CHAPITRE VE
.Commencement d’agitation dans les ateliers. — Manœuvres des malveillants. — Complots découverts à Sainte-Anne et à Marie-Galante. -— Fe poëte Léonard. — Le conseil supérieur. — Discours du procureur général. — Tranquillité reconquise. — Codes sur le régime intérieur et sur l’état politique des hommes de couleur et des nègres libres, — Loi du 4 avril. — Empressement du gouverneur et de l'assemblée coloniale à la promulguer. — Arrêté de l'assemblée coloniale. — Instructions pour de nouvelles élections. — Mort du baron de Clugny.
Au milieu dés débats des blancs, les noirs commencaient à s'agiter. À Sainte-Anne existait un complot, qui devait éclater dans la nuit du 45 au 16 mai 1791, et à la tête duquel était le mulâtre Jean-Louis, esclave du sieur Coquille Valoncourt. Ce complotavait pris naissance dans l'erreur quela malveillance s’était plu à répandre dans les ateliers à l’endroit de la liberté. Les agitateurs avaient fait accroire aux noirs que l'assemblée nationale avait décrété l'abolition de l’esclavage; mais que les blancs, d'accord avec le gouverneur, quiavaitdeux habitations à vendre, s’opposaient à la mise à exécution de cette loi bienfaisante. Cela admis, Jean-Louis disait que, puisque les blancs retenaient la liberté des noirs, ceux-ci devaient la leur arracher par la force; qu'un moyen infaillible d'y parvenir, c'était de mettre le feu au bourg, parce qu'il serait facile, dans le désordre de l'incendie, de les massacrer tous; que, plus de blancs, plus d’esclavage. |
Tel était le plan arrêté par les conjurés de Sainte-Anne pour arriver à la conquête de leur liberté. Ces hommes simples et abusés ne voyaient pas au-delà de Sainte-Anne: ils y renfermaient la colonie et peut-être le monde.
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Le lieu de rendez-vous était le Poirier de l'habitation de la dame de Gissac. |
Jean-Louis avait déjà fait de nombreux prosélytes, parmi lesquels on comptait le nègre Raymond, esclave du sieur Arsonneau. Le jour même qui avait été fixé pour la mise à exécution du complot, Raymond alla le dénoncer. Le maire de Sainte- Anne, le sieur Wachter Delaire, déploya, dans la circonstance, la plus grande activité. En moins de quatre heures, Jean-Louis et ses principaux complices avaient été arrêtés. On envoya au Poirier des forces qui se saisirent de quelques misérables nègres qui venaient au rendez-vous, armés de piques en bois.
Le 17, l’assemblée générale coloniale nomma deux commissaires, les sieurs Blondet et Clugny de Nuits, pour assister aux interrogatoires des accusés. Mais aussitôt que le conseil supérieur eut connaissance de cette affaire, il l’'évoqua, et se transporta à la Pointe-à-Pitre afin d’en faire l'instruction. Un grand nombre de ces hommes égarés furent envoyés au supplice.…
Après l’affaire de Sainte-Anne vint celle de Marie-Galante. Le mulâtre Bonhomme en était le chef. Né à Saint-Domingue, Bonhomme avait recu une éducation européenne. D’un caractère altier et impatient, il manifestait en toutes circonstances sa haine jalouse contre les blancs. Quittant Saint-Domingue, il se rend à la Martinique, y séjourne une année, se dégoüte de cette île, passe successivement à la Grenade, à la Trinité, tra-« verse la Basse-Terre, donne pendant quelques mois des lecons de musique à la Pointe-à-Pitre, et va se fixer à Marie-Galante Dans un voyage à l'ile de la Dominique, parlant au sieur Moore“ des troubles de Saint-Domingue et des autres colonies, il lui dit : « qu’il y voyait l'accomplissement de la prédiction de « Raynal; que les nègres étant en nombre infiniment plus con- « sidérable que les blancs, il était impossible que les blancs ne. « succombassent pas sous les efforts des noirs lorsque ceux-ci « voudraient agir. » Une visite faite au domicile de Bonhomme, on y trouva le tableau de la population de chaque colonie française en blancs, hommes de couleur et nègres, avec une réca= pitulation générale de chacun de ces éléments de population.
