‹ Histoire de la Guadeloupe (volume 5)Chapitre 48 sur 140 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Arrivée de Lacrosse à la Pointe-à-Pitre. —* Les clubs. — Les arbres dela liberté. — Élections. — Commission générale extraordinaire. -—£acrosse gouverneur. — Arrivée de Rochambeau.— Départ des deux chefs pour la Martinique.—Arrivée de Collot. —Retour de Lacrosse. — Le pouvoir disputé. — Lacrosse maintenu dans ses fonctions de gouverneur.— Nouvelle des hostilités entre la France et l’Angleterre. — Lacrosse veut résigner le pouvoir.— Efforts de la commission générale extraordinaire pour le retenir. —Adieux des municipalités. — Collot reconnu gouverneur.— Influence du passage de Lacrosse aux Antilles,

Lacrosse fit son entrée à la Pointe-à-Pitre le 5 janvier 1793, portant au grand mât de sa frégate, en guise de cornette, un énorme bonnet rouge. En posant le pied sur la plage, il se jeta au cou d’un nègre et lui donna le baiser fraternel. La présence du commandant de {a Félicité excita dans la ville un véritable délire. Jamais enthousiasme plus tumultueux, transports de joie plus bruyants, n’avaient accueilli un triomphateur. Énivré des hommages rendus à l’exaltation de ses principes révolutionnaires, à des discours passionnés, le missionnaire de la France répond par ces poroles ardentes :

« Révolution, révolution! Égalité ou la mort! ... En révo- « lution tout est permis. . ... Insurgez-vous donc, à patriotes! « vous êtes, dans ces climats, d’une modération coupable.

Armez une de vos mains d’un poignard, armez l’autre d'une « torche, et marchez! ... Point de grâce aux modérés surtout; « que le fer ou le feu vous fasse une juste raison de tous les « obstacles qui se présenteront devant vous. »

La foule fait entendre des applaudissements fonetnss Le commandant de la Félicité, au milieu des hourras et des vivat, est enlevé du rivage, promené dans les rues et déposé à la municipalité. De 1à on se rend au club des Amis de l'égalité. Les discours recommencent. Vers la fin de la scène, et pour la compléter, arrive la dame de la nation, sous les traïts de la femme Dandane, qui dépose sur la tête de Lacrosse une énorme couronne de fleurs. |

Dans son compte rendu, Lacrosse a dit: « à dater de ce « moment le parti des planteurs fut anéanti à la Guadeloupe. » On le croira sans peine. Ce ne fut pas seulement le parti des - planteurs qui fut vaincu, mais encore celui de tous les hommes qui avaient dans le cœur des sentiments d'ordre ou de modération. Tous ceux-là durent commencer à fuir pour aller chercher des lieux où ils pussent être à couvert.

De par l’idée révolutonnaire, Lacrosse prit les rênes du gouvernement de la colonie, sous le titre de commandant légitime des forces de la république aux Iles-du-Vent. Établi à la Pointeà-Pitre, cette ville devint le centre des motions et des mouvements. Des émissaires, masqués sous le nom de commissaires concilateurs, furent envoyés dans toutes les paroisses, à l’effet de façonner les esprits au culte de la nouvelle doctrine. Leur succès fut complet. Ici, où il n’y avait pas de chaumières, le cri de ralliement ne fut pas comme en France : guerre aux châteaux! paix aux chaumières! Le mot d'ordre était : guerre aux plan-

teurs! La paix, c'était sous entendu , était pour ceux qui allaient :

livrer la bataille. Le butin à partager entre Les vainqueurs n’était pas à la vérité assez riche pour permettre à un autre Camille Desmoulins de s’écrier : « Jamais plus riche proie n'aura « été offerte aux vainqueurs. Quarante mille palais, hôtels, « châteaux; les deux cinquièmes des biens de la France à dis- «tribuer, seront le prix de la valeur. Ceux qui se préténdent

« conquérants seront conquis à leur tour. La nation sera « purgée. » Mais telle qu'était cette proie, elle n’était pas à dédaigner, et les chauds patriotes se jetaient dessus avec une ardeur plus que royale. Voici à cet égard ce que le frère Maurice de la Martinique écrivait à un frère de la Basse-Terre. « J'aieu le plaisir de vous écrire, ainsi qu’à l’ami Guillermin, « de même qu’à Caussade.

« Lorsque nous étions errants et que je n’ai pu trouver un « asile en terreétrangère, j'étais loin de penser que dans un mois « j'écraserais sous mes pieds tous mes ennemis : la confiance « que le général à mise en moi m'a mis dans le cas de jouir de « ce triomphe; il ne s’est pas donné un emploi depuis celui de « gouverneur des iles subordonnées jusqu’à celui de valet de « ville, sans que j'aie été consulté. J'ai nommé tous les commissaires. Aussi jamais ministre n’a eu une cour plus assidue ; mais parmi tout ce tourbillon je ne perds pas la tête; je ne suis pas l’homme à gage du général, mais son homme de confiance : cela ne donne pas du pain. Sitôt que.je l’ai pu, je me suis esquivé du Fort-Royal, j'ai éravaillé le comité de Saint-

