‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 5)Chapitre 105 sur 140 · AA · texte numérisé non relu

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« serait un châtiment. Or, il ne peut s’adonner aux travaux de « Ja culture du sucre et du café que par la contrainte. Est-ce là «l'esprit de la constitution? Ne présumez pas, citoyens mi- « nistre, lorsque nous parlons de contrainte, que nous vou- « lions nous servir de nouveau de celle qu'on exerçait dans « le cruel ancien régime : loin de nous cette pensée! Nous «< entendons par contrainte les moyens à employer, en se con- « formant aux principes qui nous sont dictés par la constitu- « tion, pour empêcher le cultivateur de rester dans l’oisiveté. « Rien de plus pénible que les travaux de la culture dans les « colonies; il n’est aucune richesse au monde qui puisse dé- «< dommager le cultivateur de ses peines sous un ciel aussi « brülant, et nous mettons en fait qu’un forçat, condamné à « vingt ans de fers, ne se résoudrait pas à échanger sa peine « contre un an de travail à la culture du sucre : ce n’est donc « que par gradation qu'on peut amener ces infortunés, par « l'instruction, par le besoin, par les vices même de la so- « cicté, à l’état où le Gouvernement veut les appeler. « D'ailleurs, citoyen ministre, comment concilier la cons- « titution avec les instructions que vous nous avez données, « faire des règlements sévères pour la culture, dites-vous? Eh « quoi! donner la liberté à un homme à qui il ne faut que dix « jours dans une année pour se procurer tous ses besoins et « vivre agréablement sans nuire à la société, suivant l'esprit «de la constitution; il est donc contre ce même esprit de l’as- « sujettir, par des règlements, à travailler pour les autres! » Lorsqu'il n’était pas question de mettre la constitution à exécution, Victor Hugues la trouvait admirable, la recommandait à l’amour des colons. Voici une lettre circulaire qu'il adressait

|: à tous les fonctionnaires, à l’occasion de la fête du 21 janvier.

Port de la Liberté, 12 janvier 1796.

« L'anniversaire de la punition du dernier tyran des Français « est l'époque la plus mémorable de la fondation de notre « liberté. Nous devons à cet heureux jour une constitution « républicaine qui a illustré nos armes, vaineu de puissants

— Ma.—

« ennemis et forcé les plus acharnés contre nous à nous res-

CL pecter et à nous craindre? Que notre joie et notre reconnais- « sance se renouvellent le 21 janvier pour célébrer le plus « beau jour des fastes de notre révolution.

« Vous voudrez bien, citoyens, suspendre pour ce jour les « travaux de vos fonctions.

« Victor HuGuEs, LEBAS. »

Par la nature des éléments qui composent la population coloniale, la liberté politique dans ces contrées éloignées, lorsqu’elle ne se traduira pas par l’extermination, sera toujours l'oppression d’une classe par l’autre. Partant, toute constitution qui aura pour base l'élection populaire y produira fatalement des effets regrettables. Aussi, à l'endroit des colonies, nous sommes un peu comme le jäcobin monté au pouvoir, nous n’aimons pas les constitutions. Victor Hugues était donc dans le vrai en se refusant à mettre à exécution la constitution directoriale. IL appuyait son opinion de quelques bonnes raisons, et il aurait pu en donner d’autres, sans avoir besoin de calomnier les * colons noirs et blancs.

Le nègre est naturellement indolent : lorsqu'il n’est pas en mouvement, il dort. Mais il n’est pas vrai qu'il faille la contrainte pour le pousser au travail. Comme tous les autres hommes, il a des besoins et des passions : qu’on les exploite, et l'on obtiendra du nègre des efforts soutenus, impossibles. aux : blancs. Nous avons vu des nègres ramer, dans une pirogue, pendant dix heures consécutives. Grager du manioc à la manière du nègre, c’est quelque chose d’infernal : c’est à la fois un. travail des bras et une danse de tout le corps. Leur danse est connue. On sait que, composée de sauts et de gambades, ile doit être horriblement fatigante. Eh bien! om voit des nègres grager du manioc toute la nuit du samedi au diman-« che, faire leur farine le lendemain, danser toute la nuit du dimanche au lundi, et ce jour se trouver au travail de l'atelier LM La contrainte était nécessaire à Victor Hugues, par la raison qu'il exigeait un travail qu'il ne voulait pas rémunérer. Iles encore moins vrai que la férocité soit de l'essence du caractère F

du nègre. Afin ne pas travailler autrement et plus qu'il ne veut, il aime, il chérit sa liberté : en lui faisant craindre pour cette liberté, ce qui est facile parce que sa crédulité est extrême, on peut le pousser à des excès. Mais dans les temps calmes et ordinaires, lorsque des scélérats n’ont pas intérèt à l’exciter, le nègre est l’homme le plus doux, le plus facile à conduire de la création. Assez disposé à reconnaitre la supériorité du blanc, il est si peu son ennemi qu'il tient à grand honneur d’avoir une affinité avec lui. Quant au blanc, il est exact de dire qu’il haît le noir comme de prétendre que la tête déteste le bras.

Les hommes à principes de Victor Hugues étaient les huissiers Gauguery et Carpentier, Ance, le guillotineur, Trinchard, ce terrible juré du tribunal révolutionnaire de Paris, et cette bande d’égorgeurs et de pillards qui l'avaient suivi ou qui étaient venus le rejoindre.

