voulu : ils orga= nisèrent des émeutes dont le mot d'ordre était : du pain et (am constitution de 95! |

Victor Hugues, excellent jacobin, au dire de Lequinio et aussi par les faits que nous avons rapportés, ne voulait pas d’une constitution qui aurait enlevé quelque chose à son despotisme. IE se refusa à la mettre à exécution. Les motifs sur lesquels: il s’est appuyé sont renfermés dans une dépêche du 9 août 1796, dont voici les parties les plus saillantes :

« Plusieurs raisons nous ont empêché de mettre jusqu’à « présent la constitution en activité dans cette colonie; nous « allons vous les déduire..,.....,....

« La constitution, qui offre tant d'avantages en France, ne « présente que des difficultés dans ces contrées; la promulguer, «la mettre aujourd’hui en activité, le lendemain il n’y a plus « de colonies. En eflet, qui pourra contenir 90,000 individus

.« forts et robustes, aigris par de longs malheurs, par des

« tourments horribles et par des supplices affreux? Qui pourra « contenir la féroeité naturelle aux Africains, accrue par le « désir de la vengeance? Qui empêchera les. funestes effets de « l'ignorance et de l’abrutissement où l'esclavage les a plongés ? « Sera-ce 5,000 personnes, dont 2,000 détestent autant l’ordre « de choses actuel que le gouvernement républicain, et dont « 500 sont enfants ou valétudinaires? A l'exception de 200 ou

« de 500 hommes à principes, venus d'Europe, le reste des

« blancs est ennemi aussi juré des noirs que les noirs le sont « des blancs. Les passions et les haines ont été contenues « jusqu'à présent, parce que nos proclamations, en recom-

… mandant l'union et l’oubli des anciennes querelles, ont pro-

« noncé des peines sévères contre ceux qui y contrevien-

« draient, et parce que, toujours en présence de l’ennemi,

« menacés à chaque instant d’être attaqués par lui, on s’est « uniquement occupé de le repousser et de le vaincre. Nous « vous le répétons, citoyen ministre, la constitution, loin « d'être un bienfait pour la colonie, dans la situation où elle « se trouve sera sa perte : Saint-Domingue n'est-il pas une » preuve de ce que nous avançons? Ici, comme dans ce mal- « heureux pays, les nombreux amis des Anglais intrigue- « raient dans les assemblées primaires; ils chercheraient à

faire renaitre les partis, à ranimer les ferments de division à peine apaisés, et profiteraient de ce moment pour leur livrer la colonie une seconde fois; mais, quand nous n’aurions pas à craindre les dangers que nous prévoyons, pouvons-nous contrevenir à l’article 8 de la constitution : Est ciloyen français, qui paye une contribution directe, foncière ou personnelle? Personne ne paye de contribution dans la colonie; par qui les assemblées primaires y seront-elles formées, puisqu'une des qualités essentielles pour y être admis, et pour être citoyen français, est de payer une contribution? L'article 514 de la constitution nous ôtant le pouvoir d’en établir, il nous est impossible de remédier à cet inconvénient; le Directoire exécutif peut seul le lever par un message au Corps législatif; alors, citoyen ministre, ne penserez-vous pas qu'il serait juste d’exempter d’impositions pendant un certain temps les habitants de celte colonie, pour les indemniser de la perte qu’ils ont éprouvée par le décret du 16 pluviôse?

« Un autre obstacle contrarierait encore la mise en activité de la constitution, le manque de lois; et, depuis vingt mois, nous ne cessons de les demander.

« L'ordre de choses pour la culture est tel, qu’il n’a pu être changé jusqu’à ce jour; la volonté du Gouvernement seraitelle de distribuer les propriétés nationales aux Africains? Nous croyons devoir vous dire avec assurance que la République perdrait de grands capitaux, et n’en retirerait aucun avantage, par la paresse naturelle à tous les individus qui habitent un pays où les besoins de la vie sont comptés pour rien.

gèner, se procurer en dix jours l'existence d'une année; il n'a pas de besoins; les vêtements lui sont inutiles: l’indolence et la paresse sont le suprême bonheur pourlui; il n’est mû par aucune des passions qui peuvent porter l'homme au travail; ambition lui est inconnue; le retour dans sa patrie ou dans tout autre climat, loin d’être une récompense,

« L'homme attaché aux travaux de la terre peut, sans se

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