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Comme à Sainte-Anne , il s'agissait de mettre le feu au bourg et de massacrer les blancs: il n'y avait que le but qui différait : à Sainte-Anne on se soulevait pour conquérir la liberté, à Marie-Galante, des biens. Pendant l'incendie et le massacre on ‘devait se livrer au pillage. La différence dans le but provenait de la différence dans la condition des chefs; Jean-Louis esclave, voulait la liberté, Bonhomme déjà libre, voulait des biens. |
L'exécution du plan de Bonhomme avait été fixée à la Noël,
Cette conspiration fut découverte avant que le chef eût enrôlé de nombreux soldats. Lui et un nommé Zéphir furent condamnés à être pendus.
C’est le poëte Léonard qui fit les premiers actes d'instruction dans l'affaire du complot de Sainte-Anne. Né à Sainte-Rose en 41744, tout enfant il partit de la colonie pour aller faire ses. études en France. Il n'avait que dix-huit ans lorsque parurent ses premiers essais. Ils furent heureux : son petit poëme sur les idées religieuses fut couronné par l'académie de Rouen. Léonard s’est essayé sur bien des sujets, mais n’a excellé que dans l’idylle, genre dans lequel il compte peu de rivauk: Nous osoas même dire qu’il n’en a pas en France. Parmi les poëtes étrangers modernes, Gesner seul lui est supérieur. Ce genre allait à son caractère mélancolique. En 1775, il fut envoyé à Liège en qualité de chargé d’affaires de France, place qu'il conserva jusqu'en 1785. L'année suivante il vint à la Guadeloupe, y passa trois ans et retourna en France, où il donna sa Lettre sur un voyaye aux Antilles. En 1788, il revenait dans la colonie avec le titre de vice-sénéchal à la Pointe-à-Pitre.
Léonard avait l’âme trop poétique pour être bon juge. D’ailleurs il était malade et avait la pire de toutes les maladies, une affection nerveuse, gagnée à Ja mort d'unefemme qu'ilaimait. Il remplissait fort mal ses fonctions de sénéchal : rarement on le voyait monter sur le siége. C'était l’objet continuel des plaintes des justiciables. IL avait obtenu du conseil supérieur un congé pour la France dont il ne profitait point. L’infortuné, bien nulle part, ne savait ce qu'il voulait : deux fois, tous ses préparatifs
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de départ faits, rendu à bord, au moment où le navire allait quitter le port, il s'était fait remettre à terre. Le 8 septembre 1791 , le conseil supérieur rendit un arrêt par lequel il lui en=. joignait d’être plus exact dans l'exercice de ses fonctions. C'était lui dire de quitter son siége. :118 Léonard était inoffensif; cependant il se trouva à la Pointe-à-
Pitre un scélérat qui voulut attenter à sa vie. Cet attentat fixases irrésolutions. Il partit. Bien qu'il n’eût vu que 90, 9M et les premiers jours de 92, rendu à Paris, il a pu dire :
« Qu’ai-je vu sons de nouveaux cieux ?
« La soif de l’or qui se déplace;
« Les crimes souillant la surface
« De quelques marais désastreux (1).
« J'ai vu l’insolente anarchie, « Tenant un fer ensanglanté, « Oser parer sa têle impie .
« Des festons de la liberté.
« J'ai vu marcher sous sa bannière
« D’obscurs ramas d’aventuriers,
« Vils rebuts qu’un autre hémisphère « Vomit au sein de nos foyers.
« Tandis que ces lâches harpies « Distillaient sur moi leur venin, « Un monstre, armé par les furies, « Me perçait d’un glaive assassin.