Cependant, tout en écrivant au ministre qu’il ne mettrait pas la constitution à exécution, Victor Hugues avait bien

voulu lächer quelque chose da gouvernement révolutionnaire. Il créa à la Pointe-à-Pitre un tribunal criminel provisoire, et institua des notaires, au nombre de six, dont trois pour la Pointe-à-Pitre et trois pour la Basse-Terre. Selon les instructions du ministre de faire des règlements sévères pour la eulture, il prit un arrêté sur le vagabondage. « Était vagabond tout

« individu attaché à la culture à l’arrivée des Français, et qui « ne travaillait pas actuellement sur une propriété rurale. »

Le vagabond était puni de deux mois de fers, à prononcer par la municipalité de la commune où il était arrêté , érigée à cet effet en tribunal. :

+ L'arrêté sur le vagabondage joint aux autres-règlements déjà existant sur la culture, et notamment la défense aux cultivateurs de sortir de l'habitation sur laquelle ils étaient attachés sans un congé du séquestre ou du géreur, sous peine d’être arrètés comme vagabonds, amenèrent plus d'ordre et plus de régularité dans les travaux des champs. A la même époque, les petites

habitations, enlevées à l'administration improductive des séquestres, furent affermées. Sous la protection de ces différents

actes, la terre fut remuée, les champs en friche s’éloignèrent des bâtiments, la culture reçut une nouvelle vie. Mais il faut bien le dire, ce fut aux dépens de la liberté proclamée avec tant de fracas, ce fut par la confiscation du décret du 4 février au profit de la République. Car qu’était-ce qu’une liberté qui vous enlevait le droit de choisir le genre de vos occupations, qui forçait le cultivateur à prendre racine sur la terre où le hasard l'avait jeté, etsoumettait même son déplacement momentané aux caprices d’un séquestre ou d’un géreur? Par l'absence de tout salaire, le cultivateur ne pouvait même pas se bercer d’il-

lusions, supposer que son temps était à lui et qu’il ne faisait que

le prêter. Victor Hugues, fidèle image de son temps et des hommes qu'il servait, ne savait pas garder de mesure. D'une extrémité, il sautait à l’autre extrémité. Le but était toujours dépassé. Ayant produit le chaos et voulant le débrouiller, au licu de prendre un moyen terme entre ce qui avait été détruit et ce qui existait, il ne trouva rien de mieux que de revenir au point du départ. C’est ainsi que procèdent les hommes qui agissent d’après leurs intérèts et non par conviction. Lorsque le Directoire le pressait de faire des règlements sur Ja’culture, un jour, à sa table, on le surprit à dire: « J'ai été envoyé ici pour dé-

« truire l'esclavage et je l’ai détruit; qu’on m'envoie l’ordre de :

« le rétablir et je le rétablirai. » Parmi les convives étaient des hommes de couleur, et il y avait à la porte un factionnaire noir, nouveau libre. |

Une fois que l’on fut persuadé que le Gouvernement voulait

sérieusement du travail et que, pourvu que les champs fussent

cultivés, il était disposé à ne pas écouter les plaintes des tra=

vailleurs, les séquestres abusèrent de l'autorité qui leur était laissée sur les ateliers: Ils ne se donnèrent plus la peine de

dénoncer les manquements; ils s’attribuèrert le droit de:

punir : ils faisaient mettre aux fers les cultivateurs, et allaient

même jusqu’à les frapper. Le mécontement devint général. De’ sourdes rumeurs préludaient à la tempête. Victor Hugues”

n’entendait pas, ou feignait de ne pas entendre. Dans les derniers iours de décembre 1797, presque tous lés

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noirs de Marie-Galante se mettent en mouvement, parcourent la campagne et arrêtent tous les blancs qu'ils rencontrent. Dans le même temps, ceux de la commune du Lamentin lèvent l’étendard de la révolte. Victor Hugues, à la date du 6 janvier 1798, se hâte de mettre la colonie en état de siége.

On ne démèélait pas bien la cause de la rébellion. Ici l’on croyait saisir que les révoltés exigeaient qu’il leur fût abandonné trois jours par décade; là, ils semblaient faire entendre qu’ils appréhendaient que la colonie ne fût livrée aux Anglais par les blancs.

Conduits par le mulätre Goyote et les noirs Adon et Jolicæur, les nègres de Marie-Galante, après avoir couru la campagne, vinrent, au nombre de cinq à six mille, hommes et femmes, cerner la ville, qui n'avait alors pour toute garnison qu’une compagnie de noirs, commandée par le mulâtre Lapoterie.

Les insurgés étaient armés comme on l’est dans une insurrection, c'est-à-dire de tout ce qu'ils avaient pu saisir. Bon. nombre d’entre eux cependant avaient des fusils.

C'était alors P. Piaud qui était commissaire délégué. Il avait succédé à Gauguery, devenu odieux par sa tyrannie. Il envoie aux insurgés des parlementaires et ouvre avec eux une négociation. Il leur fait de grandes promesses, et ne refuse que ce qui

‘est nécessaire pour trainer les choses en longueur et donner au

secours qu'il avait demandé à la Guadeloupe le temps d'arriver. Ce que voulait Piaud surtout, c'était que ceux qui étaient à la tête de la révolte se fissent connaître. Il fit comprendre aux insurgés qu'on ne pouvait traiter définitivement saus l’intermédiaire des chefs, et s’y prit de telle sorte qu’il persuada aux meneurs de se mettre en évidence et de prendre même les insignes du commandement Ce ne fut qu'après trois jours d'anxiété que le secours demandé arriva. Goyote, Adon et Jolicœur, furent saisis, jugés et condamnés dans les vingtquatre heures par une commission militaire. On les fusilla sur la savane Bosredon.

Cet acte de vigueur calma l'insurrection. Les noirs rentrèrent sur leurs habitations respectives.

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