Pierre; j'ai fait séquestrer les biens du clergé et des émigrés,

et me suis emparé des principales opérations. Il y a près de

quinze jours que je travaille à l’inventaire des biens de l’hôpital. Cette semaine je tàcherai d’entamer les Pères-Blancs. En

attendant, j'ai jeté le grapin sur les Ursulines. Vous voyez par ce récit que je ne me contente pas d'honneur et de fumée, mais que je cherche à réparer le temps perdu. »

De toutes les paroisses, des frères et amis envoyèrent des députations à Lacrosse pour lui offrir des félicitations et l’inviter à venir les visiter. Le noir, comme tout peuple encore dans l'enfance, en personnifiant les idées, se fait immédiatement un fétiche. Pour lui, Lacrosse fut l'emblème de la liberté. De plusieurs lieues à la ronde les cultivateurs désertèrent les champs, et comme un fleuve débordé, vinrent inonder, envahir la ville afin de contempler la liberté dans la personne-du commandant de la Félicité. ‘ | PL 2

On peut par la pensée se faire le tableau de la ville au milieu

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de ces flots de population, de gens s’agitant en sens contraires, les uns entrant triomphalement, les autres craintifs, cherchant à s’esquiver, craignant que tant de liberté ne leur enlevât celle de fuir. |

Placé au centre de ce rayonnement de l'agitation, Lacrosse commença ce qu’il appelait le grand œuvre de la régénération : tâche facile, consistant à renverser et à détruire. Le grand moyen gouvernemental de l’époque fut les-clubs. Aussi les frères ne s’en firent pas faute : ils en établirent en tous lieux, même en pays étrangers, Philadelphie eut son club : mieux que cela,

on en compta un à Constantinople ! La Guadeloupe devant être

gouvernée à l'image de la France, des clubs furent par tout organisés. Chaque ville, chaque bourg, chaque village eut le sien. Celui de la Basse-Terre s’intitula : /a société des amis de la république, et celui de la Pointe-à-Pitre prit le titre des dmis de l'égalité. C'était dans ces sociétés que les noirs venaient s’instruire sur les droits de l’homme et du citoyen. Nous ne tarderons pas à voir les conséquences qu’ils tiraient des principes

qu’ils entendaient professer. Pour donner une idée de ce que

furent les clubs aux colonies, et du sentiment de terreur qu'ils faisaient éprouver à la population , il faut tout d’abord rapporter un passage de la pétition que les colons de la Martinique adres- ‘ sèrent à Rochambeau le 45 avril.

« Ce quitient, disaient-ils, les habitants dans une continuelle « inquiétude, ce sont ces clubs, composés en partie d'hommes « tombés du ciel, ou plutôt sortant de l’enfer, d'hommes qui

« n'ont pas même la propriété de l’instrument avec lequel ils

« veulent nous assassiner, et dont l’impudeur est si indécente, « que c’est peu pour eux de donner des lois à ceux qui cultivent « si péniblement la colonie, mais qu’ils veulent encore leur « donner des fers. C’est dans ces assemblées noctures que les meilleurs citoyens de la colonie ont été dénoncés; c’est là que

« des clameurs d'approbation. »

Après les clubs, ce à quoi les hommes qui s’é Lin donné la mission de nous gouverner attachaient le plus d'importance,

les projets les plus incendiaires ont été développés au bruit |

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ce fut la plantation d'arbres de liberté. La Guadeloupe en fut couverte. À voir la fureur avec laquelle le bon peuple procédait à cette plantation, on pourrait supposer qu'il croyait que ces arbres produiraient des fruits qui pussent dispenser de tous les autres. Au son de la Marseillaise, du Ça ira et de la Carmagnole, sur l’air de laquelle on avait approprié des paroles de circonstance, hommes et femmes, bras dessus, bras dessous, hurlant, chantant, dansant, suivaient la charrette sur laquelle était placé le mystérieux arbre, enseveli sous les cocardes tricolores et les bonnets rouges attachés aux branches. Deux couplets sur l'air de la Carmagnole montreront le goût et l'esprit du temps.

L'Épinard, Laugier et Rousseau , Embarqués sur la Calipso, Pour piller Rochambeau, La Gabarre et Collot.

Dansons la Carmagnole etc.

Où va donc Déy, notre ami ?

Pas n’est de prise à faire ici.

Nous le régalerons, A grand coups de bâton.

Dansons, etc.

On arrivait au trou préparé , on y descendait l’arbre; le canon grondait, les discours civiques se faisaient entendre, et l'arbre était planté. On avait assisté à une fête civique.

Mais les Maurices de la Guadeloupe, qui voulaient bien amuser le peuple avec de semblables fêtes, ne se contentaient pas de danses et de chansons. Pensant au solide, sans perdre un instant, ils mirent sous le séquestre les biens du clergé et des communautés religieuses, Cela fait, on procéda aux élections municipales, car maires et officiers municipaux étant restés en place lors de la prise du pavillon blanc, étant dès lors entachés d’aristocratie, avaient dû s’éloignér et cesser toutes fonctions immédiatement après la reprise du drapeau tricolore et l’arrivée des républicains au pouvoir. Une proclamation du commandant légitime des forces de la république aux Iles-du- Vent vint ensuite inviter tous les citoyens des paroisses à se réunir en

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