ANA" CHAPITRE XI
La Guadeloupe. — Ses conquêtes. — Ses corsaires. — Opulence des villes. — Idées qu’on se formait au dehors des habitants de la colonie. — La Guadeloupe une puissance. — Arrêtés sur les neutres. — La fête du 21 janvier. — cs capitaines américains. -
La Guadeloupe, dont les habitants avaient été transformés en soldats, formant un vaste camp, loin de redouter pour ellemême upe entreprise des ennemis, avait songé à se répandre au dehors par la conquête. Un instant, sur la plupart des colonies anglaises, on vit flotter le drapeau aux trois couleurs, arboré par les valeureux enfants de la Guadeloupe. Ses cor-
. saires, couvrant la mer des Antilles, en même temps qu'ils
faisaient éprouver au commerce ennemi les seules pertes sensibles qu'il eut à déplorer dans la grande lutte de la France contre l’Angleterre, apportaient dans nos villes le bien-être,
» J’activité et la richesse. L'argent provenant des prises, dépensé
par les équipages avec la même facilité qu'il était gagné, cireulant avec rapidité et abondance, offrait aux commerçants l’occasion de réaliser des fortunes rapides et considérables. L’or était si commun qu’il avait cessé d’être recherché. Sur une table de jeu aucune pièce blanche n'aurait osé se montrer. Cette grande opulence des villes contrastait avec la misère des communes rurales. Cependant, les rares denrées qui se présentaient sur les marchés étaient enlevées à des prix qui auraient été rémunératoires pour les propriétaires, s’ils avaient pu se procurer du travail. Le café se vendait de 80 à 90 centimes le demi-kilogramme ; le coton, de 410 à 120 francs les cinquante
kilogrammes; le sucre terré, de 50 à 65 francs.
Ces mêmes corsaires, si redoutables au commerce de l'en- Il 29
nemi, réunis en flottille, défiant les croisières anglaises ou trompant leur vigilance, servaient au transport des troupes que la Guadeloupe envoyait à la conquête des autres iles. Ce fut une chose étrange : les flottes britanniques si nombreuses, sans rivales sur les autres mers, étaient tenues en échec dans la mer des Antilles par les barques de la Guadeloupe ! Ni le nombre, ni la surveillance des navires de guerre n’empéchaient les bâtiments de commerce ennemis d’être capturés. Les fortifications de terre ne les protégeaient pas plus que les fortifications flottantes : nos corsaires allaient les enlever jusque sur les côtes et sur les rades des îles anglaises. Nos braves marins, nègres, blancs et mulâätres, montés sur de frêles embarcations, osèrent quelquefois offrir le combat à des navires de la marine militaire. Plus d’une fois ils le firent avec avantage, afin de donner le temps à des prises convoyées de gagner le port. Jamais, depuis les anciens flibustiers, on n'avait vu tant d’au-” dace couronnée de tant de succès. ,
Les quelques grains de terre dont la réunion orne Ja Guadeloupe jetèrent, à cette époque, ün éclat éblouissant. Un temps semblable ne saurait plus luire. Dans la vie des nations grandes ou petites, il est des choses qui ne se montrent qu'une fois. Pendant près d’un lustre la Guadeloupe fut une puissance |
Les principes professés dans cette colonie, exagérés à dessein : par les gouverneurs et les propriétaires des autres îles, afin de se défendre de la contagion; la manière de faire du despote. colonial, ses réponses aux parlementaires ennemis, tout avait” concouru à mettre la Guadeloupe à part, à la présenter comme nourrissant des habitants qui n’avaient plus les coutumes:de l'humanité. Cette terre, naguère renommée pour son hospitalité, causait l’effroi et l’épouvante : on s’en éloignait. C'était quelque» chose de fantastique, d’infernal. Lors de l'expédition faite contre la Dominique on n’eut besoin que de crier : < Voilà les.