Poursuivi en France par la même inquiétude, il voulut re- | venir à la Guadeloupe. Il se rendit à Nantes. Son départ était fixé pour le 26 janvier 1793 : il mourait ce jour-là: Les magistrats avait pris entre eux l'engagement de s’opposer « à l'anarchie, de défendre l'ordre jusqu’à la fin; mais ils ne se - faisaient pas illusion : ils savaient que la barrière de la justice serait brisée comme toutes les autres par le torrent révolutionnaire. Chaque mois, en montant sur leurs siéges, les membres du conseil supérieur pensaient tenir leur dernière
| (1) La Pointe-à-Pitre, à cette époque, était un lieu d’une grande insalubrité. |
Ce
session. En effet, les hommes qui seront le plus écoutés en
France, érigeaient déjà en principe que les juges sont un
mal; que dans les pays civilisés on doit les bannir. Dans la séance de la Convention du 22septembre 1799, Billaud-Varrennes dira : « Quant aux tribunaux, je crois qu’il ne suffit pas de
réélire les membres, il faut les supprimer. Lestribunaux n’ont été jusqu'ici qu'une source de désordre, il n’ont servi qu’à perpétuer les divisions dans Jes familles ; ils n’ont été que les suppôls de la tyrannie. »
Le 21 janvier 1792, au moment de la clôture de la session,
le procureur général Coquille fit ses adieux à ses collègues dans les termes que voici :
« Je me propose de faire au mois d'avril le voyage de France. Mes affaires et ma santé l’exigent. Mon absence sera au moins de deux ans. Il est vraisemblable que pendant ce temps l’ordre judiciaire éprouvera icilesmêmes changements qu’en France, sauf les modifications commandées par les localités; mais quelles que soient ces modifications, il paraît difficile d'éviter
l'application de laloicorstitutionnelle qui établitque les juges
seront électifs et temporaires. Il peut s’en suivre que vous ne serez plus, Messieurs, comme vous êtes, ce corps ou plutôt cette famille de magistrats dont tous les membres, enfants de Ja colonie, dévoués gratuitement à son service, sont encore unis par les liens précieux de l’estime, de la confiance et de l'amitié. C’est ainsi qu’il m’eût été doux, en abrégeant le temps de mon absence, de vous retrouver et de continuer en la Cour les fonctions du ministère public. Je ne dois pas l'espérer. Souffrez donc que je vous prie de regarder ma place comme vacante : à mon départ, je donnerai ma démission. |
« Ce départ cependant est subordonné à un devoir auquel je sens qu'il m'est impossible de me soustraire. Un colon propriétaire est défenseur obligé de Ia colonie, et ce n'est pas tant qu’elle peut courir quelque danger qu’il doit s’en éloiguer : en ce cas, je resterais fidèle à l'engagement honorable et généreux que nous avons pris de tenir à nos fonctions
« jusqu’au nouvel ordre d2 choses. Je le ferais d'autant plus - « volontiers qu'ayant fait à la colonie l'abandon des droits du . « sceau, qui étaient attachés à ma place comme le juste dédom- «< magement d’un service pénible, continuel et coûteux, il me « répugnerait de ne pouvoir plus laisser que l’onéreux de la « charge à celui qui la remplirait. |
« Je vous parle, Messieurs, d’une longue absence, pendant « « laquelle je prévois, — puissé-je me tromper! — que le conseil « supérieur pourra subir le même sort que toutes les autres « Cours souveraines du royaume : j'y compte quatre-vingt-sept « ans de services par mon père et par moi; jen réclame trente- « cinq ...... Ils faudrait avoir une âme bien stoïque, une « âme que je n’ai pas, pour résister au sentiment douloureux « que j'éprouve en offrant à la Cour, pour la dernière fois peut- « être, l'hommage de mon respect, et à vous tous celui de ma € Etrtaite estime et de mon sincère attachement. »
Dans les premiers mois de 1792, la colonie jouit du calme le | plus parfait. Nul incident ne vint troubler son repos. D’après les décrets et Les instructions que l’assemblée nationale avait fait
parvenir aux colonies elles devaient établir elles-mêmes leur
régime intérieur, fixer l’état politique des hommes de couleur et“ nègres libres, et, pour le surplus, prépareruneconstitutionàsou-« mettre à l’approbation de l'assemblée nationale et à la sanction du roi. Les assemblées coloniales des îles de Sainte-Lucie, de Tabago, de la Guadeloupe et de la Martinique, voulant s'en= tendre pour faire un travail uniforme, envoyèrent des com-« missaires dans cette dernière colonie. Réunis en asseñblée générale à Fort-de-France, sous la présidence du baron de Clairfontaine, les commissaires, après plusieurs mois de travaux, arrêétèrent, le 14 mars, la double constitution. L'article
final de la constitution relative au régime intérieur portait:
« Le présent Code ayant été adopté par les assemblées colo- « niales des îles françaises du Vent, la Martinique, la Guade- « loupe, Sainte-Lucie et Tabago, il ne pourra y être appporté « aucun changement que du consentement des quatre assem- « blées; en conséquence, chacune de ces assemblées aura, dans
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« le cas d'un changement proposé par une ou plusieurs d’entre « elles, le veto sur les trois autres. »
L'assemblée coloniale de la Guadeloupe s'était prorogée pour tout le temps que durerait le travail des commissaires. Ce travail lui étant apportéelle se réunit et l’approuva dans la séance du 5 mai. |
Jusqu'au moment de la révolution, les hommes de couleur avaient été deshérités de tous les droits civils et poliliques. Voici quels sont ceux que les assemblées coloniales pensaient devoir leur accorder pour former la transition à des droits absolus.