« brigands de la Guadeloupe ! » et les nègres se sauvèrentà toutes jambes, comme s'ils eussent été poursuivis par une lé=« gion de diables et de démons. HR
Les jour, un parlementaire était venu proposer l échangé de. 1
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quelques prisonniers. Il offrait, pour un major, deux capitaines de corsaires et un contre-maître. — « Trois Français « pour un b...comme cà | — dit Victor Hugues à l'envoyé, — < qu'on m'apporte un cochon de son poids, et je le livrerai. »
‘Dans le principe, les Anglais échangeaient contre d’autres prisonniers les noirs pris sur les corsaires français. Mais, retrouvant ces mêmes noirs sur de nouveaux corsaires, ils comprirent que ce moyen perpétuerait les forces de leurs adversaires et cessèrent de le pratiquer. Ils n’en firent plus l’échange. Ils vendaient dans les colonies à esclaves les prisonniers noirs. Instruit de ce trafic des ennemis, Hugues écrivit à leur gouverneur général que s’il ne donnait des ordres pour faire cesser à l'instant l’ignoble commerce de la vente des prisonniers français, la Guadeloupe, bien qu’elle repoussàt l'esclavage, ferait . une exception pour les Anglais ; qu'on vendrait à des noirs tous les prisonniers anglais de l’île.
Le trafic de nos prisonniers noirs cessa. Il fallait garder certaines mesures avec un ennemi toujours prêt à appliquer la peine du talion, et quifaisait ce qu’il annonçait.
“C'est peut-être à cette cause que la ville de la Basse-Terre, complétement ouverte, doit de n’avoir pas été détruite par les vaisseaux ennemis, si acharnés à l’anéantissement de la Guadeloupe. Victor Hugues avait fait savoir aux Anglais qu’il ferait fusiller autant de leurs prisonniers qu’il serait tiré de coups de canon contre les villes du littoral.
“Cependant les Anglais, eux aussi, avaient voulu répondre aux paroles acerbes, cyniques, méprisantes de Victor Hugues à l'égard de leur nation. On vit sortir des manufactures de la Grande-Bretagne des vases de nuit au fond desquels se trouvait le portrait du proconsul parfaitement ressemblant.
On prétend que Victor Hugues fut plus ému de ces petits traits que de la formidable expédition que les Anglais prépa-
. raient contre lui.
Enteffet, des forces considérables, que les Pappèrte du tbe font monter à vingt mille hommes, destinées à fondre sur la”
Guadeloupe et à conquérir les autres îles, furent réunies à la
Barbade, chef-lieu des colonies britanniques, sous le commandement du général Abereromby et de l'amiral sir Hugt MÉQDEEE Christian.
Mais la Guadeloupe avait alors tant de grandeur, son nom causait un tel effroi, qu'au moment de l’attaquer on recula. Le baron de Clairfontaine, émigré, qui avait pourtant un intérêt : très-direct dans la reprise de cette ile, fit observer que si l’on échouait dans une attaque contre elle c’en était fait des autres : colonies; qu’il était donc beaucoup plus prudent de commencer par reprendre les autres iles, dont la conquête n’était pas douteuse, de s’y établir, puis dé lancer contre RE Guadeloupe . toutes les forces restées disponibles.
Cette opinion, qui fut suivie, annonçait déja que la Grade loupe ne serait pas attaquée; car si l'ennemi appréhendait de se mesurer contre elle avec toutes ses forces, il l'oserait bien moins lorsque ces mêmes forces seraient amoindries, tant par les combats livrés dans l'attaque des autres iles, que par, les garnisons qu'il faudrait y laisser.
Quant à Victor Hugues, il redoutait si peu l'armement tif contre la Guadeloupe que, par mépris, apprenant le nom du chef anglais, il le donna à son cheval. Maïs les nègres ne « purent jamais prononcer Abercromby : pour eux l'animal fut. la Belle-Cabrile.
La Grenade et Saint-Vincent furent conquises sans trop de « résistance. Mais ce ne fut qu'après plus d’un mois de combats que les Anglais purent se rendre maïtres de Sainte-Lucie, au mois de mai 1796. Les forcés ennemies affaiblies par ces combats et par la maladie, le général Abereromby n’eut mème pas. la pensée de rien tenter contre la Guadeloupe. | |
La guerre que nous faisions au commerce britannique était tout profit, car la colonie n’armant pas de navires marchands, " laissant aux neutres le soin de lui apporter les choses dont elle avait besoin et de prendre ses denrées en échange, n'avait pas à subir de représailles. A la vérité, l’ennemi nous enlevait de temps en temps quelques corsaires, mais non sans avoir reçu« des éclaboussures. Nos braves marins ne se rendaient qu'après
avoir opposé une défense héroïque. La victoire de l'ennemi était toujours chèrement achetée. Pris, nos matelots ne se croyaient pas enlièrement vaincus, et étaient encore redoutables. Le capi- -taine Lafitte, dont le corsaire avait été capturé par la frégate la Blanche, est placé avec une partie de son équipage sur la mouche de cette frégate; Lafitte et ses intrépides compagnons enlèvent la mouche et entrent en ‘triomphe à la Pointe-à-Pitre. Peu de jours après, cette même mouche, transformée en corsaire, courait sur les navires anglais. | La Guadeloupe, sans secours de la métropole, ni même de communication avec elle, ayant l'ennemi à sa porte par suite de l’occupation des Saintes par les Anglais, seule, isolée, semblable à un vaisseau pris par les glaces, devait être fière de défier toutes les forces britanniques: c'était un honneur assez erand. Son chef eut l'audace de-supposer que la’colonie pour- . r'ait faire face à un ennemi de plus, et cet ennemi ne fut pas un état sans puissance, ce furent les Américains de l’Union. Les Anglais, ne pouvant défendre leurs navires des corsaires de la Guadeloupe, imaginèrent, pour approvisionner leurs colonies, un moyen qui, pendant quelque temps, eut de la réussite. Ce fut de faire acheter aux États-Unis des navires, sous la condition qu’ils ne seraient pas dénationalisés et qu’ils continueraient à naviguer sous pavillon américain pour compte du commerce anglais. Les Américains, peuple essentiellement commerçant, trouvant un placement avantageux de leurs navires, s'étaient prètés à cette fraude. Victor Hugues, instruit de la supercherie et voulant la faire cesser, prit, à la date du 24 décembre 1796, un arrêté sur les neutres. Malgré la longueur de ce document, nous croyons devoir le rapporter in exlenso, parce qu'il fait connaître plusieurs détails de l'histoire de la colonie.
« Les agents particuliers du Directoire exécutif aux Iles-du- « Vent, « Après avoir pris connaissance de l'arrêté du Directoire « exécutif en date du 4 juillet 1796, concernant les neutres,
de la notification de cet arrèté et des observations du ministre |
plénipotenliaire de la République française aux États-Unis, rendues publiques par la voie de l'impression ;
« Considérant que les Iles-du-Vent ont été le théâtre de la.
date de tous les traités et du droit des gens et des nations par les Anglais ; qu'ils y ont commis des pirateries de pure espèces ;
« Considérant que la Guadeloupe particulièrement a été ere en état de blocus, lors même qu’elle abondait de prises faites sur les Anglais ; | « Considérant-que c’est pendant le blocus que sortirent de
« celte colonie les forces par qui furent attaquées et prises
: les iles de Sainte-Lucie, de Saint-Eustache et De Saint-
Martin;
« Considérant que la Martinique, la Dominique, Saint-Vincent et la Grenade ont vu, dans les mêmes circonstances, flotter le pavillon tricolore, arboré par les républicains de la Guadeloupe ;
« Considérant que leur proclamation en date du 2 février
« 4795, exprimée en français, en anglais, et signifiée officiel-
« lement à tous les gouvernements neutres, a démontré le
ridicule de ce blocus, et que Le but des Anglais était de voler tous les négociants des pays neutres qui‘avaient des relations avec les colonies françaises ;
« Considérant que tous les bâtiments neutres nel de la
Guadeloupe ou en sortant, rencontrés par les Anglais, ont été arrêtés et condamnés ; sans aucune exp jusqu’à ce jour;
‘ Gobsidéradt que les bâtiments anglais empêchent ire
« lement, sous nos yeux, les neutres d’approcher de cette
LS
colonie, et que très-souvent ils ont l’impudence d'écrire
sur leurs expéditions qu'ils seront confisqués s'ils y abordent;
« Considérant que chaque bâtiment de guerre anglais a une liste, envoyée par les consuls à la Nouvelle-Angleterre, des négociants américains qui nous sont dévoués; que non seu=
lement ils les condamnent, mais encore ils maltraitent les
« sr lee mine ee
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